A propos des jeunes et de ma nièce

 

J’ai revu pendant les vacances l’une de mes nièces; elle a 25 ans, elle est mariée depuis deux ans, et elle attend un bébé pour début juin. En dehors de son métier d’infirmière, à l’hôpital de Nantes, elle est pompier volontaire avec le grade d’adjudant. Jeune femme très chaleureuse et pleine de mots gentils pour son oncle, je ne suis pas loin de penser qu’elle est un exemple et un modèle à suivre. Il y a quelques années, j’avais une opinion un peu différente à son égard, quand elle passait le bac avec une certaine désinvolture, préférant les sorties nocturnes aux révisions de ses cours. Mais une fois le bac en poche, elle a très bien mené sa barque; elle s’est d’abord décidée pour des études supérieures courtes et pratiques; puis elle a trouvé un copain, et un bon, pompier professionnel à  Paris (il vient d’obtenir sa mutation pour Nantes). La famille très religieuse de celui-ci a exigé un mariage dans les formes: mairie, église, vin d’honneur, banquet, bal, etc. Le jeune couple n’a pas protesté, ce n’est pas lui qui payait. Il a décidé ensuite d’acheter une petite maison à St Sébastien sur Loire (agglomération de Nantes). Les parents ont beaucoup aidé aux travaux d’aménagement et de décoration. Ma nièce va au travail en vélo, elle a le mollet ferme (après avoir eu la cuisse légère) et son mari est un ancien champion amateur (il a plusieurs fois grimpé le Ventoux, le Tourmalet, le Galibier, etc.), qui a conservé un souffle excellent et un appétit impressionnant (je l’ai vu engloutir 24 huîtres en une demi-heure, moi qui au bout de trois ou quatre commence à me sentir mal). 

A travers l’exemple de ma nièce, bien que ce ne soit qu’un exemple,  je devine l’existence d’une jeunesse française dont la vitalité et l’innocence (la naïveté ?) pourraient constituer un très bon démenti aux observations habituellement amères et désabusées des adultes. Je ne suis pas sans une certaine admiration pour cette jeunesse pragmatique et sportive qui ne connait pas, comme je les ai connus, les affres de l’intellectualité, et d’une méchante intellectualité à base d’examens et de concours aléatoires; une certaine admiration pour cette jeunesse qui « fait le bien », sans avoir lu Kant, sans aller consulter monsieur le curé, sans manifester dans la rue en brandissant le petit livre « Indignez-vous ! » écrit par un ancien diplomate de 90 ans. Le comportement de ma nièce me fait penser aussi à celui d’une charmante et très sage élève de Terminale S d’il y a deux ou trois ans, toujours ponctuelle, toujours polie, très rigoureuse sans être engoncée (elle avait parfois de ces décolletés ravageurs… Je les revois encore) et elle aussi très pragmatique dans sa bonté, se destinant à la profession de « sage-femme ». Oui, il faut admirer ces personnes qui font réellement le bien et ne se complaisent pas dans la bonne conscience. Ma nièce n’a d’ailleurs jamais entendu parler des bien pensants, et à peine des bobos, dont je brocarde très souvent sur ce blog les vanités cultureuses et la piètre dépense d’énergie purement festive et touristique. Les voyages de ma nièce sont pragmatiques, souvent bon marché ou en promotion, et il s’agit pour elle, et pour son mari, de se dépayser, de se rebronzer un peu, de faire l’amour avec une émotion renouvelée. Elle est allée récemment à Venise, et le compte -rendu qu’elle m’en a fait était absolument délicieux, car je n’y ai pas reconnu un seul instant les traits de la célèbre ville; au fond, me suis-je dit, ma nièce est un esprit universel, détachée des obligations admiratives culturelles et des vanités littéraires qui embourgeoisent ce type de tourisme.  

J’observe, comme professeur, un détachement croissant des jeunes pour les études; du coup, ce sont les études qui s’efforcent de se rapprocher de cette jeunesse désinvolte, par toutes sortes d’actions et d’opérations pédagogico-démagogiques, comme celle de diminuer la difficulté du bac; beaucoup de jeunes, comme ma nièce, ne veulent pas ressembler à leurs aînés, qui ont fait de longues études, mais ne s’en trouvent pas mieux pour autant; au contraire, la lecture prolongée favorise l’isolement, et certains auteurs donnent même des idées noires (« Mort à Venise »); les intellos, pour le coup, peinent à « profiter de la vie » et à cultiver le « goût des autres »; ils se posent trop de questions, se perdent en conjectures, et n’agissent pas assez; leur culture est empruntée, maladroite, timide, et leur philosophie tirée de magazines ne leur donne pas forcément le « sens du bien ». L’exemple de son oncle a sans doute orienté ma nièce vers une vie active et utile. En effet, ces jeunes gens que les professeurs jugent démotivés, paresseux, flagada, souvent on les retrouve quelques années plus tard dans des métiers fort prenants et dans des attitudes des plus énergiques; par une sorte d’intuition ils se préservent et se réservent à l’école, en gardent sous la pédale, comme on dit, pour ne produire leurs efforts qu’une fois dans la « vraie vie ». L’écrivain et éditeur Jean-François Bouthors porte un point de vue encore plus généreux que le mien sur la jeunesse française: « … elle a l’esprit affûté. Elle croit en elle et dispose de ressources profondes… [elle] est déjà à l’aise dans la France de demain qui sera diverse, multiculturelle, pluriconfessionnelle… Elle n’a pas tardé à oublier de compter en francs… Elle a grandi dans un monde qui s’est très largement transformé… Par conséquent, elle sait qu’il faut penser autrement. » (Ouest-France, 28/12/2011)

Mais le lendemain, dans le même journal, on pouvait lire un autre point de vue: « Deux très jeunes filles échangent si bruyamment qu’au bout d’une heure de trajet, je décide de les appeler, d’un ton aimable, à plus de discrétion. Réaction presque indignée et empreinte d’arrogance: « Mais Monsieur, si on vous dérange, vous n’avez qu’à changer de place ! » – Le sociologue Jacques Le Goff, qui rapporte cette anecdote ferroviaire, s’interroge ensuite sur la capacité de notre société et de notre Cité à intégrer autant de comportements sans gêne; la limite avec la désinvolture est vite franchie en effet. Bien sûr, j’ai moi aussi, comme tout professeur, mon lot de souvenirs désagréables, d’élèves prétentieux, irrespectueux, agressifs, zombis,etc. Et je constate au lycée la progression du bavardage, voire du bruit dans les couloirs, ce que mes collègues de collège vivent depuis des années. Ce matin, à 8 heures et quart, je me rends tranquillement au CDI; dans la salle polyvalente, j’entends un groupe d’élèves s’adonner à une répétition de rock « heavy », avec batterie et guitares électriques à plein tube; mais comment font-ils, me suis-je étonné en moi-même, à 8 heures du mat ?! – J’avais encore à l’esprit cette réflexion lue hier soir dans mon Schopenhauer: « Je nourris depuis très longtemps l’idée que la quantité de bruit que chacun peut supporter sans difficulté est en raison inverse de la puissance de son esprit… Voilà pourquoi quand j’entends dans la cour d’une maison des chiens aboyer sans cesse des heures durant, sans qu’on les fasse taire, je sais déjà à quoi m’en tenir quant aux forces intellectuelles du propriétaire. Celui qui a l’habitude de claquer les portes au lieu de les fermer avec sa main, ou qui tolère ce comportement dans sa maison, n’est pas seulement un homme mal élevé, mais aussi grossier et borné. .. Nous deviendrons parfaitement civilisés seulement quand nos oreilles auront elles aussi droit de cité, et quand plus personne ne sera autorisé, dans un périmètre de mille pas, à venir troubler la conscience d’un être pensant par des sifflements, des hurlements, des vociférations, des coups de marteau ou de fouet, des aboiements, etc. » ( « Le monde comme volonté et représentation », Livre I, chap. 3, vol. 2, op. cit. p. 1191)     

Cette recrudescence du bruit et du bavardage s’explique aisément: la jeunesse pragmatique use du langage comme outil de communication; on voit même des professeurs (de langue notamment) valoriser cet utilitarisme aux dépens de la « spéculation » et de la « réflexion » silencieuses. La société de consommation et les médias organisent depuis vingt ans une formidable course à la communication; ne pas communiquer devient suspect; certaines familles appellent le psychiatre, le psychologue, le « coach » ! Communiquer présente enfin un autre avantage non négligeable, contenu dans le mot. Par conséquent la société devient bruyante, et comme le disait déjà un personnage du film « Tenue de soirée » de B. Blier ( 1986 ), « il faut gueuler maintenant pour se faire entendre ! » – Autrefois on mettait en garde les jeunes contre un certain plaisir solitaire qui pouvait rendre sourd… Maintenant la copulation compétitive acharnée (et très vite désabusée) à laquelle ils se livrent avidement contribue à maintenir notre société dans une ambiance de bruit et d’arrogance festive alcoolisée dont l’un des effets est de diminuer la réflexion, la compréhension et la tolérance. Les autres effets sont assez connus: ma nièce et son mari sont de plus en plus atterrés par les interventions qu’ils effectuent comme pompiers.                



A propos du froid qui ne vient pas

 

Le froid ne vient pas, et c’est étrange; la saison semble décalée; en Décembre on a eu le temps de Novembre; il a beaucoup plu sur toute la France, entre le 15 et le 31, plus de 650 mm dans le pays de Vitré (35) réputé par sa forte consommation d’eau. Ce temps humide n’est pas favorable à la santé; l’arthrose se réveille; « avec l’âge les raideurs se déplacent » disent les hommes de plus de 50 ans. La position assise n’est pas forcément la meilleure; saint François la déconseille, et recommande de marcher dans la neige, si possible nu- pieds. Le froid sec et vif venu de l’Europe continentale (d’un axe Berlin-Moscou) nous ferait donc le plus grand bien. Hélas, notre société surchauffée ne pense qu’aux chaleurs tropicales et exotiques; les présentateurs météo sont les premiers à montrer leur préférence pour les influences climatiques méridionales; un jour viendra où la météo télévisée sera annoncée par une jeune femme en bikini. Ces apparences dévêtues et chaleureuses qui caractérisent notre société ne sont point confirmées tout au contraire par ses fonctionnements et ses raisonnements; une certaine froideur susceptible se dégage bien souvent des personnes extérieurement chaleureuses; et l’inverse n’est pas sûr du tout.

Dans « Hammerstein ou l’intransigeance », le romancier et essayiste allemand Hans Magnus Enzensberger dresse le portrait d’une famille aristocratique aux allures très froides et très laconiques, tandis que Hitler galvanise les foules et que les nazis mènent des actions incendiaires. Le général Kurt von Hammerstein se tient sur la réserve, et du reste il obtient une retraite confortable de l’armée du Reich; l’assassinat par les SS de son ami von Schleicher, dernier chancelier avant Hitler, le confine encore plus, même s’il assiste aux obsèques; son intransigeance ressemble plutôt à du mépris, celui qu’il conçoit pour les nazis; ses filles nouent des relations avec des Juifs et des communistes, et vont même en URSS, ce qui n’est pas contraire au réalisme géopolitique et militaire que les grands officiers aristocrates de la Reichswehr préconisaient avant l’arrivée de Hitler au pouvoir. On sait d’ailleurs que celui-ci fit preuve de prudence, jusqu’en 1936, à l’égard de cette caste qui avait beaucoup de prestige et d’influence dans la société et dans l’économie allemandes. Une alliance objective, comme on dit, empêcha toute action de la noblesse contre un régime ouvertement populiste, mais très pragmatique dans ses choix. Les Hammerstein jouèrent de cette alliance, et ne s’engagèrent jamais bien loin dans la « résistance » au nazisme; celle-ci fut plus de parade que de réalité, ainsi qu’en témoigne un peu la photo style Harcourt du fils, Kunrat von Hammerstein, que l’on voit pistolet à la main, lunettes, cravate et chapeau bien ajustés; quant aux filles, leurs relations judéo-communistes leur offrirent un après-guerre assez confortable, même si l’une d’elles fit le choix de la RDA. Des bourgeoises bien-pensantes ! Aucun des membres de cette illustre famille n’est mort aux combats; aucun, en fait, n’a combattu. Hammerstein ou l’intransigeance ? On pourrait tout aussi bien dire, Hammerstein ou l’opportunisme. Ce livre, en tout cas, eût été excellent, matière à ironie et à sarcasme, s’il avait été écrit par un Thomas Bernhard en pleine forme; mais là, sous le regard complaisant d’un ex gauchiste libéral bien fatigué, c’est un livre gentil, inoffensif et assez inutile (1).

Entre deux averses, je suis allé voir le cargo maltais échoué sur la plage d’Erdeven (56), là même où l’été, d’épouvantables nudistes allemands, les descendants de ces cons d’Hammerstein, se font rotir la couenne en prenant des airs de satiété bedonnante; des milliers de touristes ont photographié, de loin, le bateau enfoncé dans le sable; je me suis demandé ce que signifiait cette curiosité, quelques hypothèses me sont venues à l’esprit en observant mes semblables; – la volonté de vérifier de ses yeux une information vue à la télé, et peut-être l’expression d’une méfiance à l’égard des médias ? – la bassesse terrienne de ces humains en échec réjouis de voir un bateau échoué et se reconnaissant dans lui ? - la manifestation d’une futilité plutôt navrante chez tous ces gens qui s’ennuient ? – le besoin de marcher en se donnant un « objectif » ? En rentrant je suis passé par le cimetière d’Erdeven, où l’on peut voir l’étonnant mausolée de la famille Chira et de nombreux autres, plus petits, de la famille Michelet; ce sont, parait-il, des familles gitanes qui ont réussi dans certaines affaires… En soirée la télévision a rediffusé le film « Amadeus » de Milos Forman. Les historiens et musicologues ont écarté aujourd’hui l’hypothèse d’un empoisonnement de Mozart, soit par Salieri, soit par les Francs-maçons; même s’il existe encore une bonne centaine de causes pour expliquer  la brusque détérioration de la santé du génial compositeur, au cours de l’automne 1791, la plus vraisemblable est celle du « coup de froid » qu’il aurait attrapé en pleine effervescence créatrice: en quelques semaines, Mozart compose La Flûte enchantée, La Clémence de Titus, le Requiem et une Cantate de l’amitié. Et sur sa tête bouillante le médecin appelé en urgence ne trouva rien de mieux à faire que d’appliquer des compresses glacées. Le film invente totalement la scène où Mozart à l’agonie dicte les dernières mesures du Requiem à Salieri, l’ennemi juré, présent en personne au pied du lit; c’est au contraire avec son très cher ami Sussmayer que Mozart passa ses derniers instants; quant à sa femme, Constance, elle ne fut pas, comme le suggère le film, une femme sensuellement distante mais financièrement pressante; les biographies sérieuses la présentent comme une très bonne conseillère, très aimante, et Sollers va même jusqu’à idéaliser la symbiose et la connivence du couple. 

 Faut-il réhabiliter le sexe féminin en général ? L’amour, on le sait, souffle le chaud et le froid; la fièvre est le propre du tempérament passionné; pour une appréciation plus tempérée, on lira « Une histoire buissonnière de la France » de Graham Robb (2), où l’on apprend que les femmes travaillaient autrefois beaucoup plus que les hommes, aux champs comme à la maison, où l’on voit aussi leur rôle déterminant dans le renouveau catholique au XIXe, à travers par exemple les apparitions d’une belle dame immaculée à la petite bergère Bernadette Soubirous. Evidemment, l’incrédulité masculine et machiste redouble d’insolence. J’en veux pour preuve cette récente plaisenterie: « Connaissez-vous l’histoire du mari qui va à Lourdes avec sa femme  ? Eh bien il n’y a pas eu de miracle: il est revenu avec. » 

(1): Hammerstein ou l’intransigeance, 2008, puis 2010 pour la traduction française, Gallimard, folio, 2011.

(2); G. Robb, « Une histoire buissonnière de la France », 2007, puis 2011 pour la traduction française, Flammarion.     

 

           



A propos de l’année 2011

 

     Voici la dernière chronique de l’année; je dis bien chronique et non billet d’humeur comme d’aucuns négligemment désignent mon travail; mais oui, c’est un travail, régulier, discipliné, ponctuel, d’où son nom; et dans son modeste reflet, je me vois comme l’un des derniers Français à faire preuve encore de politesse, de constance et d’endurance, toutes choses méprisées par ailleurs,  dans le spectacle de la vulgarité ambiante.

    L’année 2011 n’a pas été tendre; j’aspirais à des étreintes passionnées, j’ai dû me contenter de chagrins endeuillés. Thanatos a largement dominé Eros. La mythologie grecque dans son ensemble donne des signes de fatigue; on ne l’enseigne plus, les écrivains ne la citent plus, et l’Union européenne, dans sa rigueur germano-protestante, a décidé de mettre sous surveillance financière les dispendieux Héllènes. Les chiffres deviennent fous, on parle de sommes démesurées, impensables et impossibles à rembourser. Une affreuse et grotesque comptabilité entend à présent dominer la civilisation des Belles Lettres classiques. Des agences de notation composées de « branlotins incultes » (une expression chère à mon ami Figaro) semblent aujourd’hui en mesure de décider du sort de millions d’Européens. Cette situation est rendue il est vrai possible par la collaboration des gouvernements et des administrations au programme mondial de l’asservissement des peuples à la Banque. C’est une gigantesque politique menée par des réseaux diaboliques. Dans toute sa candeur encore très angélique, voire évangélique, le Français moyen n’a pas idée de ce qui se trame dans son dos. Les forums de Davos n’étant à cet égard qu’une minuscule indiscrétion médiatique de la Stratégie ou du Big Game des maîtres du monde.

    L’année 2011 a vu des peuples arabes se soulever contre leurs dirigeants (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie). Les médias occidentaux ont interprété d’une manière très naïve ces soulèvements, en les qualifiant de démocratiques ou de printaniers; des expressions bucoliques ont été inventées, comme « révolution du jasmin ». Un  »philosophe »  enthousiaste est allé même demander audience à l’Elysée afin accélérer le mouvement lyrique de la chute du dictateur Khadafi. Nerveusement la France s’est associée aux bombardements de la liberté; des prisons de Tunis et de Tripoli sont sortis les adversaires islamistes des régimes déchus. Très vite ils se sont montrés les plus influents, les plus organisés et les mieux financés (par les émirats pétroliers) pour remporter les élections. L’enthousiaste « philosophe » s’est voulu rassurant: il ne faut pas mettre la charia avant l’hébreu*, en tant que juif, aurait-il déclaré, je me félicite de la liberté des peuples musulmans.

    L’Islam se porte de mieux en mieux et augmente son influence et ses prérogatives, les minarets se multiplient, le ramadan devient un événement global de la mondialisation. En France l’opinion est partagée à ce propos, par souci de laïcité les uns ne veulent pas se prononcer et considèrent qu’il ne faut pas « diaboliser » les musulmans, tandis que d’autres, eux aussi au nom de la laïcité, s’inquiètent des compromissions et de la lâcheté qui règnent dans le pays et au sein de l’Etat face au développement indéniable de la culture islamique dans les grandes agglomérations françaises. Des élus semblent même vouloir encourager des constructions de mosquées et de centres socio-éducatifs coraniques. On peut l’expliquer aisément: l’Islam, religion d’ordre et de soumission, permettrait de contrôler et de surveiller les banlieues bien mieux que ne sauraient et ne pourraient le faire les professeurs, les éducateurs et les policiers de la République. Tel est le calcul discret de ces élus, qui ont une peur bleue des émeutes. Celles de 2005 ont été un coup d’accélérateur à l’influence islamiste dans les « quartiers » ; quoi qu’en dise l’historienne Michelle Zancarini-Fournel qui présente une version très bien-pensante de l’intégration des immigrés musulmans, attribuant ses problèmes et ses blocages aux seules insuffisances de la République et de l’Etat. Pour confirmer son propos elle n’hésite pas à consacrer une notice biographique substantielle à Zinedine Zidane (qui comme chacun sait est un exemplaire citoyen français, que dis-je, un héros de la patrie !) (1). Soyons plus sérieux: il n’est pas interdit de supposer que c’est aussi la stratégie des élites mondiales de se féliciter des progrès de l’Islam (tendance sunnite et salafiste de préférence), parfaitement compatible, malgré ses prières et ses apparences de grande austérité, avec la haute finance et l’abrutissement culturel du mondialisme capitaliste. On voit nettement d’ailleurs se dessiner une alliance ploutocratique entre le Qatar, Wall Street, la City et la plupart des gouvernements occidentaux. La chaîne qatarienne al- Jazeera fait d’ores et déjà partie (avec MTV, CNN et Canal Plus au niveau français) du système « mainstream » de l’ abrutissement des peuples par les jeux. En période de dettes et d’austérité, l’argent continue de couler à flots dans le petit monde des médias et du show business (salaires des joueurs de foot, etc.). Le chantage de la dette permettra sans doute de voir cette alliance islamo-capitaliste se renforcer en 2012. 

    Sauf si les peuples, les vrais cette fois, et non la fiction médiatique des révolutions arabes, sauf si les peuples se soulèvent. L’année 2012, avec ses élections, en Russie, en France, aux Etats-Unis, peut être propice à un certain échauffement des opinions et des manifestations publiques. Les réseaux de l’élite mondiale ne sont pas infaillibles malgré leur toute puissance sur les télévisions et les journaux du monde global. Certains de ses membres peuvent éprouver eux aussi de la lassitude; les milliardaires, on le sait, ont des psychologies fragiles; et les hommes de pouvoir, sans cesse sous les feux des projecteurs, trouver injuste leur situation, très exposée, par rapport à celle de ces banquiers qui se la coulent douce au bord de leur piscine. Si un de ces hommes de pouvoir pouvait basculer de l’autre côté, celui du peuple (90 % des habitants d’un pays comme la France), alors la donne pourrait sérieusement changer. Mais très vite, il faudrait que le peuple passe à l’action, et soit assez intelligent pour éviter de sombrer dans le chaos et les manoeuvres de division que l’élite ne manquera pas de fomenter. Il faudra surtout protéger l’homme politique dissident; un attentat est si vite arrivé.

   Quoi qu’il en soit, nous devons garder notre calme, et porter sur les choses un regard lucide, tel celui du philosophe Schopenhauer écrivant: « Des sphères innombrables qui brillent dans l’espace infini, chacune éclairant une douzaine environ de sphères plus petites tourant autour d’elles, brûlantes à l’intérieur et recouvertes d’une croûte figée et froide, sur laquelle une couche de moisissure a engendré des êtres vivants et connaissants – voilà la vérité empirique, le réel, le monde. » (2).

   Sur ce, je vous souhaite une très bonne année.

*: jeu de mots entendu sur Radio-Courtoisie 

(1): « La France du temps présent 1945-2005″, vol. 13 de l’Histoire de France, dir. J.Cornette, ed. Belin, 2010-11.

(2): « Le monde comme volonté et représentation », compl. du livre I, chap. I, Folio-essais, 2009, tome 2, p. 1147.



A propos des petits fours

 

    La tempête balaie la France; les météorologues l’ont appelée Joachim. Joachim du balai ? Un cargo maltais s’échoue sur la côte du Morbihan entre Lorient et Quiberon. Encore une occasion de disserter sur la mondialisation et l’environnement, soupire le professeur de géographie, à peine libéré des contraintes pédagogiques de l’Arc atlantique. Tandis qu’au dehors souffle le grand vent, il se réfugie dans le murmure de ses pensées casanières. C’est le moment de relire Lucrèce. On ne relit jamais assez Lucrèce. « Suave, mari magno, turbantibus aequora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem: Non, quia vexari quemquam est jucunda voluptas; Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est. » (1).

    Le rôle de la femme a été pendant des siècles de contribuer à l’excellence du confort de l’homme. Un manuel scolaire d’économie domestique destiné à la future épouse et publié en 1960 le rappelle: « Pendant les mois les plus froids de l’année, il vous faudra préparer et allumer le feu dans la cheminée, auprès duquel il puisse se détendre. Votre mari aura le sentiment d’avoir atteint un havre de repos et d’ordre et cela vous rendra également heureuse en définitive, veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle… Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire. Ecoutez-le. Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n’est pas le moment opportun. Laissez-le parler d’abord et souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres… Les centres d’intérêt des femmes sont souvent assez insignifiants comparés à ceux des hommes. »

    Ni Lucrèce ni ce manuel d’économie domestique ne pouvaient prévoir la bouleversante évolution des moeurs et des techniques. Aujourd’hui c’est une tempête financière qui menace d’emporter le monde occidental, et de jeter dans les rues et par les chemins des millions d’hommes et de femmes que plus rien ne protègera; au lieu de s’entraider les deux sexes se dénonceront. La douce épouse devenue furieuse à la vue d’un mari ruiné achèvera de le déshonorer. Elle ira rejoindre une bande de vagabonds aux manières douteuses, qui lui accorderont le manger et le coucher. Surtout le coucher.

    Mais n’anticipons pas. En cette fin d’année, le monde occidental se rassure et se réconforte autour de la tradition des fêtes de Noël. La vie conjugale trouve un regain d’intérêt à la vue de la bonne table bien dressée, du feu de cheminée flamboyant et du Champagne qui jaillit de la bouteille; autant de scènes suggestives qui sous-entendent aussi le rayonnement de la femme au regard pétillant; il faut savoir lire entre les lignes des manuels de domesticité; « point de flamme, point de femme », disait autrefois un dicton du pays de Fougères, que cite Jean Guéhenno dans son Journal des années noires; plus récemment un auteur satirique pouvait même aller jusqu’à ironiser: « l’homme n’est que poussière; et c’est pourquoi la femme passe l’aspirateur. » - 

    La toute-puissance libidineuse et lubrique de la femme a beaucoup inspiré le moraliste et le législateur, qui ont écrit toutes sortes de codes et manuels. Nous en avons cité un, il convient d’en évoquer un autre; c’est de la diversité des sources que peut naître le long et puissant fleuve de la vérité, qui se jette dans un océan d’indifférence. Pierre Louÿs, dans son Manuel de civilité (2), multiplie les conseils à l’usage des jeunes filles; en voici quelques-uns fort utiles à respecter lors des repas à venir :  » Ne faites pas aller et venir une asperge dans votre bouche en regardant le jeune homme que vous voulez séduire », « Ne prenez pas deux mandarines pour faire des couilles à une banane », « Si vous trouvez un cheveu suspect dans votre potage, ne dites pas: « Chic, un poil du cul ! ».

    Ayons enfin une pensée pour les célibataires; les fêtes de fin d’année sont un moment difficile à passer pour ces âmes seules qui regardent d’un oeil espion la jovialité des couples et des enfants; essayons de leur donner quelques éléments de consolation. D’abord elles n’ont pas à se soucier des cadeaux; que de temps et que d’énergie gagnés ! Elles l’emploieront à lire des ouvrages de grande philosophie; nous avons évoqué Lucrèce, ajoutons-y le maître du célibat autonome et responsable, Schopenhauer, qui vécut retiré la plus grande partie de sa vie avec un caniche pour compagnon (il en fit son héritier). Sa lecture fera un très bon test des capacités morales de résistance à la vie sociale: si elle vous ennuie et vous semble pessimiste, c’est que vous aspirez vous aussi à fréquenter les magasins, les restaurants et les hôtels; si elle vous captive et vous met d’excellente humeur, alors persistez dans votre célibat casanier et autoritaire, et n’en sortez que par la contrainte: soit d’une femme (ou d’un homme) superbe, soit d’une gloire littéraire tardive (comme Schopenhauer lui-même), soit d’une guerre civile.   

    Le célibataire professeur (cas fréquent, en raison de la médiocrité de son salaire) évitera de se morfondre en lisant la énième note de l’inspection l’invitant à enseigner la mémoire douloureuse des harkis et de la rafle du Vel d’Hiv’- Il ira plutôt au pot de fin d’année où il arrive que les petits fours soient excellents; il profitera du fait que les proviseurs n’ayant plus aucune culture littéraire ne sachent plus faire de discours, pour se jeter très vite sur un verre de Champagne et son petit four préféré, celui au boudin. Il évitera les conversations et n’aura pour seul objectif que de se remplir le ventre, de telle façon qu’une fois chez lui il n’ait pas à préparer son repas. Ainsi débuteront ses vacances.   

(1): « Il est doux, quand sur la grande mer les vents soulèvent les flots, D’ assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui: Non que la souffrance de personne nous soit un plaisir si grand; Mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce. » (De la Nature, II, v. 5)

(2): Pierre Louÿs, Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, 1926, puis Librio, 1998.



A propos de l’Arc atlantique

 

La géographie tourne mal. Elle file un mauvais coton. J’ai signalé déjà dans une chronique précédente (« A propos des territoires de proximité ») les désagréments pédagogiques qu’elle peut causer. Ne croyez pas à quelque susceptibilité égocentriste de ma part; je suis le type même du gentil fonctionnaire dévoué, humble et courtois. Des milliers de collègues pensent à peu près la même chose que moi: le nouveau programme de géographie de 1ère est « infaisable »; par cet adjectif, qui revient le plus souvent dans les critiques, nous déplorons la complication prétentieuse des questions abordées, de caractère très économiste, et le peu de temps pour le faire, sous la contrainte du bac; les inspecteurs et formateurs peuvent toujours répondre qu’il faut « aller à l’essentiel », « faire des choix », réfléchir à des exercices synthétiques et schématiques (selon la formule « un bon croquis plutôt qu’un long discours »), ils n’évacueront pas d’un haussement d’épaules ou d’un regard condescendant le fait que ce nouveau programme de géographie contribue à sa manière au découragement et à la mauvaise humeur d’un grand nombre d’enseignants, et qu’il n’aide pas non plus à développer le goût des élèves pour les sciences humaines. Je ne vois pas, dans ce contexte, où est le scandale si le corps des inspecteurs et la clique des formateurs venaient à disparaitre ou à perdre le pouvoir de noter les professeurs. Il me semble, plutôt, que cette mesure qualifiée de « libérale » est la poursuite logique des méthodes et des réformes pédagogiques qu’ils ont toujours défendues ces dernières années. Si les inspecteurs étaient si soucieux que celà de rétablir des « valeurs » républicaines, sociales et citoyennes, ainsi qu’une une certaine idée de la culture, ils auraient dû depuis longtemps réagir à l’orientation idéologique prise par les nouveaux programmes, celui de géographie de 1ère notamment. Or, on ne les a pas entendus. Ma conclusion, à leur égard, sera donc semblable à celle du professeur Choron sur le sort d’une certaine catégorie d’homosexuels: « ils sont malades ? Eh bien qu’ils crèvent ! » 

L’Arc atlantique est une notion de cette géographie qui tourne mal et qui ne semble pas déranger le corps des inspecteurs bien pensants. Le philosophe G. Deleuze s’était moqué ou inquiété vers la fin de sa vie de l’inflation des « concepts » à caractère publicitaire et commercial; la décennie 1990, après la chute de l’URSS et du « bloc » de l’Est, a vu la science géographique et géopolitique participer à cette inflation; comme s’ils avaient été bloqués dans leur intelligence par la logique de la bipolarisation, les nouveaux géographes post-modernes ont alors inventé toutes sortes de notions spatiales et multiscalaires, redécoupant les territoires, les pays, les continents, et s’ingéniant, non sans une bonne dose de prétention, à proposer des définitions saugrenues de mots usuels (mais sans doute usés), ainsi : « Géotype de substance sociétale fondé sur la coprésence ».  A part les cruciverbistes, on ne voit pas bien qui peut s’embarrasser d’un tel jargon pour désigner tout simplement la… ville ! Ayant quitté l’université en 1990, je n’ai pas assisté au post-modernisme conceptuel, mais j’avais pu constater auparavant la rivalité idéologique entre des historiens plutôt de gauche et des géographes plutôt de droite ; j’avais vu notamment parmi ces derniers le jeune professeur Guy Baudelle s’opposer avec courage à un piquet de grève; j’avais entendu Jean-Paul Larivière, spécialiste de la Chine, et fier d’avoir serré la main de Deng Xiaoping,  pester contre ces petits branleurs de gauchistes qui bloquaient l’université. 

Au cours des vingt dernières années, la géographie d’enseignement secondaire s’est emparée de la mondialisation, qu’elle voit et qu’elle place partout; cette obsession est vite devenue lassante aux yeux des élèves et des professeurs généralistes de collèges et de lycées; pour tromper l’ennui, les géographes post-modernes ont inventé toutes sortes de notions factices, d’apparence compliquée, et d’un vocabulaire anglo-saxon très fumeux; « ils se la pètent » comme disent les élèves. Et j’ai pu en effet au cours de différents stages observer certains formateurs diffuser les leçons de cette géographie post-moderne en y mettant l’accent d’une victoire sur l’ancienne pédagogie des historiens littéraires (y compris ceux de l’école marxiste). L’Arc atlantique fait partie de ces notions factices, elle désigne un vaste ensemble européen, aux limites imprécises et variables, de l’Irlande au Portugal, et englobant tout le grand Ouest français. Cette notion plutôt creuse se prête agréablement au remplissage et au verbiage; c’est l’activité préférée des hommes politiques, et de leurs services de communication. L’Arc atlantique bénéficie dans le manuel Hachette d’un dossier publicitaire en couleurs de 4 pages qui en vante le dynamisme et l’innovation; le document n° 9 attire particulièrement mon attention locale: il présente sous la forme d’une affiche « la volonté de l’agglomération de Caen d’attirer des entreprises innovantes ». On y voit un jeune homme, cadre dynamique, souriant dans son beau costume, mains sur les hanches, tandis que s’avance vers lui une femme d’allure encore plus fraîche et réjouie, en vêtements de plein air, pull-over, pantalon épais, gilet noué autour de la taille, chaussures de randonnée; elle pousse une brouette contenant une grosse ampoule basse-consommation de taille volontairement exagérée par le montage photographique. « Vous avez un projet ? Venez concourir ! » annonce le message de l’affiche consacrée au « 11e concours régional des entreprises de l’innovation ». Les deux dernières pages du dossier de l’Arc atlantique s’interrogent sur les défis qui doivent à présent être relevés: faut-il construire un nouvel aéroport à Nantes-Notre-Dame-des-Landes ? L’usine de panneaux photovoltaïques de Blanquefort, en Gironde, va-t-elle finalement ouvrir en 2011 ? L’autoroute de la mer Saint-Nazaire-Gijon provoque le scepticisme, c’est du « politiquement correct à plein tarif » persifle un armateur; les salariés d’Alcatel-Lucent manifestent contre la suppression des sites rennais; enfin, et c’est mon document préféré, la photographie en plongée du bucolique village d’Aubry-le-Panthou dans l’Orne, avec son temple bouddhiste, est qualifiée par le manuel « d’espace dévitalisé de l’Arc atlantique ». Lequel Arc atlantique n’hésite pas, dans sa fougue innovante, à embrasser toute la Normandie; celle-ci, méfiante, ne se livre pas comme ça à des bonimenteurs de grands chemins; elle réserve ses charmes et faveurs à ses autochtones, taciturnes randonneurs de sous-bois et de vertes clairières. 

Ainsi donc cette géographie post-moderne aux accents mondialistes ne séduit pas; elle fatigue, elle ennuie, elle soulève la critique, comme on a pu le lire dans le journal Libération (7/12/2011) sous la plume de deux professeurs, qui déplorent cette « vulgate économiste » d’où sont absents les hommes et les sociétés. Sans aller jusqu’à approuver le socialisme bien pensant de ces deux collègues, je partage leur diagnostic d’un programme desséchant et jargonneux, qui par son obsession de la post-modernité mondialiste et européiste, contribue à priver les élèves (et les professeurs) d’une géographie « paysagère » et « buissonnière » qui pourrait, peut-être, apporter un peu d’élégance et de courtoisie à ce monde de débiles nerveux qui est le nôtre. Pour ma part, j’ai déploré ce matin même l’absence de photos de vaches dans les manuels de géographie; j’ai attentivement parcouru le mien, et je n’y ai pas vu une seule photo d’animal. Or l’élégance et la courtoisie de l’homme commencent par la douce attention qu’il doit porter à ces créatures silencieuses, qui finissent bien souvent dans nos assiettes.                                                                                 



A propos des longues soirées d’automne

 

    C’est la période des conseils de classe; du coup je rentre parfois tard à la maison, vers 19 h ou plus ! Et rien n’est prêt, la table n’est pas mise, la soupe n’est pas servie bien fumante dans mon assiette. Normal, je suis célibataire. Après avoir ouvert ma porte, au moyen d’une nouvelle serrure de marque Fichet qui m’a récemment coûté 400 euros (vous vous fichet de moi, ai-je dit au réparateur), je défais mes grosses chaussures à semelle renforcée, pour plonger mes petits pieds fatigués dans de moelleux chaussons en moumoute. Bien dans ses baskets, dit-on pour désigner ces personnes qui semblent épanouies et profiter de la vie; me concernant, on devra dire plutôt « bien dans ses chaussons ». Alors que la France se babouchise à grande vitesse, la résistance gauloise passera peut-être par le chausson. Et qui sait si la guerre civile que nous annonçons ne sera pas tout simplement ce qu’elle est déjà à présent, une lutte virtuelle d’internautes à coups de blogs explosifs, entrecoupée de vidéos pornographiques. Ce serait un moindre mal, qui, à la manière de la mythologie, de Jason et des Argonautes, pourrait produire ensuite de grandiloquents récits sans commune mesure avec la réalité des faits.   

    L’exagération est évidemment la tentation des vies très monotones que nous menons; comment le professeur d’histoire-géo qui s’ennuie globalement toute la semaine sur son lieu de travail ne rêverait-il pas de grandes batailles, de vastes espaces, de merveilleuses découvertes, de contrées paradisiaques peuplées de jeunes filles presque nues et fort accueillantes ? Comment le professeur de mathématiques ne serait-il pas désireux d’un monde aussi équilibré et irrésistiblement logique que celui des problèmes qu’il donne à résoudre à ses élèves ? Ces aspirations secrètes sont aussi la conséquence d’un enseignement qui se veut réaliste et diminue chaque année davantage ses abstractions. Vastes espaces ? Non. Vous étudierez les « territoires de proximité » et vous discuterez des problèmes de la banlieue. Grandes batailles ? Non. Vous parlerez de « guerre totale » et  d’ »anéantissement » des civils. Merveilleuses découvertes ? Non. Vous évoquerez la colonisation et la décolonisation, sous les traits les plus sombres. Jeunes filles presque nues et accueillantes ? Non ! Vous ferez au contraire l’histoire du féminisme, en insistant sur le droit à l’avortement. Et voilà comment sortent par millions de nos écoles des crétins bêlants à fort potentiel d’indignation. Des mutins de panurge comme disait Philippe Muray.

    Avec l’automne l’homme devient plus casanier; la femme aussi, mais n’est-elle pas « la plus noble compagne de l’homme » ? Condorcet recommandait qu’elle s’instruisît afin de partager quelques discussions avec son époux; les soirées peuvent être longues. Et la vie est courte. Le grand géographe Roger Brunet, lecteur régulier de ce blog, qu’il en soit remercié, avoue lui-même son désir d’être un sofa au coin du feu. Quant à notre ami réactionnaire, il vient de faire l’acquisition d’un fauteuil Chesterfield, et d’autres meubles qui lui ont coûté plus de 4000 euros ! Par-là nous voyons que des personnes d’opinions apparemment très différentes peuvent avoir des goûts et des plaisirs,  sinon communs du moins convergents. Je ne connais rien de plus agréable que ces couples dont les plaisirs convergent, et du reste le verbe dit bien la chose. Hélas, le post-féminisme néo-soixante-huitard comporte des accents d’agressivité qui contrarient ces heureuses situations, ou les rendent tout simplement indésirables, comme j’ai pu m’en rendre compte cette semaine au lycée, lors d’un début de conversation sur le droit à l’avortement: « c’est l’affaire des femmes ! Il faut exterminer Christine Boutin ! » se sont écriées quelques collègues. La conversation ne pouvait qu’avorter. Il est amusant d’entendre ces féministes réactionnaires qui tout en dénonçant la phallocratie et le machisme violent recommandent à leurs filles d’avoir toujours des capotes dans leur sac… Amusant aussi de les entendre brocarder l’Islam et les méchantes traditions de la culture noire-africaine tout en défendant les sans-papiers et la poursuite d’une immigration incontrôlée en provenance des pays du Sud. Amusant aussi de les entendre dire le plus grand bien de « La Princesse de Clèves »  dont la morale est pourtant à l’opposé de leur libertarisme fatigué.  Je ne juge pas; j’observe, j’écoute, je témoigne. En notre époque de faux engagements et d’idéologies schizophrènes, on peut remplir assez vite son bêtisier.  »Le monde est un théâtre: tu rentres, tu vois, tu sors », disait un philosophe très ancien.   

   Pour occuper les longues soirées de l’automne, je recommande la lecture d’une « Histoire de la littérature française » écrite par Gustave Lanson à la fin du XIXe. Le livre en impose: 1100 pages. Et qui plus est, 1100 pages lisibles, comme on savait en proposer à cette époque, qui fut l’âge d’or des autodidactes bien plus que des bacheliers et des agrégés. Du reste, Gustave Lanson, brillant normalien, selon l’expression consacrée, à peine 35 ans quand il écrit son Histoire de la littérature, l’âge où la prétention intellectualiste et universitaire est souvent la plus féroce, propose au contraire un livre d’une grande convivialité; la littérature n’est pas une science, nous dit-il en introduction, ne vous inquiétez pas, vous qui n’avez pas étudié dans des grandes écoles, je ne vous découragerai pas de termes abscons et par des théories invérifiables, inutiles et incertaines, non, je vous offre une histoire populaire de la littérature. « Pour beaucoup de nos contemporains, la religion est évanouie, la science est lointaine; par la littérature seule leur arrivent les sollicitations qui les arrachent à l’égoïsme étroit ou au métier abrutissant. » - Ce point de vue manquait d’ambition, sans doute, et c’est pourquoi Gustave Lanson a été rapidement oublié après 1945, la littérature devenant alors une affaire de spécialistes jargonneux se prenant pour des théoriciens révolutionnaires. De fait le livre de Lanson n’existe pas dans nos collections de poche; on ne le trouve que sur les marchés aux puces dans des éditions anciennes et jaunies. C’est là, probablement, que mon ami Figaro en fit l’acquisitionLire est une manière de ne pas oublier.



A propos de la crise qui vient

 

Sans doute les fêtes de fin d’année vont-elles donner aux naïfs et aux idiots l’impression que la vie est belle; d’après un sondage les Français ont même envie de dépenser encore plus cette année pour leurs cadeaux et leurs bons repas. Qu’ils en profitent. Le premier semestre 2012 sera en effet cataclysmique.

D’abord va se produire l’effondrement financier du monde occidental, qui verra en quelques semaines des millions de gens ruinés. J’en ferai partie. On assistera à des pillages de banques et de magasins. Quelques responsables politiques, n’ayant pas fui, ou croyant encore leurrer la population, seront lynchés en public. Des jeunes gens en cagoule violeront des femmes dans les rues, des librairies et des églises seront brûlées. Les grandes villes sodomites du capitalisme mondialisé (New York, Paris, Londres) seront particulièrement dévastées, des outrages inouïs s’y produiront, mais sans images, les journalistes ayant été massacrés. Seuls deux ou trois chroniqueurs écriront quelques pages, que personne ne lira avant l’an 2100. Les pouvoirs politiques supérieurs auront abandonné leurs postes dès les premiers jours du chaos, par conséquent les forces de l’ordre participeront au désordre; on verra alors la vraie nature crapuleuse et violente de la plupart des policiers. La survie passera par la prudence la plus austère ou bien par l’impudence la plus débridée; les chastes les plus calmes et les lubriques les plus exorbitants se sauveront tandis que les intermittents de la baisade seront inexorablement exterminés; quoi qu’il en soit, plus d’un tiers de la population périra, dans les incendies, par le froid, la faim, la soif, les maladies, ou par des tentatives de fuite désespérées. 

Je vais donc m’appliquer à écrire mes dernières chroniques. Un genre de bilan peut être dressé. Mon sentiment sur ce monde est mitigé. J’aurai apprécié la tendresse de certains animaux et l’amitié de quelques personnes. Mais globalement mon expérience sociale aura été décevante. Je n’aurai donc pas grand regret à voir s’effondrer un système où je n’aurai pas été chanceux. Trop de joueurs, trop de règles, trop de triche. La langue française aura été ma consolation; mais la France comme nation et comme Etat m’aura donné bien de l’amertume. J’aurai vu l’un des plus beaux pays ruraux du monde devenir en quelques décennies un parc d’attraction touristique pour gros cons et une galerie marchande pour salopes. La figure et le verbe du général de Gaulle m’auront inspiré de l’ironie, tandis que les Giscard, Chirac, Balladur, Jospin, Sarkozy auront été les hérauts de la bêtise économique. Si je survis à la crise, je me ferai l’historien philosophe de cette vulgarité commerciale, à laquelle auront contribué des millions de citoyens, par leurs votes, par leurs opinions, par leurs moeurs.

En attendant, il me semble que je réalise ma meilleure année d’enseignement; le chant du cygne sans doute. Je réussis l’exploit pédagogique de résumer la guerre froide en deux heures. Malgré la lourde insistance des programmes sur la brutalité du monde, et les crimes contre l’humanité, mes explications sont légères et presque cavalières. Ben Laden ? Un drogué pervers ! Milosevic ? Empoisonné ! Je réfute la thèse de la « haine des peuples » et du « conflit de civilisations » (véhiculée par les élèves) pour lui opposer celle de la cupidité et de la vanité des dirigeants; l’éclatement de la Yougoslavie a été provoqué au sommet, et non par la base. L’islamisme ? En grande partie instrumentalisé. Je ne dis pas que les peuples sont bons, je crois qu’ils sont avant tout faciles à manipuler. Comme professeur je suis bien placé pour m’en rendre compte. L’une de mes classes, sans doute séduite par la qualité de mon verbe et la force de mes explications, souhaite que je me présente aux prochaines élections présidentielles. En attendant, certains de ses élèves ont décidé de me surnommer L’Incorruptible, ce qui ne me fait que moyennement plaisir, car je connais le sort qu’on réserve à ce genre de personnage.

Mes soirées sont studieuses: je lis, j’écris, j’écoute la radio. Je ne regarde presque plus la télé, instrument de la domination idéologique, entre les mains d’une bande de collabos au service d’une mafia d’oligarques judéo-maçonniques (membres du Siècle). Encore un exemple cette semaine; Arte a diffusé « This is England », un film bien noté par la critique bien-pensante de gauche; fatigué de mes exploits pédagogiques, je m’accorde la complaisance de le regarder. Résultat ? Une grosse merde ! Film consternant, ridicule, idiot. Je vais me coucher en hurlant de rire. Seule satisfaction télévisuelle récente, un documentaire animalier relatant la survie d’une petite faune aux abords de l’aéroport de Francfort. On pouvait y entendre un commentaire d’une grande qualité. « Les faons sautillent malicieusement dans les prés… Les renardeaux se sont habitués aux avions et savent qu’ils sont inoffensifs… des lapins s’observent dans les lumières jaunes des projecteurs… un vieux lièvre s’étonne de voir passer un pompier à une heure aussi tradive… les faons connaissent bien la petite taupe et savent qu’elle a ses habitudes… par nuit claire le rut du daim marque le point culminant de l’automne… les mâles tentent d’impressionner les femelles par des cliquetis et des grognements guindés… » En dehors de ces rares moments d’attendrissement, mes soirées sont de plus en plus maussades (celles de BHL aussi mais pour une autre raison) et occupées par la consultation de sites internet à caractère géopolitique, économique et social; j’y puise de plus en plus de renseignements, qui à force orientent mon esprit vers une forme d’austérité  cynique et martiale; j’en arrive à ne plus pouvoir lire les petits romans de la distraction culturelle contemporaine (tout ce qui se publie aujourd’hui.), qui font l’éloge du multiculturalisme, du féminisme et d’un humanisme canaille-racaille. Seule la lecture des Anciens me semble compatible avec la rigueur de mes pensées, et celle encore plus grande de la crise qui vient.



A propos du virtuel et du réel

 

    On a pu entendre et voir, récemment, lors de l’émission « C’ dans l’air », un très rapide exposé des méfaits accomplis en Grèce par la banque Goldman Sachs; sans être spécialiste du monde de la finance, on a pu comprendre que les banquiers avaient touché de rondelettes commissions pour prêter en fermant les yeux et en falsifiant les comptes de l’Etat hellène. J’ai déjà fait allusion lors d’une chronique précédente à « l’effet levier » de ces millions d’euros qui n’existent pas pour garantir des dettes qui ne seront pas remboursées; cela fait penser à l’aphorisme d’un certain Lichtenberg: « c’est l’histoire d’un couteau sans manche dont a retiré la lame ». Cela, surtout, nous fait comprendre que le monde de la finance est un monde virtuel qui met aux prises des spéculateurs et manipulateurs, des sortes de zombis cocaïnés, des « spécialistes » déjantés, brillants matheux en apparence mais parfaitement pervers et psychotiques (lire le déjà vieux roman de B. Easton Ellis, « American Psycho »). Ce monde de la finance joue chaque jour des sommes faramineuses, supérieures aux budgets de la plupart des états (pris séparément); de telles sommes, dis-je quelquefois à mes élèves, n’existent pas réellement; non, si elles existent, c’est d’une manière spéculative, ce qui veut dire qu’on suppose qu’elles existent ou qu’elles vont exister; c’est un peu comme le bon Dieu… Et d’ailleurs, Lloyd Blankfein, l’actuel PDG de Goldman Sachs, a récemment déclaré: « Je suis un banquier qui fait le travail de Dieu ». N’oublions pas enfin les mots écrits sur le billet vert: « In God we trust ».

    Pour les petits réalistes que sont la plupart des hommes, il y a de quoi être perplexe devant ce monde virtuel dont l’existence ne nous est supposée que par  des médias eux-mêmes spécialistes en manipulations et mensonges. J’ai besoin de voir pour croire, et même de toucher, dit quelqu’un dans la Bible; il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, répétait souvent mon père… Et mon ami Figaro parfois me mettait en garde: « les rencontres sur internet, c’est bien joli, mais tant que tu n’as pas vu la raie des fesses de tes correspondantes, et bien senti leur odeur, ça ne vaut rien… »  - « Assez de bla bla ! » vitupérait Céline dans ses lettres à des correspondants qui l’admiraient mais ne lui faisaient pas gagner d’argent. Toutes ces remarques, de registres différents, peuvent être classées cependant sous un dénominateur commun, celui d’un réalisme populaire de bon sens face aux subterfuges de l’abstraction. Karl Marx lui-même, en parlant de « l’abstraction du réel », avait désigné cette culture bourgeoise et capitaliste repliée et confortable dans ses salons tandis que crevaient de faim des millions de travailleurs rendus sourds et muets par le bruit des machines. Mais le réalisme « populaire » du bon sens et du marxisme est devenu dans les années 60 et est aujourd’hui encore aux oreilles des bobos un mauvais réalisme; beaucoup d’intellectuels se sont employés à le ridiculiser et à en faire un élément du ringardisme social et culturel d’une bourgeoisie rurale, plouc, patriote, catholique, etc. Ainsi en mai 68 un slogan a été lancé: « Soyez réalistes, demandez l’impossible », le slogan préféré de Philippe Sollers. Le philosophe Slavoj Zizek en fait l’analyse suivante, qui me parait juste:  » Soyons réalistes, nous les universitaires de gauche: nous voulons apparaître critiques tout en profitant au maximum des privilèges que le système nous offre. Alors bombardons le système de demandes impossibles: nous savons bien, tous autant que nous sommes, que ces demandes ne seront pas satisfaites, aussi sommes-nous sûrs que rien ne changera et que nous maintiendrons ainsi notre statut privilégié. » (« Bienvenue dans le désert du réel », 2002, puis Champs-Flammarion essais, poche, 2008, pp. 98-99). C’est ce réalisme là, cynique et libéral-libertaire, qui a pris le pouvoir dans l’exercice de l’Etat au cours des années 1980, et c’est lui que j’ai vivement dénoncé dans ma précédente chronique.     

    Le réalisme cynique et libéral-libertaire est en effet une stratégie de groupe qui renforce la puissance égocentrique des financiers, des politiques, des publicitaires et des « intellectuels médiatiques »; ce « soft power » peut se montrer très « hard » avec ses opposants. En un petit livre chaleureux, dynamique et gentillet,  »La tyrannie de la réalité » (2004), qui brosse une critique assez décousue et saltimbanque du « système », la journaliste Mona Chollet s’interroge: « Plus notre manière de voir les choses nous entraîne vers la catastrophe, plus nous nous réclamons du « réalisme »; peut-être serait-il temps d’essayer autre chose ? » - Oui, mais quoi ? En vérité, Mona Chollet se méfie des solutions collectives, de ces « nous » qui oppriment plus qu’ils ne libèrent, et de ce socialisme réaliste qui fait admirablement le jeu du libéralisme réel; elle imagine plutôt des hypothèses artistiques et littéraires, des voies isolées, des envolées spirituelles, et son anti-réalisme  est une manière de solitude tranquille, de sensibilité féminine un peu lutine et frivole tournant les talons à tous ces hommes bien lourds qui pilonnent le monde de leurs phallus mécaniques en un bruit mat où résonne l’échec amoureux. 

    Le réalisme est sans doute aussi une stratégie de répétition, et à cet égard beaucoup d’entre nous, dans l’exercice du travail quotidien, par exemple de celui de professeur d’histoire-géo, se trouvent concernés. Cons cernés. Réaliste je le suis quand je décide de refaire le même cours que l’an passé; quand je prononce pour la dixième fois le même jeu de mots foireux (« Périclès, l’instant fraîcheur de la démocratie athénienne ! »), et quand, selon la formule consacrée, j’enseigne « sans me poser de question ». Ne pas être réaliste voudrait dire que je sois brusquement assailli de doutes et de visions: à quoi  sert l’histoire-géo ? sommes-nous sûrs de la réalité de ce que nous enseignons ?  les manuels et les programmes ne sont-ils pas eux aussi de ces médias qui racontent n’importe quoi ? avons-nous bien vérifié ? sommes-nous bien sûrs de ce qui s’est réellement passé tel et tel jour décrits comme de grands événements dans nos livres ? Non. Nous faisons confiance. Et de la réalité n’avons qu’une connaisssance spéculative, actionnée et dynamisée par la force d’une langue. Dans ses films souvent très bavards, qui mettent en scène des intellectuels visitant des galeries et allant au cinéma, critiquant telle oeuvre, admirant telle autre, Woody Allen imagine parfois que l’artiste en question vient directement leur répondre, et montrer surtout qu’ils n’ont rien compris. Ce serait une rafraîchissante vision que de voir brusquement entrer Staline dans ma salle de cours et m’apostropher: « Mais enfin ! qu’est-ce que vous racontez là jeune professeur incompétent ! Yalta ne s’est pas du tout passé comme vous le dites ! »  Ou encore Louis XVI et Robespierre éclatant de rire devant le film de R. Enrico sur la Révolution française, que je passe tous les ans. Réalisme pédagogique au service d’une connaissance virtuelle.



A propos de L’Exercice de l’Etat

 

Le film de P. Schoeller, L’Exercice de l’Etat, en salles depuis quinze jours, rencontre un certain succès; bon, ce n’est pas un blockbuster, comme le dernier Spielberg, mais enfin, c’est un film français qui passe dans des salles subventionnées (à 4 euros la place) et que vont voir beaucoup de professeurs, disons, une classe moyenne instruite.

J’y suis allé, comme professeur et membre de la classe moyenne instruite. Je savais que ce n’était pas une comédie. Aussi, pour me préparer psychologiquement, j’avais décidé de faire la tête; je payais ma place en bougonnant, « La Raison d’Etat », au lieu de « L’Exercice de l’Etat ». Je pris place au 6è rang, comme d’habitude, bien au centre de l’écran. Une femme et son mec déboulèrent à la dernière minute à mes côtés, pendant la projection  des bandes-annonces. J’en éprouvai une cause de mécontentement; je ne supporte pas les marques d’intimité faites en public, le bruit des « bisous » et autres petits mots faussement tendres prononcés tout bas; ces minauderies féminines altèrent le jugement de l’homme viril. Comme disait Montaigne, quand je mange, je mange, quand je chante, je chante. Quand je regarde un film je regarde un film. Et quand je baise, je baise !    

Un bon film, sans doute, m’aurait adouci, un très bon film m’aurait rempli d’une joie virginale. Mais là, non, j’ai vu un film consternant et accablant qui m’a conforté dans mon expérience de mâle contrarié, de citoyen lésé, de chroniqueur obscur. Oui, film consternant et accablant, film déprimant, film froid, glacial même, film judéo-protestant à la con, film d’une laideur extrême, film  »réaliste », peut-être, mais de ce méchant réalisme cynique comme en font preuve les grands crétins du pouvoir d’Etat, je pense à Kissinger. Que ce film puisse plaire me consterne aussi sur mes compatriotes. J’en viens à douter de la valeur de ce dernier mot.

Un de mes collègues, professeur dynamique, pédagogue vibrionnant, présent dans la salle, a été enthousiasmé: quelle maîtrise ! acteurs impressionnants ! pas de manichéisme ! une réflexion sur le pouvoir, m’a-t-il dit, mais si, enfin, réfléchis, l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction qui doit céder sous la pression de la précédente; c’est bien ce que je disais: un film protestant à la con ! J’ai répliqué (mollement), « bah, c’est moche comme film, c’est vain, c’est creux, c’est purement descriptif, c’est maniaco-dépressif même ! » – Il a balayé d’un revers de manche mes remarques, trop peu sérieuses, trop peu cinématographiquement instruites, trop subjectives en somme, mes remarques isolées, trop émotives… Non, lui, il se place du point de vue du citoyen fonctionnaire froid, objectif, et forcément admiratif devant le portrait d’un haut fonctionnaire encore plus froid que lui, c’est à dire d’un cynisme hyperactif (le ministre des transports au centre du film). Je déduis: l’enthousiasme de mon collègue s’explique par la fascination qu’exerce le pouvoir sur ceux qui n’en ont pas; c’est une fascination de gonzesses (et d’ailleurs mon collègue en est une !), c’est une marque de bassesse et d’avilissement, c’est l’envie de sucer tous ces gros cons qui nous gouvernent ! Gloups.

Car le film nous montre bien un ministre des transports (une crapule !) d’abord opposé à la privatisation des gares mais qui peu à peu s’y résout, influencé par son directeur de cabinet et sa conseillère en communication, celle-ci, belle salope qui lui fait remarquer qu’il n’a pas d’histoire à raconter (storytelling) à cause de ses positions de principe qui le retiennent dans l’ombre de la fonction (alors qu’il faut s’en extraire pour faire carrière), et l’autre, le dir’cab’, pauvre type qui écoute du Malraux et la minute d’après reçoit en privé un ancien camarade de promo passé à la direction de Vinci International (et favorable à la privatisation des gares). Tout ce milieu est abject ! Et apprécier ce film c’est se montrer aussi collaborateur de cette abjection ! Vous allez me dire: enfin, de la distance, c’est une fiction… Oui, mais une fiction qui ambitionne le réel. Alors je tire sur l’ambition.  

Je n’éprouve aucune admiration, aucun respect pour ces hauts fonctionnaires qui passent leur temps collés à leurs portables, qui n’ont aucune minute de réflexion, de jugement, et surtout, aucune considération pour la France. L’Etat est une manière de mépris. Déjà, en 1936, le colonel de Gaulle avait déploré la faible écoute que Léon Blum, interrompu toutes les deux minutes par le téléphone, avait apportée à la question des blindés qu’il était venu exposer dans son bureau. On connait la suite… Le film de Schoeller nous montre un exercice de l’Etat à coups de SMS et de déplacements incessants; que peut-on attendre de ces ministres toujours mobiles et qui n’habitent pas vraiment leur pays ? La réponse, nous l’avons sous les yeux, et le spectacle dure depuis vingt cinq ans !  Quant au « peuple » que montre le film, il est constitué de manifestants braillards, dont il faut contenir la violence par une stratégie de communication et de brouillage médiatique. La communication a pour but de ne rien dire et de tout dissimuler. Mais à force, les ministres n’ont effectivement plus rien à dire, quand bien même ils décideraient brusquement de sortir de leur stratégie de com’. Leurs propos « off » ne sont plus que des anecdotes de coucheries et de combines entre élus et hommes d’affaires. Abject !  

Enfin, tout de même, m’a dit mon collègue, la scène de l’église, superbe, où le ministre vient assister aux obsèques de son chauffeur, mort dans l’exercice, modeste, de son travail; superbe, oui, car le ministre, en partie responsable de l’accident (il a demandé à son chauffeur d’emprunter une voie d’autoroute non viabilisée), parvient à se contenir, à maîtriser sa douleur intime (sans doute, sans doute) sur l’autel de l’Etat. Sang-froid laïc ! Superbe ! Mon cul oui ! Je ne vois pour ma part qu’un ministre glacé portant une minerve, et qui pourrait se prendre pour von Stroheim dans La Grande Illusion, le monocle en moins, mais d’une pareille morgue: nous sommes de la race des seigneurs… de la race des grands et parfaits salauds oui ! Cet exercice de l’Etat est une manière d’attirer notre attention sur l’aristocratie décadente des clans et des réseaux qui occupent les ministères. L’oligarchie crapuleuse et mondialiste ! Dans l’église, un choeur de femmes chante en langue sarde la détresse d’une famille. Dignité locale face à l’abjection globale.         

Ce film nous montre donc la réalité cynique d’un Etat coupé du mythe de la Nation; le verbe patriotique a été remplacé par le SMS, et la voix d’André Malraux devient le fantasme d’un directeur de cabinet aussi glacé que la Pianiste du film de M. Haneke. Une esthétique à la soviétique, même, avec la dérision de l’alcool, flotte sur cet Etat français délétère. La scène où le ministre se saoule avec la femme de son chauffeur dans une caravane relève de l’invraisemblance: parodie d’ambiance russo-finlandaise, voire russo-lettone ! Pauvre ministre des transports qui a le mal des transports. On comprend mieux son soulagement et sa joie nerveuse quand il apprend qu’il est muté à la Santé, qu’il n’aura donc pas, du coup, à affronter la colère des cheminots; un lâche en plus ! Comment éprouver de l’admiration pour un film qui montre un tel tableau de notre Etat ?! C’est comme si l’on me demandait d’admirer une jolie femme dont on a pu vérifier la laideur morale !  

Le philosophe Slavoj Zizek émet l’idée que notre époque post-idéologique (depuis 1990) cultive le fétichisme; comme nous n’avons plus de vraies croyances ni de vraies convictions, nous nous raccrochons à des fétiches, à des symboles, à des cultes; nous sommes noyés dans une société qui fête tout et n’importe quoi pour cacher son manque de joie réelle; noyés dans une société de pornographie où les sentiments sont ridiculisés ! noyés dans une société fonctionnaliste où il faut être réaliste ! Noyés dans une idéologie libérale capitaliste qui nous divertit avec l’illusion de l’indignation. Le fétiche, écrit Zizek, « c’est l’incarnation du Mensonge qui nous permet de supporter l’insoutenable vérité. », et plus loin: « les fétichistes… sont des réalistes consommés, en mesure d’accepter l’ordre des choses puisque le fait même d’être cramponnés à leur fétiche les rend capables d’atténuer le plein impact de la réalité. » Le fétiche, ici, c’est l’exercice de l’Etat, un exercice en milieu fermé, coupé de la population, rivé à ses portables, un exercice qui donne une impression de sérieux et de morale aux idiots utiles du village global (comme mon collègue).  Cela étant, Zizek raconte beaucoup de conneries.    

Moi, je suis consterné, accablé, écoeuré; il faut être fétichiste maniaco-cinéphilique pour aimer un pareil film. Si l’art est ce qui rend la réalité supportable, ce film n’a rien à voir alors avec l’art; c’est plutôt une leçon de réalisme méchant, de ce vulgaire réalisme qui plait aux opportunistes, aux carriéristes, aux ennemis de la beauté et du style. Les énarques sont des cons, tous ! Leurs diplômes ne prouvent rien, sinon leur cynisme et leur froideur de raisonnement. Ce sont des hommes-machines. Je les méprise considérablement. Un bon film, au contraire, voire un grand film donnent des ailes au spectateur, remontent son moral s’il en a besoin, gonflent son coeur, sa poitrine, augmentent sa respiration, son dynamisme, son allégresse; le film de Schoeller est accablant, consternant, déprimant. Ses petites qualités techniques n’enlèvent rien à l’effet désastreux qu’il peut produire, sur ceux d’entre nous qui voient fonctionner avec effroi et consternation cet Etat qui broie une Nation qu’il n’habite pas.

Il est trop tard pour s’indigner. Et l’indignation est une morale d’esclaves.                               



Jean-Paul Ollivier et le Tour

 

Né en 1944 à Concarneau, journaliste dès l’âge de 17 ans, passionné de vélo, lecteur assidu de Ouest-France, Jean-Paul Ollivier est devenu à partir de 1975, l’année de son premier Tour comme reporter-moto pour Antenne 2, une figure précieuse du journalisme sportif. Sa connaissance approfondie et quasi infaillible du cyclisme (1), sa rigueur, son calme, alors même qu’il est entouré d’une équipe de joyeux lurons (Robert Chapatte, Thierry Roland, Pierre Salviac) sur le plateau télévisé de Stade 2 pendant les années 75-85, le posent comme un exemple professionnel: le professionnalisme de celui qui, sans diplômes, sans mondanités, n’en est que plus travailleur, plus vigilant, plus précis. Jean-Paul Ollivier a traversé sans faillir les étapes du bouleversement médiatique du Tour de France; il a dû croiser, de plus en plus, ces nouveaux journalistes « professionnels » mais incultes en vélo; il a dû observer d’un oeil pétillant et d’un autre méfiant le grossissement publicitaire de la caravane, des jeunes filles toujours plus nombreuses et légèrement vêtues, des hommes d’affaires grandiloquents, des managers aux lunettes noires, des spécialistes de tout et de rien, toute une population venue sur le Tour, non pour le vélo mais pour le spectacle. Avec la disparition de Pierre Chany et d’Antoine Blondin, Jean-Paul Ollivier est resté la seule vraie mémoire littéraire de la Grande Boucle, encore capable de figurer au côtés des techniciens sportifs et des journalistes publicitaires ou parasitaires (Gérard Holtz par exemple).

Descendu de la moto en 2000, il se consacre depuis dix ans aux histoires du Tour, écrit les biographies des champions (plus d’une vingtaine), mais aussi celle du général de Gaulle (un autre grand champion à sa manière !), et assure au micro la mise en valeur touristique de la France. Il prépare minutieusement ses fiches, dès le mois d’avril, et se sent mortifié de la moindre erreur, à propos de tel village, de telle église, de tel château. La grande affaire de Jean-Paul Ollivier, au fond, c’est la langue française, qu’il manie avec simplicité et rigueur, ces deux qualités patriotiques des années 50-60, avant que ne déferlent sur notre pays les innovations du nouveau roman, de la philosophie déconstructiviste et des mathématiques financières… On voit aujourd’hui où tout cela nous a menés ! Mais la simplicité méticuleuse de Jean-Paul Ollivier ne va pas sans un bon appétit et une belle gourmandise des mots, comme dirait Bernard Pivot. De temps en temps, un aphorisme, un calembour viennent égayer ou assouplir la lecture un peu statique et monotone des fiches touristiques. Avec Laurent Fignon, Jean-Paul Ollivier avait trouvé un partenaire de micro (et de table) à la fois compétent et jovial, qui plus est non dénué d’ironie sur certains aspects du spectacle du Tour. Cette année, privé de lui, Jean-Paul Ollivier a semblé moins vivant, moins concerné, moins  »en prise » avec le direct de la rentransmission, et quand bien même le Tour réalisait des records d’audience. Quelques téléspectateurs ont ressenti cet amortissement ou cet assoupissement de la parole et de la présence de « Paulo la science ».

Derrière l’apparence de son renouveau, sportif et populaire, le Tour s’enfonce chaque année davantage dans les réseaux interlopes de la mondialisation. Jean-Paul Ollivier pourra-t-il, demain, accompagner France 2 au Qatar pour y suivre une étape de la Grande Boucle ? La perspective semble de plus en plus sérieuse. Un jeune amateur à l’imagination fertile nous envoie le texte suivant: « Le Tour au Qatar ? Ce serait magnifique. Peloton multicolore sur sable blanc. Chaleur torride, ambiance climatisée. Je me vois dans mon canapé, alangui, glace au citron. Images mirages. Armstrong attaque ? Hallucination. Jean-Paul Ollivier extatique. Fiche touristique. « Ici une tente de bédouin, d’une longueur de 10 mètres pour une hauteur de 2 mètres, magnifiquement décorée, intérieur cuir, revêtement marbre blanc, télé HD écran LED, 150 cm, commande vocale, jacusi faïence avec jet musical, Lac des Cygnes, vase de Sèvres, tapisserie Gobelins, clin d’oeil appuyé à la France ». Merci Jean-Paul. Laurent oui ? J’aimerais savoir comment souffle le vent ? Laurent vous entendez ? Oui, eh bien c’est assez mystérieux, je dois dire, il me semble que le vent souffle tantôt de face, tantôt du dessus. Du dessus ? Ecoutez on a comme l’impression d’une soufflerie aérienne. Très étrange en effet. Je dois vous dire aussi qu’en dépit d’un revêtement impeccable, la route présente parfois des ralentissements soudains et inattendus, comme si un mystérieux freinage nous collait au bitume. Sans doute un effet de la chaleur Laurent… Non, Thierry, il ne fait pas chaud du tout, il fait même assez frais ici sur la route, malgré ce ciel parfaitement ensoleillé. Enfin, ce sont des conditions de course très inhabituelles pour tout vous dire. Jean-Paul, vous voulez ajouter quelque chose ? Oui, si je puis me permettre, cet homme qu’on vient de voir dans la voiture officielle, aux côtés de Christian Prudhomme, ne serait-ce pas le cheikh en blanc ? Ah, Jean-Paul, enfin, vous n’avez pas honte ? Pensez à nos hôtes qataris et aux journalistes d’Al Jazzeera qui nous ont si bien reçus… Laurent, vous voulez intervenir ? Je voudrais ajouter que Jean-Paul me disait ce matin qu’il avait noté un très beau château en fin d’étape. Ah, très bien, Jean-Paul, nous allons voir cela avec plaisir ! Enfin, Thierry, ne vous affolez pas, ce sera un château, certes, mais un château Qatar ! Jean-Paul Ollivier et Laurent Jalabert pouffent de rire sur leurs coussins rafraîchissants. Thierry Adam ne sait plus où se mettre, et hors antenne: « Les droits de retransmission, les gars ! Déconnez pas avec ça ! »     

(1): Jean-Paul Ollivier connait tous les classements de toutes les étapes du Tour depuis quarante ans. Comme l’a vérifié Pierre Salviac en lui demandant: le 4e de la 5e étape du Tour 1960 (voir petite vidéo sur internet).

           



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