A propos des élections- la ligne droite

 

Samedi 14 avril (J-8): Temps pluvieux – Je reste chez moi, lecture du Vicomte de Bragelonne, volume 2 - Folles dépenses de Louis XIV: quatre millions (de livres) pour les fêtes de Fontainebleau; en attendant Versailles. Colbert « s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. » Sueurs froides des financiers (Fouquet) pour faire briller le roi. Feux d’artifices, jets d’eau, ballets. Le Spectacle déchaîne une frénésie de signes; et tant de beautés affectent les sens, donnent le vertige; c’est le symptôme de Stendhal, déjà: le malaise que provoque l’idée d’un bonheur esthétique et sensuel incompatible avec les moeurs, l’argent, le rang, la condition physique. Seul le roi, en pleine forme, peut jouir de ce bonheur. Les autres sont dans l’attente, l’espoir, l’orgueil, la vanité, la concurrence, l’hypocrisie, la tromperie, la sanction, l’exclusion, la rage, le silence, la mémoire. Les Mémoires. Saint-Simon: les envers et les ressorts du décor. Le Roi ? « en dessous du médiocre » !

F.R Hutin se fâche: « Arrêter le baratin ! » – La campagne électorale lui semble trop « franco-française »: « Nous ne pouvons rester à l’écart et donc nous devons nous demander quelle puissance nous voulons être au XXIe siècle ? » – Et il avertit: « De toute façon, l’heure de vérité va sonner immédiatement après l’élection du président de la République. C’est alors que loin des fifres et des tambours de campagne, nous nous trouverons devant la dure réalité, cette réalité qu’il faut accepter de regarder en face dès maintenant, ce qui évitera peut-être d’amères déceptions génératrices hélas de colère. »

- Finalement, on devine le souhait réaliste de F.R Hutin: c’est Wall Street qui devrait élire le président de la France ! Ce serait plus crédible et plus sérieux ! On devine en tout cas sa critique (celle des bien-pensants européo-mondialistes à la con): cette campagne est grotesque, sordide, mensongère, et quelle folie de laisser 40 millions d’électeurs ignares choisir un chef apparent qui ne fera rien de ce qu’il dit ? Vrai, voilà bien une élection « franco-française » ringarde, désuète et dépassée, dans le cadre de la mondialisation et des réseaux qui lui sont liés. Arrêter le baratin ? Cela veut dire, en filigrane, arrêter le logos, arrêter le débat, arrêter le verbe politique et démocratique; cela veut dire: place aux chiffres ! Car les chiffres ne mentent pas ! Cela veut dire: la France verbeuse doit se plier aux exigences statistiques de l’empire de la finance mondiale. Cela veut dire aussi, pour M. Hutin: je vais voter pour celui qui en dit le moins. Sans doute Bayrou.

Restons avec Ouest-France. En dernière page, suite d’une « enquête » intitulée « Ils votent pour la première fois ». Aujourd’hui, le journal a interrogé 12 étudiants (quel panel !) de Caen. Et voici son bilan  » Un tiers penchant à droite, un tiers à gauche, un tiers indécis. Avec, pour beaucoup, une étonnante aptitude à zapper les frontières politiques pour saluer le charisme d’un Sarkozy ou d’un Mélenchon, et l’humanisme d’un Hollande. »

Je vous propose un petit jeu tiré de cette soi-disant enquête, tellement ridicule et débile, qu’il vaut mieux en rire en effet. Devinez pour qui vont voter les jeunes gens suivants (tels qu’ils sont présentés par le journal):

- 1) Benjamin, étudiant en master d’histoire, voudrait travailler dans le culturel. 2) Raphaël, étudiant en école de management, voudrait faire de l’import-export en Russie. 3) Julia, étudiante en droit, voudrait travailler dans l’édition. 4) Mickaël, en BTS de management, voudrait travailler dans la finance, fait de la musculation. 5) Julie, étudiante en droit, se verrait bien avocate, parents profs, fait de l’équitation. 6) Aurélie, étudiante en géographie, voudrait être urbaniste, fait du théâtre. 7) Valentin, en 1ère année de psycho, voudrait devenir psychothérapeute, aurait voté DSK s’il s’était présenté. 8) Matthieu, en 3ème année de géographie, se voit bien chargé de mission en urbanisme. 9) Charlène, en 3ème année de droit, désire travailler dans le secteur bancaire, bénévole à la SPA. 10) Léa, en 1ère année de psycho, rêve d’être éthologue, père élu communiste. 11) Albane, en 1ère année de droit, voudrait être notaire, père de gauche, mère de droite. 12) César, en BTS banque en alternance, père de droite, mère de gauche.

Réponses possibles: a) Sarkozy b) Hollande c) Mélenchon d) Le Pen e) Bayrou f) indécis, autre – Résultats dans notre prochaine chronique.

 

Lundi 16 avril (J-6): « Un peu moins d’économie, un peu plus de physique », sous ce titre attractif un lecteur de Ouest-France commentait la semaine dernière (13 avril) les propositions des principaux candidats: « leur discours est un déni de la réalité géologique et technologique. En promettant le retour de la croissance, ils appellent sans le vouloir (ou le savoir) la prochaine envolée des cours de l’énergie et précipitent l’entrée dans la prochaine récession. » Le lecteur pense qu’au contraire une mutation de nos sociétés basée sur la sobriété et l’efficacité énergétiques est la seule chance de ne pas aller dans le mur. C’est aussi mon avis. Le régime crétois, voilà l’avenir de l’Europe ! Et le retour à la frugalité espagnole, à ces figures décharnées du Greco, à ces extases mystiques (provoquées par d’intenses jeûnes), à ce lyrisme fantasque du Don Quichotte ! Assez de cette grasse Espagne vulgaire à la Almodovar ! Mais oui; nous allons connaître un vrai changement, et ce sera bien autre chose que celui d’un Hollande, qui, pourtant, a toutes les chances d’être élu; précisément, il sera celui qui nous plongera très vite dans le grand bain de la nouvelle civilisation. Ah, les Français s’ennuient ? Cette campagne ne les intéresse pas ? Je leur promets du sport et du « physique » dans les mois à venir ! Chacun va (re)découvrir son corps !     

Mardi 17 avril (J-5): « C’est à notre tour de gouverner ! » s’est exclamé hier François Hollande. Les enfants gâtés et les vieux gâteux du socialisme piaffent d’impatience; j’veux mon ministère ! ma circonscription ! le perchoir ! Na ! c’est moi qu’étais là avant ! Et même que François me l’a promis ! Quel François ? J’vais le dire à Jean Luc y va te casser la gueule ! Et moi j’appelle Guérini et sa bande de Marseille, tu vas moins la ramener ! Allons, allons, les enfants, un peu de calme. Avec de la patience et de la vaseline on arrive à tout. C’est un proverbe que m’a appris ce bon Jack. Et que n’a pas suivi ce pauvre Dominique. Ne montrez pas trop d’enthousiasme dans la victoire, si nous l’emportons; affectez plutôt le genre responsable à la voix grave et posée, la France est une femme désormais un peu âgée qui a besoin d’être rassurée; ne sortez pas tout suite le tube… Invitez-là d’abord à quelques restaurants, faites ensuite quelques promenades digestives, vous voyez, la tradition sentimentale, entre Rousseau et Lamartine. Montrez-vous courtois, affable, généreux; ensuite, avec la confiance, un peu d’humour, du second degré, mais pas trop; parlez au contraire simplement, concrètement, et même avec un peu de candeur émotive; oh, un sans-papier, le pauvre vagabond; mon portefeuille ? ouf, toujours là. Surtout, présentez-la à vos amis, non, pas Dominique, mais Laurent, Vincent, Pierre, Manuel, Bertrand, Harlem, et bien sûr Martine, Jack, et Bernard-Henri. Du sérieux d’abord. Vous parlerez des droits de l’homme, de l’environnement, de la mémoire. Surtout pas d’économie ! Vous n’oublierez pas d’aller rendre une petite visite à papy Hessel sur son lit d’hôpital, ce sera aussi très émotionnant. Cela dit, ne l’affligez pas; une soirée avec Jamel sera ensuite la bienvenue. Après quoi, nous ferons un premier bilan, peut-être un petit remaniement. Toujours dans le plus grand calme. Comme dit un proverbe  africain, il faut parler doucement, mais avec un gros bâton.  Ce qui nous ramène à la vaseline. 

Mercredi 18 avril (J-4): Emission « C’dans l’air » hier soir: où l’on apprend que nos élections n’intéressent pas du tout les pays voisins, et encore moins les lointains Etats-Unis. Les journalistes étrangers présents sur le plateau (un Italien, une Espagnole, un Allemand, une Anglaise) n’ont strictement rien d’intéressant à nous dire; un désert intellectuel et politique; la journaliste anglaise trouve assez  »frivole » cette élection française avec ses petits candidats gauchistes qui tels des éphèbes idéologiques (pour ne pas employer un autre mot) viennent donner un peu d’entrain aux deux grands favoris fatigués. Le confrère allemand préfère le mot « fantasque ». L’Ialien, en revanche, parle d’une impuissance de la classe politique traditionnelle et semble se féliciter d’une cohabitation à venir qui mettra peut-être la France dans une situation à l’italienne toute en  »combinazzione ». L’élection précédente de 2007, avec la personnalité de Ségolène Royal, et son concept de « démocratie participative », était quand même un peu plus intéressante, résument d’une même voix les journalistes étrangers. De Washington, François Hollande est présenté comme un apparatchik sans aspérité, inoffensif; de toute façon, précise le correspondant, un seul article, de 1000 mots, lui a été consacré. Morne plaine. Les médias français, en revanche, consacreront des heures et des soirées entières, et des milliers d’articles, aux prochaines élections américaines. Quant à la délégation française aux J.O de Londres, elle sera sans doute conduite par le basketteur milliardaire (et rappeur à ses heures) qui joue aux Etats-Unis, le très français Tony Parker, yeah ! - C’est lui qui en toute décontraction  »hype » portera le drapeau tricolore, sous les regards amusés des loges VIP. Cette situation vous afflige ? ou au contraire vous vous en foutez totalement ? Moi, elle m’afflige. Et je voterai en conséquence.        

Jeudi 19 avril (J-3): On parle d’un taux d’abstention élevé, supérieur à 25 %, de même qu’il faudra tenir compte des votes nuls ou blancs, qu’on peut prévoir plus nombreux qu’à la dernière élection. La tendance générale est celle d’une démoralisation politique des Français. Avec Hollande on débande. Et l’écologie, qui pourrait être un grand sujet politique, est représentée par la pire candidate qui soit: à se demander si « on » ne l’a pas fait exprès ! Quant à Mélenchon, son soi-disant charisme révolutionnaire traduit surtout la mégalomanie revancharde d’un ancien apparatchik socialiste frustré de pouvoir et de reconnaissance. Ou pire, en bon trostkyste franc-maçon qu’il est, on peut lui supposer un travail de « taupe » au service de ceux-là mêmes qu’il vilipende dans ses meetings. François Bayrou, plus que jamais, est désolant d’ambiguïtés entre ses appels à « produire français » et ses timides critiques d’un système libéral qui précisément ne permet plus de produire français. Marine Le Pen doit avant tout se défendre face aux attaques d’une classe médiatique composée de vieux grigous libidineux, de tarlouzes branchouilles et de chiennes de garde fielleuses (exemple, Pascale Clark sur France-inter). Les autres candidats ont été promus pour disperser les électeurs. Qu’un Jacques Cheminade puisse obtenir 500 signatures de parrainage est une curiosité de notre démocratie, ou pour le dire autrement, c’est du foutage de gueule ! La perplexité ou la lassitude électorale des Français peut être interprétée comme un grand besoin de renouvellement politique; la Nation en a assez d’être gouvernée par des énarques (Ecole des Néfastes Apparatchiks) dont l’intelligence consiste surtout à trahir en anglais et à changer en (pétro)dollars les fruits de son travail et de sa culture. La France ne s’appartient plus. Telle est la triste réalité de cette élection qui ne parvient même pas à produire l’illusion d’une repossession démocratique.

Vendredi 20 avril (J-2): Et Sarkozy alors ? On finirait presque par l’oublier, celui-là. Ce n’est pas faute de le voir à la télé pourtant ! Mais précisément: en voulant être partout on est nulle part, en multipliant les questions et les sujets on se soustrait à la difficulté d’y répondre. On remplace l’exercice réel de l’Etat par l’occupation médiatique de sa fiction. Le général de Gaulle qui a fait de la France une puissance nucléaire n’aurait sans doute pas imaginé qu’elle serait un jour présidée par une pile électrique ! Et Mitterrand, le promeneur du champ de mars, qu’il aurait pour successeur un joggeur de Central Park ! De Sarkozy on a déjà beaucoup dit; intrigués par l’énergie histrionne  du personnage, les journalistes et les écrivains ont imaginé toutes sortes de portraits, de scènes, de rôles; la République leur a semblé renouer avec les fastes et les farces de la Cour de Louis XIV,  le nom de Fouquet y contribua, et Saint-Simon fut republié en poche, sous des titres accrocheurs*, tandis que La Princesse de Clèves devenait le livre symbolique des bien-pensants, qui de la sorte voulaient indiquer qu’ils méprisaient la nouvelle noblesse d’argent de Versailles-Neuilly. Ce mépris fut attisé par la trahison de Carla Bruni, ancienne icône blafarde du Paris germano-pratin, qui devint la première dame de la Cour; malgré sa discrétion, ou à cause d’elle, déchaînant les soupçons et le persiflage, elle représenta la devise sous-jacente, « amour, gloire et beauté », d’une République parallèlement livrée aux forces de la méchanceté,  de la laideur et de l’envie. Souvent, disons-le, les présidents de la Ve ont été des arbres (« ces chênes qu’on abat ») cachant la forêt. Avec Sarkozy, l’arbuste ne fait guère illusion face à la loi de la jungle du libéralisme. Demain, les Français devront peut-être prendre le maquis.    

Samedi 21 avril (J-1): Fin de ma lecture du Vicomte de Bragelonne. D’Artagnan meurt à Maastricht, en Hollande. Il y a comme ça des signes…                                             

 *: « Cette pute me fera mourir… », Livre de Poche, 2011.



A propos du froid qui est venu

 

Les températures chutent, enfin; j’ai remis ce matin mon gros manteau; il me donne de loin l’apparence d’un moine; surtout avec la capuche; dans la  nuit glaciale qui s’achève, marchant de bon pas vers le lycée, j’apporte un peu la chaleur de mes prières; la France ne compte plus que 2500 moines; mais environ 30 000 moniales; pour les raisons qu’on connait, cette population ne se reproduit pas. La culture chrétienne de notre pays s’est effondrée au cours des cinquante dernières années; après quinze siècles d’élaboration et de transformation; c’est une évolution inouïe dont les historiens ne parlent guère.  

Le froid vif donne envie de boire du vin chaud et de manger des crêpes;  je me sens une vigueur nouvelle, une raison rafraîchie, aussi limpide que le ciel; ma pédagogie dégage la quiétude d’une marmotte endormie; j’aborde pourtant la difficile question de l’Orient compliqué ou encore celle de la guerre d’Algérie; mais au coeur de l’hiver, les passions incendiaires des barbus et des barbouzes ne se sont pas encore réveillées, et mon propos glisse alors sur la classe aussi facilement qu’une toupie sur la glace; une jeune fille ce matin proteste légèrement au mot de « secte », que j’emploie pour désigner les Alaouites de Syrie; rien de péjoratif dans ma bouche, lui dis-je; elle ne semble pas convaincue; la susceptibilité des musulmans n’a d’égale que l’ironie des chrétiens (et je ne parle pas de la suffisance des autres…) ; je l’observe du coin de l’oeil, non, ma petite, je ne vais pas me circoncire pour tes beaux yeux. 

Autre froid, celui de mon enfance à la campagne, autrefois: on « faisait du bois » pendant l’hiver, on coupait, on sciait, on fendait, on entassait les morceaux sous l’appentis; on avait des chataignes grillées dans nos poches; nos joues étaient bien rouges, nos doigts gonflés, on rentrait à 5 heures pour boire du vin chaud; puis on allait à l’étable pour la traite; je donnais le foin, dans la chaleur animale, veillant à ce que chaque bête ait sa part et que toutes soient pareillement nourries; l’élevage, école de l’égalité, mais aussi de la sélection: sévère dialectique paysanne. Souvent, un chat couché sur une botte observait mes allées et venues, petit félin au poil soyeux et brillant. Les vaches  les plus goulues donnaient des coups de tête et lançaient par-dessus les auges des morceaux de foin; elles semblaient se réjouir que je refisse de ma fourche le geste nourricier du pasteur apprenti; parfois, des chauves-souris volaient dans l’étable, très bas, m’effleurant presque. Vers sept heures, le travail terminé, on avait devant soi une bonne soirée de détente; mes parents invitaient souvent; tonton Joseph était un remarquable convive, et ses commentaires de l’actualité politique étaient fort écoutés de mes frères; trop jeune pour m’y intéresser je devinais pourtant que mon oncle dégageait une autorité différente de celle de mon père; elle me paraissait plus majestueuse; tel n’était pas l’avis de mon cousin qui en connaissait l’exercice quotidien.

Dans l’enseignement que nous faisons de la géographie de la France il n’y a presque plus un mot sur les saisons, les climats, la végétation, les sols, les sous-sols; cette géographie « physique » était déjà déconsidérée à l’époque de mes études; on lui préférait, on lui opposait l’étude des villes, des réseaux, des flux, des systèmes économiques internationaux; peu enseignée, elle l’était mal, sous forme de travaux dirigés en fin de journée, où l’on se perdait dans le vocabulaire ésotérique (et germanique) de la géologie, avec ses érections, ses failles, ses chevauchements, ses résurgences, devant un jeune enseignant-chercheur qui peinait à dominer les allusions graveleuses de ses étudiants;  certains schémas provoquaient l’hilarité générale. En résumé, l’expression de « conditions naturelles » n’était plus employée qu’à contre-coeur, et c’était commettre un péché contre la science et le logos en vigueur que de lui prêter quelque importance. Vingt ans plus tard, l’oubli et la négation des conditions naturelles se doublent d’un discours de « repentance » sur le développement durable; comme on ne parle plus des saisons et des climats, on s’imagine qu’il n’y en a plus (« il n’y a plus de saison ma brave dame ! ») et on se met à croire au « réchauffement climatique »; comme on ne parle plus des sols et des sous-sols, on s’imagine que les agriculteurs ont tout pollué, tout épuisé, et on se met à cultiver des tomates sur des gratte-ciel; quant à cette géologie qui nous a bien fait rire avec nos blagues de potache, elle se venge un peu par ses séismes et ses effondrements de terrain. Enfin, pour punir les Français de leur manque de sérieux, de leur verve irresponsable, le parti des écologistes leur a envoyé  une candidate norvégienne à la peau fripée, véritable invitation à la chasteté, vague émanation féministe d’un Robespierre précieux et pédant, lui aussi porteur de petites lunettes rondes.  »La Révolution est glacée, écrivit Saint Just, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue ». Aujourd’hui, la France redécouvre les rigueurs de l’hiver et du froid, mais plus personne ne pense, comme Voltaire, que les lumières viennent du Nord.                     

                                 



A propos des longues soirées d’automne

 

    C’est la période des conseils de classe; du coup je rentre parfois tard à la maison, vers 19 h ou plus ! Et rien n’est prêt, la table n’est pas mise, la soupe n’est pas servie bien fumante dans mon assiette. Normal, je suis célibataire. Après avoir ouvert ma porte, au moyen d’une nouvelle serrure de marque Fichet qui m’a récemment coûté 400 euros (vous vous fichet de moi, ai-je dit au réparateur), je défais mes grosses chaussures à semelle renforcée, pour plonger mes petits pieds fatigués dans de moelleux chaussons en moumoute. Bien dans ses baskets, dit-on pour désigner ces personnes qui semblent épanouies et profiter de la vie; me concernant, on devra dire plutôt « bien dans ses chaussons ». Alors que la France se babouchise à grande vitesse, la résistance gauloise passera peut-être par le chausson. Et qui sait si la guerre civile que nous annonçons ne sera pas tout simplement ce qu’elle est déjà à présent, une lutte virtuelle d’internautes à coups de blogs explosifs, entrecoupée de vidéos pornographiques. Ce serait un moindre mal, qui, à la manière de la mythologie, de Jason et des Argonautes, pourrait produire ensuite de grandiloquents récits sans commune mesure avec la réalité des faits.   

    L’exagération est évidemment la tentation des vies très monotones que nous menons; comment le professeur d’histoire-géo qui s’ennuie globalement toute la semaine sur son lieu de travail ne rêverait-il pas de grandes batailles, de vastes espaces, de merveilleuses découvertes, de contrées paradisiaques peuplées de jeunes filles presque nues et fort accueillantes ? Comment le professeur de mathématiques ne serait-il pas désireux d’un monde aussi équilibré et irrésistiblement logique que celui des problèmes qu’il donne à résoudre à ses élèves ? Ces aspirations secrètes sont aussi la conséquence d’un enseignement qui se veut réaliste et diminue chaque année davantage ses abstractions. Vastes espaces ? Non. Vous étudierez les « territoires de proximité » et vous discuterez des problèmes de la banlieue. Grandes batailles ? Non. Vous parlerez de « guerre totale » et  d’ »anéantissement » des civils. Merveilleuses découvertes ? Non. Vous évoquerez la colonisation et la décolonisation, sous les traits les plus sombres. Jeunes filles presque nues et accueillantes ? Non ! Vous ferez au contraire l’histoire du féminisme, en insistant sur le droit à l’avortement. Et voilà comment sortent par millions de nos écoles des crétins bêlants à fort potentiel d’indignation. Des mutins de panurge comme disait Philippe Muray.

    Avec l’automne l’homme devient plus casanier; la femme aussi, mais n’est-elle pas « la plus noble compagne de l’homme » ? Condorcet recommandait qu’elle s’instruisît afin de partager quelques discussions avec son époux; les soirées peuvent être longues. Et la vie est courte. Le grand géographe Roger Brunet, lecteur régulier de ce blog, qu’il en soit remercié, avoue lui-même son désir d’être un sofa au coin du feu. Quant à notre ami réactionnaire, il vient de faire l’acquisition d’un fauteuil Chesterfield, et d’autres meubles qui lui ont coûté plus de 4000 euros ! Par-là nous voyons que des personnes d’opinions apparemment très différentes peuvent avoir des goûts et des plaisirs,  sinon communs du moins convergents. Je ne connais rien de plus agréable que ces couples dont les plaisirs convergent, et du reste le verbe dit bien la chose. Hélas, le post-féminisme néo-soixante-huitard comporte des accents d’agressivité qui contrarient ces heureuses situations, ou les rendent tout simplement indésirables, comme j’ai pu m’en rendre compte cette semaine au lycée, lors d’un début de conversation sur le droit à l’avortement: « c’est l’affaire des femmes ! Il faut exterminer Christine Boutin ! » se sont écriées quelques collègues. La conversation ne pouvait qu’avorter. Il est amusant d’entendre ces féministes réactionnaires qui tout en dénonçant la phallocratie et le machisme violent recommandent à leurs filles d’avoir toujours des capotes dans leur sac… Amusant aussi de les entendre brocarder l’Islam et les méchantes traditions de la culture noire-africaine tout en défendant les sans-papiers et la poursuite d’une immigration incontrôlée en provenance des pays du Sud. Amusant aussi de les entendre dire le plus grand bien de « La Princesse de Clèves »  dont la morale est pourtant à l’opposé de leur libertarisme fatigué.  Je ne juge pas; j’observe, j’écoute, je témoigne. En notre époque de faux engagements et d’idéologies schizophrènes, on peut remplir assez vite son bêtisier.  »Le monde est un théâtre: tu rentres, tu vois, tu sors », disait un philosophe très ancien.   

   Pour occuper les longues soirées de l’automne, je recommande la lecture d’une « Histoire de la littérature française » écrite par Gustave Lanson à la fin du XIXe. Le livre en impose: 1100 pages. Et qui plus est, 1100 pages lisibles, comme on savait en proposer à cette époque, qui fut l’âge d’or des autodidactes bien plus que des bacheliers et des agrégés. Du reste, Gustave Lanson, brillant normalien, selon l’expression consacrée, à peine 35 ans quand il écrit son Histoire de la littérature, l’âge où la prétention intellectualiste et universitaire est souvent la plus féroce, propose au contraire un livre d’une grande convivialité; la littérature n’est pas une science, nous dit-il en introduction, ne vous inquiétez pas, vous qui n’avez pas étudié dans des grandes écoles, je ne vous découragerai pas de termes abscons et par des théories invérifiables, inutiles et incertaines, non, je vous offre une histoire populaire de la littérature. « Pour beaucoup de nos contemporains, la religion est évanouie, la science est lointaine; par la littérature seule leur arrivent les sollicitations qui les arrachent à l’égoïsme étroit ou au métier abrutissant. » - Ce point de vue manquait d’ambition, sans doute, et c’est pourquoi Gustave Lanson a été rapidement oublié après 1945, la littérature devenant alors une affaire de spécialistes jargonneux se prenant pour des théoriciens révolutionnaires. De fait le livre de Lanson n’existe pas dans nos collections de poche; on ne le trouve que sur les marchés aux puces dans des éditions anciennes et jaunies. C’est là, probablement, que mon ami Figaro en fit l’acquisitionLire est une manière de ne pas oublier.



A propos de la crise qui vient

 

Sans doute les fêtes de fin d’année vont-elles donner aux naïfs et aux idiots l’impression que la vie est belle; d’après un sondage les Français ont même envie de dépenser encore plus cette année pour leurs cadeaux et leurs bons repas. Qu’ils en profitent. Le premier semestre 2012 sera en effet cataclysmique.

D’abord va se produire l’effondrement financier du monde occidental, qui verra en quelques semaines des millions de gens ruinés. J’en ferai partie. On assistera à des pillages de banques et de magasins. Quelques responsables politiques, n’ayant pas fui, ou croyant encore leurrer la population, seront lynchés en public. Des jeunes gens en cagoule violeront des femmes dans les rues, des librairies et des églises seront brûlées. Les grandes villes sodomites du capitalisme mondialisé (New York, Paris, Londres) seront particulièrement dévastées, des outrages inouïs s’y produiront, mais sans images, les journalistes ayant été massacrés. Seuls deux ou trois chroniqueurs écriront quelques pages, que personne ne lira avant l’an 2100. Les pouvoirs politiques supérieurs auront abandonné leurs postes dès les premiers jours du chaos, par conséquent les forces de l’ordre participeront au désordre; on verra alors la vraie nature crapuleuse et violente de la plupart des policiers. La survie passera par la prudence la plus austère ou bien par l’impudence la plus débridée; les chastes les plus calmes et les lubriques les plus exorbitants se sauveront tandis que les intermittents de la baisade seront inexorablement exterminés; quoi qu’il en soit, plus d’un tiers de la population périra, dans les incendies, par le froid, la faim, la soif, les maladies, ou par des tentatives de fuite désespérées. 

Je vais donc m’appliquer à écrire mes dernières chroniques. Un genre de bilan peut être dressé. Mon sentiment sur ce monde est mitigé. J’aurai apprécié la tendresse de certains animaux et l’amitié de quelques personnes. Mais globalement mon expérience sociale aura été décevante. Je n’aurai donc pas grand regret à voir s’effondrer un système où je n’aurai pas été chanceux. Trop de joueurs, trop de règles, trop de triche. La langue française aura été ma consolation; mais la France comme nation et comme Etat m’aura donné bien de l’amertume. J’aurai vu l’un des plus beaux pays ruraux du monde devenir en quelques décennies un parc d’attraction touristique pour gros cons et une galerie marchande pour salopes. La figure et le verbe du général de Gaulle m’auront inspiré de l’ironie, tandis que les Giscard, Chirac, Balladur, Jospin, Sarkozy auront été les hérauts de la bêtise économique. Si je survis à la crise, je me ferai l’historien philosophe de cette vulgarité commerciale, à laquelle auront contribué des millions de citoyens, par leurs votes, par leurs opinions, par leurs moeurs.

En attendant, il me semble que je réalise ma meilleure année d’enseignement; le chant du cygne sans doute. Je réussis l’exploit pédagogique de résumer la guerre froide en deux heures. Malgré la lourde insistance des programmes sur la brutalité du monde, et les crimes contre l’humanité, mes explications sont légères et presque cavalières. Ben Laden ? Un drogué pervers ! Milosevic ? Empoisonné ! Je réfute la thèse de la « haine des peuples » et du « conflit de civilisations » (véhiculée par les élèves) pour lui opposer celle de la cupidité et de la vanité des dirigeants; l’éclatement de la Yougoslavie a été provoqué au sommet, et non par la base. L’islamisme ? En grande partie instrumentalisé. Je ne dis pas que les peuples sont bons, je crois qu’ils sont avant tout faciles à manipuler. Comme professeur je suis bien placé pour m’en rendre compte. L’une de mes classes, sans doute séduite par la qualité de mon verbe et la force de mes explications, souhaite que je me présente aux prochaines élections présidentielles. En attendant, certains de ses élèves ont décidé de me surnommer L’Incorruptible, ce qui ne me fait que moyennement plaisir, car je connais le sort qu’on réserve à ce genre de personnage.

Mes soirées sont studieuses: je lis, j’écris, j’écoute la radio. Je ne regarde presque plus la télé, instrument de la domination idéologique, entre les mains d’une bande de collabos au service d’une mafia d’oligarques judéo-maçonniques (membres du Siècle). Encore un exemple cette semaine; Arte a diffusé « This is England », un film bien noté par la critique bien-pensante de gauche; fatigué de mes exploits pédagogiques, je m’accorde la complaisance de le regarder. Résultat ? Une grosse merde ! Film consternant, ridicule, idiot. Je vais me coucher en hurlant de rire. Seule satisfaction télévisuelle récente, un documentaire animalier relatant la survie d’une petite faune aux abords de l’aéroport de Francfort. On pouvait y entendre un commentaire d’une grande qualité. « Les faons sautillent malicieusement dans les prés… Les renardeaux se sont habitués aux avions et savent qu’ils sont inoffensifs… des lapins s’observent dans les lumières jaunes des projecteurs… un vieux lièvre s’étonne de voir passer un pompier à une heure aussi tradive… les faons connaissent bien la petite taupe et savent qu’elle a ses habitudes… par nuit claire le rut du daim marque le point culminant de l’automne… les mâles tentent d’impressionner les femelles par des cliquetis et des grognements guindés… » En dehors de ces rares moments d’attendrissement, mes soirées sont de plus en plus maussades (celles de BHL aussi mais pour une autre raison) et occupées par la consultation de sites internet à caractère géopolitique, économique et social; j’y puise de plus en plus de renseignements, qui à force orientent mon esprit vers une forme d’austérité  cynique et martiale; j’en arrive à ne plus pouvoir lire les petits romans de la distraction culturelle contemporaine (tout ce qui se publie aujourd’hui.), qui font l’éloge du multiculturalisme, du féminisme et d’un humanisme canaille-racaille. Seule la lecture des Anciens me semble compatible avec la rigueur de mes pensées, et celle encore plus grande de la crise qui vient.



A propos du JT de 13 h de TF1

 

D’habitude je regarde Arte, comme tout bon prof qui se respecte, les documentaires sur les Vikings, sur les Huns, sur les Mongols, et sans oublier Global Mag, présentée par une petite bobo bien pensante du Marais, grâce à laquelle on mesure les progrès de l’espèce, entre les précédents, affreux barbus sanguinaires aux dents carriées, homo erectus mordicus, et les actuelles créatures urbaines, féminisées, souriantes, calines, cunilingus. On ne se félicite jamais assez de la théorie de l’évolution. Dans le dernier film que j’ai vu, Restless, la jeune fille atteinte d’un cancer s’est prise de passion pour Darwin; elle s’émerveille de la prodigieuse nature qui l’entoure, et n’éprouve aucune inquiétude de la mort prochaine. « Moi, je n’y crois pas trop », m’a dit une professeur de maths, à qui vite fait j’ai raconté le film; mais ta croyance, on s’en fout, me suis-je murmuré discrètement; et puis, on la connait, ta croyance: c’est la confiance bien crasse des bobos dans leur pouvoir d’achat, et qui repoussent d’eux, tel un démon, tel un blasphème, tel un délit tout propos, même allusif, dilué dans l’image cinématographique, tout propos qui pourrait porter atteinte au caractère sacré de la Vie. Mais non. La vie n’est pas sacrée. Elle est triviale, hasardeuse, curieuse. Observons-là, comme Darwin, avec détachement et précision à la fois, détachement: pas de bla-bla hystérique et pleurnichard, pas de crispation autour des cercueils, pas de scènes d’adoration autour des berceaux, précision: petits croquis, notes, chroniques, journal. Compris ?

J’en viens à mon sujet. Un peu d’ordre s’impose. Même si, en vacances, le professeur peut se laisser un peu aller. Mais aller à quoi ? Mes buts sont modestes. Ce qui ne veut pas dire que la modestie ne soit pas sans grandeur. On y trouve, dans ses replis, des idées grandioses, des hypothèses lyriques, tout un « enchantement », comme dirait M. Hollande, oui, tout un enchantement insolite et hors de propos. Un rien, un petit oiseau sur le rebord de la fenêtre, ce qui n’est pas rien, si l’on se met à la place de l’oiseau ! peut provoquer dans l’esprit saturé de l’homo cunilingus comme un brusque courant d’air. M. Hollande, demain peut-être président de la République française, Hollande, un joli nom pour la France, nous annonce quelle sera notre vie enchantée, réenchantée: qu’il faudra nous contenter de rien ! La belle austérité écologique, enfin ! Je vois le tableau: nous serons des millions à nos fenêtres, à contempler l’herbe qui pousse, et les petits oiseaux qui passent. Quelques-uns, aux étages supérieurs, se jetteront à la longue dans le vide. Vertige. Mais moi, qui suis au rez-de-chaussée, je devrai apprendre l’art subtil de parler aux oiseaux. Ils m’apporteront un peu à manger, un petit ver par ci, un petit morceau de pain par-là, et j’étancherai ma soif en suçant, en léchant la pelouse couverte de rosée, ultimes activités résiduelles de l’homo cunilingus solitaire. 

En attendant cette perspective franciscaine, je regarde le JT de 13 h de TF1 présenté par Jacques Legros. Le présentateur vedette, Jean Pierre Pernaut, prépare l’interview du président Sarkozy; en tout cas, son almanach 2012 des régions est déjà en vente, ouvrage indispensable pour tout professeur de géographie. M. Brunet, qui m’écrivez parfois, je vous le recommande vivement !  Le JT s’ouvre sur la météo, la carte est très lisible, les symboles parfaitement explicites, TF1 pense aux personnes âgées, c’est bien la seule chaîne à le faire, d’ailleurs, quand les autres, Canal Plus en tête, rivalisent d’outrecuidance jeuniste et de messages publicitaires libidineux ! TF1 offre du répit et du repos, du temps de cerveau disponible, en effet. Un sommet européen extraordinairement important s’est tenu hier soir pour régler le problème des dettes. Un chroniqueur économique vient « expliquer » que les Bourses ont bien réagi (+ 4, 75 % pour le CAC 40 à mi-journée, cela s’appelle un « vif rebond »). Oui mais, veut tempérer Jacques Legros, qui va payer en fin de compte ? Personne, répond le chroniqueur. Ah ? Mais non, cher Jacques Legros, et c’est très simple, car cet argent injecté, réinjecté (car il était sorti le petit fugueur), quelques centaines de millions d’euros, bagatelle, bagatelle, il n’existe pas ! Mais non. C’est juste « un effet de levier », précise le chroniqueur. Un effet de levier, j’essaye de visualiser la chose. C’est pas un peu cochon cette affaire ? Du tout. L’effet de levier remonte à la plus haute Antiquité, pensez aux pyramides et aux temples. A l’époque de Louis XIV, Madame de Sévigné rappelle dans une lettre à sa fille l’admiration que lui inspire l’effet de levier. A quel sujet ? Entre mère et fille, il est des choses que les hommes ne doivent pas connaître. Bref, grâce à l’effet de levier, l’Union européenne est sauvée.

Sur Arte, on aurait sans doute réuni un aréopage d’économistes pour discuter de l’effet de levier, sur TF1, non, on se contente d’interroger Elie Cohen, dans sa bibliothèque, et tout de suite par sa bonne mine souriante, ce débonnaire économiste au regard espiègle nous rassure; puis on interroge des braves types dans un café parisien. Les gars sont un peu plus circonspects, ils ne doivent pas connaître l’effet de levier,  »c’est l’Europe, dit l’un d’eux, qui décide quand même de notre portefeuille », et c’est pourquoi, ajoute un autre, « il faut sauver l’Europe », cependant qu’un troisième, le regard plus méfiant encore, se dit déçu qu’on n’ait pas parlé de l’insécurité au sommet de Bruxelles, car l’insécurité progresse. Gros plan sur le regard méfiant. Retour à Jacques Legros, qui revient à la charge: mais la dette ? comment la réduire ? Une nouvelle TVA ? Images d’un petit restau: clients sceptiques, patron hostile. Supprimer les niches fiscales ? Là, tout le monde s’attendrait à des images de luxe sur la côte d’Azur, eh bien TF1 nous surprend: on va à Donges, près de Saint Nazaire, une commune située sur une zone industrielle dangereuse (raffinerie) qui bénéficiait jusqu’à peu d’un crédit d’impôt permettant aux modestes habitants de faire de petits travaux d’aménagement pour atténuer le bruit et la pollution, eh bien c’est une niche fiscale qui va être supprimée ! Une brave dame se plaint, avec ses 890 euros de retraite, qu’est-ce qu’elle va pouvoir faire maintenant ? Condamnée à rester dans sa modeste maison exposée aux torchères de la raffinerie. C’est ce qui s’appelle du journalisme paradoxal ! Les niches fiscales ne sont pas où vous croyez ! En les supprimant, vous pénalisez davantage les petites gens que les grosses fortunes.

Passé 13 h 15, le JT entre dans une série de  »reportages » régionaux destinés à nuancer l’impression d’une France qui va mal. On oublie les dettes. On va parler des chrysanthèmes, du côté d’Angers. Cette plante souffre de sa réputation de cimetière. Les ventes baissent. Les maraîchers et fleuristes s’efforcent pourtant de la promouvoir; nouvelles formes, nouvelles couleurs. Une cliente semble adhérer: elle n’achète plus les chrysanthèmes d’ancien régime, mais ceux (eh oui, chrysanthème est un nom masculin !) qui respirent comme un parfum de modernité, hélas, insuffisant pour embaumer d’allégresse les cimetières. Reportage suivant: les grandes marées du côté des Sables d’Olonne. Les promeneurs interrogés disent leur satisfaction: ah !  l’air frais ! la mer houleuse ! quel sentiment d’énergie et de puissance ! Jacques Legros en profite dans la foulée pour évoquer les inondations en Thaïlande: là-bas, c’est pas pareil, impuissance et fatalisme des autochtones interrogés. TF1 est redoutable: vous vous plaignez en France ? Allez donc voir ailleurs comment c’est ! Finalement, vaut encore mieux habiter Donges !  Non ? Je vous trouve un peu sévère. Reportage suivant: le camping à Wimereux près de Boulogne sur Mer; on interroge des enfants de la région parisienne (des petits Blancs, je précise), ils ont un air timide et frugal ces gamins, des têtes d’harcelés, tandis que leur maman apprécie de relâcher un peu la pression domestique, mais pas trop, on devine que l’ambiance reste sérieuse, disciplinée: on fait la vaisselle puis les devoirs. TF1 s’efforce de nuancer l’idée d’une jeunesse française débauchée, fainéante, violente, racketteuse. Reportage suivant: des séances de travail manuel, menuiserie, peinture sur faïence, proposées à des enfants de collège. Là aussi, du sérieux. « C’est pas du ludique où on barbouille n’importe comment » précise une décoratrice. On s’applique ! On interroge une petite fille, ça te plait ? oui. Et qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? « J’hésite encore, décoratrice sur faïence, ou prof de sport. » – Gageons que cette jeune créature trouvera sa voie quand elle aura notamment découvert l’effet levier.                            

     



En attendant le Tour

 

Il me faut deux heures de voiture pour me rendre sur ma terre natale et familiale, je les effectue souvent le samedi matin, entre 9 et 11, cela me permet d’écouter deux émissions de France-culture, « Répliques » et « Concordance des temps », que je parviens encore à suivre, même s’il faut bien en traversant les collines normandes se montrer attentif à la route; parfois, il ne me déplait pas d’entendre la mauvaise humeur philosophique de M. Finkielkraut provoquée par l’idéologie de la festivité et de la sexualité obligatoires et épanouies; ce fut le cas l’autre matin, quand le chroniqueur avoua son irritation et sa gêne après avoir lu dans Le Monde un appel féministe en faveur du clitoris et du plaisir clitoridien considéré comme une valeur de gauche, tandis que la pénétration vaginale se rapporterait à l’idée d’une domination masculine et machiste, valeur de droite donc. Et la pénétration anale ? C’est de l’extrême-droite ? M. Finkielkraut ne souhaita pas approfondir le sujet, et ses deux invités qui venaient de deviser élégamment du libertinage pendant 45 minutes ne le firent pas davantage. Ces divisions droite/gauche, en tout cas, me semblent bien artificielles et péremptoires; elles empêchent un peu les centristes de se faire une place dans la réalité comme dans l’imaginaire politiques. Pour avoir voté Raymond Barre en 1988, je reconnais bien volontiers qu’à travers le choix de ce docte et mou personnage je souhaitais manifester à l’époque une certaine ironie spirituelle face aux déclarations fracassantes et aux certitudes des gens de droite et de gauche; je n’eus jamais par ailleurs le goût des classements et des typologies, ce qui constitua une faiblesse dans mes études, je préférais en revanche m’adonner au plaisir de laisser glisser ma plume sur des feuilles vierges, découvrant que cette liberté sans but apparent me rendait peu à peu désinvolte, joueur, amusant, ou bien mélancolique, sombre et défaitiste.

La campagne a retrouvé des couleurs après les averses du mois de juin; en approchant du pays de Vitré, on voit des troupeaux de vaches dans les prés, à l’ombre, comme elles peuvent, regroupées autour du seul arbre qui n’a pas été abattu; les maïs sont de taille inégale, entre 50 cm et 10 cm; la moisson des orges a commencé; mais à présent tout va très vite; les travaux agricoles donnent parfois l’impression d’être faits clandestinement; ils ne sont plus l’occasion de rassemblements et de fêtes, ni même d’entraide entre paysans (les « souhaites » comme on disait dans le pays de Vitré). La profession agricole a été quasiment éradiquée au cours des vingt dernières années; les trois quarts des fermes ont périclité; celles qui restent dépassent en moyenne les 60 voire 80 hectares, avec des troupeaux laitiers d’au moins 40 têtes, et l’objectif est toujours de produire beaucoup; la plupart des agriculteurs continuent par conséquent d’être encadrés et intégrés dans l’industrie agro-alimentaire, où les coopératives jouent à présent le jeu du capitalisme libéral et financier; une certaine mésentente s’est installée entre elles et les producteurs, qui dénoncent la pression à la baisse qu’elles exercent sur les prix. Malgré tout, les agriculteurs parviennent encore à dégager des sommes importantes, et quand leurs dettes s’estompent (au bout de vingt ans de métier), ils achètent des maisons, en font construire, préparent leur succession et leur retraite.

Je suis invité chez l’un d’eux, c’est un camarade d’école, du même âge que moi; voilà quinze ans que je n’étais pas allé chez lui; il s’est marié avec une copine commune, qui m’avait un peu dragué quand j’étais à l’université, avant de jeter son dévolu sur ce jeune et fringant agriculteur; ils ont eu des années difficiles, je ne connais que la partie émergée de l’iceberg conjugal, elle a souvent déprimé, la petite Bibi (son surnom), elle n’aimait pas l’agriculture, les vaches lui faisaient à moitié peur; en tout cas, si j’étais bien content d’être invité, je me doutais bien que ce n’était pas seulement pour voir ma tête qu’on me faisait cet honneur, ainsi qu’à deux autres copains, mariés eux aussi; en effet, le couple vient de modifier sa maison, et le but de l’invitation était bien de nous en montrer le résultat; c’est elle, surtout, qui a mené l’affaire, décidé du style « chic et contemporain » des meubles et de la décoration (le genre V. Damido), avec des couleurs noires, marron, gris taupe, kaki; la « pièce à vivre » est immense (60 m2), avec un salon tout équipé en matériel vidéo-hi-fi dernier cri (télé 120 cm en 3 D), une table-billard, des portes coulissantes, un grand miroir repeint en vif argent sur la tapisserie noire, des sculptures métalliques, des petites lampes encastrées partout, qui s’allument au son de la voix, des tableaux abstraits, blancs, avec des giclures de jaune d’oeuf et de caca d’oie, comme dans la cuisine moderne. Le copain, au début, il a trouvé tout ça bizarre, et lugubre surtout, ça le changeait de ses goûts familiaux, rustiques, végétaux, avec la bonne table en chêne massif et l’armoire de la grand-mère, mais quand il a vu que sa maison était en photo dans un magazine urbain de design, le catalogue des prestations d’une société de décoration, en vérité, responsable de ce beau massacre fort coûteux, et puis surtout, à force d’entendre les copines de sa femme, des copines de la ville, s’exclamer comme des hystériques, « c’est magnifique ! c’est géniaaaaal ! », il s’est rangé à l’avis général, sous le regard fier et dominateur de la petite Bibi, appuyé par celui de sa fille, 15 ans, le genre écervelée en string, qui n’en finit pas de prendre son père pour un demeuré de la campagne, cro-magon bouseux pas présentable aux copines du collège ! Bon, j’ai suivi le mouvement de la visite, intérieurement hilare, mais extérieurement très sobre, j’ai posé des questions, j’ai fait le type qui s’intéresse, j’ai enlevé mes chaussures pour monter aux chambres, ordre de madame, j’ai acquiescé, j’ai souri, in fine je me suis juste contenté de dire que je devrais revoir mes fiches pessimistes sur l’agriculture française que j’enseigne, après cette spectaculaire visite. Le copain a bien rigolé, il n’a pas osé me dire le prix de tous ces gentils travaux, mais on peut les estimer à 100 000 euros; et si on y ajoute l’espace gazonné et fleuri que le couple a entrepris d’aménager devant la maison, on va dire 120 000. Le prix de mon appart.

Je rentre chez moi assez vite. Mes corrections sont terminées. Un collègue d’histoire-géo part en retraite; bon, le genre pédago-réformateur de centre-gauche; pas le méchant type, non, une sorte d’ectoplasme bien-pensant en vérité; le démocrate inoffensif et impuissant, avec de temps en temps des protestations salariales; allez, on boit un coup à sa santé; il va faire une grande randonnée dans les Pyrénées pendant les vacances; après il ne sait pas; pas grave, mon vieux, fais attention à ta santé avant tout; bon, comme il était du genre pédago-citoyen à vouloir débattre de tout, tables en U, jeux de rôles et autres merdes à la mode, plébiscités par des trous-duc’ de formateurs, il nous demande quelle image on retiendra de lui; oh le con ! la question bien minable du frustré académique, et il a l’air ému en plus en nous la posant, je le savais collant, poisseux, le type, mais là c’est quasiment la proposition du suçage de queue, y en a, c’est comme ça, les émotions, ça leur donne de la sueur à la raie des fesses, ils ont le fion qui prend l’eau, bon, mon collègue un peu jésuite s’en tire plutôt bien; j’évite de dire ce que je pense, que t’es qu’un pauv’ glandu de gauche pédago fumiste à la mords moi le noeud, non, j’esquive, oui, oui, comme mon collègue, pas mieux, que je dis, le vla’ content avec ça le pignouf; allez, on va couper le gâteau, c’est moi qui l’ai apporté, sinon qu’est-ce qu’on aurait becqueté ? Il a rien apporté, décidément, le fumiste, pensent à rien ces socialo partageux, des lois, toujours des lois, mais pas un sou pour les appliquer, ça annonce fort, comme les gonzesses, mais ça tient pas dur, comme les mecs; enfin, mes collègues discutent tourisme, où ils vont aller cet été, où ils sont déjà allés, où ils iront prochainement, etc, que la Terre est pas assez grande finalement pour leurs envies ! Heureusement que les salaires limitent les ambitions; moi, je suis pour la rigueur, la grande contraction salariale, le chacun chez soi et l’éducation pour tous, avec des livres, car les livres rendent aimable, tandis que le tourisme ça rend nerveux, voyeur, bovaryste ! Et Bovary on sait comment ça se termine (je parle de lui, Charles, et non de cette salope d’Emma). Moi, les pays méditerranéens, ça ne me donne pas envie, je sens tout de suite la chaleur, suffocante, et à moins d’avoir une belle villa dans ces coins-là, c’est pas vivable, c’est même effrayant, le bitume qui se décolle, les gens qui racolent, et puis l’exubérance sexuelle de la jeunesse, pour un esthète raffiné comme moi, non, c’est pas supportable. Maintenant, de toute façon, je raisonne en coureur cycliste; quand je regarde une carte, je me dis, bon, ça grimpe comment par là ? et le vent ? Je ne suis pas encore prêt pour le Ventoux, ma catégorie pour le moment c’est la colline, la gentille petite rondeur pas farouche, si vous voyez, alors du coup la Corrèze me tente vaguement, j’aime bien le nom. Mais la chose ?

En attendant, je vais regarder le Tour de France, ça me donnera peut-être d’autres idées, puis je vais écrire quelque chose sur les champions cyclistes, et tout le spectacle de la Grande Boucle. Ce blog va donc s’arrêter là. On se retrouvera en septembre, si tout va bien.         

                                             



La période du Bac

 

Cette période est sans doute bien agréable, pour nous les professeurs; entre quinze et vingt jours de tranquillité, de sérénité, d’autorité; indispensable période pour décompresser, ranger son bureau, lire intégralement un gros livre, voire songer à la prochaine rentrée, au nouveau programme; période de rêverie culturelle solitaire après les dures réalités de la pédagogie interactive. Cette tranquillité sédentaire n’est hélas pas du goût des libéraux du nomadisme, Attali et cie. On devine que certains d’entre eux, ambitieux malotrus de l’administration centrale veuillent y mettre fin, malades mentaux schizophrènes sortis de science-po et de l’ena (les deux plus grands hôpitaux psychiatriques de France), bobos libidino-gestionnaires, futurs petits DSK aux regards déjà torves avec des paupières tombantes, polyglottes baveux, bla-bla mondialistes, maniaques pervers du tourisme bien-pensant, dialecticiens du tout est dans tout et réciproquement, pétasses glougloussantes comme cette ministre ébouriffante de nullité vue et entendue l’autre soir sur le plateau d’une émission de télé, on devine, dis-je, que ces fumistes ultra-susceptibles veuillent réduire cette période, histoire pour eux de jouir encore plus de leur planque ministérielle, pendant que les vrais profs de la base vont en baver davantage, car c’est bien connu, le vrai bonheur consiste surtout à triompher des autres, en se réjouissant d’une injustice humaine qui contient l’hypothèse d’une grâce divine; face à  pareille menace théocratique-technocratique il faut donc témoigner, non pas pour se plaindre, mais au contraire pour signaler la possibilité d’une vie agréable, dont l’agrément n’exige pas de lourds investissements, de puissantes actions publiques, ou je ne sais quelle conjoncture internationale favorable; il faut témoigner aussi pour que l’historien des années 2100 ne se laisse pas tromper par les livres officiels et les chroniques du pouvoir, qui lui feront prendre pour argent comptant des statistiques truquées, et des propos mensongers ou hypocrites d’hommes d’Etat.

Donc, je témoigne. La période du Bac est a priori agréable car elle permet aux professeurs de redoubler d’observation et de vigilance; le silence, le calme, la discipline des salles d’examen constituent les conditions d’une réelle justice scolaire, et non de celle qui le reste du temps se compromet dans une débauche de considérations démagogiques. Certains incidents pourtant se produisent, parfois même la surveillance des salles devient problématique; dans mon lycée, rien de tel et rien de très gênant; de temps en temps un portable vibre dans un sac, on essaie de le repérer et de le faire éteindre par son propriétaire; une collègue m’a appris que cette petite crapule de Mohammed, élève de T.S pris en flagrant délit de triche cette année, a laissé sonner le sien à l’heure de la prière (allah akbar etc.), évidente provocation qui, selon moi, aurait dû être signalée sur le procès-verbal de l’épreuve, mais qui s’est simplement soldée par la surprise de la surveillante et le ricanement du petit caïd, cheveux gominés, qui s’est levé pour aller éteindre le portable au fond de son sac (d’après la collègue il aurait ajouté quelques mots en arabe). Plus grave, j’apprends à l’instant, par un message d’une autre collègue (j’ai tout un réseau !), qu’un excellent et chaleureux élève, Timothée, s’est fait agresser ce midi, qu’on lui a volé son portable, et qu’il s’est trouvé mal lors de l’épreuve de tout à l’heure qu’il a dû abandonner : troubles de la vue, bras douloureux, maux de ventre. Il est parti aux urgences. Autant dire que le baccalauréat est compromis pour cet élève exemplaire tout au long de l’année !

Bien sûr, pendant cette période, je reste le plus possible chez moi afin de corriger quelque 70 copies, même si je dois assurer parallèlement trois surveillances, ce que j’ai fait remarquer avec regret à l’administration de mon lycée, qui n’en a tenu aucun compte; cela étant, je ne me gêne point pour exercer les deux activités en même temps, malgré les timides avertissements du sous-chef de l’établissement pour inciter les professeurs à « surveiller activement » les épreuves. Il n’est pas bon d’obéir aveuglément à des ordres délivrés par des somnanbules de l’informatique. Ma correction va bon train; une fois passées les quatre premières copies, je parviens à en corriger cinq à l’heure; il faut dire que les erreurs et les fautes se répètent: absence de connaissances, paraphrase des documents, rédaction défaillante, désorganisation de la « synthèse ». Les sujets n’étaient pourtant pas bien difficiles:  »comment se termine la guerre froide ? » (documents), « la construction européenne de 1945 à nos jours », « économie, société et culture en France depuis la fin des années 1950″; deux croquis au choix en géographie: « l’Asie orientale, aire de puissance, organisation », « les contrastes spatiaux du développement au Brésil ». Et pour faciliter l’affaire, les consignes de correction versent dans une indulgence de plus en plus laxiste: « on ne sanctionnera pas… mais on valorisera etc. » – La plupart des copies, il faut bien le dire, ne sont pas « dans le coup »; il me semble assez évident qu’elles proviennent de candidats  »déjantés », zombis, fumeurs de joints, partouzeurs, etc. Comment en effet passer de la fébrilité psychologique causée par les activités sus-dites à la maîtrise intellectuelle qu’exige l’analyse d’un extrait d’un discours de Gorbatchev ? Une « nuit réparatrice » ne peut pas effacer des semaines et des semaines de fatigues nerveuses et libidineuses.     

La période du Bac permet aussi au professeur de se détendre; il peut lire davantage, aller au cinéma, regarder la télévision, faire du sport, jardiner, etc. Un excellent camarade m’a offert « Je pars demain » de E. Fottorino (1), journaliste au Monde qui s’engage, à plus de 40 ans, sur la course cycliste du Midi Libre en 2001; lecture intéressante pour le modeste amateur de vélo que je suis en train de devenir; on se rend compte, surtout, des efforts déments qu’il faut accomplir pour exercer ce sport à un bon niveau; E. Fottorino est un agréable écrivain, sans prétention de style et de propos, et il cède un peu trop, dans toute sa gentillesse, au plaisir de la citation littéraire ou cinématographique; cela étant, je lui tire bien bas ma casquette, pour s’être entraîné dans le froid et la pluie de l’hiver, à raison de 100 km par jour, tantôt dans la vallée de Chevreuse, tantôt sur les routes escarpées de la Lozère; mais je ne peux pas non plus ne pas m’interroger un peu sur la consistance de son métier de journaliste au Monde, qui lui permet de se consacrer plusieurs heures par jour à un entraînement cycliste. Cela étant je veux bien admettre l’idée que cette participation au Midi Libre ait pu faire l’objet pendant quelques mois de son métier. Nous n’avons pas assez ce genre d’idée dans l’enseignement; si j’avais su plus tôt, par exemple, que mon ancien inspecteur d’histoire-géo était lui-même un fervent amateur de vélo, escaladant le Ventoux chaque été, écrivant un petit livre sur un coureur français oublié de l’époque d’Anquetil (2), je lui aurais bien proposé de m’inscrire sur le Tour de France, avec quelques collègues, afin de mieux découvrir et de mieux enseigner la géographie de notre pays; nous aurions formé une équipe pédagogique régionale, aux couleurs de la Normandie, roulant à 20 km/h de moyenne sur des tronçons de 70-100 km, partant de bon matin, à la fraîche, et arrivant vers midi pour l’apéro-saucisson, comparant nos impressions à celles de Jean-Paul Ollivier, et prenant les hôtesses du Tour comme témoins de nos émotions et de nos désirs de massage.    

Mais honni soit qui mal y pense.    

(1): E. Fottorino, « Je pars demain », Stock, 2001, Folio, 2011. (2): J. Desquesnes, « Gérard Saint ou l’espoir anéanti », Ed. de l’Ornal, 2010

                                                         



Figaro (2)

 

Mon cher Figaro, je viens te donner des nouvelles, de notre petit monde si répétitif et pourtant si variable. Le choc de ta disparition et le mystère de la mort ont été peu à peu amortis, tout au long du mois de mai, et c’est bien la preuve que l’homme n’est pas fait pour les grandes émotions ni pour les fortes réflexions, il éprouve sans cesse au contraire le besoin et le goût de se rétablir dans ses petites proportions; nous en avons parfois parlé ensemble, notre société du spectacle et de la communication, sans oublier le tourisme, favorise les resserrements, les ressemblances, et les rivalités; « nous sommes immergés dans le mimétisme » comme dirait René Girard, et « la culture aristocratique d’autrefois, grande pourvoyeuse d’exempla, a laissé la place à un univers où il est très difficile de ne pas haïr… parce que l’égalitarisme fait de chacun de nous un rival pour l’autre » (1). Autrefois on se battait en duel, sur le pré, maintenant on s’envoie des insultes par internet; la technologie favorise la lâcheté. Les femmes se montrent particulièrement à l’aise dans ce monde de petites opinions chicanières. Regardez comme leurs petits doigts frémissent sur les touches de leurs téléphones, elles n’ont pas leur pareil pour décourager les héros et favoriser les salauds. Il n’y a plus d’héroïsme par conséquent; même plus de rêve. Tout n’est plus que bavardage débile et fatuité moralisante. Si de Gaulle revenait aujourd’hui, que pourrait-il dire ? La disparition du service militaire est passée inaperçue. L’armée recrute des petits branleurs dont personne ne veut plus. De Gaulle resterait chez lui à Colombey; font chier tous ces cons ! qu’il dirait; et il écrirait ses Mémoires, en une vingtaine de volumes, comme Saint-Simon. On en a parlé mille fois, Figaro, c’est par la lecture et un certain genre de vie, loin des magasins, qu’on parvient à se mettre à distance, c’est la seule façon de respirer encore un peu dans un monde étouffant de conneries.

Je te disais donc que nous avions retrouvé nos petites habitudes de professeurs; certains collègues, pourtant, ont regretté qu’il n’y ait pas eu davantage de marques solennelles pour saluer ta mémoire; tu devines de qui je veux parler, tu les vois d’ici, toujours à la recherche d’un dynamisme supplémentaire, d’une initiative interactive, d’une touche de publicité. Ce matin encore, quelqu’un m’a proposé qu’on donne ton nom à la grande salle polyvalente, celle où tu n’allais jamais, pour les réceptions, les réunions de rentrée, et de sortie, enfin toutes les pignoufleries de la bourgeoisie communicante. Tu vas rire, j’ai même rencontré une mère d’élève qui a essayé de m’émouvoir avec ta disparition pour que je sois sensible au profil psychologique de son fils qui veut passer en première L avec 5 de moyenne en Français ! Cela dit, mon cher Figaro, j’ai quand même récupéré plus de 300 euros de la part des collègues; à défaut de marques solennelles, je vais pouvoir avec cette somme fleurir ta tombe pendant tout l’été; j’ai la liste des généreux donateurs, évidemment l’autre connasse n’a rien donné, tu vois qui je veux dire, et elle s’est bien gardé du moindre mot à mon égard, cependant qu’elle a quand même repointé le bout de son nez en salle des profs, et repris sa funeste habitude de parler en catimini, comme si elle craignait une atmosphère de suspicion et de délation qu’elle contribue elle-même à créer; on n’est plus en 40 ! ai-je envie de lui dire, à moins que ça te manque vraiment… La semaine prochaine, Figaro, on va faire un repas en ton honneur. J’ai réservé dans un restaurant qui s’appelle « L’escapade », le genre tranquille, un peu XIXe, avec un parfum d’adultère; mais nous sommes en 2011 et les moeurs sont beaucoup moins libres qu’autrefois, surtout depuis que  les femmes sont libérées. Tiens, un mot à propos de ta remplaçante; je l’ai un peu observée, très désinvolte, tu me connais, son petit pantalon en lin (pour une bonne catholique comme elle, ça s’impose de porter du lin, du lin seul !) lui donnait l’autre jour un charmant petit cul d’allure bien moelleuse, à tel point que j’ai renoncé à l’idée de me porter à sa hauteur pour lui demander si elle viendrait au repas; finalement elle m’a dit plus tard qu’elle ne pourrait pas, vu que son petit copain descend de la région parisienne lui rendre visite; du coup, cessant de la trouver moelleuse, je ne vois plus en elle qu’une collègue un peu flasque. Enfin, pour revenir à ce repas, les femmes seront au nombre de 15, pour 5 hommes; c’est ce qui s’appelle la « disparité »; ce déséquilibre me parait tout à fait révélateur d’une société française de plus en plus bancale et chancelante. A quand la bonne galipette par-dessus bord ?

Pour le moment, nous faisons des numéros de cirque et de funambule pédagogiques; pour réussir dans ce métier, faut être souple, et même contorsionniste, le genre grand Yoggi dans sa boîte, ou alors, comme c’était ton cas, Figaro, avoir des manières de clown auguste; là, tu étais très fort, le style faussement naïf, lunaire, burlesque, et par ton langage, surtout, avec ses métaphores d’une parfaite clarté académique mais devenues exotiques dans le contexte pédagogique actuel, tu parvenais à en imposer un peu à nos classes de « branlotins » abreuvés de films technologiques; cela dit, comme moi, tu regrettais la disparition des dresseurs de fauves, ces professeurs aux torses velus et aux regards brûlants faisant réciter du Corneille à des élèves amorphes; ah oui, le fouet qui claque, et le grand cerceau en flammes, voilà une image forte de la pédagogie; et j’y ajouterai la vive impression que ce serait en salle des profs de voir des collègues féminines (pas toutes !) le genre Barbarella, en longues bottes de cuir avec le haut des cuisses bien découvert, le dos nu en sueur, la gorge palpitante, le visage en feu et des éclairs de désirs dans les yeux.  

Mais honni soit qui mal y pense.

(1): R. Girard, « Achever Clausewitz », op. cit., p. 369.                             

                 



Vive les profs !*

 

Mon état d’esprit depuis quelques jours est le suivant: je n’ai guère envie de bosser. Mon âme en peine aspire au repos. Le simple fait, même, d’écrire « mon âme », me donne envie de dormir. Comme prévu, la reprise des cours m’a bien ennuyé; j’ai laissé faire ma collègue documentaliste avec sa littérature de l’Autre et de l’Ailleurs(1), toute une caisse de livres « indigènes », de Marie N’Diaye et de Tahar Ben Jelloun, d’Azouz Begag et d’Hampata Be; j’ai été un peu déçu de ne pas trouver les oeuvres complètes de ce grand penseur noir de l’altérité, Lilian Thuram ! Les élèves se sont jetés sur la caisse comme une bande d’affamés sur un sac de riz de Kouchner: celui-là ! celui-là ! non, donne-le moi, je l’avais vu avant toi ! C’est beau l’envie de lire et d’apprendre; ont été laissés de côté les livres les plus épais, dépassant les 300 pages. Ma jeune collègue, qui remplace Figaro, semble peu à peu revenir des ses impressions élogieuses; je l’observe, furtivement, son teint pâle, crémeux, sa blondeur, ses yeux de petite chatte prise dans les phares, ses bras potelés, sa poitrine de bonne laitière normande ne m’attirent pas vraiment mais ne me dissuadent pas totalement non plus. J’ai bien du mal à évaluer son âge, entre 28 et 32 ans, trop jeune sans doute pour qu’elle s’intéresse à un type déjà décadent qui écrit des chroniques au lieu de préparer des cours ou des concours; c’est le genre de femme à vouloir du sérieux, du vertueux, de l’honnête, du responsable, de l’époux, des enfants. Elle a déjà un petit chien blanc. Mais bon, je vais quand même essayer de tâter le terrain, mon côté paysan, irrépressible, avant de labourer…             

Mes cours de la semaine ont été du chiffonnage pédagogique, à l’image de mes chemises, que je ne repasse pas toujours; la géographie de Seconde, avec ses études de cas stéréotypées et cousues de fil blanc, provoque un bavardage de lieux communs que je peine à contrecarrer, en raison de la médiocrité et de la faiblesse de mes expériences touristiques; aussi mon rôle se limite-t-il à résumer et simplifier des documents dont la technicité révèle surtout la fragilité cognitive; de plus en plus, enfin, je dois lutter contre l’inattention et la désorganisation d’élèves qui ne savent plus comment écrire des phrases simples, ou se montrent incapables de prendre des notes; mais cette incompétence de base n’en finit pas de susciter chez les pédagogues des idées toujours nouvelles de compétences supplémentaires à « mettre en oeuvre » ! Sans oublier que la perte d’écoute des élèves fait place à la spontanéité orale des imbéciles et des abrutis qui n’ont plus aucune gêne, dans une telle ambiance, à prendre le pouvoir réel de la classe, laissant au professeur les symboles brisés de son autorité humiliée (matériel pédagogique abîmé, coups de feutre sur les tables, papiers gras sur le sol, voire jets d’encre, de gommes, de billes au tableau, etc.). Il suffit d’un ou deux abrutis, disait le pittoresque Thierry Roland, pour pervertir l’ambiance d’un stade, mais sur 35 élèves par classe de Seconde en moyenne, on compte aujourd’hui une bonne dizaine d’abrutis et de pétasses qui emmerdent tout le monde; hélas, les méthodes radicales sont interdites à leur égard; au contraire, la société les protège et les flatte ! 

Quoi qu’il en soit, et même si le professeur de lycée n’est pas confronté à chaque heure à des situations dantesques, son métier peu à peu se dégrade, et ses facultés intellectuelles et morales ne font pas bon ménage avec la nervosité grandissante et la fatigue qui le gagnent; il faut s’appeler François Bégaudeau et se prendre pour un écrivain puis un acteur pour laisser croire aux bien-pensants parfois cyniques de la rue de Grenelle que l’avenir pédagogique est quand même possible, voire, que le métier de professeur à force de réformes dissolvantes sera ouvert à des chômeurs, des sans-papiers, des intermittents du spectacle et des retraités ! L’un de mes frères, d’ailleurs, fatigué de son métier de directeur commercial, et cherchant à prendre une retraite anticipée, m’a fait savoir qu’il se verrait bien compléter ses trimestres en exerçant, tranquille, les doigts dans le nez, quelques heures d’enseignement… J’ai d’abord étouffé de rire. Puis je me suis dit, en aparté, que si cette idée est venue à mon frère, c’est qu’elle flotte dans l’air, et qu’on verra peut-être demain des professeurs de son genre envahir les établissements. Les libéraux s’en réjouissent; la fonction publique sera prise de l’intérieur, façon Cheval de Troie, déjà ses ministères adoptent et lui appliquent des méthodes que le secteur privé lui-même ne peut pas prendre; il faut voir par exemple comment sont payés et traités par l’Education nationale ces professeurs « pigistes » (vacataires, contractuels, stagiaires) de plus en plus nombeux dans les zones sensibles. Il se dit même dans les arcanes du pouvoir que la baisse du niveau d’enseignement n’est pas une mauvaise chose: elle prépare une société de sous-employés précaires à l’américaine, et elle contribue à l’effacement des critères de l’Etat-nation, pour laisser place à des microcosmes ethniques qui de temps en temps s’extermineront, sous le regard médiatique lointain de l’hyper-classe libérale apatride. Attali lui-même nous parle du chaos à venir. 

Malgré tout, je me sens relâché; c’est peut-être le seul effet positif, d’un point de vue psychologique et physiologique, des deuils récents qui m’ont touché; je pense aux pressions anciennes de mon esprit et j’en souris; je vais marcher dans le parc, je lève les yeux, je passe ma main sur le tronc d’un arbre, j’accomplis des gestes anodins qui n’ont d’autre raison que de laisser le temps passer… Bientôt, me disait parfois Figaro, nous serons des personnages de Beckett, assis sur un banc nous pousserons des petits objets avec nos cannes, pendant que des enfants nous lanceront des cailloux, mais de nos mâchoires édentées, de la puanteur de nos vêtements et de nos yeux rougis par l’alcool, nous les repousserons.

(1): voir chronique récente, « Je est un autre… et puis quoi encore ! »     

*: titre du supplément du Monde de l’Education de ce 18 mai: trois pages de conneries survoltées, de propagande officielle de la rue de Grenelle portée par des pédagos shootés; édifiant et consternant à lire.                                       



Soleil pascal

 

Je passe quelques jours dans mon pays natal, en famille, auprès de ma mère; il fait un très beau temps, et le soleil est au coeur de toutes les conversations, mais pour déplorer le manque d’eau; j’en profite pour laver la voiture, qui n’a presque pas roulé depuis la mort de mon père; c’est une grosse voiture allemande, avec une pédale sur la gauche en guise de frein à main, ce qui faillit me faire aller au fossé la première fois que je m’en servis. Sous le soleil d’avril cette belle carrosserie resplendit comme en juin (40). 

Ma mère ne veut plus prendre de responsabilités ni d’initiatives, elle n’en a d’ailleurs jamais beaucoup pris tout au long de sa vie, et le reconnaît, « c’est votre père qui décidait tout le temps… »; j’ai un peu hérité d’elle dans ma façon de vivre tranquille, sans rien tenter, sans rien essayer, robespierriste prudent et un peu maniaque; mon père, lui, était plutôt du genre « de l’audace ! toujours de l’audace ! »- Toutefois, depuis une dizaine d’années, il était devenu bien méfiant sur beaucoup de sujets, et même la lecture quotidienne de Ouest-France, malgré les éditoriaux optimistes voire angéliques de F.R Hutin, le rendait désabusé et réactionnaire quant à la situation de la France; à la différence de mes frères et de ma soeur qui ont grandi dans une ambiance d’ambition, de projets, de calculs, et d’ouverture (années 60-70), je n’ai surtout connu, moi, que le rétrécissement des espaces publics (démocratiques), l’affaiblissement du commerce agricole, la rigueur comptable, le mauvais caractère de mon frère agronome, son égalitarisme tracassier (et chiant !), le déclin de mon père, sa retraite, et le tout enrobé de lectures pessimistes, défaitistes, hypocondriaques et neurasthéniques (Proust par exemple !); incroyable que je sois encore là, et quasiment primesautier à écrire ce que j’écris.

Au soleil, nous allons à la messe de Pâques, je prends le volant de la voiture argentée, éclatante, « hautaine, dédaigneuse… » comme celle de Melody Nelson, et je roule lentement sur la voie rurale dégagée, sorte de dandy décadent mais bien élevé. Curieuse ambiance; j’ai l’impression d’être un personnage de téléfilm d’Arte. Je n’avais pas mis les pieds depuis bien longtemps dans cette petite église de style néo-gothique; je reconnais mon instituteur en bonne place dans l’équipe liturgique; la chorale, constituée aux trois-quarts de femmes âgées, fait résonner des chants aigus qui se mêlent à de nombreux raclements de gorges et tousseries dans l’assemblée; l’organiste se trouve au balcon derrière l’autel, en compagnie de ses enfants, dirait-on, que j’aperçois très distraits. Tout cela manque vraiment de tenue. Comme si Jésus n’inspirait plus beaucoup de respect; du catholicisme rigolo-écolo-pédago ! Difficile de se concentrer. Tiens ! je reconnais Evelyne dans l’assistance, ah, celle-là, ma première petite copine, toujours célibataire, et toujours aussi peu aimable (rien à voir avec toi, me rassure ma mère, après la messe)- Le prêtre, depuis plusieurs années, officie dans différentes communes, sorte de VRP de la bonne parole, free-lance eucharistique, et de ce fait n’a plus la complicité conviviale et la conversation casuistique qu’il pouvait avoir auparavant avec ses ouailles; son verbe du coup se perd un peu dans des considérations évangéliques générales. Un diacre est à ses côtés, à l’affût, la moustache frétillante, le regard attendri (sur quoi ?), on dirait Ned Flanders des Simpson. La culture protestante dans toute sa discrétion sournoise et sa verbosité faussement fraternelle. Mais revoici la chorale nasillarde et poussive. Mon Dieu, que les paroles des chants sont indigentes et indignes de deux mille ans de christianisme !

Autrefois, après la messe, on allait au café, et moi chez les demoiselles Baumel emprunter des BD pour mon dimanche après-midi; elles voulaient me faire lire des « vies édifiantes », Bernadette Soubirous, Thérèse de Lisieux, Saint Vincent de Paul… Non, non, Achille Talon s’il vous plait ! Ce personnage casanier aux aventures loufoques et rhétoriques déteignait sur mes propres compositions, provoquant la suspicion professorale. Je salue quelques personnes en traversant le cimetière, égaré dans mes souvenirs. Les braves gens vont penser que je suis encore plongé dans la tristesse du décès de mon père. Pour l’une des dernières fois, je vais à la ferme; en dehors des bâtiments d’habitation, en bon état, le reste est à la dérive; rien n’a changé depuis les grands travaux des années 75-80; tout est bon à raser. Finalement on se réjouirait presque du passage de la LGV à travers cette ruine. Je préfère ne pas trop regarder, et me concentrer sur l’intérieur, la table bien mise, le salon, le canapé où ronronne un énorme chat roux, « 7 kilos », précise mon frère. Ce Saint Just de l’agronomie, comme je l’ai appelé dans ma précédente chronique, est devenu un rentier sportif, anti-nucléaire, adepte des produits bio, pélerin de Compostelle, et protecteur des petits animaux domestiques après avoir envoyé des générations de vaches, de cochons et de canards aux abattoirs. En le regardant bien, je lui trouve même un petit côté Hugo Chavez à mon frangin.

Lundi de Pâques, toujours au soleil. Je sors le salon de jardin, au grand dam de ma mère; c’est trop d’exubérance pour elle. Mes parents, depuis quelques années, avaient restreint leur espace de vie; ils appréciaient ma présence dans la mesure de son impeccable discrétion, difficile de trouver plus gentleman que moi en matière de silence, de gestes fins et de sourires nuancés. « Ah, il ne fait pas d’embarras… » – C’était un compliment dans la bouche de mon père. Le reste de la famille, en revanche, une toute autre histoire: grand déballage, enfants, chiens, chats, éclats de rires, claquements de portes, chasse d’eau à gros flots, sortez les assiettes neuves, les verres à pied, quoi ? vous n’avez plus de Champagne ? – Mon père: doucement, doucement, petite retraite, vous savez… Re-éclats de rires, re-claquements de portes, chasse d’eau, pschii-pschii, ouaf-ouaf, on va trinquer au whisky, au porto, au kir-cassis, au muscat, tant pis. Ah, les enfants des Trente Glorieuses, c’est ça, « ils n’ont jamais connu la misère »… Si, mais ils l’ont oubliée. Le grand refoulement calorique, la belle amnésie libidineuse, le brain storming touristique. Cette année, avec le soleil, tout le monde est parti sur les plages. Seuls comme deux couillons ombrageux, mon frère et moi en petit comité de salut public sous le parasol, mangeons modestement l’agneau pascal, amoureusement entouré  de haricots. Mais en ce pays chouan, il faut toujours être sur ses gardes. Que se passe-t-il ? Une course cycliste devant la maison familiale. C’est le Tour de Bretagne, une épreuve importante et internationale, vingt motards de la Garde Républicaine en assurent la sécurité; l’un d’entre eux se gare devant le portail, on discute un peu, ce n’est pas trop fatigant comme boulot, mais faut être là, vigilant, impeccable; la visière du casque doit tout le temps être propre, et la moto briller de tout son bleu républicain. Le Tour de France ? Oui, j’y serai, me dit l’agent de l’escorte présidentielle… On parle d’une étape en Corse bientôt ? Oui, mais ce sera compliqué à organiser, à cause du tourisme… Un champion corse ce serait bien non ? Peu probable, faut pédaler, me répond le sarcastique jacobin motorisé. Il y a des femmes dans votre unité ? Je lui demande. Oui, une. C’est une escorte girl alors ? Si vous voulez. Ma plaisanterie lui passe sur le crâne, attention, voilà le peloton. Sifflet. L’étape va se jouer au sprint ? Sans aucun doute, le parcours n’est pas assez sélectif; un circuit de 31 km, avalé en 40 minutes par les premiers.

Le lendemain, je l’ai testé, le circuit, en une heure et quart, mais je me suis arrêté chez ma nièce qui tient un bistrot-restaurant dans les environs; j’ai un peu flâné aussi, un peu rêvassé, quand je suis passé notamment devant la ferme d’une ancienne copine, la délicieuse Isabelle, le plus beau petit corps de femme que j’aie jamais serré dans mes bras; une fille un peu soucieuse au début, « j’en ai marre d’être belle » qu’elle me disait, en voilà une idée saugrenue ! Je l’ai gentiment amadouée; le pelotage n’a pas duré très longtemps, on est vite passé au trifouillage, au suçage, au laminage, au ramonage, très industrieuse la fille, et moi, attentif au rendement, mon côté stakhanoviste des prés, parallèlement au lyrisme eisensteinien de mon imagination extensive. Merveilleuse Isabelle, mais totalement conne. Des opinions à chier. Conversation très vite impossible. On a essayé d’innover alors l’industrie. Pas facile. Comme dit Alphonse Boudard, les moeurs ont beau évoluer, la société devenir permissive, on a du mal à renouveler les situations…                                  

                           



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