A propos du second tour

 

Dans le cadre de l’ECJS (Education Civique Juridique et Sociale) j’ai présenté à mes élèves, en toute objectivité et toute impartialité*, les résultats du premier tour et les questions posées par le second. J’ai entendu de très sages observations, sans aucune agressivité, sans mépris, sans procès d’intentions. L’ironique décontraction du professeur y contribua sans doute. En guise de passe-temps pacifique, je réalisais au tableau un croquis électoral de la France: l’Ouest plutôt de gauche, l’Est plutôt de droite, et les progrès du Front National au Nord, sur la côte méditerranéenne et dans les campagnes « profondes », les grandes agglomérations étant pour leur part largement favorables au P.S. J’obtins quelques explications, dont celle un peu prétentieuse (mais de la part d’adolescents éclatants de jeunesse et parfois de beauté, comment s’en étonner ?) qui voit dans le vote pour Marine Le Pen l’expression d’une ignorance, d’une bêtise, voire d’une « France moisie » comme dirait quelqu’un. Abdel, dans son style alangui et loukoumesque, fit remarquer, sur la base de discussions préalables au sein de son quartier, que les « gens » ne lisaient même pas les programmes. Leurs impressions suffisent largement, rétorqua Kevin. Et de toute façon ils ne sont jamais appliqués, ajouta Fawzi. Lequel poursuivit en parlant de la « dédiabolisation » du Front National, notion qu’il réussit à expliquer en y ajoutant une tentative d’imitation de Jean Marie Le Pen, qui tourna court, et entraîna une question de ma part sur le rôle des médias. Silvio  trouva bien confuse la soirée électorale de TF1, reprochant aux deux présentratrices (les deux blondasses avait-il d’abord dit) de manquer d’autorité; le ton méprisant de Canal Plus à l’égard des « petits candidats » fut également signalé par l’excellent Romain (18 de moyenne); j’apportais quelques précisions sur les relations entre les patrons de presse, les journalistes et les hommes politiques, la plus connue étant celle de Audrey Pulvar avec Arnaud Montebourg. Résumons: les médias ont un rôle important et sans doute préjudiciable (à certains candidats), beaucoup d’électeurs ne lisent pas vraiment les programmes, et les programmes ne sont que partiellement appliqués. Bien souvent, les événements internationaux et les marchés financiers ont raison de la plupart des propositions du candidat élu. Finalement, les vrais gagnants, ce sont les perdants. « Etre président ne rend pas heureux » a dit Sarkozy.

Cependant, le second tour se gonfle d’importance, et la démoralisation du peuple français, bien pensante ou mal pensante, conservatrice ou réactionnaire, ne l’empêche pas de voter; au contraire ! Comme si le droit de vote, en cette période de démocratie médiatique voire virtuelle, avait acquis une dimension fétichiste, relevant de l’invocation, de la supplication et plus sûrement encore de la fascination; le fétichisme, nous l’avons déjà vu à propos du film « L’exercice de l’Etat »,  serait en somme l’idéologie de la fin des idéologies, une sorte de réalisme maniaque, procédurier, névrosé, un réalisme austère et technique de petit agent administratif fasciné par le Pouvoir, par ses énarques cyniques assis sur des fauteuils d’ancien régime, et signant la vente du pays à des émirs pétroliers; fascination-répulsion semblable à celle que pourrait éprouver une chaste et vierge communiante  à la vue malencontreuse d’un film X ! – Le droit de vote, dans le contexte d’une visualisation virtualisée des choses, et inversement, dans le spectacle de l’esbroufe culturelle et politique, devient un acte gémissant et teigneux à la fois, une petite opération méticuleuse accomplie avec obstination et ce faisant dotée d’une dimension tragi-comique théâtrale, à la manière de ce que font les personnages clochardisés de Beckett. D’ailleurs, que les Français n’aient plus d’autre choix qu’entre un Sarkozy et un Hollande atteste de l’évolution tragi-comique et clochardisée de la République; ou comment le droit de vote, après avoir été l’expression de la souveraineté populaire, est devenu celle d’une mendicité ! A moins que l’alcool ne soit au fond la seule vraie réponse à la menace d’un régime islamo-judéo-protestant. In vino veritas ?

Je n’irai pas mendier demain et je resterai chez moi. Peut-être relirai-je attentivement « L’ancien régime et la Révolution » de Tocqueville, où il est montré que le peuple français était devenu au XVIIIe enserré et corseté dans de multiples réseaux de pouvoirs aboutissant à Versailles, que cette organisation sociale et administrative l’empêchait de respirer à son aise, et selon des manières que les législateurs et réformateurs dorénavant réprouvaient; il en résulta, sinon l’écrasement, du moins la compression d’une société pleine d’énergie et en meilleure santé que sous Louis XIV, d’où ses plaintes et soupirs (le ressentiment ?) qui allaient inspirer quelques philosophes, comme ce cher Jean-Jacques Rousseau qui fut le meilleur à transcrire l’aspiration du peuple au grand air, et son désir de dégagement des manières affectées d’une monarchie procédurière servie par une armée de techniciens pointilleux. Mais la littérature eut deux grands effets, elle attendrit et divertit la noblesse de pouvoir et de Cour, lui montrant un peuple sensible et digne d’une considération abstraite, qui la conforta dans ses intérêts bien réels, elle exaspéra et enflamma le tiers-état instruit, d’autant mieux, écrit Tocqueville, qu’il n’exerçait pas de tâches administratives locales ou précises et se laissa gagner par la théorie d’une grande réforme générale, autrement dit une Révolution.

*: Fonctionnaire, je suis tenu à un devoir de réserve et de stricte neutralité politique; devoir que je remplis parfaitement; à tel point, même, qu’il m’arrive de rectifier certains passages de nos manuels et de nos programmes qui penchent clairement d’un côté idéologique, voire politique. J’aimerais trouver pareille déontologie de neutralité chez les journalistes de France-inter et du service public; ainsi que chez de nombreux magistrats dont le syndicat majoritaire vient d’appeler à voter pour le candidat Hollande. Ah ! elle est belle la justice !

Sur ce blog, en revanche, je peux m’adonner avec fougue et facétie à une plus grande liberté de ton et de prose – Ainsi, mes forces intellectuelles et morales se trouvent-elles bien réparties et bien occupées.



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