A propos des Trente Pleureuses

 

Tout le monde connaît l’expression « Trente Glorieuses » qui désigne très grossièrement la période de croissance (démographique, économique, sociale) comprise entre 1945 et 1975. Expression flatteuse et trompeuse, derrière laquelle se cachent des réalités de moeurs et de conditions de vie qu’on n’hésiterait pas aujourd’hui à qualifier de sordides et de glauques. Le fameux « baby boom », par exemple, loin de témoigner d’un optimisme ou d’une joie de vivre qui aurait porté le renouveau de la France, doit surtout être mis sur le compte des incitations financières (allocations) et du contrôle sanitaire et médical de la population (chute du taux de mortalité infantile), sans oublier la faiblesse de la contraception, l’inculture sexuelle générale et le statut d’infériorité et de soumission des femmes. Celles-ci travaillent beaucoup, aux champs, à l’usine, à la maison; leur niveau d’études est plus faible que celui des hommes, ce qui ne les empêche certes pas d’avoir la langue souvent bien plus pendue et médisante. Comme l’écrit Céline en 1957 dans son roman « D’un château l’autre »: « le babil des dames est souverain !… les hommes torchent les lois, les dames s’occupent que du sérieux: l’Opinion !…une clientèle médicale est faite par les dames !… Vous les avez pas pour vous ?… sautez vous noyer !… vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !… » 

Voilà des années que je m’efforce de démonter cette expression de Trente Glorieuses, qui est née après coup, à la fin des années 70, sous la plume d’un certain Jean Fourastié, un de ces nombreux économistes qui allaient envahir l’Opinion dans le contexte de la crise. Toutefois, dis-je aussi à mes élèves, cette période de croissance sans gloire, un peu bête et méchante (« métro-boulot-dodo »), et passablement alcoolique, fut aussi pleine de drôlerie et de fantaisie, de verve salace, de débats fumeux et fougueux, de poésie tragique, et même, dit-on, d’une sexualité exubérante malgré les conditions sociales et culturelles, ou grâce à elles ! – Combien sera différente à cet égard la période suivante. Les manuels ne savent pas bien du reste la définir. Quand a-t-elle commencé ? En 1973 ? En 1975 ? En 1979 ? C’est une succession d’événements, choc pétrolier, défaite américaine au Vietnam, révolution islamique en Iran, qui met fin à une certaine arrogance ou insouciance des Occidentaux. Les Trente Glorieuses, in fine, auraient donc été une période d’exploitation capitaliste éhontée des pays du Sud (du Tiers-monde) par ceux du Nord, Etats-Unis en tête, la décolonisation ayant elle-même  contribué à une dépendance accrue des uns auprès des autres. En « perdant » l’Algérie (« la boîte à chagrin » ou « le boulet » comme la qualifiait de Gaulle), la France gaullienne se lance le coeur allégé dans une politique de croissance capitaliste et  »souveraine », qui n’exclut pas, bien au contraire, des relations renouvelées avec le reste du monde; comme si le divorce ouvrait aux divorcés des opportunités nouvelles… Cette légèreté, assurément, prend fin dans les années 1980, du moins pour la France: qui d’autre que Mitterrand sut en effet incarner la nouvelle gravité cauteleuse du pays ? A part Marguerite Duras, je ne vois pas. 

L’expression de Trente Pleureuses, pour englober la période de 1980 à nos jours, est préférable à celle de Trente Piteuses, proposée par un autre économiste patenté, dans un contexte éditorial favorable au concept de « crise ». On la trouve utilisée par des anthropologues, dès le début des années 80 (1); je la reprends à mon compte, en la justifiant de la façon suivante: - Les Trente Pleureuses sont marquées par l’idéologie du « sanglot de l’homme blanc » qui n’en finit pas de se reprocher la colonisation, et cette idéologie s’installe dans le lit du communisme en compagnie d’un Trostky vengeur qui enculerait Karl Marx sous le regard amusé et intéressé de Freud.  – L’Opinion devient cynique et irrespectueuse, dans la foulée de « l’esprit 68″, c’est l’époque d’un anarchisme anti-national, anti-militariste et anticlérical, où se distinguent humoristes et réalisateurs (Jean Yanne, Coluche, Bertrand Blier). Citons comme titres de films, « Préparez vos mouchoirs », « Pleure pas la bouche pleine » (2).  – Mitterrand et les socialistes semblent vouloir apporter un renouveau de lyrisme et d’espérance, de républicanisme vertueux et de bon sens provincial, mais l’Opinion plus que jamais cultive le sarcasme et la satire. La crise, le chômage et les déficits (trou de la sécu), semblent par ailleurs donner raison aux contempteurs du « progrès », de la croissance et de la société  matérialiste. Face à l’impuissance des remèdes socialistes de l’assistanat et des subventions, les libéraux en appellent à une « prise de conscience », à un sursaut, à une manière américaine de relever le défi de la crise, tel que le propose le « pari français » de Michel Albert porté à l’écran par Yves Montand en 1984.  – De Livi à Lévy, l’Opinion découvre aussi les nouveaux philosophes qui lui apprennent la mauvaise conscience de Vichy et du fascisme français, prolongeant  »le chagrin et la pitié » de Marcel Ophuls. Les professeurs relayent cette mémoire désormais affligée et repentante de la guerre. Les élèves sont invités à pleurer en lisant Anne Frank et Primo Levi. Les récits de « l’impensable » et les témoignages de « l’indicible » remplacent peu à peu une histoire de France jugée trop cocardière, grandiloquente et pleine d’images désormais jugées ridicules. Mitterrand tel un petit garçon puni donne la main au chancelier Kohl devant le monument aux morts de Verdun. C’est la fin du sarcasme et de l’irrespect patriotiques. C’est le début de la bien-pensance européenne et de l’hypocrisie mondialiste, multicultureuse, bamboula-yiddish.    

 Les Trente Pleureuses, bien plus que les Trente Glorieuses, voient les Français s’enrichir et se jalouser sur les signes extérieurs de richesse; cette compétition sous-jacente, très sensible dans la classe moyenne, affaiblit et attriste les relations sociales. Le matérialisme soucieux devient la nouvelle idéologie marécageuse où s’enfoncent les hochets de la réussite professionnelle. Mieux « formés » que leurs aînés, physiquement et culturellement, les Français des Trente Pleureuses développent des ambitions et des espoirs qui souvent ne sont pas exaucées. Par ailleurs découragés d’exercer les métiers de leurs pères (et encore plus de leurs mères) ils se retrouvent l’âme égarée et l’esprit chancelant dans des fonctions « tertiaires » d’administration qui annulent leurs dernières velléités d’existence. Le « rapport à la nature », encore tangible et virulent sous les Trente Glorieuses, se transforme en un tourisme rural confortable qui donne aux visiteurs affectés des envies de suicide romantique. Tandis que la culture catholique des campagnes s’étiole, que les églises se vident, et que Lourdes sont les âmes des croyants qui n’ont plus que Lisieux pour pleurer, les villes tentaculaires sont gagnées par l’esprit de sérieux protestant, les réseaux judéo-maçonniques et l’islam d’importation (regarde le beau tapis, pas cher mon frère !). Mais loin de provoquer ou de favoriser le grand mélange social et culturel invoqué par les autorités, l’urbanisation cloisonne et sépare les habitants; De Gaulle avait déjà dans ses Mémoires deviné les inconvénients d’une « massification » qui enferme et uniformise les individus; sur le plan scolaire on voit les professeurs (surtout depuis la mise en place du « collège unique » en 1975) adopter eux aussi, sous la contrainte du nombre et des programmes, des procédures pédagogiques d’enfermement et d’uniformisation les élèves: exercices à trous, questions très orientées, formatage bien-pensant. Résultat, les Trente Pleureuses marquent l’émergence d’une jeunesse qui n’en finit pas de se plaindre et de protester, soutenue par des parents chicaneurs. L’Opinion a certes toujours fait concurrence à l’Ecole; mais celle-ci qui combattait autrefois par des méthodes orales qui résonnaient fort, a peu à peu abandonné les armes des mots et du logos, pour chercher avec l’Opinion une paix de compromis informatique et statistique. Les Trente Pleureuses, pour résumer, désignent aussi et surtout une période de mièvrerie verbeuse et de bons sentiments accessoirement larmoyants, et quand bien même certains écrivains ont encore le goût et le talent d’une prose de combat et de gloire, les médias et les lecteurs leur préfèrent une littérature de la démoralisation sociale et culturelle. De nombreuses romancières parlent de leurs jouissances en des termes gémissants. Et la pornographie, loin d’éveiller les désirs ou les passions, effraie les âmes sensibles, repousse les ardeurs, terrasse les coeurs, terrorise les consciences.             

Les Trente Pleureuses trouvent dans l’actuelle campagne électorale française les reflets de leurs fausses valeurs: de la droite libérale ou soi-disant comme de la gauche sociale ou soi-disant, les candidats défendent de piteuses propositions matérialistes, que feignent de trouver généreuses et honnêtes des publics stipendiés et des gogos encore puceaux du droit de vote. Piteuses propositions qui révèlent au demeurant  la masse croissante des indigents et des parasites qui peuplent ce pays, c’est elle sans doute que les candidats s’efforcent de séduire pour mieux pouvoir ensuite l’ignorer. Voyez notamment le soi-disant tribun de la plèbe, l’ex-sénateur Mélenchon, qui se gargarise d’accents jaurèsiens pour réclamer un SMIC à 1700 euros mensuels, taxer les riches à 100 % et régulariser les sans-papiers ! Son public applaudit d’autant mieux qu’il est composé de petits profs (tendance SUD) qui gagnent 2000 euros, un bel électorat captif de sans-culottes prêts à se faire enculer une fois de plus. Pendant ce temps l’oligarchie se frotte les mains d’entendre un orateur si fougueux qui permet de réduire l’écart entre un Hollande épouvantablement ennuyeux et un Sarkozy de plus en plus nerveux. L’électeur franchouillard, rescapé des Trente Glorieuses, a de quoi se les tâter sévèrement; les urnes ne sont pas brillantes. Pour qui voter ?  Les femmes se plaignent, « cette élection ne fait pas dans l’amour ». La perplexité des Français se cherche de l’ironie de peur d’avoir à trouver du désespoir. Dépêchons-nous d’en rire, se disent-ils, nous pourrions demain en pleurer.       

(1):  http://anthropologieenligne.com

(2): films de 1973 et 1977, souvent diffusés à la télé dans les années 80                                                         

          

 



Laisser un commentaire

Respiration-1 |
Qu'on se le lise! |
Un blog réservoir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | respiration2
| respiration3
| Lirado