A propos de François Bayrou

 

Dans une précédente chronique, j’ai évoqué le « vote Bayrou » comme celui d’une certaine résignation bucolique. Tandis qu’en effet les candidats favoris de la droite et de la gauche s’affrontent à coups de promesses aberrantes et d’invectives grotesques, le candidat centriste, François Bayrou, semble incarner la modération raisonnable et la petite voix de la sagesse politique. Cette position et cette apparence n’ont pas les faveurs des médias ni celles de l’opinion publique; la chaîne Canal Plus à travers ses Guignols de l’Info ridiculise depuis plus de dix ans le « béat du Béarn » sous les traits d’un homme naïf et niais, infantile et impuissant. On sait que l’intéressé en a été blessé, et qu’il continue de se plaindre du « traitement médiatique » qui lui est réservé. En 2009, la journaliste Arlette Chabot a laissé sans rien dire l’insolent Cohn-Bendit injurier François Bayrou, « tu es minable, tu es ignoble… » et provoquer une réaction gênée et maladroite de ce dernier sur la supposée pédophilie de son adversaire. On a vu, une fois de plus, le manque de punch et d’agressivité du candidat centriste, alors qu’il aurait pu formuler une excellente critique sur la connivence libérale-libertaire entre Cohn-Bendit et Sarkozy, dénonçant aussi dans la foulée l’alliance morale et culturelle qui rassemble les gauchistes écolo-altermondialistes et les libéraux mondialistes dans leur offensive contre les nationalistes et les souverainistes. Il n’en a rien été. Bayrou, il est vrai, qui a défendu et continue de défendre l’Union européenne est bien mal placé pour faire la leçon à ceux dont la politique et les discours vont à l’encontre du peuple français, et de ces « petites gens » qui gagnent moins de 750 euros par mois comme il a cru bon de le signaler face à un Cohn-Bendit goguenard et à une Arlette Chabot réjouie d’avoir réalisé un bon coup médiatique.  

En 2007 la campagne présidentielle de François Bayrou fut jugée satisfaisante d’après le score qu’il réalisa au premier tour (18,57%); on se souvient surtout de la gifle qu’il donna à un petit garçon (d’origine immigrée) qui tentait de lui faire les poches; ce geste impulsif valut sans doute 2 à 3 % de plus au candidat centriste; la réussite politique tient à peu de chose ! Si le nez de Cléopâtre… François Bayrou préféra celui de Ségolène Royal à celui de Sarkozy, mais n’osa pas le dire vraiment; cette pudeur ou cette prudence ne lui rapporta aucun profit, bien au contraire: la chaîne Canal Plus, temple de la culture néo-libérale et du mondialisme parisien pornocratique, refusa d’organiser le débat entre le « béat du Béarn » et la « vierge du Poitou »; la victoire revint donc au petit baiseur de Neuilly sous les regards satisfaits des gros lubriques de la finance. Depuis cette date, François Bayrou a vu le parti du « centre » se diviser et se dissoudre, torpillé, noyauté, acheté par la droite sarkozyste; en fondant le Modem il a cru possible de préserver et de régénérer les branches saines de l’arbre centriste; mais le bon sens paysan n’a jamais été une stratégie politique, et dans le contexte d’une crise financière virtuelle, d’un mondialisme métropolitain exacerbé (New York-Londres-Paris), d’une Union européenne livrée aux lobbies apatrides des fonds d’investissements, François Bayrou montre de moins en moins d’autorité et de ferveur, semble même incarner l’honnête homme désemparé, le brave Français qui n’y comprend plus rien, et se dit qu’il vaut mieux cultiver son jardin. Cette retraite bucolique, loin d’avoir les accents d’une ironie voltairienne combative, dégage plutôt la manière individualiste d’un Montaigne. Le véritable « centre », après tout, c’est soi-même…         

François Bayrou mène donc aujourd’hui sa dernière campagne; celle de trop sans doute, car les sondages pour l’instant ne le créditent que d’un petit 12-13 %, et l’on ne voit pas se dessiner l’ombre d’un décollage; malgré les platitudes de ses adversaires, ou à cause d’elles, il ne parvient pas à bondir hors du marécage, sa voix est étouffée dans le trop-plein de ses raisonnements raisonnables; sa dénonciation redondante du clivage droite-gauche est beaucoup moins efficace que les propos des Le Pen contre l’UMPS et « l’establishment »; sa critique du libéralisme social est pleine de nuances et d’arguties d’autant moins compréhensibles que François Bayrou estime avant tout nécessaire que la France paie ses dettes contractées à cause de ce libéralisme; on dirait un mari qui aurait toutes les preuves qu’il est cocu mais voudrait quand même offrir un beau bijou à sa femme pour se faire pardonner en somme d’avoir découvert une aussi triste vérité ! Loin des méchancetés conjugales et des adultères intempestifs du Tout Paris, François Bayrou représente il est vrai les bons sentiments et les tendresses du foyer provincial; il est le papa de 6 enfants ! Mais une vie privée aussi réussie que bien remplie n’est-elle pas le principal obstacle, justement, à la réalisation d’une vie publique tonitruante ? L’actuel président veut donner l’impression qu’on peut être partout à la fois et que la conduite de la France exige des qualités de « chef de famille » – On sait qu’il n’en est rien. Le téléfilm « Borgen » (diffusé par Arte) montre comment madame le premier ministe du Danemark doit sacrifier son mari aux intérêts de son gouvernement.    

 Cette femme premier ministre est pourtant une « centriste », qui tend à démontrer que ce terme politique n’est pas synonyme d’indécision et d’impuissance. La vie politique et les institutions danoises ne sont pas les nôtres il est vrai. Et la fiction télévisée ne reflète sans doute pas la réalité de l’action gouvernementale; on peut toutefois en retirer quelques remarques à propos de notre sujet. Il se peut, il est même très possible qu’un régime parlementaire à la manière danoise soit beaucoup plus favorable au « centrisme » que ne l’est le régime « semi-présidentiel » de la Ve République française, le « centrisme »  jouant alors le rôle de « troisième force » entre la droite libérale (et conservatrice) et la gauche sociale (et écologique); le téléfilm s’intéresse beaucoup moins au contenu « idéologique » du centrisme qu’aux techniques de neutralisation et de retournement de ses adversaires dont fait preuve madame le premier ministre; quelle habileté ! diront les uns, quelle salope !  diront les autres. C’est l’occasion de démontrer ou de montrer une vie politique pragmatique et réaliste, comme l’avait aussi proposé le film français « L’exercice de l’Etat » dont j’ai rendu compte dans une chronique de l’automne. Le centrisme de François Bayrou ne manque pas non plus de prêcher le réalisme et la raison, face aux vaines querelles démagogiques de la droite et de la gauche; de même, son contenu idéologique semble relativement modulable et flexible, et permettre un certaine marge de manoeuvre politicienne et gouvernementale avec les autres partis. Mais la comparaison s’arrête là, car jamais François Bayrou n’a exercé un haut poste de responsabilité, sauf le ministère de l’Education Nationale où il a cherché, semble-t-il, à neutraliser les forces syndicales. 

Depuis le général de Gaulle et la stabilisation du régime par les pouvoirs importants conférés au Président, la vie politique et électorale française s’est organisée en un parti « présidentiel » et une opposition à ce parti. Cette bipolarisation a été entretenue par le mode de scrutin (uninominal et majoritaire à deux tours) et par les médias; les désignations « droite » et « gauche »  continuent de fonctionner, quand bien même les différences de programme et de pratique politiques se sont atténuées entre elles depuis trente ans. Le « centre », au lieu de s’émanciper et de semer la zizanie entre la droite libérale-conservatrice et la gauche socialiste-progressiste, est resté sous l’emprise tactique et idéologique de la bipolarisation. Il a servi d’appat et d’appoint électoral (plutôt pour la droite) et participé à des gouvernements qui lui donnèrent l’impression de sa réalité ou de son réalisme alors qu’en vérité s’opérait sa dispersion ou sa dissipation idéologique. Ni Raymond Barre ni François Bayrou ne surent trouver les mots et les attitudes pour réorienter ou recadrer le programme centriste; en termes d’accomodements et de raisonnements raisonnables ils furent dominés par l’école des négociateurs du Parti socialiste (Rocard, Jospin); en termes de critiques du système politique, ils furent facilement débordés par les extrémistes. Malgré son expérience et sa bonne connaissance du terrain, François Bayrou reste un candidat trop candide, un débatteur trop professoral, c’est à dire trop respectueux et trop modéré. Sa seule chance serait un coup d’éclat à la télé, une superbe envolée lyrique (peu probable), ou bien qu’il dénonce ouvertement les « casseroles » de ses adversaires (pourquoi pas ?). 

Mais sa véritable chance, finalement, c’est qu’il ne sera jamais Président. Et qu’il n’aura pas à assumer la terrible politique d’austérité (dans le meilleur des cas) qui s’annonce. On lui souhaite à la place de bien s’occuper de ses petits-enfants, de sa femme, de ses chevaux, et d’écrire un livre, par exemple sur Gaston Phoebus.                                      

                         



A propos de la coupe du monde de foot 1978 en Argentine

 

Quatre ans après leur démonstration de « football total », sanctionnée en finale par le réalisme allemand, les Hollandais se présentent en favoris pour la coupe du monde de 1978 en Argentine. Cependant leur effectif a un peu évolué, les « cadres » ont vieilli (Krol, Jansen, Neeskens, Rep, Rensenbrink) et la rapidité technique inspirée de l’Ajax d’Amsterdam est désormais tempérée par un jeu collectif plus posé, parfois même rugueux, où l’on devine l’influence du PSV Eindhoven. Enfin, cette équipe est privée de son leader, Johann Cruyff, qui a décidé de « boycotter » la compétition pour protester contre la dictature argentine du général Videla. Récemment, en 2008, l’intéressé a remis en cause cette version; son absence aurait plutôt été motivée, explique-t-il, par un choc psychologique éprouvé quelques mois auparavant lors d’une agression et d’une tentative d’enlèvement à Barcelone, son club. Mais pour de nombreux observateurs, la vraie raison pourrait être plus simplement le déclin de Cruyff, qui n’est plus en 1978 le prodigieux attaquant qu’il était en 1974. Il court moins vite, et ses dribbles sont moins tranchants. On parle aussi de son mauvais caractère, d’un égo surdimensionné, et de relations devenues distantes et difficiles avec ses compatriotes, depuis qu’il joue dans le grand club catalan, dont il s’est fait le porte-parole culturel et politique. 

Le football international achève sa petite période « libertaire », que l’équipe hollandaise a précisément incarnée en 1974 (par la chevelure abondante de ses joueurs et leur goût de l’alcool et du sexe – ce qui peut expliquer sans doute leur défaite en finale face aux sérieux Allemands). En 1978 les entraîneurs et les organisateurs ont repris les choses en mains; la coupe du monde en Argentine permettra justement d’observer la croissance technocratique et tactique du football dit moderne. Tout sera fait, et bien fait, pour que le pays organisateur remporte la compétition. En Amérique du Sud, plus qu’en Europe, les régimes politiques accordent beaucoup d’importance à ce ballon rond qui occupe la jeunesse masculine et sert d’exutoire patriotique. La chance de l’Argentine, si l’on peut dire, c’est aussi qu’en 1978 son adversaire brésilien traverse une mauvaise passe (depuis la retraite de Pelé), et que la RFA championne en titre a perdu l’éclat de sa défense impériale avec le départ du Kaiser Franz Beckenbauer. Le football européen, d’une manière générale, connait un renouvellement offensif qui ne portera pas tout de suite ses fruits au niveau des sélections nationales. Celles-ci, composées de joueurs de clubs différents, dont l’entente n’est pas toujours (pas souvent) bonne, pratiquent un jeu parfois décousu et incertain. Afin d’augmenter ses  chances, la sélection argentine entraînée par Cesar Menotti a bénéficié d’un temps de préparation et de conditionnement bien plus long que celui de ses adversaires. Exemple du décalage entre les clubs et les sélections: l’Angleterre, qui malgré les succès de Liverpool en coupe d’Europe, ne s’est pas qualifiée pour le Mundial. Quant à la France, absente des deux éditions précédentes, sa participation prolonge alors la ferveur populaire générée par les Verts de Saint-Etienne (1975-1977), même si on ne compte que trois joueurs de ce club dans la sélection: Janvion, Lopez, Rocheteau:  et encore ce dernier a-t-il émis des réserves sur cette coupe du monde organisée dans un pays de dictature; ses états d’âme sont relayés par les intellectuels,  »l’Ange Vert » va même jusqu’à rencontrer Bernard-Henri Lévy ! Finalement il déploiera ses petites ailes à travers l’Atlantique, et quelques années plus tard, une fois retraité du football, se retrouvera à  la tête d’un « comité d’éthique » totalement bidon. 

L’équipe de France, entraînée par le jeune Michel Hidalgo, victime d’une tentative d’enlèvement quelques semaines avant la compétition (les années 70 sont connues pour leur manie de l’enlèvement), doit affronter l’Argentine et l’Italie au premier tour; pour les journalistes, elle n’a guère de chance, dans tous les sens du terme. Les joueurs pourtant veulent aborder crânement la compétition: mécontents de la petite prime (autour de 1500 francs) que leur verse l’équipementier Adidas, ils décident de gommer les trois bandes sur leurs chaussures lors du premier match contre les Transalpins. Et Bernard Lacombe ouvre le score de la tête au bout de 42 secondes de jeu ! Mais la squadra azzura se jette ensuite à l’asssaut des buts de Bertrand-Demanes, et les actions dangereuses se multiplient; logiquement, Paolo Rossi égalise à la 26′. Les Français semblent chercher la faute pour un coup-franc de Platini. L’arbitre ne bronche pas. A cette époque, le commentateur Thierry Roland n’hésite pas brocarder l’homme en noir (on se souvient qu’en 1976 il avait traité de salaud l’arbitre anglais M. Foote lors d’un match contre la Bulgarie à Sofia), et à cultiver de plus l’idée que la France, modeste nation de football et vierge de titres, est volontairement désavantagée. Battus tout à fait normalement 2 à 1 par les Italiens, les Français auront en revanche à se plaindre de l’arbitrage lors du match suivant contre l’Argentine. Celle-ci obtient un pénalty très généreux sur une main totalement involontaire de Marius Trésor. Lorsque Platini égalise sur une belle action de Lacombe, Thierry Roland adopte un ton déjà désabusé, tandis que l’Argentine poussée par ses 80 000 supporters marque un second but victorieux dans le dernier quart d’heure. Eliminés par manque de ténacité (Rocheteau est transparent) et de rigueur tactique (marquage très insuffisant à l’arrière), les Français livrent un dernier match plaisant et débridé, pour l’honneur, contre les Hongrois; outre le résultat favorable (3-1) on retiendra surtout l’étrange maillot à rayures vertes emprunté à un club local que les joueurs français ont dû revêtir à cause d’une mésentente ou d’un malentendu (les deux équipes avaient apporté des maillots blancs). 

La compétition se déroule d’abord en quatre poules de quatre équipes, et sur les seize sélections l’Europe en compte dix, l’Amérique latine quatre, l’Afrique une et l’Asie une. Les Hollandais échappent de justesse à une élimination directe, battus 3-2 par les Ecossais (superbe but de Archie Gemmill), mais victorieux des Iraniens 3-0. En raison du décalage horaire, les petits écoliers français ne purent voir les matchs à la télé. J’en fis partie; longtemps je me suis couché de bonne heure ! D’autre part, mon instituteur avait emmené la classe à Bourg-Saint-Maurice pour une opération « découverte » dont il avait senti, en voyant nos habitudes rurales déjà enracinées, l’ardente nécessité. Je découvris la haute montagne et ce fut en effet très étonnant, même si je n’avais pas à l’époque le verbe romantique qui m’aurait permis d’être encore plus enthousiaste. La démonstration des Chasseurs Alpins nous fit forte impression, à nous autres les garçons, surtout le lance-roquettes grâce auquel on pouvait dégommer une voiture sur la route en contre-bas, mais l’instituteur fut déçu par la suite de nos arguments patriotiques voire bellicistes; pour ma part, je défendais la thèse officielle de la dissuasion; c’était encore trop pour ce bon maître humaniste, belle âme néocatholique vaticanesque et anti-militariste comme il se doit (de l’homme) à cette époque. De retour à la maison, l’oeil pétillant et le teint frais, je pus regarder quelques matchs grâce à la virile complicité de mes frères. Les Hollandais, mes favoris, atomisèrent les Autrichiens (5-1) avant de neutraliser la RFA (2-2) et de se qualifier pour la finale en battant les Italiens grâce à deux très beaux buts: le défenseur Ernie Brandts fusille Dino Zoff de vingt mètres après avoir marqué contre son camp et blessé son gardien, enfin Arie Haan envoie un tir-missile de 30 mètres. Dans l’autre poule les Argentins et les Brésiliens dominèrent la Pologne et le Pérou, mais ce fut par un match sans doute truqué contre ce dernier (6-0) que les joueurs de Menotti parvinrent en finale. Il suffit de voir quelques images (sur internet) pour se rendre compte des erreurs grossières de l’équipe péruvienne. Le match aurait été négocié par un narco-trafiquant colombien ! En finale, les Hollandais firent jeu égal et de façon rugueuse avec les bouillants équipiers de Kempes, le joueur vedette de l’albiceleste, auteur de deux buts; mais ils cédèrent lors des prolongations (3-1), dans une ambiance exubérante de papelitos. Une fois de plus, comme en 1974, le gardien de but batave Jongbloed ne fut pas exempt de reproches. Il suffit de voir son placement aberrant sur le troisième but argentin.                 

                

              



A propos des personnalités remarquables de mon quartier

 

Voilà cinq ans que j’habite au même endroit; comme le Président; mais pour moi, ça va durer encore un peu. Du coup je deviens une figure du quartier. On me reconnait. On me salue. Pas chaud ce matin ! C’est un quartier de relations furtives. Et encore. Le furtif, comme l’avait déjà vu un célèbre film des années 60, ne sort plus guère de chez lui, refermé sur son for intérieur et s’adonnant à la culture paranoïaque des médias. Il en résulte cette ambiance d’individualisme froid et givré de la société française. Lors de l’épisode neigeux, les trottoirs n’ont pas été déblayés. Pas même devant le cinéma, qui propose pourtant chaque année une semaine du film solidaire et citoyen pleine de bonnes intentions altruistes et altermondialistes. Jamais l’expression « commencer par balayer devant sa porte » n’a été aussi vraie. Il a fallu attendre le deuxième jour et quelques glissades devant l’entrée pour qu’on se décide enfin à nettoyer le trottoir. Dans leur naïveté lyrique et bénévole, les jeunes gens à piercings qui tiennent le cinéma pensaient probablement que les services municipaux (et pourquoi pas la DRE ?) passeraient avec leurs saleuses et leurs balayeuses. Ou peut-être attendaient-ils l’octroi d’une subvention pour acheter une pelle et employer un immigré clandestin ?           

Le garagiste du quartier dégage au contraire une autorité libérale de « bon aloi », comme dirait mon frère; il connait bien ma voiture et semble même avoir un peu d’affection pour elle, car c’est une voiture déjà ancienne et encore robuste, exemple même d’après lui d’une longévité qui doit beaucoup à l’entretien régulier; je l’ai cru un instant sensible à la marque Renault, à ce qu’elle a pu autrefois représenter, ce socialisme national de « bon aloi » que la mondialisation a dépravé; mais sa voiture personnelle est une Mercedes classe A nouveau modèle, en toute objectivité; « ma femme l’apprécie beaucoup » me confie-t-il. Puissance et souplesse, bonne endurance, bonne reprise. Madame est satisfaite. Garagiste  indépendant et polyvalent (« toutes marques ») il pratique des tarifs raisonnables et ne pousse pas à des réparations superflues; il prend le temps d’exposer et d’expliquer ce qu’il fait, mécanicien très didactique il a gagné en quelques années la confiance du quartier, notamment des femmes, car c’est un très bel homme d’à peine 35 ans, et très soigné: malgré les traces de cambouis sur ses avant-bras velus, il parvient à maintenir la fraîcheur de son après-rasage jusqu’à midi; sa voix est claire et posée, à la différence de celle des clientes, troublées, qui cherchent leurs mots pour définir le « couic-couic » qu’elles ont entendu au niveau de la roue avant-droit, à moins que ce ne soit à l’arrière… Il les écoute avec attention, « eh bien on va regarder ça ensemble »…  Elles sont ravies. Enfin, j’ai récemment pu observer sa prudence. Il est seul à travailler le samedi matin, et pour cette raison ne peut absolument pas quitter le garage; un jour, m’a-t-il raconté, on lui a tendu un piège; il s’est absenté quelques minutes pour observer un véhicule soi-disant en panne dans une rue voisine, et pendant ce temps une équipe de voleurs lui a dérobé une voiture.

Le café du quartier est tenu par une femme, elle aussi remarquable, dans un autre genre; elle m’a récemment offert un magnifique porte-monnaie en tissu; d’abord je me suis contenté de lui acheter Ouest-France; j’entrais, je prenais le journal, je payais, et je sortais; cette manière de faire me parut à la longue manquer d’élégance, et même de dignité. Dorénavant je lis le journal sur place en prenant un café, ou une bière; j’écoute les conversations, très masculines et sans doute « populistes » comme disent les médias bien pensants. Parfois je jette un regard vers le comptoir et si je vois la patronne m’en donner la possibilité j’interviens, pour apporter une précision ou un argument; elle a remarqué ma très bonne connaissance du championnat de foot; elle aussi s’y intéresse; il y a dans son café une photo du club de la ville avec les signatures des joueurs. Selon elle, « le capitaine Seube manque d’autorité, il devrait haranguer davantage ses équipiers »; outre le fait que le verbe « haranguer » est parfaitement maîtrisé des amateurs de foot, cette observation est parfaitement juste, et elle n’est pas sans révéler non plus une caractéristique sociale et culturelle de cette ville, à savoir le manque d’énergie, de fougue, le manque de « gniac » comme on dit dans le Sud ou même en Bretagne. La population normande dégage ici et là une passivité un peu terne, et court par conséquent le risque de connaître la fatalité de Charles Bovary, dont la conversation, on s’en souvient, était plate comme un trottoir de rue. Certains samedis matins, vers dix heures, la patronne du café propose aux habitués un repas ouvrier: blanquette, tripes, pot-au-feu. Je ne m’y suis pas encore inscrit. La fréquentation féminine est très rare. L’autre jour une gentille dame, la soixantaine, est entrée; elle cherchait la rue du Chanoine Vautier, « savez-vous où c’est ? » – « Oui on sait mais on vous dira pas » a répondu blagueur un grand type chevelu accoudé au comptoir avec sa bière, le genre Antonin Artaud. La patronne a indiqué l’adresse, en précisant que c’était une toute petite rue de quartier, pas facile à trouver. « Ah je vois, c’est pour un rendez-vous galant ! » a rajouté le grand type. La petite dame a souri tout en semblant soulagée de sortir. 

La boulangerie est fermée quinze jours;  »le magasin se modernise » a dit la patronne; et c’est pourquoi la baguette « tradition » va sans doute passer à 1,15; les serveuses sont toujours impeccables, même si la grande rousse, depuis qu’elle a eu son bébé, me semble un peu plus guindée, un peu plus raide dans son approche ; elle a définitivement perdu son côté jeune fille et se permet à présent des remarques sur la vie en général, du genre « ah, on n’a rien sans rien »; en effet, 1,10 la baguette ! La petite blonde en revanche, ronde comme du bon pain, se contente de servir en silence, elle n’a pas d’opinion, et n’en est que plus exquise. Le marchand de fruits et légumes lui aussi prend des vacances; là encore, il s’agit d’un homme épatant. Il a désormais une bonne clientèle; des personnes âgées, mais aussi des couples de bobos, qui viennent lui acheter des poireaux, des carottes, des pommes, des kiwis. Revers du succès, nous ne pouvons plus discuter à présent, ou alors il faut venir dès l’ouverture à 7 heures du matin. J’aimerais avoir des nouvelles de son fils aîné, qui est entré à l’école des Mines. Le gros des courses s’effectue dans le quartier à l’Intermarché; même s’il y a un rayon « biologique » et « équitable », la fréquentation est plutôt très populaire; les femmes se baissent pour prendre les produits les moins chers, et on peut apercevoir de temps en temps de méchants strings roses ou jaunes sous leurs joggings bleus; à propos de raie, je m’efforce de manger du poisson, même si ma préférence va à la viande de porc… Nonobstant, comme dirait un pignouf de journaliste atteint de calvi-tie, je ne suis pas indifférent à la polémique sur le halal. Une fois de plus, nous avons vu fonctionner ce qu’un percutant philosophe a appelé « la triplice de l’horreur »: capital-islam-gauchisme. Evidemment certains s’en frottent les mains, tel cet « intellectuel médiatique » et nomade interlope, dont la devise est sans doute: vivons heureux, vivons casher.                      

 

                          

 



A propos des vacances d’hiver

 

On ne le dira jamais assez, les vacances font du bien; surtout celles d’hiver, car le froid et l’obscurité affaiblissent le corps; et c’est le corps, bien souvent, qui commande aux facultés de l’esprit; du reste, l’esprit en tant que cerveau fait partie de ce corps; et « le corps est devenu plus important que notre âme- il est devenu plus important que notre vie » écrit le philosophe Y. Michaud (1). 

Les vacances d’hiver seront donc employées par les uns à faire du sport: c’est la saison du ski, et celle du vélo commence; d’autres préféreront marcher, flâner, sentir le vent frais et l’éclat modéré du soleil sur leur peau fragile, jugeant qu’il ne faut pas se livrer à des exercices physiques trop vifs et trop épuisants, mais qu’il convient au contraire de suivre le conseil de saint Anselme (XIe siècle), à savoir « tenir son corps en bride d’une main discrète ». Tous semblent chercher en tout cas à fortifier et à conserver la santé. Un but suffisant ? Le romancier M. Houellebecq pose une redoutable question:  » A quoi bon maintenir en état de marche un corps qui n’est touché par personne ? »(2)

C’est pourtant du corps en relative bonne santé (et à cet égard le concept nieztschéen de « grande santé » ne résiste pas, comme tous les concepts d’ailleurs, à la connaissance intuitive que chacun peut se faire de sa propre santé et de la vie en général (3))- qu’on peut tirer des joies autonomes, tandis que la recherche effrénée et aléatoire du plaisir ne peut déboucher que sur une dépendance toujours plus servile. Les personnages de Houellebecq confirment largement cette impasse morale, précédée de jouissances toujours plus étroites et resserrées. A contrario, Sollers préconise une vie sexuelle plus calme et plus maîtrisée (en fonction de l’âge aussi) qui favorise l’autonomie et le dégagement (à partir d’un certain âge, une fois encore, le coïtus interromptus ne pose plus aucun problème !); enfin, pour beaucoup, et bien à l’écart de ces considérations littéraires, la question de l’alimentation passe avant celle du plaisir sexuel. On ne saurait trop recommander à cet égard le saucisson à l’ail, de bien meilleure qualité que le saucisson halal.           

Les joies autonomes des vacances d’hiver pourront être par exemple de nature artistique; et nous désignerons précisément sous ce terme toute activité permettant une meilleure et plus grande automomie; par exemple le sommeil. Dans son essai sur HP Lovecraft, M. Houellebecq signale que les rêves sont la matière même de la littérature épique et fantastique, alors que le monde éveillé, conscient, social, est d’une bien triste et pénible facture en comparaison; HP Lovecraft lui-même a qualifié de « symbolisme puéril » les interprétations de Freud. Enfin, si les vacances peuvent être l’occasion d’une activité artistique, c’est aussi, comme le dit encore Houellebecq au début de son essai, que « la vie est douloureuse et décevante [et que] l’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée ». « Quand on aime la vie, précise-t-il plus loin, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre. »(4) - 

Cet excellent point de vue, très schopenhauerien (et très anti-nietzschéen), n’est évidemment pas celui de monsieur tout le monde ou de madame personne; celui-ci, celle-là n’en finissent pas, au contraire, de nous asséner leurs opinions « positives », si banales et si répétitives qu’elles en sont décourageantes: aller de l’avant, rebondir, être dynamique, avoir confiance, être généreux, tolérant, etc. Ces opinions d’une grande faiblesse ont hélas leurs philosophes et leurs psychologues, qui les maquillent et les arrangent (inutile de donner des noms, ouvrez la radio et les magazines), et il en résulte l’ambiance médiatique parfaitement creuse et vaniteuse que nous connaissons. La vérité, comme le montrent précisément les grands et les vrais artistes, c’est que nos facultés spirituelles sont largement mises en sommeil par les expériences et par la vie que nous sommes plus ou moins obligés de connaître; HP Lovecraft écrit: « A mon sens, la plus grande faveur que le ciel nous ait accordée, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur un îlot de placide ignorance au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et sur la place effroyable que nous  occupons: alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix d’un nouvel âge de ténèbres. » (5).

En attendant de vérifier cette sympathique hypothèse, les vacances d’hiver pourront être employées à lire de gros livres d’histoire, plus ou moins romancés, c’est le cas de Guerre et Paix de Tolstoï (dorénavant il faut dire « La guerre et la paix »). On y apprendra que le général Koutouzov n’était pas de bonne humeur le jour de la bataille d’Austerlitz, il avait comme un pressentiment, voire un mauvais pressentiment. Les autres Russes étaient plutôt légers, pour ne pas dire cavaliers; ils furent  promptement enfumés par les charges françaises, tandis que Napoléon (que les Russes appellent Buonaparte, ou bien l’ennemi du genre humain) au-dessus de la brume supervisait les manoeuvres; mais il avait promis qu’en cas de difficulté il se mettrait à la tête de ses troupes; voilà un brave ! Il y était ! Quant à la Paix, elle a surtout l’apparence de manoeuvres familiales et domestiques, tantôt à Moscou, tantôt à Pétersbourg. Les jeunes femmes russes font régner le charme de leur insouciance et de leur soumission; un mélange exquis. A cette époque les hommes sentaient le cheval. Et, comble de la séduction, ils parlaient français ! Il faut être un esprit bien compliqué et franc-maçon, comme celui du comte Pierre, pour ne pas savourer de telles possibilités. En revanche, le prince André se laisse séduire par l’innocence joviale de la petite Natacha, dont le regard lumineux jette une ombre d’étonnement sur sa vie:  » il fut surpris d’avoir pu se consacrer si longtemps à un travail si vain ». Quant aux femmes qui se livrent assidûment  à la religion, on en devine la raison profonde; comme dirait Flaubert, quand la femme est vertueuse c’est bien souvent par vice de forme.       

(1): « Histoire du corps », vol. 3, Points-Seuil, 2011, p. 451

(2): « La possibilité d’une île », Fayard, 2005, p. 222

(3):  Sur la supériorité de la connaissance intuitive sur la connaissance abstraite, lire Schopenhauer, chap. 7 du complément au livre I, in « Le monde comme volonté et représentation », essais-folio, vol. 2, pp. 1249-1283

(4):  M. Houellebecq, « H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie », ed. du Rocher, 1991, puis J’ai Lu, 2010, p. 10

(5): « L’Appel de Ctulhu », cité par Houellebecq, op.cit. p. 40 

                                         



A propos de la France (2)

 

     La neige a fondu, les piétons retrouvent leur aisance, ma voiture a redémarré sans problème. C’est une Renault du siècle dernier. Une berline, comme on dit, ce qui prouve au passage l’influence du modèle allemand dans les transports. La seule fois où les Français ont un peu dominé leurs voisins et adversaires d’outre-Rhin, c’était en 1918 avec les chars Renault. Mais vingt deux ans plus tard les Panzerdivisionen prenaient une fulgurante revanche. Depuis lors, le modèle allemand n’a pas été remis en cause. 

    La France continue cependant de cultiver un système de transports d’arrière-pays qui n’a rien à envier à celui des hinterlander germaniques; nos routes secondaires sont de bonne qualité, elles desservent  efficacement les petites villes de 10 à 20 000 habitants, elles maintiennent les zones rurales au contact des zones urbaines, et jouent un rôle par conséquent déterminant, sinon pour la cohésion économique et sociale du pays, du moins pour la solidité de son corps paysager qui lui donne encore quelque attrait (malgré ses défauts, la France reste baisable). Bien sûr elles ont leurs détracteurs, et leurs tracteurs, tous ceux qui ne raisonnent qu’en termes de mondialisation métropolitaine, d’ouverture européenne et de lignes à grande vitesse, que la moindre présence d’un engin agricole sur une route fait enrager, s’ils viennent, cas de force majeure, à quitter le réseau des voies rapides. Tous ceux, dans les ministères, dans les « cercles » du pouvoir, qui parlent de « gouvernance globale »  et de réduction budgétaire, jugeant alors qu’il faut revoir (à la baisse) et rationaliser le fonctionnement coûteux de cet arrière-pays français. Trop de routes, trop de villages, trop de coins sordides, trop de recoins crasseux. Le bonheur est dans le pré ? Le plus souvent le suicide est au bout de la grange.    

    Le « tout TGV » lui aussi coûte cher, très cher, et contribue au déficit de la SNCF; un déficit  »tactique » pour justifier des augmentations répétées de tarifs et à terme la réorganisation capitaliste du groupe: on laisse l’Etat renflouer les pertes et on privatise les liaisons rapides classe affaires, sous les auspices de la Commission de Bruxelles et avec le consentement de la grande Pythie de Francfort (la Belle Connasse Enigmatique). Résultat, déjà visible, de cette politique inspirée du traité de Lisbonne et du forum de Davos: la décomposition accélérée de la France, la dégradation du réseau « intercités » (retards fréquents, trains Corail obsolètes, conducteurs déprimés, usagers agressifs puis désabusés), le déclin des petites villes « moisies », la fermeture des derniers bons restaurants populaires (où on pouvait manger et boire pour moins de 25 euros). Exemple: Vitré. Cette paisible cité plutôt catholique de 15000 âmes,  entre Rennes et Laval, affiche pourtant (statistiques officielles) un « bon bulletin », elle est souvent citée comme modèle de développement local, de synergie d’emplois, elle figure dans les manuels scolaires, elle remporte des prix d’innovation urbaine, ses zones commerciales sont considérées comme les plus réussies de France. La cause de ce succès ? Les axes de transports. La ville est « bien située » répète-t-on à l’envi, dans l’arrière-pays de Rennes et l’avant-pays de Laval, tout en bénéficiant de liaisons rapides ou semi-rapides (TGV à petite vitesse si l’on peut dire). Cette « bonne situation » de demi-salope consentante prise des deux côtés vit ses dernières heures. Demain le vrai TGV foncera entre Rennes et Le Mans, rempli de connards libéraux et de crapules socialistes unis dans une même quête de pétasses métissées (style Zahia). La bourgeoise et catholique Vitré, telle une femme de 45 ans, n’intéressera plus personne, sauf quelques professeurs platoniques en pantalons de velours qui iront écouter la chanteuse de fado Katia Guereiro, langoureuse et stridente comme la détresse de son public de vieux mâles. Entre jeunes (de 15 à 35 ans) la réputation de Vitré est faite depuis plusieurs années: ringarde, désuète, « mortelle », morbide, funéraire,  »moisie »,  etc. Un reportage des « Inrocks », ou même de « Télérama », achèverait le discrédit; ces deux magazines signaleraient le racisme latent de la petite ville, son hypocrisie de centre-droit (avec une forte tentation lepéniste refoulée au dernier moment dans l’isoloir-confessionnal), sa frustration sexuelle « transférée » en dépenses de vêtements et de produits de beauté (quand la « beauté » devient une forme d’inertie sentimentale et sensuelle ); ils dénonceraient ses immenses zones commerciales, symptômes de cette « France moche » sacrifiée aux intérêts des grands groupes (Leclerc, Intermarché, Hyper U); ils ironiseraient sur les horaires d’ouverture de la médiathèque (trois heures par jour en moyenne), etc.

    Mais oui, on va vers la décomposition, vers la fin réelle de l’Etat-nation, qui depuis trente ans survit comme sujet de composition pour énarques, qui l’exécutent avec le cynisme technique et tactique de leur culture juridique et administrative. Faut-il se cabrer, hennir contre cet inéluctable dessein ? Faut-il se rallier à la chevelure gauloise de Marine ? Je n’ai plus l’âge de la fougue. Plutôt l’art de la fugue. Mon petit blog suffoque, comme ma voiture l’autre jour, j’ai bien du mal à présent à veiller après minuit. Le Jardin des Oliviers invite au sommeil de la trahison passive. On va vers la décomposition. Par étapes. La Nation vertueuse et pédagogique n’y arrive plus, les profs sont débordés, méprisés, déprimés, l’Etat censeur et policier a cessé de frapper, la Justice est noyautée par les associations, les ligues, les cellules. La France des « petits comités » s’infiltre dans les institutions de la République. On avait pourtant fait des efforts terribles de cohésion. On s’était mis au pas, le « moment de Gaulle »; et puis le naturel social et culturel de la division et des haines mutuelles est revenu au petit trot. Les meilleurs trotteurs sont français. Au-delà de 45 ans, il n’y a rien d’autre à faire que se protéger, administrer sa vie, regarder les jeunes et les sportifs remporter les faveurs du sexe, et bien se garder de s’y mêler. Il arrive un âge où il faut se réjouir de ne plus vouloir jouir. La sagesse consiste à vouloir de moins en moins. Le vote Bayrou s’avère donc le plus raisonnable, d’une résignation toute bucolique, en un mélange de Schopenhauer et de Vialatte, c’est le vote pour un certain régionalisme*, c’est à dire le repli, avec de temps en temps comme seule extase un petit trajet en TER: je conseille la liaison Caen-Rennes, excellente de calme plat, le train dépasse rarement les 100 km/h, mais il est parfaitement ponctuel. On a le temps d’observer la mine sereine des contrôleurs de quais, leur coups d’oeil complices au conducteur, toute la mémoire CGT-Pastis de la SNCF ; ils sont là tels d’immuables et ironiques spectateurs de l’administration du monde. Ils vous donnent presque envie de relire Pascal. 

*: je consacrerai une chronique à ce sujet quand j’aurai mieux étudié le programme de M. Bayrou (si tant est qu’il y ait quelque chose à étudier…).                  

     

                                             



A propos de Contador

 

Le champion cycliste espagnol Alberto Contador vient donc d’être condamné; la sanction est lourde, il est déchu de ses victoires sur le Tour en 2010 et du Giro en 2011; « Contador est très déchu » ironise L’Equipe; l’ensemble des médias français et donc de l’opinion publique se félicite de cette sanction, en regrettant, comme Ouest-France, qu’elle ait été aussi longue à venir, et qu’elle n’empêchera pas le champion espagnol de reprendre la compétition dès août 2012 pour la Vuelta. Si le verdict du TAS (Tribunal Arbitral du Sport) a été sans cesse repoussé, c’est que Contador a dépensé près de 3 millions d’euros en frais de défense, tout en poursuivant sa carrière. Le sport n’est plus que « business » ? La justice aussi. Eddy Merckx déplore qu’on s’acharne ainsi sur le cyclisme, tandis que les autres sports ne sont pas vraiment inquiétés. Par ailleurs, la preuve du dopage de Contador est infime: 0, 000 000 000 05 gr de clenbutérol décelé lors de son contrôle sanguin d’août 2010; le TAS n’a pas réussi à prouver l’origine de cette trace infinitésimale, tout en rejetant l’hypothèse du cycliste (viande contaminée); pour le public espagnol, c’est un complot contre son champion, une « camarilla » française, un nouvel acte de discrimination méprisante ou jalouse lancé par le chanteur bondissant et milliardaire Yannick Noah, qui récemment s’est interrogé sur les performances des sportifs espagnols, notamment du tennisman Rafael Nadal. Les Guignols de l’Info en ont rajouté une couche et un de leurs derniers sketches montre celui-ci urinant dans le réservoir d’une voiture qui démarre aussitôt en trombe; les autorités sportives espagnoles ont décidé d’intenter un procès à l’émission de Canal Plus. Le journaliste de Ouest-France, pour sa part, ne cache pas son point de vue:  »Contador a 29 ans et beaucoup d’orgueil. Dans six mois il sera de nouveau dans le peloton. Ses petits intérêts souffrent moins de cette sanction  que l’image du cyclisme de nouveau touché au coeur. » 

Cette dernière remarque est vraiment de nature à donner raison aux Espagnols qui soutiennent aujourd’hui leur champion; car c’est la remarque d’un minable journaliste représentatif à sa manière d’un état d’esprit français déplorable et consternant, celui-là même qui consiste à lire « Indignez-vous ! » de M. Hessel tout en se soumettant à l’ordre médiatique mondial; en parlant d’image du cyclisme, le journaliste montre en effet sa préoccupation pour les apparences, la vitrine, le spectacle; il n’a pas à s’inquiéter: la sanction de Contador sera très vite « digérée » par le « milieu » professionnel et ne changera rien au prochain Tour de France; on verra et on entendra de plus belle M. Prudhomme se féliciter des efforts pour lutter contre le dopage, et le petit Gérard Holtz, trépignant, ajoutera qu’il faut en effet se débarrasser des tricheurs; Laurent Jalabert sera plus technique et plus modéré; le dopage est une question compliquée, il y a d’un côté des produits interdits et de l’autre des produits autorisés, et entre les deux des produits masquants. Tout est affaire de doses, aussi; on sait qu’à un centième de gramme près, un médicament peut devenir un poison. Le prochain Tour sera donc à nouveau celui du renouveau ! A force de déclasser les vainqueurs, certains coureurs vont se demander si le mieux n’est pas viser la deuxième place, ou la troisième (sait-on jamais…). Voire la trente sixième, bien tranquille, ni vu ni connu. C’est d’ailleurs le choix des coureurs français depuis vingt ans: ils privilégient le confort bourgeois, l’opportunisme, ils ne font pas d’exploit, ne veulent pas s’exposer, et s’ils tiennent à bien gagner leur vie (plus de 10 000 euros par mois) ils ne souhaitent pas devenir des milliardaires angoissés, comme l’est sans doute Contador.

Le prochain Tour sera moins difficile que le précédent; voilà bien longtemps du reste que le peloton n’a pas enchaîné cinq cols dans la même journée; les Italiens et les Espagnols commencent à trouver que la Grande Boucle devient une affaire de gonzesses; c’est un Australien joufflu qui a gagné l’an dernier, et le petit Voeckler, avec ses airs de mijaurée de la pédale, a ravi les téléspectatrices. « Comme il est gentil ! » – Tandis que le Tour devient un « spectacle » bien pensant pour la classe moyenne appauvrie qui ne peut plus partir en vacances à l’étranger- d’où l’intérêt touristique de la retransmission télévisée-  le Giro et la Vuelta ont conservé leurs rudes manières paysannes; là-bas on ne plaisante pas ! On escalade sept à huit cols dans la journée, on emprunte des pistes de terre, des sentiers pour les chèvres à 25 % de pente, on descend à vive allure des routes sans glissières,  on court sous la pluie, sous la neige, entre les congères du Stelvio, on affronte la canicule, et le bitume fond sous les boyaux. Les Français, nous dit-on, ne veulent plus de telles conditions, les Anglo-saxons non plus; on a écarté les Colombiens, trop baroques, les Belges sont devenus sulfureux, on se méfie des Russes, imprévisibles; le Tour, bientôt sous l’autorité du Qatar, veut être une course « pure », à l’eau claire, la vitrine d’une mondialisation vertueuse (à défaut d’être heureuse); la France comme « décor » fait très bien l’affaire; et le peuple français sur les routes, un parfait figurant ! Le bien nommé M. Prudhomme assure la gestion bourgeoise de cette rente de situation. Quelques aménagements sont à prévoir: le Tour a déjà perdu le Puy-de-Dôme, considéré trop dangereux, le Mont Saint Clair, trop étroit, demain ce sera peut-être le Tourmalet (trop de brouillard) et puis le Ventoux (trop de vent). Puis M. Prudhomme sera remplacé par une spécialiste des droits de l’homme, une écolo en tailleur Chanel qui réduira les étapes à 120 km, et interdira les cols hors-catégorie. Alors, ma belle-soeur aura toutes ses chances ! 

On regrettera Contador.                    

                



A propos du froid qui est venu

 

Les températures chutent, enfin; j’ai remis ce matin mon gros manteau; il me donne de loin l’apparence d’un moine; surtout avec la capuche; dans la  nuit glaciale qui s’achève, marchant de bon pas vers le lycée, j’apporte un peu la chaleur de mes prières; la France ne compte plus que 2500 moines; mais environ 30 000 moniales; pour les raisons qu’on connait, cette population ne se reproduit pas. La culture chrétienne de notre pays s’est effondrée au cours des cinquante dernières années; après quinze siècles d’élaboration et de transformation; c’est une évolution inouïe dont les historiens ne parlent guère.  

Le froid vif donne envie de boire du vin chaud et de manger des crêpes;  je me sens une vigueur nouvelle, une raison rafraîchie, aussi limpide que le ciel; ma pédagogie dégage la quiétude d’une marmotte endormie; j’aborde pourtant la difficile question de l’Orient compliqué ou encore celle de la guerre d’Algérie; mais au coeur de l’hiver, les passions incendiaires des barbus et des barbouzes ne se sont pas encore réveillées, et mon propos glisse alors sur la classe aussi facilement qu’une toupie sur la glace; une jeune fille ce matin proteste légèrement au mot de « secte », que j’emploie pour désigner les Alaouites de Syrie; rien de péjoratif dans ma bouche, lui dis-je; elle ne semble pas convaincue; la susceptibilité des musulmans n’a d’égale que l’ironie des chrétiens (et je ne parle pas de la suffisance des autres…) ; je l’observe du coin de l’oeil, non, ma petite, je ne vais pas me circoncire pour tes beaux yeux. 

Autre froid, celui de mon enfance à la campagne, autrefois: on « faisait du bois » pendant l’hiver, on coupait, on sciait, on fendait, on entassait les morceaux sous l’appentis; on avait des chataignes grillées dans nos poches; nos joues étaient bien rouges, nos doigts gonflés, on rentrait à 5 heures pour boire du vin chaud; puis on allait à l’étable pour la traite; je donnais le foin, dans la chaleur animale, veillant à ce que chaque bête ait sa part et que toutes soient pareillement nourries; l’élevage, école de l’égalité, mais aussi de la sélection: sévère dialectique paysanne. Souvent, un chat couché sur une botte observait mes allées et venues, petit félin au poil soyeux et brillant. Les vaches  les plus goulues donnaient des coups de tête et lançaient par-dessus les auges des morceaux de foin; elles semblaient se réjouir que je refisse de ma fourche le geste nourricier du pasteur apprenti; parfois, des chauves-souris volaient dans l’étable, très bas, m’effleurant presque. Vers sept heures, le travail terminé, on avait devant soi une bonne soirée de détente; mes parents invitaient souvent; tonton Joseph était un remarquable convive, et ses commentaires de l’actualité politique étaient fort écoutés de mes frères; trop jeune pour m’y intéresser je devinais pourtant que mon oncle dégageait une autorité différente de celle de mon père; elle me paraissait plus majestueuse; tel n’était pas l’avis de mon cousin qui en connaissait l’exercice quotidien.

Dans l’enseignement que nous faisons de la géographie de la France il n’y a presque plus un mot sur les saisons, les climats, la végétation, les sols, les sous-sols; cette géographie « physique » était déjà déconsidérée à l’époque de mes études; on lui préférait, on lui opposait l’étude des villes, des réseaux, des flux, des systèmes économiques internationaux; peu enseignée, elle l’était mal, sous forme de travaux dirigés en fin de journée, où l’on se perdait dans le vocabulaire ésotérique (et germanique) de la géologie, avec ses érections, ses failles, ses chevauchements, ses résurgences, devant un jeune enseignant-chercheur qui peinait à dominer les allusions graveleuses de ses étudiants;  certains schémas provoquaient l’hilarité générale. En résumé, l’expression de « conditions naturelles » n’était plus employée qu’à contre-coeur, et c’était commettre un péché contre la science et le logos en vigueur que de lui prêter quelque importance. Vingt ans plus tard, l’oubli et la négation des conditions naturelles se doublent d’un discours de « repentance » sur le développement durable; comme on ne parle plus des saisons et des climats, on s’imagine qu’il n’y en a plus (« il n’y a plus de saison ma brave dame ! ») et on se met à croire au « réchauffement climatique »; comme on ne parle plus des sols et des sous-sols, on s’imagine que les agriculteurs ont tout pollué, tout épuisé, et on se met à cultiver des tomates sur des gratte-ciel; quant à cette géologie qui nous a bien fait rire avec nos blagues de potache, elle se venge un peu par ses séismes et ses effondrements de terrain. Enfin, pour punir les Français de leur manque de sérieux, de leur verve irresponsable, le parti des écologistes leur a envoyé  une candidate norvégienne à la peau fripée, véritable invitation à la chasteté, vague émanation féministe d’un Robespierre précieux et pédant, lui aussi porteur de petites lunettes rondes.  »La Révolution est glacée, écrivit Saint Just, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue ». Aujourd’hui, la France redécouvre les rigueurs de l’hiver et du froid, mais plus personne ne pense, comme Voltaire, que les lumières viennent du Nord.                     

                                 



A propos de l’élégance du hérisson

 

   Mes collègues de Français, surtout féminines, ont proposé en guise de bac blanc trois extraits de: 1) Victor Hugo, Les Misérables, 2) Céline, Mort à crédit et 3) Muriel Barbéry, L’élégance du hérisson. Cherchez l’erreur ! C’est comme si, nous, profs d’histoire-géo, on proposait un extrait des Mémoires de de Gaulle, un autre de Mitterrand, et un troisième de… Rachida Dati ! 

   Qui est Muriel Barbéry ? Une prof de philo de Normandie, mi-enseignante mi-formatrice à l’IUFM, qui a connu le succès et la célébrité avec son roman « L’élégance du hérisson » publié en 2006. Ensuite elle est partie au Japon. Résumons: c’est une bobo bien pensante. L’extrait proposé par mes collègues est consternant de médiocrité, je cite: « Je m’appelle Renée. J’ai cinquante-quatre ans. Depuis vingt-sept ans, je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un bel hôtel particulier avec cour et jardin intérieurs scindé en huit appartements de grand luxe, tous habités, tous gigantesques. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds, et, à en coire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Je n’ai pas fait d’études, ai toujours été pauvre, discrète et insignifiante… Comme je suis rarement aimable, quoique toujours polie, on ne m’aime pas mais on me tolère tout de même parce que je corresponds si bien à ce que la croyance sociale a aggloméré en paradigme de la concierge d’immeuble que je suis un des multiples rouages qui font tourner la grande illusion universelle selon laquelle la vie a un sens qui peut être aisément déchiffré. » Je m’arrête là, sur cette dernière et longue phrase totalement saugrenue et maladroite, une phrase de prof pédante et formatrice à l’IUFM qui plus est. Voilà pourtant ce que mes collègues ont sélectionné en compagnie de Victor Hugo et Céline. Atterrant. 

    Je n’ai pas lu le roman de Muriel Barbéry, et pas besoin de le faire pour deviner tout de suite que c’est une petite daube bien pensante. Il me suffit de le voir mis en « coup de coeur » dans les rayons de la FNAC ou dans le CDI de mon lycée pour m’en détourner d’un rire sardonique. On trouvera sur internet des critiques cinglantes et averties: roman de prof, pédant, cuistre, stéréotypé, socialement creux, et bien sûr anti-français voire anti-occidental (japoniaiseries de l’auteur). Petit roman de bourgeoise écolo-cosmopolito-bobo : le contraire du portrait de la concierge, on avait compris. Qu’il ait été choisi par mes collègues montre que le niveau baisse, sérieusement, et que la culture littéraire des lycées se collégise à grande vitesse; bientôt on étudiera des textes de Lilian Thuram ! Certains le font d’ailleurs déjà.  Lequel Lilian Thuram est venu assister l’autre jour à la finale du concours lycéen des plaidoieries qui se tenait au Mémorial de Caen, temple de la commémoration convenue et pro-américaine. Ce concours rassemble des adolescentes indignées (futures Muriel Barbéry) qui écrivent des textes prétentieux et vaniteux pour dénoncer les injustices de notre monde: le travail des enfants, la prostitution, la solitude des vieilles dames, etc.  Festival de la bonne conscience, grande messe des droits de l’homme célébrée par des communiantes pubères sous le regard envieux d’un parterre de pédagogues ménopausées. 

    Le sujet du bac blanc de Français portait sur la représentation de la femme à travers trois extraits, trois auteurs, trois époques. Pour avoir vite fait parcouru quelques copies (je surveillais l’épreuve) j’ai bien compris où l’on voulait en venir: la femme soumise, victime, exploitée, tout en étant porteuse de valeurs universelles, douée de son sixième ou septième sens (j’ai cessé de compter), de ses instincts intra-utérins, et de son expérience maternelle qui lui fait comprendre la nature et l’humanité bien mieux que ces gros cons de mecs, fachos nationalistes, lubriques bornés, petits spermatiques impénitents « et incapables de prendre en mains leur contraception » (je cite une collègue). Muriel Barbéry nous montre le jardin secret de cette pauvre concierge, son immense culture extra-occidentale, son raffinement spirituel derrière ses apparences souillonnes, quelle belle âme ! Mais c’est une petite fille prénommée Paloma (origine espagnole, en effet, pour induire en douce le procès d’une certaine France…) qui va découvrir cette belle âme puis un monsieur japonais qui va en découvrir un peu plus encore. Ah, ces Japonais, toujours le sens du sacrifice.

    On le voit, le public français est éduqué à cette sauce depuis trente ou quarante ans; cette sauce dégouline de tous les magazines généralistes et particulièrement lus par les femmes; ajoutons-y la télé et le cinéma, toute la propagande mémorielle, les soirées Shoah, les soirées post-coloniales repentance et métissage, et les films Intouchables et The Artist; le premier nous montre un grand noir souriant et dynamique (comme le tirailleur sénégalais de la publicité Banania en 1915, Y a bon ! ), tandis que le second est sélectionné pour la soirée des Oscars, « la plus grande fête juive de l’année » selon Woody Allen. Faites une combinaison des deux et vous aurez à peu près tout compris de l’entreprise de lobotomisation et de sodomisation de la population française. Je vous laisse deviner à quoi ressemble le producteur, sachant que la grosse queue est forcément celle d’un Black. Pas trop dur ? 

    Il y a bien dans mon lycée un jeune collègue de Français, stagiaire, toujours sobrement et sombrement vêtu, pas du tout le genre fumeur de joint, pédago libertaire, non, un garçon prudent, discret, capable d’audace (il a récemment chanté en public), il prépare lui-même ce qu’il mange le midi (et ça n’a pas l’air mauvais du tout), et il écoute Radio Courtoisie (il ne l’a pas dit ouvertement, mais j’ai compris, entre résistants on se devine très vite); combien de temps tiendra-t-il dans ce système ? Parlera-t-il ? Je l’imagine demain dans un collège, entouré de connasses mondialistes, des suceuses de Thuram, des bien pensantes bouddhistes, des lectrices de Muriel Barbéry, et bien sûr admiratrices des acteurs Jacques Gamblin et Vincent Lindon, « des hommes comme on n’en voit plus » disent-elles ensuite à leurs collègues dévirilisés. Comme si le cinéma était le réel ! Ce jeune professeur devra s’armer de mots et d’une littérature solide pour affronter la propagande visuelle, mais plus encore il devra dissimuler ce combat, et donner l’illusion sociale de son pacifisme, de sa gentillesse, voire d’une certaine impuissance. S’y laisseront prendre les bien pensantes, et ainsi s’évitera-t-il de pénibles rencontres. Prudence, prudence. L’élégance du hérisson c’est de ne pas traverser la route. Et de rester bien peinard dans le fossé, malgré l’appel de la femelle de l’autre côté.  Cause toujours salope !             

   

                    

   

        

        



A propos de musique chinoise

 

   Vous me prenez pour un affreux nationaliste misanthrope ? Un anti-mondialiste douteux, un antisémite potentiel, un misérable provincial ? Vous vous en foutez ? Je devine. Toujours des mots, rien que des mots. Grand diseux, petit faiseux. L’inertie routinière du prof, on connaît. Même pas cap ! 

   Tant mieux. Le journal est rempli de faits divers sordides, causés bien souvent par des taciturnes, des maniaques, des brutes; je me félicite chaque jour de ne pas ainsi passer à l’acte; d’une certaine manière, ma vie est resplendissante d’inaction, et je puise dans le verbe mille raisons de ne pas sortir de ma chambre.  Hier soir par exemple, je me suis endormi à neuf heures après avoir lu deux pages de Schopenhauer; la scène devait être merveilleuse, un vrai tableau de Noël: un petit ange dans son pyjama rouge blotti dans des draps bleus. 

La mondialisation ? Mais que nous propose-t-on depuis vingt ans ? D’acheter chinois et de manger halal ! Et qu’enseigne-t-on sous ce mot de mondialisation ? Des croquis avec des couleurs criardes et des flèches à double sens ! On est déçu. On espérait une ouverture d’esprit, on récolte des exercices débiles. On rêvait d’inviter chez soi une petite fidjienne aux cheveux en fleurs, on doit subir le bruit causé par des voisins aux crânes rasés qui font du tam-tam toute la nuit !  On est très-très déçu; et même un peu amer. 

Autre inconvénient: la mondialisation, loin de favoriser la bienveillante et fébrile curiosité que tout étranger peut susciter chez un autochtone (comme celle que les Indiens aztèques éprouvèrent pour les Espagnols), provoque au contraire des opinions et comportements de méfiance et de rejet; car les flux migratoires d’aujourd’hui n’ont plus l’innocence virile de ceux d’autrefois; les différents continents savent à peu près à quoi s’en tenir à présent les uns sur les autres; l’histoire de la mondialisation, si l’on résume, fut un processus globalement négatif. « Si j’aurais su j’aurais pas venu » pourrait dire Christophe Colomb. Les grandes ferveurs exploratrices se sont éteintes, depuis 1900 le monde a été placé sous le régime comptable des banques et des administrations;  les derniers aventuriers, style Lawrence d’Arabie, ont quitté la partie après 1918. L’aventure n’est pas compatible avec la croissance démographique; l’ère des masses favorise les sentiments élémentaires et les opinions obtuses. Avec sept milliards d’habitants la mondialisation n’est pas la même qu’avec 200 ou 500 millions. Elle est nettement plus dangereuse.

Prenons l’exemple de la Chine. Cette grande puissance pourrait attirer notre curiosité d’Occidentaux; n’est-ce pas une civilisation encore bien mystérieuse ? On lui prête d’étonnantes et précoces inventions; des écrivains et des philosophes en disent le plus grand bien. Seulement voilà. Avec plus d’un milliard d’habitants et un régime politique peu attractif aux yeux des Occidentaux, la Chine ne suscite au contraire que méfiance et rejet. J’en veux pour preuve le très maigre public venu écouter l’autre soir le concert de musique traditionnelle donné par un ensemble de douze jeunes filles ravissantes du conservatoire de Pékin.

La musique traditionnelle chinoise remonte à la plus haute antiquité; les cithares Guzheng, Guqin, les flûtes Sheng et Di, les luths Pipa et Zhongruan, les violons Er-hu et à trois cordes, le tympanon Yangqin et autres percussions, produisent des sonorités plutôt sèches et aigues, tout en évoquant et célébrant les bienfaits d’une nature humide et douce, si l’on en juge d’après les titres des morceaux: « nuit au clair de lune sur la rivière printanière », « fleur de prunus trois fois », « faire venir la jeune fille », « double Que », « tonalité des barques Dragon », etc. Par ailleurs, l’attention auditive ne peut guère être dissociée de la concentration visuelle, quand la musique est interprétée par des jeunes filles aux qualités physiques très attractives. L’oeil écoute et l’oreille voit. 

Bien difficile pourtant de distinguer mlle Chen Yunying de mlle Wang Jing; la finesse de leurs petits bras nus suggère une sorte d’esquisse ou d’épure sensuelle qui effleure l’entendement; le spectateur occidental, ce sectateur du « moi je », cet abruti d’un morne individualisme dépravé, ce bavard blafard de l’uniformité droit de l’hommiste, se retrouve, là, devant ces jeunes filles aux qualités confondues et interchangeables, plongé dans l’intrigue de sa représentation et de sa volonté; comme le Narrateur de la Recherche, ce grand dadais masturbateur, il entrevoit dans le groupe des demoiselles en fleurs un univers de formes et de détails mobiles qui défie les lois de sa raison pratique. Mais voici mlle Chai Shuai, dont la robe au col échancré permet au spectateur occidental de fixer son regard, lui évitant ce mal de mer qui provient du désordre et de la confusion de sa perception ballottée par les vagues tumultueuses.                   

Le maigre public s’explique aisément; j’habite une petite ville peuplée de couples bien pensants retenus chez eux par leurs enfants ou le désir d’en faire un; quant aux célibataires et personnes libres, rien ne saurait moins attirer leur attention qu’un spectacle musical placé sous l’autorité d’un régime communiste qui envoie en Occident des jeunes filles certes charmantes mais totalement captives et infréquentables. La communauté chinoise de ma petite ville ne s’est même pas présentée à ce concert, puisque aussi bien cette musique traditionnelle ne veut plus rien dire à ses oreilles devenues modernes. Vive la mondialisation !

Je me suis donc retrouvé en compagnie de personnes âgées, et d’un couple sans doute franco-chinois qui prit place juste devant moi; deux femmes de l’ambassade de la RPC faisaient également partie de la maigre assistance et l’une d’elles vint s’asseoir à mes côtés; son visage n’inspirait pas l’enthousiasme débridé; elle fit plusieurs photos et ses petites mains applaudirent très doucement l’orchestre; notons au passage que celui-ci s’autodirigeait et qu’il n’y avait personne à la baguette, si l’on peut dire. Face à pareille discipline collective et féminine, je me fis l’impression d’être un épouvantable anarchiste misogyne. En présence d’étrangers il arrive qu’on se prenne soi-même pour un étranger. Bien souvent, d’assister à une réunion ou à un spectacle me plonge dans une question: mais qu’est-ce que je fous là ? C’est sans doute un effet de la mondialisation que de s’interroger en pure perte sur la fragilité de sa présence individuelle. « 700 millions de Chinois et moi et moi et moi » chantait Dutronc en 1966. Aujourd’hui ils sont près du double. Mais le moi, lui, reste seul.                               

     

        



A propos de la France (1)

 

La France est un beau sujet de composition, elle semble même d’autant plus l’être que sa force réelle, comme Etat, comme nation, comme puissance, diminue et s’efface. La mondialisation par les affaires, par les chiffres, par les agences de notation, invite les esprits encore un peu littéraires et philosophes à se pencher, avec délectation et tristesse, ou ironie et allégresse, sur ces pays qui autrefois prétendaient rayonner sur la planète; mille fois pour une, aussi, l’occasion est donnée au professeur d’histoire et de géographie de relativiser ou de « démythifier » cette idée certaine comme cette certaine idée qu’on se faisait de la France autrefois. L’idéologie patriote et nationaliste prête à sourire, dans le meilleur des cas, mais le plus souvent elle déclenche les sarcasmes, les diatribes, les foudres médiatiques. Si de Gaulle revenait aujourd’hui, il ne serait sans doute pas tant combattu que ridiculisé. Les « intellectuels » français ont accompli depuis son départ une révolution copernicienne: la France n’est plus le centre du monde, ont-ils constaté, par conséquent leurs réflexions se sont elles aussi  »décentrées », produisant alors cette littérature polymorphe (et un peu perverse), foisonnante, aventureuse et libérale des années 80 avec laquelle je me suis moi-même un peu égaré, dissout, corrompu. Mais cette décentralisation intellectuelle n’a pas entraîné le corps professoral français, qui est resté à 99 % campé sur ses campus nationaux, ses lycées et ses collèges de province. La simple obligation de présence au travail ne permet pas aux professeurs de s’adonner au loisir de la pensée aléatoire et de l’inspiration impromptue; la plupart d’entre eux n’ont qu’à peine le temps de lire. Leur « Etre-Là » (ou être-las) les confine dans une expérience sédentaire très limitée de la connaissance du monde, et quand bien même parlent-ils un peu anglais, espagnol ou italien, leurs pensées et leurs désirs se font en français, ou dans le silence glacé de la solitude, leurs conversations et leurs plaisanteries tournent sans cesse autour de sujets « classiques », le travail, la santé, la bouffe, le logement, les impôts, parfois le sexe, etc, autant de sujets qui désolent les esprits modernes aux aspirations cosmopolites (professeurs de littérature comparée, de « post-colonial studies », de « cultural studies », d’esthétique et de design, d’esbrouffe subventionnée, professeurs de droit international, de géopolitique et de stratégie, etc.).

Pour les intellectuels et essayistes du village global, ces « citoyens du monde » et ces penseurs  »american express » de chambres d’hôtels qui écrivent leurs aphorismes multi-culturels sur les fesses de call-girls défoncées, la France n’est plus qu’un sujet de composition pour élèves de Terminale et leurs misérables professeurs aux regards de chiens fidèles et casaniers, cou-couche panier, papattes en rond, comme disait mon ami Figaro. Mais tandis qu’ils composent, humblement, et réfléchissent, inquiets, à l’avenir de leur pays, les essayistes de la jouissance mondialiste redoublent d’arrogance et de profits interlopes. Le triomphalisme de B-H. L, cheveux au vent, chemise ouverte, son nomadisme désinvolte, outrecuidant et imposteur au service d’un sionisme inconditionnel, illustre de façon quasi grotesque ce dualisme pour l’instant pacifique… Soumise aux « grands argentiers de la planète », aux « forums » d’une oligarchie de proconsuls impériaux et de notables urbains clientélistes, aux directives d’un petit groupe de commissaires européens soudoyés par les conseils d’administration des multinationales, la France, cette ancienne « princesse des contes et madone aux fresques des murs », est devenue une figurante de second plan de film porno, à peine visible dans les « super-positions » du mondialisme partouzeur, où gémissements, plaintes, protestations et supplications se confondent. Les professeurs de collège et de lycée, ces esprits naïfs aux âmes de communiantes, s’efforcent encore aujourd’hui, malgré la pression qu’exercent sur la jeunesse les médias liquéfacteurs et liquidateurs de la nation, de trouver à la France, à sa langue, à sa culture, à son histoire, à sa géographie, des éléments de charme et d’admiration. Parfois hélas, leur gentillesse compassée les conduit à proposer des textes quelque peu éculés, pour ne pas dire légèrement cucul, comme cet extrait de « L’élégance du hérisson » de M. Barbéry qu’on trouve dans tous les manuels. Mais ne simplifions pas outre mesure; de nombreux professeurs font preuve aussi d’une pédagogie hardie, novatrice et tonitruante; ils (et elles) renversent les clichés des anciennes histoires et les manières retenues, figées, guindées de leurs collègues vieillissants ou fatigués (souvent les deux),  »dépoussièrent » la littérature et l’histoire de France, ouvrent les fenêtres de leurs classes aux vociférations de la rue, et plutôt que de « karchériser » les banlieues, brûlent au lance-flammes les images d’Epinal du pays profond, tout cet imaginaire dix-neuviémiste de petits villages moisis et de grottes suintantes au fond de vallées si encaissées que les cartes ne les signalaient même pas, tandis que la France se donnait la mission d’aller vouloir civiliser des contrées africaines.

Deux ouvrages récents nous font ou refont le portrait et le tableau de la France; celui de l’historien anglais Graham Robb, déjà signalé dans ma chronique du 2 janvier, emprunte le genre ethnographique explorateur (un genre où les Anglais ont de l’expérience) et délivre une « découverte de la France » (titre original) au XIXe siècle; l’auteur entend montrer un pays beaucoup plus étrange et insolite que ce qu’ont pu en dire les histoires et les géographies officielles, censées légitimer l’existence d’une nation émancipée, par ailleurs composée de régions complémentaires et agréablement agencées (c’est le message du Tableau de Vidal de La Blache, paru en 1903, l’année même où débute le Tour de France cycliste). Aucunement, selon G. Robb, qui insiste au contraire sur les enclavements et les isolements des terroirs et des villages, qui souligne au passage la « colonisation » par l’Etat central de cette France rurale et provinciale dont l’état de civilisation n’était alors guère plus avancé que celui des colonies de l’extérieur. L’autre ouvrage abonde dans le même sens, c’est celui de François Reynaert, « Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises », une agréable et très simple histoire de France, en un petit volume de poche de 700 pages, pour 7,5 euros. Journaliste et chroniqueur au Nouvel Obs, F. Reynaert fait la chasse aux « clichés patriotards » et au « chauvinisme bêta », il veut de nouveau brûler ces images d’Epinal qu’on croyait révolues, ces tentatives nostalgiques de réinterpréter l’histoire de France en y exagérant des notions (identité et souveraineté nationale par exemple) que certains faits selon lui démentent. Ainsi F. Reynaert  n’a que l’embarras du choix, dans l’historiographie des vingt dernières années, pour montrer les envers des décors royaux, les luttes intestines, les échecs diplomatiques, l’infâmie esclavagiste, les combats d’arrière-garde de la religion catholique, etc. « Comment peut-on encore être Français ? » devrait-on s’interroger à la fin de cette histoire. Mais loin de provoquer le désarroi, ni même l’embarras, le livre de M. Reynaert procure l’apaisement, une sorte de tranquille ironie condescendante à l’égard des Cassandre du nationalisme, du souverainisme et de la République gaullienne. Cette lecture agréable et charmante contribue à « dépassionner » les enjeux et les débats, à faire en sorte qu’il n’y ait même plus de débats, et que nous soyons tous « d’accord sur l’essentiel », comme je l’ai souvent entendu de la bouche des inspecteurs d’histoire-géo. Le livre de F. Reynaert  s’inscrit parfaitement dans cette stratégie scolaire et culturelle du politiquement correct, alors même que nos dirigeants font preuve de toutes les incorrections possibles et se confortent les uns les autres dans une indécence extraordinaire, à l’encontre même de cette « décence ordinaire » qui caractérise la population, voire le peuple, dont ils souhaitent les suffrages. F. Reynaert se garde bien de cette analyse orwellienne, et son livre esquive la période récente, expédiant en quelques pages les cinquante dernières années de la République, et reprochant à de Gaulle de n’avoir rien compris à son époque; la conclusion du livre est par conséquent désopilante de nullité et de  »fadaises », on pourrait croire à un éditorial de Jean Daniel, à un armistice républicain sanctionnant la défaite de la nation et préparant la collaboration de la France avec l’Empire. Mais quel Empire ? Allons ! dirait F. Reynaert, vous délirez !  L’antinationalisme est précisément la seule façon de penser la complexité géopolitique de notre monde, et l’histoire doit aussi contribuer à se défaire des clichés et des images d’Epinal qui ont abusé de nos consciences. Un nouveau « nous », un nouveau « vivre ensemble » se dessine, certes encore flou mais qui se met au point peu à peu; l’histoire de France est une manière d’élargir le regard et de se préparer à voir plus facilement et plus rapidement la mutation nationale ou post-nationale qui se produit depuis plus de trente ans… Mais qui ne dit, au contraire, si l’ »antinationalisme » bien-pensant et optimiste de M. Reynaert, cet « empire du bien » dont parle P. Muray, ne débouchera pas demain sur une France livrée à des fureurs fanatiques ? On pourrait regretter, alors, cette image d’Epinal du banquet de sangliers en compagnie de nos joyeux ancêtres gaulois…                                                        

      

                  



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