A propos des TPE

 

TPE, un sigle désormais bien connu des professeurs, des élèves et des parents, pour désigner les Travaux Personnels Encadrés. De quoi s’agit-il au juste ? Pendant dix-huit semaines (environ 5 mois) et à raison de deux heures par semaine, les élèves des classes de Première, par groupes de 2, 3 ou 4, préparent, élaborent, organisent un « dossier » qu’ils doivent soutenir oralement devant un jury de deux ou trois professeurs (souvent de leur établissement). C’est une épreuve on ne peut plus sérieuse, puisqu’elle « compte pour le bac », même si ne sont comptés que les points au-dessus de la moyenne. On est par conséquent amené à penser que ces TPE ont été inventés pour accélérer le processus d’obtention du bac par une majorité d’élèves. C’est possible. Mais on évitera d’avancer cet argument, car ce serait faire preuve d’un pragmatisme, d’un utilitarisme voire d’un consumérisme quelque peu vulgaire. Imaginez par exemple un professeur de grec ou de latin qui pour défendre sa matière mettrait en avant le fait qu’elle rapporte des points au bac ! Quelle bassesse mercantile ! Indigne de la grande civilisation gréco-romaine ! Tout ça pour ça ! s’écrierait Jules César de nouveau poignardé. En effet. Heureusement la plupart des professeurs portent encore fièrement au front la dignité de leur savoir immatériel et inutile, aussi rentrent-ils chez eux le dos courbé, le regard vide, l’esprit déconfit. Les TPE ont sans doute permis, encore qu’il ne faille pas le dire trop ouvertement non plus, d’alléger et de décontracter un peu la terrible tâche des professeurs. Encadrer les élèves en compagnie d’un ou d’une collègue est en effet à la portée de tout pédagogue. 

Au départ, en 1998, les TPE devaient contribuer à l’autonomisation des élèves, dans la droite ligne de la politique scolaire de M. Jospin, lancée en 1989: « mettre l’élève au centre de l’école » et en faire l’acteur principal de sa formation et de son savoir. C’est Claude Allègre, ministre de l’Education du gouvernement Jospin, qui voulut à travers les TPE rénover les méthodes pédagogiques et « dégraisser le mammouth ». De nombreux professeurs y virent alors une atteinte à leur autorité, à leur reconnaissance, et dénoncèrent l’idéologie technicienne de leur tonitruant ministre comme une trahison des valeurs humanistes de l’Ecole. Résultat, ils n’apportent pas leurs voix au candidat Jospin lors des élections présidentielles de 2002. Victorieuse, la droite libérale ne remet pas en cause les TPE, qui vont dans le sens, à ses yeux, d’une sorte d’esprit d’innovation et de dynamisme sociétal tout à fait indiqué pour sortir enfin la jeunesse française de sa léthargie soi-disant humaniste vouée à des métiers de complainte administrative. Des TPE aux TPE (Très Petites Entreprises), la droite libérale se réjouit de voir l’Ecole enfin se mettre au service de l’Entreprise ! Le ministre Allègre, non sans morgue, avait surtout considéré les TPE sous une lumière scientifique qui devait initier les jeunes gens à la recherche en équipes ! Mais par principe et par fonctionnement l’Education nationale y associa toutes les séries du bac général. Les professeurs furent conviés à des stages de formation; je me souviens de l’un d’eux où je me fendis d’une remarque quelque peu désobligeante, jugeant que les « sujets » des TPE tournaient sans cesse autour des mêmes problématiques, et versaient facilement dans la « bien pensance » morale, culturelle, ou dans l’optimisme technologique. Un collègue me répliqua vertement (c’est le cas de le dire) trouvant qu’au contraire les TPE étaient l’occasion d’une véritable « prise de conscience » écologique et citoyenne, ce que ne permettaient sûrement pas les cours d’histoire que je pouvais délivrer. Je dus me taire (c’était un tour de table et mon tour était passé), mais le soir, chez moi, en mixant mes légumes pour faire ma soupe, j’imaginais tous les arguments que j’aurais pu envoyer dans la petite tronche de ce connard de prof de SVT. SVT ! Autrefois on disait biologie, géologie, c’était du sérieux, du solide, de l’inédit, du merveilleux. On ne savait rien des organes génitaux de l’autre sexe. On était attentifs ! Maintenant, SVT n’est plus qu’une petite matière de bobos de gauche moralisants et anti-racistes, où l’on professe que tout n’est que gènes et molécules, métissage et diversité, tri sélectif et développement durable, où l’on apprend que les femmes sont des hommes comme les autres ! Et c’est pourquoi elles n’hésitent plus à dire à leurs maris, « moi je descends du singe et toi tu descends les poubelles ! »   

Ne nous égarons pas. En notre époque d’austérité, nous allons devoir resserrer les raisonnements. L’existence de ce petit blog éclectique et faunesque pourrait bien être menacée. Plus grave (vraiment ?) celle des TPE aussi. Ils coûtent cher, en effet; ces dernières années, avec l’informatisation à outrance des établissements, ils sont devenus une débauche de sites et de « copier-coller », ils occupent les salles d’ordinateurs des CDI, ils font chauffer les imprimantes, consomment des tonnes de papier et des litres d’encre. Un gouffre. Malgré l’avantage qu’ils peuvent trouver à être occupés et payés à quasiment rien foutre, certains professeurs encadreurs de TPE commencent à tiquer; ils ont leurs états d’âme de fonctionnaires vertueux. Voire, un reste de grande conscience universaliste, qui les amène à penser que la France, décidément, exagère avec son « exception culturelle » qui aboutit à des générations de glandeurs « indignés ». C’est aussi ce qu’on dit à la BCE et au FMI. Les TPE ont par ailleurs un côté soviétique gorbatchévien décadent: sous leur ambition de perestroïka scolaire et de glasnost culturelle, ils exposent surtout une division et une partition croissantes du public, entre une moitié d’élèves qui apprécie l’autonomie studieuse qu’on lui accorde et reçoit pour l’en convaincre davantage l’aide de ses professeurs encadreurs (qui apprécient les élèves qui montrent qu’ils peuvent se passer d’eux !), et une autre moitié qui pense que l’autonomie consiste à glander, se gardant bien alors de solliciter toute aide extérieure adulte. Les TPE permettent aussi aux parents les plus impliqués et investis de jouer un rôle. C’est ce qu’on pourrait appeler la « participation », notion chère autrefois au général de Gaulle, et avant lui à la doctrine sociale de l’Eglise (Voir l’Encyclique Rerum Novarum de 1891). Mon frère et ma belle-soeur (de culture catholique tous les deux) ont beaucoup apprécié les TPE de leurs deux filles auxquels ils ont un peu contribué; ce que n’aiment pas les parents, dorénavant, ce sont des professeurs qui leur donnent l’impression que le savoir et la culture sont le monopole ou la chasse gardée de l’Education nationale; les TPE contribuent en somme à mettre fin à la prétention jacobine et robespierriste d’une République des professeurs dictant à la nation ce qu’il faut savoir. Ils participent d’une didactique interactive et libérale, décentralisée et autonomisée, telle que le Jésuite Baltasar Gracian l’avait superbement résumée dans son Art de la Prudence au milieu du XVIIe:               » L’homme a beaucoup à savoir et peu à vivre; et il ne vit pas s’il ne sait rien. C’est donc une singulière adresse d’étudier sans qu’il en coûte, et d’apprendre beaucoup en apprenant de tous. » Evidemment, et nous y revenons, cette sorte de « gai savoir » sociétal met de côté toute une moitié au moins du public scolaire et de la population entière du pays; la philosophie de la participation, qui ne va pas sans de solides ressorts catholiques, comme nous venons de le dire, trouve aujourd’hui sur son chemin de nombreux obstacles: l’islam, le judaïsme capitaliste du Temple (Wall Street), et le gauchisme anti-romain, en somme la fameuse « triplice de l’horreur » déjà évoquée dans une chronique précédente. La culture catholique de la France a longtemps été la plus solide alliée de la République des Lettres (et des sciences à un degré moindre); son effondrement entraîne la chute de la seconde.   

Pour finir, soyons un peu plus concret; j’ai eu le plaisir l’autre jour de participer à un jury d’évaluation des TPE. Sous des thèmes très généraux et bien vagues, comme « contraintes et libertés », « réalités et représentations », « formes du pouvoir », j’ai entendu des exposés sur la propagande stalinienne, le génocide rwandais, la condition féminine en France au XIXe, les dessous de la publicité, les stars et les médias. J’avais averti ma jeune collègue (c’était son premier jury de TPE) qu’il fallait aborder cette évaluation avec la plus grande mansuétude possible, se mettre à la rigueur dans l’état d’esprit d’un cardinal ayant à entendre et confesser de très grands péchés. Pas facile pour elle, j’en conviens. Pour moi, si. J’ai toujours rêvé être cardinal ! Oh oui, qu’on baise mon anneau ! A genoux les pécheresses ! Le Corps du Christ ? Amen. D’heure en heure, pourtant, de TPE en TPE, notre mansuétude fut mise à rude épreuve, non que les péchés fussent bien grands,  mais ils avaient au contraire une manière de vertu racoleuse qui nous les rendit éprouvants à entendre. « Seigneur ! que de vertus vous nous faites haïr ! » Je ne saurais évidemment trahir ici le secret de la confession et c’est pourquoi je n’en dirai pas plus, étreignant mon âme éprouvée de mes mains doctement jointes. Allons en paix.      

                      

                

   

            



2 commentaires

  1. Le néo-réac 31 mars

    Excellent !

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