A propos de Guerre et Paix

 

J’ai donc lu Guerre et Paix, on peut dire aussi La guerre et la paix, voire Guerre et univers (traduction de « mir »); en tout cas l’auteur s’appelle Tolstoï, un monsieur à longue barbe qui vécut en Russie au milieu du XIXe. Il avait sans doute beaucoup de temps libre, pour écrire un roman de 2000 pages environ, aujourd’hui édité en deux volumes dans la collection du Livre de Poche; j’ai préféré cette version à celle un peu allégée parue au Seuil, en un seul tome de 1500 pages. Comme j’avais quinze jours de vacances je m’étais dit que je lirais un volume par semaine. Planification soviétique. J’y suis presque arrivé.     

Le début de ma lecture fut très agréable; je m’attendais un peu à ces histoires de noblesse russe parlant français; très vite je me mis à sourire devant ce déploiement de belles réflexions et de vertueux sentiments qui allait devoir affronter ce malotru de Napoléon; car je connais tout de même un peu mon histoire. J’étais d’ailleurs assez impatient d’en arriver à Austerlitz. Tolstoï ne fait pas le récit de la bataille mais fixe son attention sur quelques personnages et quelques scènes; il s’intéresse à « l’expérience combattante », au niveau des soldats, et non à la stratégie et aux « grands hommes »; il semble d’ailleurs vouloir diminuer l’importance et le mérite de celle-ci et de ceux-là, et s’en expliquera longuement (et un peu lourdement) dans la dernière partie de son roman. Toujours est-il qu’on lit avec entrain les 500 premières pages de Guerre et Paix; il y a du rythme, les personnages vont et viennent, et même Koutouzov « le temporisateur » parait emporté par les événements; Austerlitz est allé un peu trop vite pour lui. La deuxième moitié du premier volume est consacrée aux affaires familiales et aux tentatives de mariages dans la noblesse russe, et bien que ce soient des moeurs et des pensées très éloignées des nôtres actuellement, on les observe avec la curiosité du naturaliste; que par exemple le prince André doive proposer un an d’attente à Natacha qu’il veut épouser est une performance aussi étrange que celle du mâle de la baudroie qui effectue un coït d’une quinzaine d’années en restant accroché à la femelle. Lecteur célibataire et passablement misogyne, toutes ces histoires de mariages plus ou moins arrangés qui dérapent me remplissent d’un amusement presque condescendant. Je me suis délecté bien sûr de l’aventure de cette pauvre petite Natacha qui n’en peut plus d’attendre et est prête à s’offrir à n’importe quel mâle un peu entreprenant. Ainsi donc suis-je arrivé très facilement au bout du premier volume, et avant la fin de la première semaine. Je dépassais donc l’objectif de ma planification. Stakhanovisme.

Le deuxième volume, tout aussi épais que le premier, fut en revanche d’une lecture difficile; il me fallut plus de quinze jours pour en venir à bout. C’est le volume de la campagne de 1812 et de la défaite de la Grande Armée; on sait que les Russes se replièrent, non sans combattre et perdre beaucoup d’hommes (notamment à Borodino, où le prince André est mortellement blessé); on sait aussi qu’ils évacuèrent Moscou tombée aux mains des Français, et que l’incendie très vite ravagea cette ville, privant ses occupants de ressources et les obligeant à la quitter et à se disperser. Pour Tolstoï, la défaite française a été une suite et un enchevêtrement de facteurs plus « logistiques  » que stratégiques; et le romancier consacre de nombreuses pages à minimiser les thèses et les hypothèses des spécialistes militaires et des historiens; la guerre reste avant tout à ses yeux un affrontement confus dont il est difficile de tirer des plans et des leçons; la Grande Armée, trop grande sans doute, s’est peu à peu affaiblie, désorganisée, dissoute; et le « génie » de Napoléon s’est transformé en maladresse et lassitude. Côté russe, malgré ou à cause des pertes supérieures à celles du camp français, l’Empereur et Koutouzov ont joué la carte du temps; et « le général hiver » est venu s’ajouter aux autres facteurs d’affaiblissement de la Grande Armée. Tolstoï montre aussi la résistance civile des  »partisans » russes qui vont harceler des troupes françaises de plus en plus isolées. On ne perd pas de vue non plus les personnages du roman, Natacha, Pierre, les Rostov, le prince André (qui meurt des suites de ses blessures) mais on devine qu’avec cette coûteuse victoire patriotique la noblesse russe n’aura plus dans la société ou dans l’Etat la même position qu’auparavant. C’est la fin d’un monde. Et le roman de Tolstoï s’achève sur un tableau quelque peu « réactionnaire » de cette noblesse qui a perdu de son superbe élitisme de salon et se replie sur ses propriétés provinciales, à l’image de la petite Natacha, autrefois si passionnée, si exaltée, et à présent brave mère au foyer, en compagnie de son mari, ce franc-maçon un peu songe-creux de Pierre. Les vrais vainqueurs de Napoléon sont ailleurs, ce sont les aristocrates et les grands bourgeois de Londres, par exemple les Rothschild, également présents à Paris.

Même s’il a bien sûr des qualités instructives ou documentaires (la revue L’Histoire consacre son numéro de février à la campagne de 1812, bicentenaire oblige, et l’on pourra se rendre compte que Guerre et Paix est très fiable sur le sujet), le deuxième volume perd beaucoup par rapport au premier en termes romanesques; Flaubert parlait même d’un « effondrement »; si le talent romanesque consiste à créer du mouvement (et d’autant mieux que la matière est fine), on peut en effet trouver que Tolstoï, à la manière de la Grande Armée, s’est beaucoup ralenti dans des considérations théoriques sur la guerre et sur l’histoire; que celles-ci auraient dû,  comme savait si bien le faire Flaubert, rester silencieuses tout en consolidant ou en diversifiant les opinions et les actions des personnages. D’aucuns iront même jusqu’à dire que Guerre et Paix est le tombeau, dans son deuxième volume, de cet art romanesque européen si vivant entre 1750 et 1850; qu’il met fin à l’esprit des Lumières et qu’il s’inscrit dans ce « lourd XIXe » chargé d’histoire et de religiosité (voir Michelet en France). De cette histoire dont Schopenhauer avait déjà dit qu’elle ne « raconte pas autre chose que le rêve long, lourd et confus de l’humanité ». D’autres jugeront au contraire que Tolstoï a voulu écrire un « roman total » et offrir à ses nombreux lecteurs une connaissance du monde et de l’humanité qui ne soit pas celle des théories et des concepts idéologiques, déjà très virulents au milieu du XIXe; et qu’en somme il tenait à proposer une humble compréhension très nuancée de ce grand événement que fut la campagne de 1812. Loin et même à l’opposé des fumeux et fiévreux personnages de Dostoïevski, ceux de Tolstoï dans Guerre et Paix incarnent une forme de sagesse et de raison, et perpétuent la tradition des Lumières, d’autant plus fortement que le ciel de l’Europe s’est terriblement obscurci depuis 1800. Cette sagesse un peu mélancolique s’explique aisément, et elle est bien préférable au nihilisme révolutionnaire ou anarchiste des Possédés de Dostoïevski (qui paraissent en 1871-1872, quelques années après Guerre et Paix). Quoi qu’il en soit, la lecture des romans peut précisément contribuer à ne pas vouloir juger ou choisir. C’est une lecture de l’indécision, du doute, de la prudence, de l’ironie. Et peut-être explique-t-elle une partie du fonctionnement moral et culturel des Européens qui, comme moi, ont été élevés dans la tradition qu’il fallait lire de « grands romans ». De ces grands romans qui peuvent paralyser l’esprit quand les circonstances ou les contextes exigent au contraire des prises de position nettes et rapides. Comment aller voter, et pour qui,  après avoir lu Guerre et Paix ?

Je suis allé pour finir sur des sites de critiques du roman de Tolstoï; la plupart étaient élogieuses; j’y ai ajouté la mienne, ironique et nuancée, en disant qu’il fallait de longues soirées d’hiver pour lire Guerre et Paix, et qu’à cet égard on pouvait comprendre que ce fût un roman russe ! Sur six étoiles possibles, je n’en ai donné que trois – pour les raisons que j’ai indiquées. Une dernière observation doit cependant être faite: il est difficile et presque impossible de lire des romans volumineux quand on exerce une fonction qui comme la mienne exige des qualités de vitesse et de souplesse; voilà des années que je constate que je ne peux plus lire, le soir chez moi, que des chroniques et des articles, ou bien des petits romans de moins de 400 pages découpés en petits chapitres de vingt pages; et encore faut-il qu’ils soient écrits en un style vif et percutant. Seules des vacances permettent d’ouvrir Tolstoï, Proust ou Thomas Mann.       

                                          

 

 

 



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