A propos des élections- la ligne droite

 

Samedi 14 avril (J-8): Temps pluvieux – Je reste chez moi, lecture du Vicomte de Bragelonne, volume 2 - Folles dépenses de Louis XIV: quatre millions (de livres) pour les fêtes de Fontainebleau; en attendant Versailles. Colbert « s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. » Sueurs froides des financiers (Fouquet) pour faire briller le roi. Feux d’artifices, jets d’eau, ballets. Le Spectacle déchaîne une frénésie de signes; et tant de beautés affectent les sens, donnent le vertige; c’est le symptôme de Stendhal, déjà: le malaise que provoque l’idée d’un bonheur esthétique et sensuel incompatible avec les moeurs, l’argent, le rang, la condition physique. Seul le roi, en pleine forme, peut jouir de ce bonheur. Les autres sont dans l’attente, l’espoir, l’orgueil, la vanité, la concurrence, l’hypocrisie, la tromperie, la sanction, l’exclusion, la rage, le silence, la mémoire. Les Mémoires. Saint-Simon: les envers et les ressorts du décor. Le Roi ? « en dessous du médiocre » !

F.R Hutin se fâche: « Arrêter le baratin ! » – La campagne électorale lui semble trop « franco-française »: « Nous ne pouvons rester à l’écart et donc nous devons nous demander quelle puissance nous voulons être au XXIe siècle ? » – Et il avertit: « De toute façon, l’heure de vérité va sonner immédiatement après l’élection du président de la République. C’est alors que loin des fifres et des tambours de campagne, nous nous trouverons devant la dure réalité, cette réalité qu’il faut accepter de regarder en face dès maintenant, ce qui évitera peut-être d’amères déceptions génératrices hélas de colère. »

- Finalement, on devine le souhait réaliste de F.R Hutin: c’est Wall Street qui devrait élire le président de la France ! Ce serait plus crédible et plus sérieux ! On devine en tout cas sa critique (celle des bien-pensants européo-mondialistes à la con): cette campagne est grotesque, sordide, mensongère, et quelle folie de laisser 40 millions d’électeurs ignares choisir un chef apparent qui ne fera rien de ce qu’il dit ? Vrai, voilà bien une élection « franco-française » ringarde, désuète et dépassée, dans le cadre de la mondialisation et des réseaux qui lui sont liés. Arrêter le baratin ? Cela veut dire, en filigrane, arrêter le logos, arrêter le débat, arrêter le verbe politique et démocratique; cela veut dire: place aux chiffres ! Car les chiffres ne mentent pas ! Cela veut dire: la France verbeuse doit se plier aux exigences statistiques de l’empire de la finance mondiale. Cela veut dire aussi, pour M. Hutin: je vais voter pour celui qui en dit le moins. Sans doute Bayrou.

Restons avec Ouest-France. En dernière page, suite d’une « enquête » intitulée « Ils votent pour la première fois ». Aujourd’hui, le journal a interrogé 12 étudiants (quel panel !) de Caen. Et voici son bilan  » Un tiers penchant à droite, un tiers à gauche, un tiers indécis. Avec, pour beaucoup, une étonnante aptitude à zapper les frontières politiques pour saluer le charisme d’un Sarkozy ou d’un Mélenchon, et l’humanisme d’un Hollande. »

Je vous propose un petit jeu tiré de cette soi-disant enquête, tellement ridicule et débile, qu’il vaut mieux en rire en effet. Devinez pour qui vont voter les jeunes gens suivants (tels qu’ils sont présentés par le journal):

- 1) Benjamin, étudiant en master d’histoire, voudrait travailler dans le culturel. 2) Raphaël, étudiant en école de management, voudrait faire de l’import-export en Russie. 3) Julia, étudiante en droit, voudrait travailler dans l’édition. 4) Mickaël, en BTS de management, voudrait travailler dans la finance, fait de la musculation. 5) Julie, étudiante en droit, se verrait bien avocate, parents profs, fait de l’équitation. 6) Aurélie, étudiante en géographie, voudrait être urbaniste, fait du théâtre. 7) Valentin, en 1ère année de psycho, voudrait devenir psychothérapeute, aurait voté DSK s’il s’était présenté. 8) Matthieu, en 3ème année de géographie, se voit bien chargé de mission en urbanisme. 9) Charlène, en 3ème année de droit, désire travailler dans le secteur bancaire, bénévole à la SPA. 10) Léa, en 1ère année de psycho, rêve d’être éthologue, père élu communiste. 11) Albane, en 1ère année de droit, voudrait être notaire, père de gauche, mère de droite. 12) César, en BTS banque en alternance, père de droite, mère de gauche.

Réponses possibles: a) Sarkozy b) Hollande c) Mélenchon d) Le Pen e) Bayrou f) indécis, autre – Résultats dans notre prochaine chronique.

 

Lundi 16 avril (J-6): « Un peu moins d’économie, un peu plus de physique », sous ce titre attractif un lecteur de Ouest-France commentait la semaine dernière (13 avril) les propositions des principaux candidats: « leur discours est un déni de la réalité géologique et technologique. En promettant le retour de la croissance, ils appellent sans le vouloir (ou le savoir) la prochaine envolée des cours de l’énergie et précipitent l’entrée dans la prochaine récession. » Le lecteur pense qu’au contraire une mutation de nos sociétés basée sur la sobriété et l’efficacité énergétiques est la seule chance de ne pas aller dans le mur. C’est aussi mon avis. Le régime crétois, voilà l’avenir de l’Europe ! Et le retour à la frugalité espagnole, à ces figures décharnées du Greco, à ces extases mystiques (provoquées par d’intenses jeûnes), à ce lyrisme fantasque du Don Quichotte ! Assez de cette grasse Espagne vulgaire à la Almodovar ! Mais oui; nous allons connaître un vrai changement, et ce sera bien autre chose que celui d’un Hollande, qui, pourtant, a toutes les chances d’être élu; précisément, il sera celui qui nous plongera très vite dans le grand bain de la nouvelle civilisation. Ah, les Français s’ennuient ? Cette campagne ne les intéresse pas ? Je leur promets du sport et du « physique » dans les mois à venir ! Chacun va (re)découvrir son corps !     

Mardi 17 avril (J-5): « C’est à notre tour de gouverner ! » s’est exclamé hier François Hollande. Les enfants gâtés et les vieux gâteux du socialisme piaffent d’impatience; j’veux mon ministère ! ma circonscription ! le perchoir ! Na ! c’est moi qu’étais là avant ! Et même que François me l’a promis ! Quel François ? J’vais le dire à Jean Luc y va te casser la gueule ! Et moi j’appelle Guérini et sa bande de Marseille, tu vas moins la ramener ! Allons, allons, les enfants, un peu de calme. Avec de la patience et de la vaseline on arrive à tout. C’est un proverbe que m’a appris ce bon Jack. Et que n’a pas suivi ce pauvre Dominique. Ne montrez pas trop d’enthousiasme dans la victoire, si nous l’emportons; affectez plutôt le genre responsable à la voix grave et posée, la France est une femme désormais un peu âgée qui a besoin d’être rassurée; ne sortez pas tout suite le tube… Invitez-là d’abord à quelques restaurants, faites ensuite quelques promenades digestives, vous voyez, la tradition sentimentale, entre Rousseau et Lamartine. Montrez-vous courtois, affable, généreux; ensuite, avec la confiance, un peu d’humour, du second degré, mais pas trop; parlez au contraire simplement, concrètement, et même avec un peu de candeur émotive; oh, un sans-papier, le pauvre vagabond; mon portefeuille ? ouf, toujours là. Surtout, présentez-la à vos amis, non, pas Dominique, mais Laurent, Vincent, Pierre, Manuel, Bertrand, Harlem, et bien sûr Martine, Jack, et Bernard-Henri. Du sérieux d’abord. Vous parlerez des droits de l’homme, de l’environnement, de la mémoire. Surtout pas d’économie ! Vous n’oublierez pas d’aller rendre une petite visite à papy Hessel sur son lit d’hôpital, ce sera aussi très émotionnant. Cela dit, ne l’affligez pas; une soirée avec Jamel sera ensuite la bienvenue. Après quoi, nous ferons un premier bilan, peut-être un petit remaniement. Toujours dans le plus grand calme. Comme dit un proverbe  africain, il faut parler doucement, mais avec un gros bâton.  Ce qui nous ramène à la vaseline. 

Mercredi 18 avril (J-4): Emission « C’dans l’air » hier soir: où l’on apprend que nos élections n’intéressent pas du tout les pays voisins, et encore moins les lointains Etats-Unis. Les journalistes étrangers présents sur le plateau (un Italien, une Espagnole, un Allemand, une Anglaise) n’ont strictement rien d’intéressant à nous dire; un désert intellectuel et politique; la journaliste anglaise trouve assez  »frivole » cette élection française avec ses petits candidats gauchistes qui tels des éphèbes idéologiques (pour ne pas employer un autre mot) viennent donner un peu d’entrain aux deux grands favoris fatigués. Le confrère allemand préfère le mot « fantasque ». L’Ialien, en revanche, parle d’une impuissance de la classe politique traditionnelle et semble se féliciter d’une cohabitation à venir qui mettra peut-être la France dans une situation à l’italienne toute en  »combinazzione ». L’élection précédente de 2007, avec la personnalité de Ségolène Royal, et son concept de « démocratie participative », était quand même un peu plus intéressante, résument d’une même voix les journalistes étrangers. De Washington, François Hollande est présenté comme un apparatchik sans aspérité, inoffensif; de toute façon, précise le correspondant, un seul article, de 1000 mots, lui a été consacré. Morne plaine. Les médias français, en revanche, consacreront des heures et des soirées entières, et des milliers d’articles, aux prochaines élections américaines. Quant à la délégation française aux J.O de Londres, elle sera sans doute conduite par le basketteur milliardaire (et rappeur à ses heures) qui joue aux Etats-Unis, le très français Tony Parker, yeah ! - C’est lui qui en toute décontraction  »hype » portera le drapeau tricolore, sous les regards amusés des loges VIP. Cette situation vous afflige ? ou au contraire vous vous en foutez totalement ? Moi, elle m’afflige. Et je voterai en conséquence.        

Jeudi 19 avril (J-3): On parle d’un taux d’abstention élevé, supérieur à 25 %, de même qu’il faudra tenir compte des votes nuls ou blancs, qu’on peut prévoir plus nombreux qu’à la dernière élection. La tendance générale est celle d’une démoralisation politique des Français. Avec Hollande on débande. Et l’écologie, qui pourrait être un grand sujet politique, est représentée par la pire candidate qui soit: à se demander si « on » ne l’a pas fait exprès ! Quant à Mélenchon, son soi-disant charisme révolutionnaire traduit surtout la mégalomanie revancharde d’un ancien apparatchik socialiste frustré de pouvoir et de reconnaissance. Ou pire, en bon trostkyste franc-maçon qu’il est, on peut lui supposer un travail de « taupe » au service de ceux-là mêmes qu’il vilipende dans ses meetings. François Bayrou, plus que jamais, est désolant d’ambiguïtés entre ses appels à « produire français » et ses timides critiques d’un système libéral qui précisément ne permet plus de produire français. Marine Le Pen doit avant tout se défendre face aux attaques d’une classe médiatique composée de vieux grigous libidineux, de tarlouzes branchouilles et de chiennes de garde fielleuses (exemple, Pascale Clark sur France-inter). Les autres candidats ont été promus pour disperser les électeurs. Qu’un Jacques Cheminade puisse obtenir 500 signatures de parrainage est une curiosité de notre démocratie, ou pour le dire autrement, c’est du foutage de gueule ! La perplexité ou la lassitude électorale des Français peut être interprétée comme un grand besoin de renouvellement politique; la Nation en a assez d’être gouvernée par des énarques (Ecole des Néfastes Apparatchiks) dont l’intelligence consiste surtout à trahir en anglais et à changer en (pétro)dollars les fruits de son travail et de sa culture. La France ne s’appartient plus. Telle est la triste réalité de cette élection qui ne parvient même pas à produire l’illusion d’une repossession démocratique.

Vendredi 20 avril (J-2): Et Sarkozy alors ? On finirait presque par l’oublier, celui-là. Ce n’est pas faute de le voir à la télé pourtant ! Mais précisément: en voulant être partout on est nulle part, en multipliant les questions et les sujets on se soustrait à la difficulté d’y répondre. On remplace l’exercice réel de l’Etat par l’occupation médiatique de sa fiction. Le général de Gaulle qui a fait de la France une puissance nucléaire n’aurait sans doute pas imaginé qu’elle serait un jour présidée par une pile électrique ! Et Mitterrand, le promeneur du champ de mars, qu’il aurait pour successeur un joggeur de Central Park ! De Sarkozy on a déjà beaucoup dit; intrigués par l’énergie histrionne  du personnage, les journalistes et les écrivains ont imaginé toutes sortes de portraits, de scènes, de rôles; la République leur a semblé renouer avec les fastes et les farces de la Cour de Louis XIV,  le nom de Fouquet y contribua, et Saint-Simon fut republié en poche, sous des titres accrocheurs*, tandis que La Princesse de Clèves devenait le livre symbolique des bien-pensants, qui de la sorte voulaient indiquer qu’ils méprisaient la nouvelle noblesse d’argent de Versailles-Neuilly. Ce mépris fut attisé par la trahison de Carla Bruni, ancienne icône blafarde du Paris germano-pratin, qui devint la première dame de la Cour; malgré sa discrétion, ou à cause d’elle, déchaînant les soupçons et le persiflage, elle représenta la devise sous-jacente, « amour, gloire et beauté », d’une République parallèlement livrée aux forces de la méchanceté,  de la laideur et de l’envie. Souvent, disons-le, les présidents de la Ve ont été des arbres (« ces chênes qu’on abat ») cachant la forêt. Avec Sarkozy, l’arbuste ne fait guère illusion face à la loi de la jungle du libéralisme. Demain, les Français devront peut-être prendre le maquis.    

Samedi 21 avril (J-1): Fin de ma lecture du Vicomte de Bragelonne. D’Artagnan meurt à Maastricht, en Hollande. Il y a comme ça des signes…                                             

 *: « Cette pute me fera mourir… », Livre de Poche, 2011.



1 commentaire

  1. Le néo-réac 22 avril

    Bien voté ce matin, comme mon voisin épicier qui pense comme moi. J’espère qu’il y en a beaucoup qui pensent comme moi. C’est ma façon d’être universaliste.
    Et puis j’aime pas les pyramides, surtout celles qui ont un œil au sommet.

    Répondre

Laisser un commentaire

Respiration-1 |
Qu'on se le lise! |
Un blog réservoir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | respiration2
| respiration3
| Lirado