A propos de trois westerns

 

On a pu voir la semaine dernière sur France 3, entre 15 h et 17 h environ, trois bons westerns qui méritent quelques commentaires. Etant donné le mauvais temps pour sortir je suis resté devant mon écran; un écran de 81 cm qui m’a permis d’apprécier la qualité d’image de ces trois films: Vera Cruz de Robert Aldrich, Je suis un aventurier de Anthony Mann, La rivière sans retour de Otto Preminger. Ces trois films sortis entre 1954 et 55 représentent très bien ce que l’historien et critique de cinéma André Bazin appelle le « sur-western », c’est à dire  »un western qui aurait honte de n’être que lui-même  et chercherait à justifier son existence par un intérêt supplémentaire: d’ordre esthétique, sociologique, moral, psychologique, politique, érotique… » (1). Mais le « sur-western » a d’abord été sous-évalué ou sous-estimé; la cinéphilie française, par exemple, tel qu’en parle Antoine de Baecque, préfère s’intéresser à Hitchcock et à la nouvelle vague (2). Il faudra attendre les années 80 et 90, celles du « fric » et de la décadence morale et sociale aux Etats-Unis, et en France à un degré moindre, pour que le genre du western soit réévalué; le Dictionnaire du cinéma de Jacques Lourcelles (3) consacre trois substantielles notices aux trois films que j’ai vus; et substantiellement élogieuses. Je vais m’en inspirer un peu.

Première remarque: ces trois westerns sont en couleurs  »technicolor », en superscope et cinémascope pour La rivière sans retour; du coup, on peut parler de films relativement « chatoyants » ou séduisants à regarder; la plupart des critiques amatrices d’aujourd’hui (sur internet) mettent l’accent sur la « beauté » des paysages voire l’exubérance « esthétique » de certains plans ou de certaines scènes. Bien sûr, l’adjectif « jubilatoire », si prisé des bobos, ne manque pas d’être employé pour souligner l’enthousiasme un peu béat ou contemplatif qu’ils pensent éprouver. Le « sur-western » aurait donc quelque chose de « baroque », autre adjectif en vogue (4), qui désignerait une théâtralité nouvelle, une mise en scène plus majestueuse, un « décorum » plus spectaculaire, où la morale sous-jacente et un peu austère des cow-boys serait en somme anecdotique, désuète et dérisoire. Avec la couleur, le « sur-western » s’émanciperait aussi des jugements classiques portés aux westerns en noir et blanc: le manichéisme, le machisme, le racisme, le puritanisme,  »la tristesse de ces films sans femmes » disait F. Truffaut. Le « sur-western » donnerait lieu au contraire à des analyses plus subtiles, plus formalistes et plus psychologiques que morales. Mais ces hypothèses peuvent aussi être réfutées par les puristes et amateurs des grands westerns fordiens (et non fordistes) en noir et blanc qui trouveront dans le « baroque » des sur-westerns le travestissement, le maquillage et le maniérisme d’un genre qui va bientôt se parodier (westerns spaghettis).             

Deuxième remarque, Vera Cruz, « The far country » (titre original de « Je suis un aventurier »)  et La rivière sans retour restent des westerns classiques qui n’abandonnent pas les « valeurs » ou du moins les « ingrédients » du genre: le mouvement, l’action, les motivations matérielles et morales des personnages, et la difficulté de les concilier en une dialectique qui fait progresser l’histoire; par ailleurs, ainsi que le fait remarquer André Bazin, le bon western classique se rattache toujours à la réalité historique, il n’est jamais fantaisiste ou invraisemblable. Vera Cruz, par exemple, montre la révolution juariste du Mexique qui va chasser du pouvoir, en 1867, l’empereur Maximilien de Habsbourg, malgré le soutien lointain de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie pour l’y maintenir; le film fait référence à cette aide extérieure, puisque la comtesse Marie Duvarre se rend de Mexico à Vera Cruz pour embarquer vers la France; trajet risqué en raison des rebelles de Juarez qui soupçonnent le convoi officiel de transporter de l’or. « The far country », dès la première image, indique la date de 1896, à Seattle, port d’embarquement pour l’Alaska; et l’histoire du film se déroule dans le contexte des pionniers de cette terre extrême (vendue par le tsar aux Etats-Unis en 1867). « La ruée vers l’or » est aussi l’arrière-plan de La Rivière sans retour, plus difficile à situer et à dater que les deux autres films. 

Troisième remarque: en quoi ces trois westerns sont-ils un peu différents de ceux d’avant-guerre ? On peut d’abord signaler que les Indiens y sont beaucoup plus discrets, totalement absents même de Vera Cruz et de « The far country »; dans La rivière sans retour, ils apparaissent d’abord pacifiques, ou pacifiés, au sein de la population blanche des chercheurs d’or; puis ils passent à l’attaque contre la petite maison de Matt Calder (Robert Mitchum), qu’ils incendient, avant de poursuivre en surplombant la rivière le radeau des trois rescapés (Matt, la jolie Kay/Marilyn Monroe, et le petit garçon). On se demande même un peu ce qu’ils cherchent: la femme ? En tout cas, leur attaque (une seule) est maladroite (toutes les flèches tombent dans l’eau, ou presque), et ils n’insistent pas beaucoup. On dirait des Indiens un peu désabusés. Autre différence avec les westerns d’avant-guerre: la violence et les affrontements. Vera Cruz est de loin le plus  »dévastateur » des trois films: guet-apens et bataille rangée entre les Juaristes et la troupe impériale qui escorte la comtesse Marie Duvarre avec l’aide de deux « américains », Ben Trane (Gary Cooper) et Joe Erin (Burt Lancaster); utilisation de la mitrailleuse (qu’on retrouvera dans  »Il était une fois la Révolution » de Sergio Leone). « The Far Country » est quant à lui l’exemple d’une situation de justice expéditive et de règlements de comptes entre bandes de pionniers, où la « loi » est incarnée par un shérif voleur et assassin; et pour noircir encore plus le tableau, le personnage principal, l’aventurier Jeff (James Stewart) refuse de s’impliquer dans la défense des opprimés, ne songe qu’à ses propres intérêts, et ne doit affronter le shérif qu’après avoir été blessé par ses hommes de main alors qu’il s’apprêtait à quitter la région. On a pu parler de western « nihiliste » à propos de Vera Cruz et d’odyssée polaire pour  »Far country »  ; le premier, par sa violence militaire et mécanique, rompt assez nettement avec le mythe d’une violence juste et nécessaire qui a pu caractériser les westerns classiques d’avant-guerre; le second, par sa violence soudaine et sans formalités, se démarque lui aussi d’un genre qui avait pu habituer le spectateur à l’idée (ou au mythe) d’une violence codifiée, protocolaire, avec ses préliminaires et ses procédures. Enfin, la blessure et l’affrontement de Jeff avec le shérif paraissent peu crédibles, ou peu réalistes, mais loin de diminuer l’impression de violence, cela contribue à sortir le western de son esthétisme et de son éthique des affrontements salvateurs ou purificateurs, et à le rapprocher du genre des films noirs et policiers, où la violence ajoute de l’intrigue à une situation déjà obscure.  

Quatrième point, parlons des femmes. Oublions d’abord la remarque de F. Truffaut, qui a pu inspirer une génération de cinéphiles allergiques ou indifférents aux westerns. Non seulement les femmes y sont très présentes, mais, comme le signale André Bazin, « dans le monde du western, les femmes sont bonnes, c’est l’homme qui est mauvais ». Observation un peu rapide qu’il faut prendre le temps de nuancer. Vera Cruz très vite nous montre une jolie et jeune mexicaine d’un village juariste, aux épaules et à la poitrine assez dénudées, qui s’empare du porte-feuille de Ben Trane; on la retrouve ensuite dans le guet-apens, où elle parvient à se glisser dans le convoi de la comtesse; espionne juariste, elle réussit à jouer double-jeu et à se rapprocher de Ben Trane qui la protège de quelques brutes épaisses. La comtesse, de son côté, trahit la mission qu’on croyait être la sienne, son carrosse contient des caisses de pièces d’or qu’elle compte détourner à son profit, et elle en fait miroiter l’usage privé à Joe Erin, qui ne prend pas de gants avec cette femme dont l’élégance vestimentaire et le rang social sont pour lui des appels au viol. Dans Vera Cruz, film d’un « pessimisme jovial » (J. Lourcelles), les femmes ne sont ni bonnes ni mauvaises, bien au contraire, et elles font preuve d’un  opportunisme rusé supérieur à celui des hommes; Ben Trane, par exemple, se veut loyal et  »régulier » dans ses comportements, moyennant argent bien sûr, et se range finalement du côté populaire mexicain  afin de récupérer l’or du carrosse détourné des mains de la comtesse par le marquis; mais on n’imagine pas un instant que cet ancien officier sudiste de la Louisiane puisse durablement adhérer à la cause d’un peuple qui lui est étranger, malgré le charme incendiaire de la jolie Nina. Vera Cruz n’est pas un film trostkyste faisant l’éloge d’une révolution internationale, encore moins un plaidoyer pour le métissage !  The Far Country » ne porte guère non plus à l’enthousiasme sur le plan « relationnel », même si le film s’achève sur la probable possibilité d’un mariage entre Jeff et Renée; on voit mal en effet celle-ci, dotée de toutes les qualités morales domestiques, faire le bonheur d’un aventurier quelque peu misanthrope et plus attiré par un autre type de femme, plus séductrice et plus explicite (le personnage de Ronda dans le film, celle qui lui ouvre sa cabine et son lit sur le bateau où il s’embarque, poursuivi par un shérif de Seattle) - Le commentaire élogieux du Dictionnaire de Lourcelles, qui présente « The Far Country » comme « le plus beau western du cinéma américain », parce qu’on y voit ce personnage aventurier et aussi glacial que l’Alaska peu à peu se réchauffer à la nécessité de défendre des valeurs grégaires et domestiques, n’est pas des plus convaincants. A trop vouloir encenser on tombe dans la dévotion et la bigotterie cinéphiliques. La mort de Ronda (aux formes rondes en effet) ne me permet pas de porter un point de vue réjoui ou réjouissant sur ce film. Elle était la seule personne à mes yeux capable d’apporter un peu de « spectacle », un peu de liberté, un peu de brillant, un peu de baroque ! à une situation effroyablement austère de pauvres gens épouvantablement frustes.       

La Rivière sans retour, comme chacun sait, nous montre une Marilyn Monroe en guêpière allongée sur un piano, et la photo figurait même dans des manuels d’histoire de collège et de lycée; pages souvent arrachées d’ailleurs. Qu’en conclure ? Pour les uns, le film est un émerveillement sensuel et poétique de chaque instant, un « bain de jouvence », « une jubilation cinéphilique intense »; pour d’autres, les petites chansons « country » de Marilyn donnent surtout envie de lui dire, « oh Kay, c’est bon, on a compris, ferme-la maintenant » – Otto Preminger, le réalisateur, n’est pas loin de rejoindre cet avis: « Diriger Marilyn Monroe, aurait-il déclaré, c’est comme diriger Lassie, il faut quatorze prises pour obtenir l’aboiement adéquat. » – Il n’en reste pas moins qu’à la différence des autres westerns, La Rivière sans retour n’est pas dénué d’humour dans le traitement de la relation homme/femme: on sourit de la scène où Matt  réchauffe Kay enveloppée nue dans la couverture en lui massant les pieds et le dos, on peut sourire aussi de celle où il se jette sur elle comme une bête pour la violer, avant d’être lui-même attaqué par une lionne; la dernière scène où Matt enlève Kay du saloon et la charge tel un sac sur ses épaules suscite également une réaction amusée. On peut ironiser enfin sur l’allégorie sexuelle que peut représenter cette rivière par moments calme, par moments tumultueuse dans ses passages les plus étroits. Enfin, le machisme de vieux ronchon de Matt, la gentillesse épidermique de Kay, sont interprétés avec tant d’élégance et de complicité qu’il est difficile de ne pas prendre ce film, malgré les apparences du dualisme, pour le plus ouvert et le plus désinvolte de ces trois « sur-westerns ».        

(1):  André Bazin, « Qu’est-ce que le cinéma ? », Cerf, 1997, p. 231

(2): Antoine de Baecque, « La cinéphilie 1944-1968″, Fayard, 2003

(3): Jacques Lourcelles, « Dictionnaire du cinéma », Bouquins, Laffont, 1992

(4):  Selon Guy Debord, c’est l’adjectif de la consommation culturelle et esthétique par excellence, celui aussi du désordre, de l’émiettement et de la négation individualiste de l’art, dont les conditions de communication particulières et spéciales ont été abolies dans le spectacle total de la culture.

              

                                                



A propos des résultats du premier tour

 

Je serai bref. La participation a été plus forte que prévu; elle ne remet pas en cause mon idée d’une démoralisation des Français; au contraire; beaucoup sont allés voter pour sanctionner d’abord Sarkozy; le choix de Hollande arrivé en tête est à l’image du candidat: un vote mou. Et la mollesse est une forme de démoralisation. Assurément de paresse idéologique, morale et culturelle. Rien ne prouve en revanche que le vote Marine Le Pen, contrairement à ce que répètent depuis dimanche les apprentis psychologues de la vie politique (les Perrineau et cie, invités officiels de « C’dans l’air »), soit un vote de détresse, de peur, de marginalisation sociale et culturelle, etc. On peut très bien l’interpréter comme un vote de bonne santé et de patriotisme viril. En tout cas les bobos bien-pensants, les profs notamment, que j’ai pu observer depuis lundi tirent une gueule d’enterrement; ils se disent « affligés », les pauvres petits chéris. 

Par ailleurs ils sont parfaitement infréquentables dans la discussion politique sérieuse; leur intolérance devient très vite agressive; preuve qu’ils ne vont vraiment pas bien du tout. Je me surprends, dans toute ma générosité ironique, à rassurer une collègue de Français, en lui disant que Hollande devrait l’emporter assez facilement. Tu crois ? me répond-elle. Mais oui, poulette, t’en fais pas; allez, mange ta purée bio.  

Les Français ont donc été très conformistes dans leur vote; beaucoup se sont dégonflés au dernier moment, ils allaient voter Mélenchon, ils ont voté Hollande; visage rond et rassurant du candidat du PS, figure d’une gauche bien pensante et gastronomique, le côté corrézien, la France profonde, le bon vieux radicalisme cassoulet d’autrefois; à regarder son affiche, on pense qu’il s’agit d’un élu du conseil général; mais non, c’est bien lui le futur président de la France ! Le vrai vote conservateur est socialiste; les acquis sociaux ! le bla-bla des droits de l’homme ! Hollande, c’est le vote pantoufles. Mais c’est aussi le vote babouches;  »islam » voulant dire « soumission », rien d’étonnant à ce que les banlieues musulmanes aient porté le PS en tête; soumission à un système qui assiste mais ne libère pas; qui excuse mais ne responsabilise pas; nos allocs ! nos mosquées ! nos droits ! nos impunités ! nos petits trafics ! Pas de problème, répond Hollande, je suis le candidat qui ferme les yeux. 

Très conformistes mais sans doute aussi aliénés: comment expliquer autrement que plus de la moitié des électeurs puissent encore voter pour des candidats et des partis qui depuis trente ans les trompent et les ridiculisent ? C’est un comportement aliéné; mais il parait, selon certaines personnes, que la marque du pouvoir c’est précisément la trahison et le mépris; et que le peuple est depuis longtemps psychologiquement préparé à ce traitement; de même qu’on peut voir des femmes et des hommes préférer vivre avec des salauds et des salopes qu’avec des personnes qui agissent et pensent bien. Difficile d’aller contre cet instinct. La civilisation a renoncé depuis longtemps à transformer en profondeur l’âme humaine; la civilisation ne s’occupe que des apparences. 

Voilà. Je donne enfin les résultats du test de la semaine dernière auquel personne n’a participé. 

1)  f – 2) a – 3) a –  4) d –  5) b – 6) b – 7) f – 8) f – 9) b – 10) c – 11) e – 12) a     

 

   



A propos des élections- la ligne droite

 

Samedi 14 avril (J-8): Temps pluvieux – Je reste chez moi, lecture du Vicomte de Bragelonne, volume 2 - Folles dépenses de Louis XIV: quatre millions (de livres) pour les fêtes de Fontainebleau; en attendant Versailles. Colbert « s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. » Sueurs froides des financiers (Fouquet) pour faire briller le roi. Feux d’artifices, jets d’eau, ballets. Le Spectacle déchaîne une frénésie de signes; et tant de beautés affectent les sens, donnent le vertige; c’est le symptôme de Stendhal, déjà: le malaise que provoque l’idée d’un bonheur esthétique et sensuel incompatible avec les moeurs, l’argent, le rang, la condition physique. Seul le roi, en pleine forme, peut jouir de ce bonheur. Les autres sont dans l’attente, l’espoir, l’orgueil, la vanité, la concurrence, l’hypocrisie, la tromperie, la sanction, l’exclusion, la rage, le silence, la mémoire. Les Mémoires. Saint-Simon: les envers et les ressorts du décor. Le Roi ? « en dessous du médiocre » !

F.R Hutin se fâche: « Arrêter le baratin ! » – La campagne électorale lui semble trop « franco-française »: « Nous ne pouvons rester à l’écart et donc nous devons nous demander quelle puissance nous voulons être au XXIe siècle ? » – Et il avertit: « De toute façon, l’heure de vérité va sonner immédiatement après l’élection du président de la République. C’est alors que loin des fifres et des tambours de campagne, nous nous trouverons devant la dure réalité, cette réalité qu’il faut accepter de regarder en face dès maintenant, ce qui évitera peut-être d’amères déceptions génératrices hélas de colère. »

- Finalement, on devine le souhait réaliste de F.R Hutin: c’est Wall Street qui devrait élire le président de la France ! Ce serait plus crédible et plus sérieux ! On devine en tout cas sa critique (celle des bien-pensants européo-mondialistes à la con): cette campagne est grotesque, sordide, mensongère, et quelle folie de laisser 40 millions d’électeurs ignares choisir un chef apparent qui ne fera rien de ce qu’il dit ? Vrai, voilà bien une élection « franco-française » ringarde, désuète et dépassée, dans le cadre de la mondialisation et des réseaux qui lui sont liés. Arrêter le baratin ? Cela veut dire, en filigrane, arrêter le logos, arrêter le débat, arrêter le verbe politique et démocratique; cela veut dire: place aux chiffres ! Car les chiffres ne mentent pas ! Cela veut dire: la France verbeuse doit se plier aux exigences statistiques de l’empire de la finance mondiale. Cela veut dire aussi, pour M. Hutin: je vais voter pour celui qui en dit le moins. Sans doute Bayrou.

Restons avec Ouest-France. En dernière page, suite d’une « enquête » intitulée « Ils votent pour la première fois ». Aujourd’hui, le journal a interrogé 12 étudiants (quel panel !) de Caen. Et voici son bilan  » Un tiers penchant à droite, un tiers à gauche, un tiers indécis. Avec, pour beaucoup, une étonnante aptitude à zapper les frontières politiques pour saluer le charisme d’un Sarkozy ou d’un Mélenchon, et l’humanisme d’un Hollande. »

Je vous propose un petit jeu tiré de cette soi-disant enquête, tellement ridicule et débile, qu’il vaut mieux en rire en effet. Devinez pour qui vont voter les jeunes gens suivants (tels qu’ils sont présentés par le journal):

- 1) Benjamin, étudiant en master d’histoire, voudrait travailler dans le culturel. 2) Raphaël, étudiant en école de management, voudrait faire de l’import-export en Russie. 3) Julia, étudiante en droit, voudrait travailler dans l’édition. 4) Mickaël, en BTS de management, voudrait travailler dans la finance, fait de la musculation. 5) Julie, étudiante en droit, se verrait bien avocate, parents profs, fait de l’équitation. 6) Aurélie, étudiante en géographie, voudrait être urbaniste, fait du théâtre. 7) Valentin, en 1ère année de psycho, voudrait devenir psychothérapeute, aurait voté DSK s’il s’était présenté. 8) Matthieu, en 3ème année de géographie, se voit bien chargé de mission en urbanisme. 9) Charlène, en 3ème année de droit, désire travailler dans le secteur bancaire, bénévole à la SPA. 10) Léa, en 1ère année de psycho, rêve d’être éthologue, père élu communiste. 11) Albane, en 1ère année de droit, voudrait être notaire, père de gauche, mère de droite. 12) César, en BTS banque en alternance, père de droite, mère de gauche.

Réponses possibles: a) Sarkozy b) Hollande c) Mélenchon d) Le Pen e) Bayrou f) indécis, autre – Résultats dans notre prochaine chronique.

 

Lundi 16 avril (J-6): « Un peu moins d’économie, un peu plus de physique », sous ce titre attractif un lecteur de Ouest-France commentait la semaine dernière (13 avril) les propositions des principaux candidats: « leur discours est un déni de la réalité géologique et technologique. En promettant le retour de la croissance, ils appellent sans le vouloir (ou le savoir) la prochaine envolée des cours de l’énergie et précipitent l’entrée dans la prochaine récession. » Le lecteur pense qu’au contraire une mutation de nos sociétés basée sur la sobriété et l’efficacité énergétiques est la seule chance de ne pas aller dans le mur. C’est aussi mon avis. Le régime crétois, voilà l’avenir de l’Europe ! Et le retour à la frugalité espagnole, à ces figures décharnées du Greco, à ces extases mystiques (provoquées par d’intenses jeûnes), à ce lyrisme fantasque du Don Quichotte ! Assez de cette grasse Espagne vulgaire à la Almodovar ! Mais oui; nous allons connaître un vrai changement, et ce sera bien autre chose que celui d’un Hollande, qui, pourtant, a toutes les chances d’être élu; précisément, il sera celui qui nous plongera très vite dans le grand bain de la nouvelle civilisation. Ah, les Français s’ennuient ? Cette campagne ne les intéresse pas ? Je leur promets du sport et du « physique » dans les mois à venir ! Chacun va (re)découvrir son corps !     

Mardi 17 avril (J-5): « C’est à notre tour de gouverner ! » s’est exclamé hier François Hollande. Les enfants gâtés et les vieux gâteux du socialisme piaffent d’impatience; j’veux mon ministère ! ma circonscription ! le perchoir ! Na ! c’est moi qu’étais là avant ! Et même que François me l’a promis ! Quel François ? J’vais le dire à Jean Luc y va te casser la gueule ! Et moi j’appelle Guérini et sa bande de Marseille, tu vas moins la ramener ! Allons, allons, les enfants, un peu de calme. Avec de la patience et de la vaseline on arrive à tout. C’est un proverbe que m’a appris ce bon Jack. Et que n’a pas suivi ce pauvre Dominique. Ne montrez pas trop d’enthousiasme dans la victoire, si nous l’emportons; affectez plutôt le genre responsable à la voix grave et posée, la France est une femme désormais un peu âgée qui a besoin d’être rassurée; ne sortez pas tout suite le tube… Invitez-là d’abord à quelques restaurants, faites ensuite quelques promenades digestives, vous voyez, la tradition sentimentale, entre Rousseau et Lamartine. Montrez-vous courtois, affable, généreux; ensuite, avec la confiance, un peu d’humour, du second degré, mais pas trop; parlez au contraire simplement, concrètement, et même avec un peu de candeur émotive; oh, un sans-papier, le pauvre vagabond; mon portefeuille ? ouf, toujours là. Surtout, présentez-la à vos amis, non, pas Dominique, mais Laurent, Vincent, Pierre, Manuel, Bertrand, Harlem, et bien sûr Martine, Jack, et Bernard-Henri. Du sérieux d’abord. Vous parlerez des droits de l’homme, de l’environnement, de la mémoire. Surtout pas d’économie ! Vous n’oublierez pas d’aller rendre une petite visite à papy Hessel sur son lit d’hôpital, ce sera aussi très émotionnant. Cela dit, ne l’affligez pas; une soirée avec Jamel sera ensuite la bienvenue. Après quoi, nous ferons un premier bilan, peut-être un petit remaniement. Toujours dans le plus grand calme. Comme dit un proverbe  africain, il faut parler doucement, mais avec un gros bâton.  Ce qui nous ramène à la vaseline. 

Mercredi 18 avril (J-4): Emission « C’dans l’air » hier soir: où l’on apprend que nos élections n’intéressent pas du tout les pays voisins, et encore moins les lointains Etats-Unis. Les journalistes étrangers présents sur le plateau (un Italien, une Espagnole, un Allemand, une Anglaise) n’ont strictement rien d’intéressant à nous dire; un désert intellectuel et politique; la journaliste anglaise trouve assez  »frivole » cette élection française avec ses petits candidats gauchistes qui tels des éphèbes idéologiques (pour ne pas employer un autre mot) viennent donner un peu d’entrain aux deux grands favoris fatigués. Le confrère allemand préfère le mot « fantasque ». L’Ialien, en revanche, parle d’une impuissance de la classe politique traditionnelle et semble se féliciter d’une cohabitation à venir qui mettra peut-être la France dans une situation à l’italienne toute en  »combinazzione ». L’élection précédente de 2007, avec la personnalité de Ségolène Royal, et son concept de « démocratie participative », était quand même un peu plus intéressante, résument d’une même voix les journalistes étrangers. De Washington, François Hollande est présenté comme un apparatchik sans aspérité, inoffensif; de toute façon, précise le correspondant, un seul article, de 1000 mots, lui a été consacré. Morne plaine. Les médias français, en revanche, consacreront des heures et des soirées entières, et des milliers d’articles, aux prochaines élections américaines. Quant à la délégation française aux J.O de Londres, elle sera sans doute conduite par le basketteur milliardaire (et rappeur à ses heures) qui joue aux Etats-Unis, le très français Tony Parker, yeah ! - C’est lui qui en toute décontraction  »hype » portera le drapeau tricolore, sous les regards amusés des loges VIP. Cette situation vous afflige ? ou au contraire vous vous en foutez totalement ? Moi, elle m’afflige. Et je voterai en conséquence.        

Jeudi 19 avril (J-3): On parle d’un taux d’abstention élevé, supérieur à 25 %, de même qu’il faudra tenir compte des votes nuls ou blancs, qu’on peut prévoir plus nombreux qu’à la dernière élection. La tendance générale est celle d’une démoralisation politique des Français. Avec Hollande on débande. Et l’écologie, qui pourrait être un grand sujet politique, est représentée par la pire candidate qui soit: à se demander si « on » ne l’a pas fait exprès ! Quant à Mélenchon, son soi-disant charisme révolutionnaire traduit surtout la mégalomanie revancharde d’un ancien apparatchik socialiste frustré de pouvoir et de reconnaissance. Ou pire, en bon trostkyste franc-maçon qu’il est, on peut lui supposer un travail de « taupe » au service de ceux-là mêmes qu’il vilipende dans ses meetings. François Bayrou, plus que jamais, est désolant d’ambiguïtés entre ses appels à « produire français » et ses timides critiques d’un système libéral qui précisément ne permet plus de produire français. Marine Le Pen doit avant tout se défendre face aux attaques d’une classe médiatique composée de vieux grigous libidineux, de tarlouzes branchouilles et de chiennes de garde fielleuses (exemple, Pascale Clark sur France-inter). Les autres candidats ont été promus pour disperser les électeurs. Qu’un Jacques Cheminade puisse obtenir 500 signatures de parrainage est une curiosité de notre démocratie, ou pour le dire autrement, c’est du foutage de gueule ! La perplexité ou la lassitude électorale des Français peut être interprétée comme un grand besoin de renouvellement politique; la Nation en a assez d’être gouvernée par des énarques (Ecole des Néfastes Apparatchiks) dont l’intelligence consiste surtout à trahir en anglais et à changer en (pétro)dollars les fruits de son travail et de sa culture. La France ne s’appartient plus. Telle est la triste réalité de cette élection qui ne parvient même pas à produire l’illusion d’une repossession démocratique.

Vendredi 20 avril (J-2): Et Sarkozy alors ? On finirait presque par l’oublier, celui-là. Ce n’est pas faute de le voir à la télé pourtant ! Mais précisément: en voulant être partout on est nulle part, en multipliant les questions et les sujets on se soustrait à la difficulté d’y répondre. On remplace l’exercice réel de l’Etat par l’occupation médiatique de sa fiction. Le général de Gaulle qui a fait de la France une puissance nucléaire n’aurait sans doute pas imaginé qu’elle serait un jour présidée par une pile électrique ! Et Mitterrand, le promeneur du champ de mars, qu’il aurait pour successeur un joggeur de Central Park ! De Sarkozy on a déjà beaucoup dit; intrigués par l’énergie histrionne  du personnage, les journalistes et les écrivains ont imaginé toutes sortes de portraits, de scènes, de rôles; la République leur a semblé renouer avec les fastes et les farces de la Cour de Louis XIV,  le nom de Fouquet y contribua, et Saint-Simon fut republié en poche, sous des titres accrocheurs*, tandis que La Princesse de Clèves devenait le livre symbolique des bien-pensants, qui de la sorte voulaient indiquer qu’ils méprisaient la nouvelle noblesse d’argent de Versailles-Neuilly. Ce mépris fut attisé par la trahison de Carla Bruni, ancienne icône blafarde du Paris germano-pratin, qui devint la première dame de la Cour; malgré sa discrétion, ou à cause d’elle, déchaînant les soupçons et le persiflage, elle représenta la devise sous-jacente, « amour, gloire et beauté », d’une République parallèlement livrée aux forces de la méchanceté,  de la laideur et de l’envie. Souvent, disons-le, les présidents de la Ve ont été des arbres (« ces chênes qu’on abat ») cachant la forêt. Avec Sarkozy, l’arbuste ne fait guère illusion face à la loi de la jungle du libéralisme. Demain, les Français devront peut-être prendre le maquis.    

Samedi 21 avril (J-1): Fin de ma lecture du Vicomte de Bragelonne. D’Artagnan meurt à Maastricht, en Hollande. Il y a comme ça des signes…                                             

 *: « Cette pute me fera mourir… », Livre de Poche, 2011.



A propos des étrangers, des voyages, des femmes et des vaches

 

Je fais partie de ces Français, plus nombreux qu’on ne le dit, qui ne voyagent pas, qui ne partent pas, qui restent chez eux, autonomes, suffisants, tranquilles. Comme un troupeau de Charolaises. Je fais partie de cette population de sédentaires souverains que méprisent les mondialistes cultureux et les publicitaires du tourisme. Je fais partie de ces ploucs patriotes sans véritable goût pour les autres et ce que les profs de Français appellent « la figure de l’étranger ». L’étranger ne m’intéresse pas et le plus souvent il m’emmerde; l’étranger est un type incertain; il se présente avec le sourire, il affecte les grands sentiments, l’universalisme, il nous vante les charmes de son pays et de tous ceux qu’il a visités; on sent déjà qu’il nous reproche le nôtre; vous ne vous ennuyez pas dans un pays aussi froid ? L’étranger se donne des airs d’élégance décontractée, de voyageur intempestif et condescendant, les Français lui semblent routiniers, casaniers, méfiants, amers. Comme les Américains sont plus accueillants ! plus disponibles ! Et les Africains alors ! Partouze le soir même ! Fort de ses tribulations tribales l’étranger note dans son journal (qui sera publié) que la France est a contrario une société coincée, fichée, figée, que ses habitants cultivent de sombres pensées identitaires, existentielles, idéologiques, au lieu de « profiter de la vie », de voir du monde et du pays, de multiplier les expériences spatiales et sociales. Mais l’étranger a beau avoir vu plein de choses, rencontré de multiples créatures, des blondes, des brunes, toutes aussi chaudes les unes que les autres, il n’a rien appris, rien compris, il reste un benêt touristique, un fat de la culture mondiale, un idiot utile du capitalisme mondialisé. Un triple con. L’étranger est donc très surestimé, très surcoté; surtout des femmes, qui apprécient son baratin de bellâtre bronzé (l’étranger est en effet souvent bronzé, résultat de ses voyages sans doute), son apologie de la tolérance et des différences, sa décontraction sportive et son éthique hygiéniste; en fait, l’étranger est un vulgaire petit parasiste opportuniste, un nomade intrigant, dissimulateur, manipulateur, un pervers narcissique de la mondialisation. Je serai moins sévère avec l’étrangère. 

On dira ce qu’on voudra, l’homme aime bien avoir ses habitudes; même en voyage, surtout en voyage, il goûte particulièrement le plaisir de s’asseoir à une table de restaurant, de s’allonger sur un bon lit, et de commenter les attitudes et les propos des autres touristes de l’hôtel avec le souci malveillant du détail sordide, alors qu’il a passé la journée à visiter des grandeurs monumentales, des églises, des musées, des panoramas. Mais précisément, tant d’invitations à la hauteur du passé qui le contemple provoquent surtout chez lui le désir de jouir horizontalement du présent. Un roman d’autrefois me semble assez réussi pour montrer ce genre de voyage (et du reste le voyage est un genre littéraire), du moins dans ses premiers chapitres, c’est « Avec vue sur l’Arno » de E.M Forster; où l’on voit deux Anglaises, Miss Honeychurch et sa cousine Miss Bartlett, visiter Florence et ses environs, tout en s’efforçant de maintenir leur rigueur sociale et culturelle mise à mal par deux compatriotes d’un rang inférieur, sans doute des commerçants estiment-elles, les Emerson, qui logent à la même pension. C’est l’époque (début XXe) d’un tourisme aristocratique et bourgeois qui se « démocratise », où l’on peut donc assister à des confrontations de comportements et d’opinions, entre des vacanciers disons déjà « sportifs », le genre américain, et les voyageurs contemplatifs ou méditatifs, mais un peu dogmatiques, sentencieux et de type « médiéval » comme les qualifie E.M Forster. C’est aussi ce que décrit Marcel Proust à la même époque du côté de Cabourg. Aujourd’hui encore, plus que jamais, les voyages sont l’occasion de ces confrontations, et de montrer les touristes dans toute la rigueur, si l’on peut dire, de leur nationalité et de leur classe sociale. Il y a là matière à écrire un bon livre.

Ma nièce de Londres a lu mon petit travail sur le Tour de France, elle y tenait, et comme elle m’invite cet été je ne voulais pas, je ne pouvais pas lui refuser ce privilège; je savais que ce genre de littérature ne lui plairait pas vraiment, et ce fut le cas, si j’en juge par son absence polie de commentaires; pour la forme elle m’a reproché mes décharges ou rafales d’adjectifs (c’est une écolo respectueuse de l’environnement, « décharge interdite »), le côté un peu baroque ou tape-à-l’oeil de certaines phrases, mon style latin en somme; c’est « too much » selon elle; en effet, ma nièce fait partie de ce lectorat féminin adepte de la sobriété émotive, du non-dit sexuel, de la pudeur existentielle, de la gentillesse narrative à la Delerm, etc. Les femmes, en général, goûtent peu l’exploit sportif, et sont les premières à dénigrer le Tour de France, dont elles apprécient à la rigueur les images et les commentaires télévisés; elles veulent bien que les hommes soient virils et athlétiques, mais qu’ils perdent leur temps et leurs forces à escalader le Ventoux leur semble une atteinte au charme irrésistible qu’elles pensent pouvoir exercer sur eux; encore plus contestable, que leurs maris ou compagnons passent des après-midis avachis dans le canapé, rivalisant de commentaires abscons sur une épreuve insensée, au lieu d’aller faire une randonnée spirituellement authentique avec elles et les enfants ! La Grande Boucle dégage par ailleurs une impression de « France moisie », de provincialisme vichyste et de machisme poujadiste, qu’elles ne manquent pas de dénoncer après avoir lu un article des « Inrocks » à ce sujet; parfois, prises d’inspiration, elles écrivent une lettre à Télérama pour s’offusquer de la place télévisée démesurée qu’occupe cette épreuve sur les chaînes du service public (et pour bien montrer leur indignation républicaine voire mélenchonienne elles écrivent Service Public avec des majuscules !) - Bien sûr la caravane publicitaire est d’un mauvais goût grand-guignolesque à leurs yeux; et la présence féminine sur le Tour est scandaleusement réduite à remettre les bouquets aux vainqueurs, à distribuer des casquettes sur le bord des routes, ou bien encore à préparer des plats régionaux pour l’émission  »Village-départ ». Sans oublier les chaudes nuits de ces messieurs les journalistes, sponsors, directeurs d’équipes, et coureurs ! Bref, d’un point de vue féminin et féministe, le Tour de France cycliste est une infamie. C’est bien précisément ce qui me plaît. 

A propos de femmes supérieures, intelligentes, cultivées, littéraires, bien-pensantes, douces, raffinées, séduisantes, j’entends beaucoup parler depuis quelques semaines d’une certaine Belinda Cannone; mes collègues du lycée sont enthousiastes; à la librairie des bobos du centre-ville on ne tarit pas d’éloges ! On s’enquiert même de la santé de Belinda, qui vient de voir disparaître une bonne partie de ses archives personnelles. Michel Onfray aurait donc enfin une petite concurrence… Les bien-pensantes normandes voient d’un bon oeil cette ravissante Belinda damer le pion au robuste vulgarisateur d’une philosophie hédoniste populaire anti-cléricale, anti-bourgeoise, anti-mondaine et accessoirement anti-parisienne; c’est trop d’anti ! soupirent-elles, avec Belinda nous trouvons au contraire une appréhension plus compréhensive et plus nuancée du monde et du réel, plus rythmée, plus chaloupée (en somme plus tortilleuse du cul), plus torsadée, arabesques et cie, en un mot, plus féminine ! La brillante Belinda, pleine de douceur et d’autorité sereine (c’est ce que dit d’elle une de ses étudiantes entendue à la librairie) se fait aussi l’écho d’un certain multi-culturalisme néo-méditerranéen voire néo-orientaliste (dans la tradition d’une Isabelle Eberhardt ou d’une Lady Montagu), qui respire un peu la nostalgie d’une époque où il faisait encore bon aller fumer en Afghanistan, en tout cas son point de vue est autrement plus subtil et plus tolérant que le libertarisme un peu patriote de ce Michel Onfray, qui a osé déclarer que l’Islam était un problème pour la France et qu’il comprenait qu’on puisse voter pour Marine Le Pen ! On soupçonne le ventre du philosophe de préférer le saucisson-pinard et la bonne vieille cuisine française aux raffinements épicés des nombreux restaurants orientalisants venus s’installer dans le centre-ville de Caen. Enfin, en guise de raffinements, vous vous tapez une bonne chiasse au cul en pleine nuit ! Là-dessus, une correspondante m’écrit, elle prétend me connaître, quelle prétention en effet ! et se définit comme une épicurienne charmante et cultivée (pauvre Epicure ! s’il savait l’usage bourgeois bien pensant qu’on fait de son enseignement ! ) - Elle a une vie exaltante ! D’ailleurs, elle voudrait qu’on en discute autour d’un verre. Mais attention, me prévient-elle, au cas où je me ferais des idées exaltées, attention, elle a d’autres correspondants, et un carnet d’adresses fourmillant de bons coups ! Bien élevé, catholique à l’ancienne, je lui réponds que ce genre de confidence libertaire me fait penser au fameux Michel Onfray. La comparaison ne lui convient pas. Où avais-je la tête ? C’est de Belinda que je devais lui parler ! De toute façon, je déteste les personnes qui se croient ou se disent exaltées; quelle ineptie ! quelle vulgarité ! Même Sollers n’oserait pas ! Et puis au fait, pour qui vote-t-on quand on est exalté ? Pour Mélenchon ? L’outrecuidance de certaines femmes: les hommes seraient donc prêts à tout, à tout entendre, à tout supporter, dans le seul but compensateur de les baiser ? Mais non. Certains hommes ont des aspirations précisément plus épicuriennes. Ils savent que la philosophie offre une voie autrement plus large et praticable que celle du cul. Et ils se disent étonnés, comme Flaubert, de l’importance qu’on donne aux organes uro-génitaux. Toute la différence entre les Classiques et les Modernes est là: l’affranchissement du sexe. Schopenhauer ou Raphaël Enthoven ? Kant ou Luc Ferry ? Le choix est vite fait. Les premiers sont grandioses dans la liberté de leur prose, les seconds s’emmêlent dans leurs affinités sexuelles et spécieuses.      

Autre philosophe qui très vite s’est affranchi, et qu’on peut aujourd’hui prendre pour un Classique, Friedrich Nietzsche; « l’homme est un animal ruminant », écrivit-il, phrase dont certains commentateurs s’emparèrent pour voir en lui le philosophe du ressentiment. C’est exagéré. Le véritable animal ruminant, on le sait, n’est pas l’homme, mais la vache. Ici en Normandie, il est encore facile d’observer des bovines dans les prés. Elles résistent à la campagne de propagande que mènent contre elles les professeurs (femmes) de SVT, qui accusent ces ruminantes et paisibles créatures d’être des bêtes énergivores et nuisibles à l’atmosphère. Ces pédagogues prout-prout font le nez délicat sur les gros dégazages des vaches. On conseillera le film qui vient de leur être consacré, « Bovines » de Emmanuel Gras; je suis allé le voir hier soir; il y avait dix personnes dans la salle, dont huit femmes. Les femmes sont partout. Malgré leurs sempiternelles récriminations, force est de constater, comme on dit, qu’elles trouvent le temps d’aller au cinéma, dans les librairies, et de participer à toutes sortes d’associations; quelques-unes font même de la politique, à un très haut niveau. « Bovines » est un documentaire tourné dans un pré du bocage normand, en compagnie d’un troupeau de Charolaises, pas trop dépaysé; l’esprit de groupe y est bien affirmé, à la différence des Holstein, ces vaches laitières très compétitrices et individualistes; les Charolaises sont très autonomes, très peu encadrées, elles font leurs petits toutes seules dans le pré; le plus clair de leur temps se passe à brouter et à ruminer; quand vient l’orage elles s’abritent sous un arbre; quand vient le paysan avec sa remorque-bétaillère, elles s’agitent et se mettent à meugler, car celui-ci bien souvent en embarque une pour l’abattoir, ou alors il les sépare de leurs petits. Puis la vie bovine reprend son cours. Voici le troupeau de nos Charolaises sous des pommiers; l’une d’elles allonge la tête vers une branche et en secoue les pommes; pas bête ! Autonomie, robustesse, placidité: telles sont les qualités de ces bovines. Le réalisateur Emmanuel Gras en ajoute une autre: « elles sont hyper-féminines mes vaches ! » – Le documentaire prend fin au bout d’une heure; un peu court; on aurait aimé des scènes supplémentaires, un taureau en action par exemple, ou le troupeau réuni à l’abreuvoir. Quand j’étais tout petit à la campagne, c’était mon activité favorite, d’aller donner à boire aux vaches. Elles se laissent facilement caresser, leur large encolure disponible au-dessus de l’eau qui coule à gros bouillon, mais il faut tout de même rester vigilants, ce ne sont pas des animaux de compagnie, elles ont des coups de tête parfois rapides, et elles vous envoient des filets de bave à la figure quand elles sortent brusquement leurs naseaux du bassin. Un dernier mot enfin: cet hommage aux vaches me rend encore plus pénible et ignoble la pratique de l’égorgement façon halal. Là-dessus je m’en vais ruminer mon choix électoral…       

 



A propos des Trente Pleureuses

 

Tout le monde connaît l’expression « Trente Glorieuses » qui désigne très grossièrement la période de croissance (démographique, économique, sociale) comprise entre 1945 et 1975. Expression flatteuse et trompeuse, derrière laquelle se cachent des réalités de moeurs et de conditions de vie qu’on n’hésiterait pas aujourd’hui à qualifier de sordides et de glauques. Le fameux « baby boom », par exemple, loin de témoigner d’un optimisme ou d’une joie de vivre qui aurait porté le renouveau de la France, doit surtout être mis sur le compte des incitations financières (allocations) et du contrôle sanitaire et médical de la population (chute du taux de mortalité infantile), sans oublier la faiblesse de la contraception, l’inculture sexuelle générale et le statut d’infériorité et de soumission des femmes. Celles-ci travaillent beaucoup, aux champs, à l’usine, à la maison; leur niveau d’études est plus faible que celui des hommes, ce qui ne les empêche certes pas d’avoir la langue souvent bien plus pendue et médisante. Comme l’écrit Céline en 1957 dans son roman « D’un château l’autre »: « le babil des dames est souverain !… les hommes torchent les lois, les dames s’occupent que du sérieux: l’Opinion !…une clientèle médicale est faite par les dames !… Vous les avez pas pour vous ?… sautez vous noyer !… vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !… » 

Voilà des années que je m’efforce de démonter cette expression de Trente Glorieuses, qui est née après coup, à la fin des années 70, sous la plume d’un certain Jean Fourastié, un de ces nombreux économistes qui allaient envahir l’Opinion dans le contexte de la crise. Toutefois, dis-je aussi à mes élèves, cette période de croissance sans gloire, un peu bête et méchante (« métro-boulot-dodo »), et passablement alcoolique, fut aussi pleine de drôlerie et de fantaisie, de verve salace, de débats fumeux et fougueux, de poésie tragique, et même, dit-on, d’une sexualité exubérante malgré les conditions sociales et culturelles, ou grâce à elles ! – Combien sera différente à cet égard la période suivante. Les manuels ne savent pas bien du reste la définir. Quand a-t-elle commencé ? En 1973 ? En 1975 ? En 1979 ? C’est une succession d’événements, choc pétrolier, défaite américaine au Vietnam, révolution islamique en Iran, qui met fin à une certaine arrogance ou insouciance des Occidentaux. Les Trente Glorieuses, in fine, auraient donc été une période d’exploitation capitaliste éhontée des pays du Sud (du Tiers-monde) par ceux du Nord, Etats-Unis en tête, la décolonisation ayant elle-même  contribué à une dépendance accrue des uns auprès des autres. En « perdant » l’Algérie (« la boîte à chagrin » ou « le boulet » comme la qualifiait de Gaulle), la France gaullienne se lance le coeur allégé dans une politique de croissance capitaliste et  »souveraine », qui n’exclut pas, bien au contraire, des relations renouvelées avec le reste du monde; comme si le divorce ouvrait aux divorcés des opportunités nouvelles… Cette légèreté, assurément, prend fin dans les années 1980, du moins pour la France: qui d’autre que Mitterrand sut en effet incarner la nouvelle gravité cauteleuse du pays ? A part Marguerite Duras, je ne vois pas. 

L’expression de Trente Pleureuses, pour englober la période de 1980 à nos jours, est préférable à celle de Trente Piteuses, proposée par un autre économiste patenté, dans un contexte éditorial favorable au concept de « crise ». On la trouve utilisée par des anthropologues, dès le début des années 80 (1); je la reprends à mon compte, en la justifiant de la façon suivante: - Les Trente Pleureuses sont marquées par l’idéologie du « sanglot de l’homme blanc » qui n’en finit pas de se reprocher la colonisation, et cette idéologie s’installe dans le lit du communisme en compagnie d’un Trostky vengeur qui enculerait Karl Marx sous le regard amusé et intéressé de Freud.  – L’Opinion devient cynique et irrespectueuse, dans la foulée de « l’esprit 68″, c’est l’époque d’un anarchisme anti-national, anti-militariste et anticlérical, où se distinguent humoristes et réalisateurs (Jean Yanne, Coluche, Bertrand Blier). Citons comme titres de films, « Préparez vos mouchoirs », « Pleure pas la bouche pleine » (2).  – Mitterrand et les socialistes semblent vouloir apporter un renouveau de lyrisme et d’espérance, de républicanisme vertueux et de bon sens provincial, mais l’Opinion plus que jamais cultive le sarcasme et la satire. La crise, le chômage et les déficits (trou de la sécu), semblent par ailleurs donner raison aux contempteurs du « progrès », de la croissance et de la société  matérialiste. Face à l’impuissance des remèdes socialistes de l’assistanat et des subventions, les libéraux en appellent à une « prise de conscience », à un sursaut, à une manière américaine de relever le défi de la crise, tel que le propose le « pari français » de Michel Albert porté à l’écran par Yves Montand en 1984.  – De Livi à Lévy, l’Opinion découvre aussi les nouveaux philosophes qui lui apprennent la mauvaise conscience de Vichy et du fascisme français, prolongeant  »le chagrin et la pitié » de Marcel Ophuls. Les professeurs relayent cette mémoire désormais affligée et repentante de la guerre. Les élèves sont invités à pleurer en lisant Anne Frank et Primo Levi. Les récits de « l’impensable » et les témoignages de « l’indicible » remplacent peu à peu une histoire de France jugée trop cocardière, grandiloquente et pleine d’images désormais jugées ridicules. Mitterrand tel un petit garçon puni donne la main au chancelier Kohl devant le monument aux morts de Verdun. C’est la fin du sarcasme et de l’irrespect patriotiques. C’est le début de la bien-pensance européenne et de l’hypocrisie mondialiste, multicultureuse, bamboula-yiddish.    

 Les Trente Pleureuses, bien plus que les Trente Glorieuses, voient les Français s’enrichir et se jalouser sur les signes extérieurs de richesse; cette compétition sous-jacente, très sensible dans la classe moyenne, affaiblit et attriste les relations sociales. Le matérialisme soucieux devient la nouvelle idéologie marécageuse où s’enfoncent les hochets de la réussite professionnelle. Mieux « formés » que leurs aînés, physiquement et culturellement, les Français des Trente Pleureuses développent des ambitions et des espoirs qui souvent ne sont pas exaucées. Par ailleurs découragés d’exercer les métiers de leurs pères (et encore plus de leurs mères) ils se retrouvent l’âme égarée et l’esprit chancelant dans des fonctions « tertiaires » d’administration qui annulent leurs dernières velléités d’existence. Le « rapport à la nature », encore tangible et virulent sous les Trente Glorieuses, se transforme en un tourisme rural confortable qui donne aux visiteurs affectés des envies de suicide romantique. Tandis que la culture catholique des campagnes s’étiole, que les églises se vident, et que Lourdes sont les âmes des croyants qui n’ont plus que Lisieux pour pleurer, les villes tentaculaires sont gagnées par l’esprit de sérieux protestant, les réseaux judéo-maçonniques et l’islam d’importation (regarde le beau tapis, pas cher mon frère !). Mais loin de provoquer ou de favoriser le grand mélange social et culturel invoqué par les autorités, l’urbanisation cloisonne et sépare les habitants; De Gaulle avait déjà dans ses Mémoires deviné les inconvénients d’une « massification » qui enferme et uniformise les individus; sur le plan scolaire on voit les professeurs (surtout depuis la mise en place du « collège unique » en 1975) adopter eux aussi, sous la contrainte du nombre et des programmes, des procédures pédagogiques d’enfermement et d’uniformisation les élèves: exercices à trous, questions très orientées, formatage bien-pensant. Résultat, les Trente Pleureuses marquent l’émergence d’une jeunesse qui n’en finit pas de se plaindre et de protester, soutenue par des parents chicaneurs. L’Opinion a certes toujours fait concurrence à l’Ecole; mais celle-ci qui combattait autrefois par des méthodes orales qui résonnaient fort, a peu à peu abandonné les armes des mots et du logos, pour chercher avec l’Opinion une paix de compromis informatique et statistique. Les Trente Pleureuses, pour résumer, désignent aussi et surtout une période de mièvrerie verbeuse et de bons sentiments accessoirement larmoyants, et quand bien même certains écrivains ont encore le goût et le talent d’une prose de combat et de gloire, les médias et les lecteurs leur préfèrent une littérature de la démoralisation sociale et culturelle. De nombreuses romancières parlent de leurs jouissances en des termes gémissants. Et la pornographie, loin d’éveiller les désirs ou les passions, effraie les âmes sensibles, repousse les ardeurs, terrasse les coeurs, terrorise les consciences.             

Les Trente Pleureuses trouvent dans l’actuelle campagne électorale française les reflets de leurs fausses valeurs: de la droite libérale ou soi-disant comme de la gauche sociale ou soi-disant, les candidats défendent de piteuses propositions matérialistes, que feignent de trouver généreuses et honnêtes des publics stipendiés et des gogos encore puceaux du droit de vote. Piteuses propositions qui révèlent au demeurant  la masse croissante des indigents et des parasites qui peuplent ce pays, c’est elle sans doute que les candidats s’efforcent de séduire pour mieux pouvoir ensuite l’ignorer. Voyez notamment le soi-disant tribun de la plèbe, l’ex-sénateur Mélenchon, qui se gargarise d’accents jaurèsiens pour réclamer un SMIC à 1700 euros mensuels, taxer les riches à 100 % et régulariser les sans-papiers ! Son public applaudit d’autant mieux qu’il est composé de petits profs (tendance SUD) qui gagnent 2000 euros, un bel électorat captif de sans-culottes prêts à se faire enculer une fois de plus. Pendant ce temps l’oligarchie se frotte les mains d’entendre un orateur si fougueux qui permet de réduire l’écart entre un Hollande épouvantablement ennuyeux et un Sarkozy de plus en plus nerveux. L’électeur franchouillard, rescapé des Trente Glorieuses, a de quoi se les tâter sévèrement; les urnes ne sont pas brillantes. Pour qui voter ?  Les femmes se plaignent, « cette élection ne fait pas dans l’amour ». La perplexité des Français se cherche de l’ironie de peur d’avoir à trouver du désespoir. Dépêchons-nous d’en rire, se disent-ils, nous pourrions demain en pleurer.       

(1):  http://anthropologieenligne.com

(2): films de 1973 et 1977, souvent diffusés à la télé dans les années 80                                                         

          

 



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