A propos tire sa révérence

 

Voici ma dernière chronique pour ce blog. Avec l’élection de Hollande la liberté d’expression n’est plus de mise. Sous ses apparences bonhommes de petit notaire de province, le nouveau président est le représentant d’un parti politique sectaire, dogmatique et intolérant; un parti de profs affiliés à la franc-maçonnerie dont on connaît les pratiques d’exclusion; autrefois véritable machine de guerre contre l’Eglise catholique,  à présent cheval de Troie des intérêts d’une haute bourgeoisie apatride.

Regardez bien la photo officielle du nouveau président; on ne distingue presque plus le drapeau français, relégué à l’arrière plan, étendu tel un drap souillé sur le mur d’une aile du palais de l’Elysée; au premier plan, monsieur Hollande, notaire de province, bras ballants et mains vides, image assez juste du programme socialiste.

Le gouvernement de M. Ayrault, ancien prof d’allemand, fleure bon la collaboration. Collaboration avec l’impérialisme yankee, avec l’islamisme salafiste, avec l’écologisme scandinave; sans oublier l’indépendantisme guyanais. Synthèse de cette idéologie apatride et très ambigue: l’internationalisme trotskyste (dont sont issus ou membres la plupart des ministres).

Mais les Français ont voté ! Et force est de constater, comme on dit dans les réunions de pédagogues impuissants, qu’ils ont souhaité en toute connaissance de cause que leur pays soit dirigé par une clique de gestionnaires dont l’austérité ou la simplicité de façade cache de bien subtils arrangements avec les puissances de l’argent. Les Français, sur un préjugé tenace et pourtant démenti, croient encore qu’un gouvernement de gauche est toujours plus honnête qu’un gouvernement de droite. On se réjouit, comme dans certains romans d’apprentissage libertin, de voir leurs yeux peu à peu se dessiller. Mais on se désole surtout de leur manque de curiosité pour des gouvernements qui ne seraient ni de droite ni de gauche.

C’est ainsi: nous payons le prix d’une éducation idéologique et d’une société de consommation qui ont abouti à l’élection d’un ectoplasme bien-pensant qui va diriger une nation fantomatique dominée par les vampires de la haute finance. Dans un réflexe d’énergie vitale et de  puissance sexuelle, j’ai décidé de quitter ce théâtre de fumées délétères. Et je m’en vais joyeux courir dans les prairies d’un autre blog.



A propos, J-3

 

Ce blog s’appelait « A l’ombre »… Paix à ses cendres. Bientôt sur votre écran… A propos !

« Que ceux qui ont le mal de mer descendent, parce que ça va tanguer ! » (Charles de Gaulle)   



A l’ombre de Bouvard et Pécuchet

 

Voilà trois ou quatre ans que je présente à mes élèves de seconde de larges extraits de « Bouvard et Pécuchet », téléfilm de J.D Verhaeghe, avec J. Carmet et J.P Marielle, tiré du roman de Gustave Flaubert. On sait que celui-ci s’est tué à la tâche pour écrire l’histoire de ces « deux bonshommes », pour laquelle il dit avoir lu ou consulté plus de 1500 ouvrages (on peut le croire); et sa correspondance porte la trace de nombreuses plaintes et colères à propos de ce travail titanesque, entrecoupé de  »variétés » littéraires que son éditeur ne paie pas bien ou refuse, leur préférant des articles de sport, déjà, ou des comptes-rendus d’expositions. « Et puis l’Exposition !!! Monsieur !… J’en suis scié, déjà ! Elle m’emmerde d’avance. J’en dégueule d’ennui par anticipation. » écrit Flaubert à Maupassant, le 4 mai 1880, quatre jours avant  l’attaque cérébrale qui va l’emporter. « Bouvard et Pécuchet » ne sera pas achevé, mais l’essentiel est fait.

Tous les aspects du XIXe siècle, et des autres, peuvent être abordés à travers ce roman-téléfilm: la société, les bourgeois, les notables, les paysans, la vie rurale, la ville, les musées, le goût de l’histoire, l’archéologie, la religion, la science, les sciences, l’éducation, la psychologie, l’amour, les femmes, le commerce, l’ennui, le chômage, la politique, etc. « Bouvard et Pécuchet » est un roman total, un roman-monstre comme on dit aujourd’hui, mais à la grande différence des fresques ou sagas historiques et sociales, des « thrillers » politico-policiers dont raffolent à présent les publics, il ne propose aucune intrigue, aucun suspense, tout juste une « histoire », celle de « deux bonshommes » célibataires qui se rencontrent un dimanche d’été 1838, à Paris, et qui vont vivre ensemble une extraordinaire aventure. Celle de leur esprit, de leurs esprits s’ouvrant à la science, aux sciences, et à leurs applications possibles. « La monotonie du bureau leur devenait odieuse… Leur métier les humiliait depuis qu’ils s’estimaient davantage. » Un événement va changer leur relation naissante. « Mon oncle est mort ! J’hérite ! » 

Bouvard et Pécuchet quittent leur travail de copiste, leurs modestes appartements parisiens, et vont s’installer à la campagne, en Normandie, près de Falaise. Ils se lancent dans l’agriculture, l’agronomie, l’arboriculture, ils ont « le délire de l’engrais », ils recueillent les déjections animales, mais aussi humaines, qu’ils répandent ensuite sur leurs terres. Tout rate, les paysans ricanent, les notables se frottent les mains. Bouvard et Pécuchet ne se découragent pas. Leur soif de savoir et de lectures est renforcée par leurs échecs techniques. On se moque d’eux, ils invitent. Leur dernière invention, un jardin romantique, avec ses ruines et son tombeau étrusque, provoque les gloussements des dames et les haussements d’épaules des messieurs. « Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls. » Ils étudient le corps humain, l’alimentation, la physiologie, la chimie, la médecine, mais s’y perdent très vite.  » Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop nombreuses, les remèdes problématiques – et on ne découvre dans les auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie … » Toutefois ils parviennent à guérir madame Bordin d’une tache sur la joue. Coup de chance ?

Par besoin d’exaltation ils se lancèrent dans le théâtre, la littérature, la religion, l’histoire, la politique. Bouvard s’éprit de madame Bordin qui convoitait la belle terre des Ecalles. Pécuchet, toujours vierge, eut sa première expérience avec la bonne, Mélie, qui lui transmit une maladie honteuse. La révolution de 1848 les enthousiasma. Monsieur le curé déclara que Jésus lui-même était républicain. Puis ce fut la réaction. Les notables reprirent leurs discours habituels sur l’autorité et le respect de la morale, tandis que Bouvard et Pécuchet persistaient dans leurs étranges idées. « Ils mettaient en doute, la probité des hommes, la chasteté des femmes, l’intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin sapaient les bases… Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. Des choses insignifiantes les attristaient: les réclames des journaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. »

Déçus de tout, après avoir frôlé le suicide, puis tenté la pédagogie, Bouvard et Pécuchet décident de se remettre à « copier ». Tout ce qu’ils ont entendu, tout ce qu’ils ont lu, toutes les contradictions, toutes les hypothèses, tout le fatras des sciences, ajouté à toutes les sornettes des incultes, voilà de quoi emplir des pages et des pages ! 

C’est une bonne façon de terminer le programme d’histoire, en tout cas, programme très prétentieux et très bourgeois, avec ses tableaux de la Renaissance pour illustrer le progrès et l’humanisme, puis ses grands textes politiques (1789) pour suggérer l’idée du partage ou de la diffusion démocratique des grandes valeurs, etc. Dans leur copie, Bouvard et Pécuchet ont noté une remarque de Mgr Dupanloup: « L’enseignement de l’histoire peut avoir, selon moi, des inconvénients et des périls pour le professeur. Il en a aussi pour les élèves ! »   



A l’ombre des tilleuls

 

La Tosca de Puccini, vous connaissez ? A la fin tout le monde meurt. Le contraire des opéras de Mozart, enfin de mes préférés, Les Noces de Figaro et Cosi fan tutte. J’ai quand même voulu écouter ça en entier ce matin. C’est ma voisine qui me l’a conseillé. Eh bien ça ne m’étonne pas d’elle. Elle ferait mieux de m’inviter à dîner et plus si affinités au lieu d’écouter ce genre de connerie, un de ces quatre elle va se jeter de son troisième étage comme la Tosca, et on lui jouera un beau requiem. Cosi fan tutte (qu’on peut traduire par: toutes des salopes !)  c’est autre chose, beaucoup plus enlevé, beaucoup plus drôle, travestissement et mystère, exclamations, fous rires, faux serments et mascarades amoureuses. Enfin, je n’insiste pas. Comment pourrais-je lui plaire à cette connasse ? Avec ses goûts suicidaires ! Rideau.

Je vais au parc des tilleuls. A l’arrêt du tram un petit con jette sa boîte de soda sur le trottoir. Je lui fais remarquer l’inconvenance de son geste. Il me répond par un doigt le merdeux ! Je monte dans le tram, je sors mon magnum 357, que j’emmène toujours dans mon petit sac avec un livre:  »tu vas descendre tout de suite trou du cul, ce serait dommage de saloper ce beau véhicule avec ta cervelle pourrie ». Les voyageurs du tram ne bronchent pas, je suis connu dans le quartier, on m’appelle « le justicier ». C’est marrant comme un flingue ça change les rapports sociaux.  »Alors, tête de noeud, tu la ramasses cette boîte, voilà, et tu la mets dans la poubelle, tu vois, c’est ça une poubelle, tu seras un peu moins con ce soir en te couchant, eh ben voilà, on y arrive, c’est-y pas beau la république, hein ? des vrais citoyens, du respect de l’environnement, de la solidarité, on t’a appris ça à l’école pourtant, t’as pas bien compris, je trouve, mais heureusement je passais par là. Je passe toujours par là. »

Au parc j’ai ma place réservée, près du bassin, à l’ombre des tilleuls. C’est un parc très animé, très métissé. Les mamans ont des voix un peu stridentes, qui parfois dérangent la suavité de ma lecture, mais je suis un homme tolérant. Tiens, aujourd’hui se déroule un tournage devant le jet d’eau. L’actrice est une assez jolie femme de quarante ans, aux mollets un peu forts, mais bien proportionnée par ailleurs, elle porte une jupe blanche et un chemisier rouge, le metteur en scène veut lui donner un air bourgeois en la faisant marcher lentement dans l’allée, avec le jet d’eau en arrière-plan (symbolique sexuelle ?). Bof. Encore un téléfilm pour Arte sans doute. Scène très convenue. Pourquoi ne pas solliciter les personnes du parc ? Rien que moi, déjà, je crève l’écran, on pourrait m’imaginer en train d’embrasser l’actrice dans le bassin, avec ça déjà, c’est au moins le festival de Cannes assuré. Mais non. Encore un petit réalisateur subventionné par l’Union européenne, encore un téléfilm bien-pensant pour longues soirées scandinaves. L’actrice a l’air de s’y croire en plus, pour un peu elle va se mettre à pleurnicher comme Juliette Binoche. C’est bien le genre de femme à s’extasier devant une caméra; déjà devant le miroir, frémissement d’ambition. Ses mollets ont gonflé, je comprends pourquoi.

Finalement, pour un nombre toujours croissant de personnes, le cinéma augmente le réel, l’améliore, et le rend plus intelligible, acteurs et actrices incarnent une humanité plus vive et plus violente que celle de la vraie vie, où tout est un peu étouffé, un peu timoré, où rien ne se passe vraiment. Mais la vraie vie peut se laisser influencer par le cinéma. Je connais des personnes qui apprennent par coeur des répliques de films, et qui s’inspirent de certaines scènes (et de tous les types de films !). Moi aussi ça m’arrive. Parler avec les mots des autres, c’est peut-être ça la vraie liberté ? En tout cas, le monde parle en nous bien plus que nous sommes capables de parler de nous, et de lui.

Allez je rentre. Le ciel menace. Des personnes âgées me saluent. L’ordre règne dans le quartier. On m’en sait gré.

                        



A l’ombre de l’Oural

 

Je passe quelques jours de vacances dans la banlieue de Perm, au bord de l’Oural, à 1500 km à l’est de Moscou. Ma femme est d’origine russe, elle s’appelle Irina, je l’ai rencontrée sur Meetic. Elle a obtenu la nationalité française en m’épousant. Nous vivons modestement, je dois faire des heures sup’ pour qu’elle puisse acheter de jolies robes et envoyer 500 euros par mois à sa mère. Au début de notre rencontre, nous parlions de Tchékhov et de Tchaïkovsky, maintenant elle m’entraîne dans les magasins. Elle ne sait pas conduire. Chaque été, depuis cinq ans, je me tape 10 000 km aller-retour pour aller voir sa famille, et la seule récompense est de me taper encore un peu celle qui m’y oblige. Le désir de son cul est mon seul soutien; pour ne pas m’endormir au volant, en traversant les plaines ennuyeuses et les forêts d’Europe centrale, je suis obligé d’y penser. L’érection est ma raison de vivre; Irina, pendant ce temps, fredonne des airs de son enfance. Ou bien elle dort, le chemisier légèrement entrouvert.

J’ai été élevé dans un milieu communiste, il y avait une grande carte de l’URSS dans ma chambre, avec les gisements pétroliers de Bakou I, Bakou II, Bakou III. Bien sûr, le chien de la maison s’appelait Laïka, Laïka I, Laïka II, Laïka III, et le petit chat Spoutnik, avant qu’on se rende compte que mon père était allergique à son poil. Ce fut le début de la fin: avec la puberté je dus renoncer à chanter avec lyrisme les poésies d’Aragon, Hourra l’Oural, et des copains me firent découvrir les Pink Floyd. Ma soeur aînée rencontra un étudiant d’école de commerce, Gorbatchev lança la perestroïka, le rouble s’effondra, je remplaçais la carte de l’URSS par un poster de David Gilmour. C’est qui lui ? me demanda mon père. Je lui fis écouter « another brick in the wall » . Il fut perplexe. Peu de temps après le mur de Berlin disparaissait. « Voilà où ça nous mène tes conneries ! » me répéta-t-il ensuite plusieurs fois, à propos de tout, de mes goûts, de mes habits, de mes copains. Jusqu’à la retraite, il fut une grande gueule syndicale, puis après, plus rien, silence, soupirs, des journées entières dans son garage, dans le jardin, ou devant le Tour de France à la télé. 

A Perm, je m’ennuie ferme. C’est une ville très moche. Rien ne marche, tout est sale. Je passe mon temps en voiture à conduire Irina, sa mère, ses tantes, ses cousines d’un coin à l’autre de la banlieue. Elles ont beaucoup de choses à se raconter, elles font des confitures et de la couture. Les hommes veulent m’entraîner dans leurs petits boulots, l’un répare la plomberie, l’autre les voitures, mais la plupart vont dans les bars regarder des matchs de foot à la télé. Ils aiment se moquer de l’équipe de France et de ses joueurs noirs, ils me demandent de leur expliquer en remplissant mon verre d’un mélange de bière et de vodka, je suis très mal à l’aise, et c’est imbuvable. Irina et moi dormons dans le salon de l’appartement en compagnie de la petite cousine, Elena, dix ans, dont les parents ont été tués sur la route il y a six mois. Alexeï, le jeune frère d’Irina, fait partie d’un groupe de vigiles qui travaille pour l’un des boss de la ville qui contrôle les discothèques, les bowlings et les patinoires. Les incidents nocturnes se multiplient entre bandes de jeunes russes et immigrés venus des régions ouraliennes: les mordves, les ordmourtes, les maris, les caréliens, les komis, les permiaks, les nenets-selkups, sans oublier, venus d’encore plus loin, les turcs, les tatars, les tchouvaches, les bachkirs, les iakoutes, les touvas, les bouriates, les kalmouks, les toungouses, les evenks, les évènes. Et enfin les chinois ! 

Le père d’Irina, Vladimir, travaille à Moscou dans une agence immobilière et ne rentre qu’une fois tous les deux mois, il met de l’argent de côté pour prendre sa retraite dans une isba de la campagne de Perm. Tatiana, sa femme, n’y croit qu’à moitié, car l’autre moitié se trouve à Moscou, nous dit-elle, et en attendant elle vit avec Alexandra, sa jeune soeur, séparée d’un mari violent et alcoolique, sans oublier la petite Elena, qui va bien sûr à l’école. Alexeï ne fait plus que de promptes apparitions à l’appartement, il déboule en tee-shirt, musclé, tatoué, une grosse chaîne dorée autour du cou, et ma présence ne lui inspire en général qu’une remarque, « Ah, Carla Bruni ! Good,very good girl ! » – J’apprécie davantage Fedor, un oncle d’Irina, qui parle un peu français, écrit dans un journal local, et vit encore avec son frère, Evgueni, que je n’ai jamais vu. La présence de Maria Sofia, une cousine d’Irina, m’est aussi très agréable, par son sourire, ses yeux verts, ses taches de rousseur, ses petites joues saillantes, ses mèches blondes sur son cou, et ses robes fleuries et légères qu’elle porte avec une certaine décontraction. Les repas sont interminables. Anna est de loin la plus bavarde des tantes d’Irina. Elle tient un restaurant dans la banlieue, et organise des soirées folkloriques, où elle demande alors l’aide de toute la famille. Son mari s’est tué lors d’une banale opération de maintenance à la centrale thermique de Perm. Liza et Julia, les deux filles d’Anna, veulent imiter Irina, partir à l’étranger, étudier, gagner de l’argent, et rentrer. 

Rentrer, oui, bonne idée. Je revois la grande carte de l’URSS de ma chambre. L’immensité, c’est bien beau sur un papier, mais quand il faut faire 2000 km sur des routes défoncées, c’est autre chose. Irina semble habituée à toutes ces secousses, qui la bercent et l’endorment; on traverse des forêts brûlées par les pluies acides, on double des camions surchargés qui dégagent des fumées noires tandis que des Mercedes et des 4-4 Humer aux vitres teintées foncent à vive allure vers Moscou. On s’arrête dans un motel glauque de la banlieue moscovite, je suis éreinté, le réceptionniste est un noir africain, nous croisons dans le couloir une femme blonde très maquillée, la quarantaine, talons aiguilles, bas résille, tandis qu’une jeune chinoise emporte du linge sale. « J’en connais un qui va bien dormir hein ! » me lance Irina en entrant dans la chambre. Son accent, d’une rondeur sensuelle, me rappelle brusquement à la raison de cette situation grotesque.                                          

          



A l’ombre du blog: testez vos connaissances

 

Chaque mois, je vous proposerai un test pour vérifier l’acquisition de vos connaissances. Vous pourrez m’adresser vos réponses en utilisant la rubrique « commentaires » du blog. Qu’est-ce qu’on gagne ? Le gros lot décerné au bout de six mois est un repas en compagnie de l’auteur des passionnantes chroniques que vous avez pu lire. Le deuxième lot est une photographie dédicacée (du même). Le troisième lot est un encouragement à faire mieux.  En cas d’égalité le gros lot est reporté à la fois suivante.

1) Dans quelle région se déroulent les chroniques de ce blog ? (une seule réponse possible)

a- Andalousie     b- Normandie     c-Vénus   

2) Comment était habillée la chanteuse Luz Casal sur la scène de l’Olympia le 14 avril 2010 ?

a- très mal           b- en boléro à maille perlée ajourée      c- en push-up avec coussinets amovibles

3) Comment réduire le déficit de la France ?

a- impossible     b- en attaquant le Luxembourg      c- en votant Raymond Barre

4) Il participa à la rédaction de l’Encyclopédie Diderot-d’Alembert

a- Presley                b- Morellet                  c- Susley

5)  Pourquoi les soldats noirs ont-ils été condamnés pour de nombreux viols en 1944 ?

a- Ils profitaient du couvre-feu      b- Pas facile de les blanchir     c- Les Normandes voulaient bien   

6)  Quelle est la grande ressource naturelle du Brésil ?

a-  la forêt amazonienne    b- le bois de Boulogne    c- le calvados        

7)  Que fait un humanoïde en colère ?

a- Klong         b- Zzzip              c- Schraak

8)  Comment qualifier la langue espagnole ?

a- torride        b- kafkaïenne       c- rose et pointue

9) Qui a écrit « Proust à Cabourg » ?

a- Florence Aubenas     b- Saint-Simon      c- Christian Péchenard

10) Comment est la surface de Vénus ?

a- brûlante                   b- glacée                    c- touffue

        

   



A l’ombre du nouveau programme d’histoire

Elèves et professeurs d’histoire de seconde seront privés de manuel à la rentrée 2010. La réforme pédagogique des programmes est allée plus vite que la capacité des enseignants à les écrire. L’inconvénient est mineur. Car on pourra toujours s’appuyer sur les anciens manuels. Sans oublier la possibilité de se servir d’internet. Enfin, parents et élèves dans leur immense majorité ne manqueront pas de hausser les épaules en guise d’indifférence:  »L’histoire, ça ne change pas de toute façon, les dates sont toujours les mêmes. » 

Erreur. L’histoire change tout le temps. A la manière de ces personnes qui racontent très différemment leurs souvenirs selon leurs interlocuteurs; ou qui mentent, tout simplement. Selon l’âge, enfin, on ne voit pas sa vie de la même façon. A 25 ans on raconte la belle soirée ou la folle nuit qu’on a passée. A 45 ans on explique pourquoi on n’a pas réussi à passer une belle soirée et encore moins une folle nuit. A 65 ans, on s’intéresse aux voisins, à ses ancêtres et aux autres civilisations. Disons qu’en général les hommes ont tendance à porter sur leur vie un regard de moins en moins favorable. Sauf Jean d’Ormesson. Quant aux dates, elles ne sont plus apprises depuis longtemps, les enseignants modernes (et même post-modernes) préfèrent parler de périodes, de durée, de longue durée, de ruptures, de discontinuités, etc.

En guise de « thème introductif », le nouveau programme 2010 prévoit d’étudier « les Européens dans le peuplement de la Terre », de l’Antiquité au XIXe siècle. Ce grand balayage chronologique est de nature à soulever chez les élèves un vent d’indifférence. L’adolescence manifeste bien plus d’intérêt pour les « moments forts », les  »high-lights » de l’histoire, si l’on peut dire. Conseillons donc aux professeurs de renvoyer le thème introductif à la fin de l’année et d’en faire un thème conclusif. En guise d’ouverture générale au programme d’histoire, pourquoi ne pas proposer plutôt aux élèves de construire une frise chronologique sur laquelle figureront les périodes étudiées pendant l’année ainsi que les dates-charnières qui les relient les unes aux autres ? L’exercice n’a rien d’humiliant ou de faible. C’est l’occasion pour les élèves d’essayer leur matériel (règle, différents types de crayons et stylos) et de montrer, ou pas, leur application, tout en observant autour d’eux sans faire de bruit leurs nouveaux camarades. Le professeur, lui aussi pendant ce temps observera et se rendra compte de l’état d’esprit général de sa classe (appliqué ou bordélique). 

Selon l’état d’esprit de la classe, on peut commenter la frise chronologique: pourquoi étudier telle période ? en quoi telle date est importante à connaître ? voyez-vous un fil directeur au programme ? Bien que fonctionnaire, le professeur pourra faire part, s’il le souhaite, de son point de vue, de ses critiques, de ses regrets, de ses satisfactions. Enfin, il mentionnera que le calcul du temps a donné naissance à de nombreux calendriers à travers les âges et les civilisations; que chez le peuple Dolgan d’Asie centrale les noms des mois sont liés à des phénomènes naturels: ainsi, en avril-mai c’est le mois où le pis des femelles rennes gravides grossit, tandis que septembre-octobre est le mois de la chute des aiguilles de mélèze. Notre calendrier occidental provient quant à lui de Jules-César, d’où le nom de Juillet, ou plus exactement des travaux de l’astronome grec Sosigène d’Alexandrie, qui fixa l’année à 365 jours 1/4. D’où les années bissextiles tous les quatre ans. L’autorité chrétienne lui apporta des modifications: la naissance de Jésus fut considérée comme un nouveau départ (an 1) mais on suppose aujourd’hui qu’elle eut lieu en – 7 ou – 6. Le pape Grégoire XIII décida en 1582 de rajuster le calendrier julien (qui présentait dix jours de décalage avec le mouvement du soleil et son passage au point vernal de printemps= équinoxe); par conséquent, le lendemain du jeudi 4 octobre 1582 fut le vendredi 15. Quant au début de l’année, le moyen âge en connut sept différents, rien que dans le monde chrétien. Janvier fut plus ou moins adopté comme tel par les Français sous le règne de Charles IX (1560-1574). Enfin, ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que les historiens, souvent des moines à cette époque, prirent l’habitude de compter par années avant Jésus-Christ et de prolonger l’ère chrétienne dans le passé antique et pré-historique.  

Ces dernières remarques produiront sans doute quelque perplexité dans l’auditoire; mais il est indispensable de montrer à de jeunes esprits encore très simplistes et grossiers qu’ils vont découvrir un monde et une histoire humaine remplis de finesses et de subtilités (massacres, guerres, inquisitions, déportations…). Que cette perspective ne paraisse pas susciter l’émerveillement de vos élèves, cela n’a aucune importance. C’est le signe au contraire que vous êtes véritablement un professeur, non pas là pour faire plaisir, mais pour instruire, non pas là pour entretenir l’ignorance dépressive et la bof-attitude généralisée, mais pour imposer un savoir qui donne du charme au monde. Il en a grand besoin.                             

    



A l’ombre du lundi au soleil

 

La pelouse commence à jaunir. C’est inquiétant. Mes parents se plaignent, « de l’eau ! de l’eau ! » – J’observe, j’écoute, je lis, j’écris. Les hommes agissent, moi je commente. C’est facile ? Pas tant que ça. Il faut les écrire les chroniques ! Je ne suis pas obligé ? Mais si. J’ai reçu un commandement. De très haut. Tu écriras. 

Si tout le monde agissait, ce serait brouillon. Certains feraient d’ailleurs bien de s’abstenir. « Moins on gesticule mieux on transmet » écrit Régis Debray (« Dieu, un itinéraire », Odile Jacob, 2001, Poches, 2003, p. 134)- Les premiers Chrétiens ont été bien discrets. Fermés à double tour chez eux. Jésus ? Connais pas ! De leur timidité sociale au service d’une ferveur spirituelle, j’ai un peu hérité. Remplacez Dieu par Femme.

Enfin ils sont sortis. Pentecôte. Déploiement. Moins de ferveur, plus de rigueur. Et beaucoup de démagogie. Paul de Tarse: modèle de nos pédagogues. Le temps passe, Jésus ne revient pas. On n’aura qu’à dire qu’il n’est jamais parti. Il se cache ? Mais non. Il est là, dans toutes les églises, bien accroché, bien cloué, pas de danger qu’il s’échappe.  Alfred Loisy, exégète français du dernier siècle, souvent mis à l’index, résume l’affaire en une formule: « On attendait le Christ, c’est l’Eglise qui est venue », et Régis Debray renchérit: « La foi est une déception surmontée, et l’Eglise, une administration raisonnée de la déconvenue » (p. 192). 

Sortir ? « C’est une journée idéale pour marcher dans la forêt » – J’ai besoin d’ombre. J’ai toujours besoin d’ombre. Il faut être un citadin très agité pour oser chanter: « Qu’il doit faire beau sur les routes le lundi au soleil » - Quant à « se coucher dans les genêts », je lui souhaite bon courage. « On serait mieux dans l’odeur des foins », oui, sans doute, mais « on aimerait mieux cueillir le raisin », au mois de mai ?! Non, encore une débilité de citadin. Que celui qui a pu chanter ça se soit électrocuté dans son bain avec une ampoule (certains ont dit un vibromasseur) n’a rien de très surprenant.  

Je reste encore un peu ici. L’air semble bien sec dehors. J’ai connu autrefois une jeune personne qui se mettait à pleurer quand elle voyait les fleurs se dessécher. La sécheresse de toute façon ne laisse pas l’esprit indemne. Hallucinations, fièvres, tentations. « Glaces au citron ! Glaces au citron ! » hurlait Flaubert à Maxime Du Camp, sous le soleil égyptien, devant les pyramides.                    

 



A l’ombre des étoiles

 

Saya vient m’apporter un verre d’eau; elle a détecté ma sensation de soif avant même que ma conscience ne réagisse; elle est étonnante, cette Saya, et j’en suis pleinement satisfait. Mon chef de mission s’était d’abord opposé à ce choix, il voulait m’adjoindre Lennie, une ingénieur réputée de la base, d’origine finlandaise, au regard froid, métallique, tranchant. Je ne me suis guère forcé pour faire échouer l’entretien. Saya est une humanoïde de la troisième génération, elle provient de l’université des sciences de Tokyo. Extérieurement elle est parfaite. Rien à voir avec ses ancêtres des années 2000. Elle a des seins magnifiques, des fesses sublimes, des cuisses de rêve, et un visage d’une gentillesse extraordinaire. Mon chef de mission m’a mis en garde: une humanoïde peut s’avérer ennuyeuse, deux explorateurs avant moi y ont eu recours, et leurs missions n’ont pas donné les résultats escomptés. Cependant, la base doit faire des économies de personnel, et les humanoïdes sont de plus en plus préconisés par la grande direction générale des voyages interstellaires. 

Pour l’instant tout se passe très bien entre nous. Saya est dotée d’une programmation technologique qui pourvoit à la maintenance de mon vaisseau. Elle exécute aussi l’intendance; il faut bien que je bouffe ! Normalement ses compétences et ses responsabilités s’arrêtent là, mais avec mon copain de la base, Kristian, redoutable informaticien doué d’une formidable culture littéraire et musicale, nous avons étendu la programmation de Saya. Bien nous en a pris, car les soirées sont longues à bord de mon vaisseau, en raison de l’absence de jour, au sens traditionnel du terme. Penché sur mon écran de contrôle je dois enregistrer le plus d’informations possibles concernant la forme et la composition des astres que j’approche. J’ai été sélectionné à la base, si je puis dire, pour la qualité et la pertinence de mon vocabulaire; autrefois professeur de géographie, lecteur assidu de Vidal de La Blache, j’ai facilement surclassé les théoriciens de la nouvelle école d’astro-tourisme. Bien que le but de ma mission soit effectivement de dresser le tableau des potentialités touristiques du système solaire, je jouis d’une certaine liberté dans la mise en forme des renseignements. Mon chef de mission apprécie beaucoup l’humour et la légereté de mes descriptions, tout à fait susceptibles selon lui de convaincre des investisseurs par ailleurs accablés de rapports financiers contradictoires. 

Nous approchons de Vénus; de toutes les planètes elle est celle qui ressemble le plus à la Terre, par sa taille et par sa masse. Saya regarde avec moi l’écran de contrôle; tu vois, ma belle, son diamètre est de 12 200 km (je te rappelle que celui de la Terre est de 12 775 km) et son volume est presqu’égal à celui de notre planète. Saya fait de jolis yeux ronds de feinte surprise, les mêmes que ceux qu’elle m’adresse quand elle m’ôte ma combinaison. La luminosité du disque de Vénus n’est pas uniforme, on y trouve des régions sombres et des régions claires, mais ce que nous voyons vient davantage de l’atmosphère très réfléchissante de la planète que de sa matière. Saya esquisse un sourire tout en faisant glisser sur son corps sa légère robe de soie. A la surface de Vénus la température est brûlante, et la pression équivalente à 90 atmosphères. On peut observer deux grandes régions montagneuses et des plaines légèrement ondulées. Exquise étoile. Je caresse longuement Saya. 

Grâce à la programmation de Kristian, Saya peut chanter des airs de Mozart ou de Nina Hagen, selon mes désirs. Nous pouvons avoir aussi des discussions humoristiques à propos de l’infini ou des trous noirs. Elle me fait des lectures de mes écrivains préférés en variant les tonalités de sa voix; nous prenons le thé ensemble en regardant les scintillements de l’espace; je soupçonne Kristian d’avoir glissé quelques excentricités dans la programmation, quand Saya vient par exemple m’apporter les dernières directives de la base en guêpière et porte-jarretelles et qu’elle m’en fait la lecture d’une façon aguicheuse. Cette mission est par conséquent des plus réjouissantes: une véritable planque sidérale avec toutes les frivolités de la vie terrestre. Que rêver de mieux ? « Rien » me répond Saya.                                        



Ombres tunisiennes

 

Je parle du monde méditerranéen à mes élèves de terminale, ce qu’il en reste du moins. Plus précisément, je parle de « l’interface » méditerranéenne. C’est le vocabulaire à la mode. Pas la peine de s’insurger. Tout ce petit monde jargonneux tombera de lui-même.

Ah, la mer méditerranée; moi qui n’aime pas l’eau, je reconnais que c’est beau tout de même. De ne pas me baigner et de ne pas vouloir le faire me rend disponible pour contempler, c’est ce que dit Schopenhauer, en citant Goethe: « On ne désire pas les étoiles, On se réjouit de leur splendeur. » – J’ai habité pendant un an à La Marsa, sur la côte tunisienne, une villa cubique et blanche, comme il y en a tant là-bas. Je sortais de ma campagne française et des concours de l’Education nationale, l’esprit très ombrageux, le visage blafard, les jambes poilues. Un vrai choc, mais sans doute sous-estimé sur le moment; c’est après-coup qu’on se rend compte de ce qu’on a vécu. 

Je rencontrais à La Marsa un étonnant personnage, qui deviendra mon ami, Paul Esquirel. Sa villa était au bord de l’eau, plus accueillante que la mienne, avec sa terrasse donnant sur la plage, point de vue impeccable. On en a passé des heures ensemble, à comparer nos expériences, à évaluer nos lacunes, à estimer nos forces, et à  se demander si les autres en valaient la peine. Paul enseignait la philosophie, à des jeunes gens bronzés, arabes, européens, métis, souvent très beaux, qui venaient se baigner sous ses fenêtres après les cours. André Gide n’aurait pas tenu. Paul, lui, résista, tel un saint Antoine moderne et laïc, à qui je venais apporter de temps en temps le récit de mes égarements. Car de mon côté je ne fus pas long à succomber aux charmes d’une petite élève, qui lisait toute seule dans son coin dans une salle d’études du lycée. Elle avait des manières douces et fragiles, mais aussi beaucoup de prétention. Ses vues érotiques se drapaient dans du Coran et des récits mielleux de poètes arabo-persans nuls à chier. Moi, j’avais mon Sade dans le fond de mon sac. Tant que mes mains ne la fouillaient pas trop, elle acceptait l’élégance et la finesse de ma compagnie. Mais la douceur de ses intentions rencontrait la dureté de mon désir. Un jour, il fallut bien négocier. Elle négocia.

Paul tenait des points de vue fiers et droits, qui contrastaient avec les opinions recourbées et amorties des vieux coopérants, sans parler de l’opportunisme démagogique des jeunes. Il écrivait une réforme de l’Education nationale qui suggérait la fin du collège unique et l’obligation faite à beaucoup d’élèves de quitter le système scolaire faute d’avoir pu y faire leurs preuves. L’apparente rigidité de ce jeune professeur était tempérée par l’habileté de ses manières de maître de maison. Il me reçut mille fois, et je prenais plaisir à déserter ma villa pour la sienne. Parfois, il invitait un autre collègue et deux élèves. Nous restions toute la nuit au bord de la mer, à la lueur de quelques bougies, sur des coussins, buvant des alcools interlopes. Je crois que nos esprits nous échappaient. A l’aube je remmenais les adolescents.

Quand Paul quitta la Tunisie, je louai une autre villa mais cette fois à Tunis, dans un quartier bourgeois. Je fis quelques progrès dans l’art de recevoir, mais les invités n’avaient pas l’allure ni l’originalité de mon ami. Je m’adaptais. La jeune fille prétentieuse fut un soir grondée par son père, un pauvre type intégriste, professeur de maths à la fac. On me mit en garde. Je vécus un sale hiver, n’osant même plus répondre au téléphone. Le printemps (disons février) m’apporta une nouvelle jeune fille, beaucoup plus directe que la précédente, déjà expérimentée; c’était la fille d’une collègue, avec qui j’avais déjà pu discuter; la maman facilita et favorisa notre relation (mais oui !). On se voyait tous les samedis après-midis, entre 3 heures et 7 heures. On évitait de sortir et de se montrer. Le soleil tapait trop dur. On avait bien mieux à faire à l’intérieur. A l’ombre. Quand je rentrais en France je ne pesais plus que 55 kg à peine. J’incriminais la chaleur et la médiocrité alimentaire du pays.           

               



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