A propos des étrangers, des voyages, des femmes et des vaches

 

Je fais partie de ces Français, plus nombreux qu’on ne le dit, qui ne voyagent pas, qui ne partent pas, qui restent chez eux, autonomes, suffisants, tranquilles. Comme un troupeau de Charolaises. Je fais partie de cette population de sédentaires souverains que méprisent les mondialistes cultureux et les publicitaires du tourisme. Je fais partie de ces ploucs patriotes sans véritable goût pour les autres et ce que les profs de Français appellent « la figure de l’étranger ». L’étranger ne m’intéresse pas et le plus souvent il m’emmerde; l’étranger est un type incertain; il se présente avec le sourire, il affecte les grands sentiments, l’universalisme, il nous vante les charmes de son pays et de tous ceux qu’il a visités; on sent déjà qu’il nous reproche le nôtre; vous ne vous ennuyez pas dans un pays aussi froid ? L’étranger se donne des airs d’élégance décontractée, de voyageur intempestif et condescendant, les Français lui semblent routiniers, casaniers, méfiants, amers. Comme les Américains sont plus accueillants ! plus disponibles ! Et les Africains alors ! Partouze le soir même ! Fort de ses tribulations tribales l’étranger note dans son journal (qui sera publié) que la France est a contrario une société coincée, fichée, figée, que ses habitants cultivent de sombres pensées identitaires, existentielles, idéologiques, au lieu de « profiter de la vie », de voir du monde et du pays, de multiplier les expériences spatiales et sociales. Mais l’étranger a beau avoir vu plein de choses, rencontré de multiples créatures, des blondes, des brunes, toutes aussi chaudes les unes que les autres, il n’a rien appris, rien compris, il reste un benêt touristique, un fat de la culture mondiale, un idiot utile du capitalisme mondialisé. Un triple con. L’étranger est donc très surestimé, très surcoté; surtout des femmes, qui apprécient son baratin de bellâtre bronzé (l’étranger est en effet souvent bronzé, résultat de ses voyages sans doute), son apologie de la tolérance et des différences, sa décontraction sportive et son éthique hygiéniste; en fait, l’étranger est un vulgaire petit parasiste opportuniste, un nomade intrigant, dissimulateur, manipulateur, un pervers narcissique de la mondialisation. Je serai moins sévère avec l’étrangère. 

On dira ce qu’on voudra, l’homme aime bien avoir ses habitudes; même en voyage, surtout en voyage, il goûte particulièrement le plaisir de s’asseoir à une table de restaurant, de s’allonger sur un bon lit, et de commenter les attitudes et les propos des autres touristes de l’hôtel avec le souci malveillant du détail sordide, alors qu’il a passé la journée à visiter des grandeurs monumentales, des églises, des musées, des panoramas. Mais précisément, tant d’invitations à la hauteur du passé qui le contemple provoquent surtout chez lui le désir de jouir horizontalement du présent. Un roman d’autrefois me semble assez réussi pour montrer ce genre de voyage (et du reste le voyage est un genre littéraire), du moins dans ses premiers chapitres, c’est « Avec vue sur l’Arno » de E.M Forster; où l’on voit deux Anglaises, Miss Honeychurch et sa cousine Miss Bartlett, visiter Florence et ses environs, tout en s’efforçant de maintenir leur rigueur sociale et culturelle mise à mal par deux compatriotes d’un rang inférieur, sans doute des commerçants estiment-elles, les Emerson, qui logent à la même pension. C’est l’époque (début XXe) d’un tourisme aristocratique et bourgeois qui se « démocratise », où l’on peut donc assister à des confrontations de comportements et d’opinions, entre des vacanciers disons déjà « sportifs », le genre américain, et les voyageurs contemplatifs ou méditatifs, mais un peu dogmatiques, sentencieux et de type « médiéval » comme les qualifie E.M Forster. C’est aussi ce que décrit Marcel Proust à la même époque du côté de Cabourg. Aujourd’hui encore, plus que jamais, les voyages sont l’occasion de ces confrontations, et de montrer les touristes dans toute la rigueur, si l’on peut dire, de leur nationalité et de leur classe sociale. Il y a là matière à écrire un bon livre.

Ma nièce de Londres a lu mon petit travail sur le Tour de France, elle y tenait, et comme elle m’invite cet été je ne voulais pas, je ne pouvais pas lui refuser ce privilège; je savais que ce genre de littérature ne lui plairait pas vraiment, et ce fut le cas, si j’en juge par son absence polie de commentaires; pour la forme elle m’a reproché mes décharges ou rafales d’adjectifs (c’est une écolo respectueuse de l’environnement, « décharge interdite »), le côté un peu baroque ou tape-à-l’oeil de certaines phrases, mon style latin en somme; c’est « too much » selon elle; en effet, ma nièce fait partie de ce lectorat féminin adepte de la sobriété émotive, du non-dit sexuel, de la pudeur existentielle, de la gentillesse narrative à la Delerm, etc. Les femmes, en général, goûtent peu l’exploit sportif, et sont les premières à dénigrer le Tour de France, dont elles apprécient à la rigueur les images et les commentaires télévisés; elles veulent bien que les hommes soient virils et athlétiques, mais qu’ils perdent leur temps et leurs forces à escalader le Ventoux leur semble une atteinte au charme irrésistible qu’elles pensent pouvoir exercer sur eux; encore plus contestable, que leurs maris ou compagnons passent des après-midis avachis dans le canapé, rivalisant de commentaires abscons sur une épreuve insensée, au lieu d’aller faire une randonnée spirituellement authentique avec elles et les enfants ! La Grande Boucle dégage par ailleurs une impression de « France moisie », de provincialisme vichyste et de machisme poujadiste, qu’elles ne manquent pas de dénoncer après avoir lu un article des « Inrocks » à ce sujet; parfois, prises d’inspiration, elles écrivent une lettre à Télérama pour s’offusquer de la place télévisée démesurée qu’occupe cette épreuve sur les chaînes du service public (et pour bien montrer leur indignation républicaine voire mélenchonienne elles écrivent Service Public avec des majuscules !) - Bien sûr la caravane publicitaire est d’un mauvais goût grand-guignolesque à leurs yeux; et la présence féminine sur le Tour est scandaleusement réduite à remettre les bouquets aux vainqueurs, à distribuer des casquettes sur le bord des routes, ou bien encore à préparer des plats régionaux pour l’émission  »Village-départ ». Sans oublier les chaudes nuits de ces messieurs les journalistes, sponsors, directeurs d’équipes, et coureurs ! Bref, d’un point de vue féminin et féministe, le Tour de France cycliste est une infamie. C’est bien précisément ce qui me plaît. 

A propos de femmes supérieures, intelligentes, cultivées, littéraires, bien-pensantes, douces, raffinées, séduisantes, j’entends beaucoup parler depuis quelques semaines d’une certaine Belinda Cannone; mes collègues du lycée sont enthousiastes; à la librairie des bobos du centre-ville on ne tarit pas d’éloges ! On s’enquiert même de la santé de Belinda, qui vient de voir disparaître une bonne partie de ses archives personnelles. Michel Onfray aurait donc enfin une petite concurrence… Les bien-pensantes normandes voient d’un bon oeil cette ravissante Belinda damer le pion au robuste vulgarisateur d’une philosophie hédoniste populaire anti-cléricale, anti-bourgeoise, anti-mondaine et accessoirement anti-parisienne; c’est trop d’anti ! soupirent-elles, avec Belinda nous trouvons au contraire une appréhension plus compréhensive et plus nuancée du monde et du réel, plus rythmée, plus chaloupée (en somme plus tortilleuse du cul), plus torsadée, arabesques et cie, en un mot, plus féminine ! La brillante Belinda, pleine de douceur et d’autorité sereine (c’est ce que dit d’elle une de ses étudiantes entendue à la librairie) se fait aussi l’écho d’un certain multi-culturalisme néo-méditerranéen voire néo-orientaliste (dans la tradition d’une Isabelle Eberhardt ou d’une Lady Montagu), qui respire un peu la nostalgie d’une époque où il faisait encore bon aller fumer en Afghanistan, en tout cas son point de vue est autrement plus subtil et plus tolérant que le libertarisme un peu patriote de ce Michel Onfray, qui a osé déclarer que l’Islam était un problème pour la France et qu’il comprenait qu’on puisse voter pour Marine Le Pen ! On soupçonne le ventre du philosophe de préférer le saucisson-pinard et la bonne vieille cuisine française aux raffinements épicés des nombreux restaurants orientalisants venus s’installer dans le centre-ville de Caen. Enfin, en guise de raffinements, vous vous tapez une bonne chiasse au cul en pleine nuit ! Là-dessus, une correspondante m’écrit, elle prétend me connaître, quelle prétention en effet ! et se définit comme une épicurienne charmante et cultivée (pauvre Epicure ! s’il savait l’usage bourgeois bien pensant qu’on fait de son enseignement ! ) - Elle a une vie exaltante ! D’ailleurs, elle voudrait qu’on en discute autour d’un verre. Mais attention, me prévient-elle, au cas où je me ferais des idées exaltées, attention, elle a d’autres correspondants, et un carnet d’adresses fourmillant de bons coups ! Bien élevé, catholique à l’ancienne, je lui réponds que ce genre de confidence libertaire me fait penser au fameux Michel Onfray. La comparaison ne lui convient pas. Où avais-je la tête ? C’est de Belinda que je devais lui parler ! De toute façon, je déteste les personnes qui se croient ou se disent exaltées; quelle ineptie ! quelle vulgarité ! Même Sollers n’oserait pas ! Et puis au fait, pour qui vote-t-on quand on est exalté ? Pour Mélenchon ? L’outrecuidance de certaines femmes: les hommes seraient donc prêts à tout, à tout entendre, à tout supporter, dans le seul but compensateur de les baiser ? Mais non. Certains hommes ont des aspirations précisément plus épicuriennes. Ils savent que la philosophie offre une voie autrement plus large et praticable que celle du cul. Et ils se disent étonnés, comme Flaubert, de l’importance qu’on donne aux organes uro-génitaux. Toute la différence entre les Classiques et les Modernes est là: l’affranchissement du sexe. Schopenhauer ou Raphaël Enthoven ? Kant ou Luc Ferry ? Le choix est vite fait. Les premiers sont grandioses dans la liberté de leur prose, les seconds s’emmêlent dans leurs affinités sexuelles et spécieuses.      

Autre philosophe qui très vite s’est affranchi, et qu’on peut aujourd’hui prendre pour un Classique, Friedrich Nietzsche; « l’homme est un animal ruminant », écrivit-il, phrase dont certains commentateurs s’emparèrent pour voir en lui le philosophe du ressentiment. C’est exagéré. Le véritable animal ruminant, on le sait, n’est pas l’homme, mais la vache. Ici en Normandie, il est encore facile d’observer des bovines dans les prés. Elles résistent à la campagne de propagande que mènent contre elles les professeurs (femmes) de SVT, qui accusent ces ruminantes et paisibles créatures d’être des bêtes énergivores et nuisibles à l’atmosphère. Ces pédagogues prout-prout font le nez délicat sur les gros dégazages des vaches. On conseillera le film qui vient de leur être consacré, « Bovines » de Emmanuel Gras; je suis allé le voir hier soir; il y avait dix personnes dans la salle, dont huit femmes. Les femmes sont partout. Malgré leurs sempiternelles récriminations, force est de constater, comme on dit, qu’elles trouvent le temps d’aller au cinéma, dans les librairies, et de participer à toutes sortes d’associations; quelques-unes font même de la politique, à un très haut niveau. « Bovines » est un documentaire tourné dans un pré du bocage normand, en compagnie d’un troupeau de Charolaises, pas trop dépaysé; l’esprit de groupe y est bien affirmé, à la différence des Holstein, ces vaches laitières très compétitrices et individualistes; les Charolaises sont très autonomes, très peu encadrées, elles font leurs petits toutes seules dans le pré; le plus clair de leur temps se passe à brouter et à ruminer; quand vient l’orage elles s’abritent sous un arbre; quand vient le paysan avec sa remorque-bétaillère, elles s’agitent et se mettent à meugler, car celui-ci bien souvent en embarque une pour l’abattoir, ou alors il les sépare de leurs petits. Puis la vie bovine reprend son cours. Voici le troupeau de nos Charolaises sous des pommiers; l’une d’elles allonge la tête vers une branche et en secoue les pommes; pas bête ! Autonomie, robustesse, placidité: telles sont les qualités de ces bovines. Le réalisateur Emmanuel Gras en ajoute une autre: « elles sont hyper-féminines mes vaches ! » – Le documentaire prend fin au bout d’une heure; un peu court; on aurait aimé des scènes supplémentaires, un taureau en action par exemple, ou le troupeau réuni à l’abreuvoir. Quand j’étais tout petit à la campagne, c’était mon activité favorite, d’aller donner à boire aux vaches. Elles se laissent facilement caresser, leur large encolure disponible au-dessus de l’eau qui coule à gros bouillon, mais il faut tout de même rester vigilants, ce ne sont pas des animaux de compagnie, elles ont des coups de tête parfois rapides, et elles vous envoient des filets de bave à la figure quand elles sortent brusquement leurs naseaux du bassin. Un dernier mot enfin: cet hommage aux vaches me rend encore plus pénible et ignoble la pratique de l’égorgement façon halal. Là-dessus je m’en vais ruminer mon choix électoral…       

 



1 commentaire

  1. Le néo-réac 22 avril

    Belinda Cannone, c’est une marque de photocopieur, non ?

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