A propos des TPE

 

TPE, un sigle désormais bien connu des professeurs, des élèves et des parents, pour désigner les Travaux Personnels Encadrés. De quoi s’agit-il au juste ? Pendant dix-huit semaines (environ 5 mois) et à raison de deux heures par semaine, les élèves des classes de Première, par groupes de 2, 3 ou 4, préparent, élaborent, organisent un « dossier » qu’ils doivent soutenir oralement devant un jury de deux ou trois professeurs (souvent de leur établissement). C’est une épreuve on ne peut plus sérieuse, puisqu’elle « compte pour le bac », même si ne sont comptés que les points au-dessus de la moyenne. On est par conséquent amené à penser que ces TPE ont été inventés pour accélérer le processus d’obtention du bac par une majorité d’élèves. C’est possible. Mais on évitera d’avancer cet argument, car ce serait faire preuve d’un pragmatisme, d’un utilitarisme voire d’un consumérisme quelque peu vulgaire. Imaginez par exemple un professeur de grec ou de latin qui pour défendre sa matière mettrait en avant le fait qu’elle rapporte des points au bac ! Quelle bassesse mercantile ! Indigne de la grande civilisation gréco-romaine ! Tout ça pour ça ! s’écrierait Jules César de nouveau poignardé. En effet. Heureusement la plupart des professeurs portent encore fièrement au front la dignité de leur savoir immatériel et inutile, aussi rentrent-ils chez eux le dos courbé, le regard vide, l’esprit déconfit. Les TPE ont sans doute permis, encore qu’il ne faille pas le dire trop ouvertement non plus, d’alléger et de décontracter un peu la terrible tâche des professeurs. Encadrer les élèves en compagnie d’un ou d’une collègue est en effet à la portée de tout pédagogue. 

Au départ, en 1998, les TPE devaient contribuer à l’autonomisation des élèves, dans la droite ligne de la politique scolaire de M. Jospin, lancée en 1989: « mettre l’élève au centre de l’école » et en faire l’acteur principal de sa formation et de son savoir. C’est Claude Allègre, ministre de l’Education du gouvernement Jospin, qui voulut à travers les TPE rénover les méthodes pédagogiques et « dégraisser le mammouth ». De nombreux professeurs y virent alors une atteinte à leur autorité, à leur reconnaissance, et dénoncèrent l’idéologie technicienne de leur tonitruant ministre comme une trahison des valeurs humanistes de l’Ecole. Résultat, ils n’apportent pas leurs voix au candidat Jospin lors des élections présidentielles de 2002. Victorieuse, la droite libérale ne remet pas en cause les TPE, qui vont dans le sens, à ses yeux, d’une sorte d’esprit d’innovation et de dynamisme sociétal tout à fait indiqué pour sortir enfin la jeunesse française de sa léthargie soi-disant humaniste vouée à des métiers de complainte administrative. Des TPE aux TPE (Très Petites Entreprises), la droite libérale se réjouit de voir l’Ecole enfin se mettre au service de l’Entreprise ! Le ministre Allègre, non sans morgue, avait surtout considéré les TPE sous une lumière scientifique qui devait initier les jeunes gens à la recherche en équipes ! Mais par principe et par fonctionnement l’Education nationale y associa toutes les séries du bac général. Les professeurs furent conviés à des stages de formation; je me souviens de l’un d’eux où je me fendis d’une remarque quelque peu désobligeante, jugeant que les « sujets » des TPE tournaient sans cesse autour des mêmes problématiques, et versaient facilement dans la « bien pensance » morale, culturelle, ou dans l’optimisme technologique. Un collègue me répliqua vertement (c’est le cas de le dire) trouvant qu’au contraire les TPE étaient l’occasion d’une véritable « prise de conscience » écologique et citoyenne, ce que ne permettaient sûrement pas les cours d’histoire que je pouvais délivrer. Je dus me taire (c’était un tour de table et mon tour était passé), mais le soir, chez moi, en mixant mes légumes pour faire ma soupe, j’imaginais tous les arguments que j’aurais pu envoyer dans la petite tronche de ce connard de prof de SVT. SVT ! Autrefois on disait biologie, géologie, c’était du sérieux, du solide, de l’inédit, du merveilleux. On ne savait rien des organes génitaux de l’autre sexe. On était attentifs ! Maintenant, SVT n’est plus qu’une petite matière de bobos de gauche moralisants et anti-racistes, où l’on professe que tout n’est que gènes et molécules, métissage et diversité, tri sélectif et développement durable, où l’on apprend que les femmes sont des hommes comme les autres ! Et c’est pourquoi elles n’hésitent plus à dire à leurs maris, « moi je descends du singe et toi tu descends les poubelles ! »   

Ne nous égarons pas. En notre époque d’austérité, nous allons devoir resserrer les raisonnements. L’existence de ce petit blog éclectique et faunesque pourrait bien être menacée. Plus grave (vraiment ?) celle des TPE aussi. Ils coûtent cher, en effet; ces dernières années, avec l’informatisation à outrance des établissements, ils sont devenus une débauche de sites et de « copier-coller », ils occupent les salles d’ordinateurs des CDI, ils font chauffer les imprimantes, consomment des tonnes de papier et des litres d’encre. Un gouffre. Malgré l’avantage qu’ils peuvent trouver à être occupés et payés à quasiment rien foutre, certains professeurs encadreurs de TPE commencent à tiquer; ils ont leurs états d’âme de fonctionnaires vertueux. Voire, un reste de grande conscience universaliste, qui les amène à penser que la France, décidément, exagère avec son « exception culturelle » qui aboutit à des générations de glandeurs « indignés ». C’est aussi ce qu’on dit à la BCE et au FMI. Les TPE ont par ailleurs un côté soviétique gorbatchévien décadent: sous leur ambition de perestroïka scolaire et de glasnost culturelle, ils exposent surtout une division et une partition croissantes du public, entre une moitié d’élèves qui apprécie l’autonomie studieuse qu’on lui accorde et reçoit pour l’en convaincre davantage l’aide de ses professeurs encadreurs (qui apprécient les élèves qui montrent qu’ils peuvent se passer d’eux !), et une autre moitié qui pense que l’autonomie consiste à glander, se gardant bien alors de solliciter toute aide extérieure adulte. Les TPE permettent aussi aux parents les plus impliqués et investis de jouer un rôle. C’est ce qu’on pourrait appeler la « participation », notion chère autrefois au général de Gaulle, et avant lui à la doctrine sociale de l’Eglise (Voir l’Encyclique Rerum Novarum de 1891). Mon frère et ma belle-soeur (de culture catholique tous les deux) ont beaucoup apprécié les TPE de leurs deux filles auxquels ils ont un peu contribué; ce que n’aiment pas les parents, dorénavant, ce sont des professeurs qui leur donnent l’impression que le savoir et la culture sont le monopole ou la chasse gardée de l’Education nationale; les TPE contribuent en somme à mettre fin à la prétention jacobine et robespierriste d’une République des professeurs dictant à la nation ce qu’il faut savoir. Ils participent d’une didactique interactive et libérale, décentralisée et autonomisée, telle que le Jésuite Baltasar Gracian l’avait superbement résumée dans son Art de la Prudence au milieu du XVIIe:               » L’homme a beaucoup à savoir et peu à vivre; et il ne vit pas s’il ne sait rien. C’est donc une singulière adresse d’étudier sans qu’il en coûte, et d’apprendre beaucoup en apprenant de tous. » Evidemment, et nous y revenons, cette sorte de « gai savoir » sociétal met de côté toute une moitié au moins du public scolaire et de la population entière du pays; la philosophie de la participation, qui ne va pas sans de solides ressorts catholiques, comme nous venons de le dire, trouve aujourd’hui sur son chemin de nombreux obstacles: l’islam, le judaïsme capitaliste du Temple (Wall Street), et le gauchisme anti-romain, en somme la fameuse « triplice de l’horreur » déjà évoquée dans une chronique précédente. La culture catholique de la France a longtemps été la plus solide alliée de la République des Lettres (et des sciences à un degré moindre); son effondrement entraîne la chute de la seconde.   

Pour finir, soyons un peu plus concret; j’ai eu le plaisir l’autre jour de participer à un jury d’évaluation des TPE. Sous des thèmes très généraux et bien vagues, comme « contraintes et libertés », « réalités et représentations », « formes du pouvoir », j’ai entendu des exposés sur la propagande stalinienne, le génocide rwandais, la condition féminine en France au XIXe, les dessous de la publicité, les stars et les médias. J’avais averti ma jeune collègue (c’était son premier jury de TPE) qu’il fallait aborder cette évaluation avec la plus grande mansuétude possible, se mettre à la rigueur dans l’état d’esprit d’un cardinal ayant à entendre et confesser de très grands péchés. Pas facile pour elle, j’en conviens. Pour moi, si. J’ai toujours rêvé être cardinal ! Oh oui, qu’on baise mon anneau ! A genoux les pécheresses ! Le Corps du Christ ? Amen. D’heure en heure, pourtant, de TPE en TPE, notre mansuétude fut mise à rude épreuve, non que les péchés fussent bien grands,  mais ils avaient au contraire une manière de vertu racoleuse qui nous les rendit éprouvants à entendre. « Seigneur ! que de vertus vous nous faites haïr ! » Je ne saurais évidemment trahir ici le secret de la confession et c’est pourquoi je n’en dirai pas plus, étreignant mon âme éprouvée de mes mains doctement jointes. Allons en paix.      

                      

                

   

            



A propos de Guerre et Paix

 

J’ai donc lu Guerre et Paix, on peut dire aussi La guerre et la paix, voire Guerre et univers (traduction de « mir »); en tout cas l’auteur s’appelle Tolstoï, un monsieur à longue barbe qui vécut en Russie au milieu du XIXe. Il avait sans doute beaucoup de temps libre, pour écrire un roman de 2000 pages environ, aujourd’hui édité en deux volumes dans la collection du Livre de Poche; j’ai préféré cette version à celle un peu allégée parue au Seuil, en un seul tome de 1500 pages. Comme j’avais quinze jours de vacances je m’étais dit que je lirais un volume par semaine. Planification soviétique. J’y suis presque arrivé.     

Le début de ma lecture fut très agréable; je m’attendais un peu à ces histoires de noblesse russe parlant français; très vite je me mis à sourire devant ce déploiement de belles réflexions et de vertueux sentiments qui allait devoir affronter ce malotru de Napoléon; car je connais tout de même un peu mon histoire. J’étais d’ailleurs assez impatient d’en arriver à Austerlitz. Tolstoï ne fait pas le récit de la bataille mais fixe son attention sur quelques personnages et quelques scènes; il s’intéresse à « l’expérience combattante », au niveau des soldats, et non à la stratégie et aux « grands hommes »; il semble d’ailleurs vouloir diminuer l’importance et le mérite de celle-ci et de ceux-là, et s’en expliquera longuement (et un peu lourdement) dans la dernière partie de son roman. Toujours est-il qu’on lit avec entrain les 500 premières pages de Guerre et Paix; il y a du rythme, les personnages vont et viennent, et même Koutouzov « le temporisateur » parait emporté par les événements; Austerlitz est allé un peu trop vite pour lui. La deuxième moitié du premier volume est consacrée aux affaires familiales et aux tentatives de mariages dans la noblesse russe, et bien que ce soient des moeurs et des pensées très éloignées des nôtres actuellement, on les observe avec la curiosité du naturaliste; que par exemple le prince André doive proposer un an d’attente à Natacha qu’il veut épouser est une performance aussi étrange que celle du mâle de la baudroie qui effectue un coït d’une quinzaine d’années en restant accroché à la femelle. Lecteur célibataire et passablement misogyne, toutes ces histoires de mariages plus ou moins arrangés qui dérapent me remplissent d’un amusement presque condescendant. Je me suis délecté bien sûr de l’aventure de cette pauvre petite Natacha qui n’en peut plus d’attendre et est prête à s’offrir à n’importe quel mâle un peu entreprenant. Ainsi donc suis-je arrivé très facilement au bout du premier volume, et avant la fin de la première semaine. Je dépassais donc l’objectif de ma planification. Stakhanovisme.

Le deuxième volume, tout aussi épais que le premier, fut en revanche d’une lecture difficile; il me fallut plus de quinze jours pour en venir à bout. C’est le volume de la campagne de 1812 et de la défaite de la Grande Armée; on sait que les Russes se replièrent, non sans combattre et perdre beaucoup d’hommes (notamment à Borodino, où le prince André est mortellement blessé); on sait aussi qu’ils évacuèrent Moscou tombée aux mains des Français, et que l’incendie très vite ravagea cette ville, privant ses occupants de ressources et les obligeant à la quitter et à se disperser. Pour Tolstoï, la défaite française a été une suite et un enchevêtrement de facteurs plus « logistiques  » que stratégiques; et le romancier consacre de nombreuses pages à minimiser les thèses et les hypothèses des spécialistes militaires et des historiens; la guerre reste avant tout à ses yeux un affrontement confus dont il est difficile de tirer des plans et des leçons; la Grande Armée, trop grande sans doute, s’est peu à peu affaiblie, désorganisée, dissoute; et le « génie » de Napoléon s’est transformé en maladresse et lassitude. Côté russe, malgré ou à cause des pertes supérieures à celles du camp français, l’Empereur et Koutouzov ont joué la carte du temps; et « le général hiver » est venu s’ajouter aux autres facteurs d’affaiblissement de la Grande Armée. Tolstoï montre aussi la résistance civile des  »partisans » russes qui vont harceler des troupes françaises de plus en plus isolées. On ne perd pas de vue non plus les personnages du roman, Natacha, Pierre, les Rostov, le prince André (qui meurt des suites de ses blessures) mais on devine qu’avec cette coûteuse victoire patriotique la noblesse russe n’aura plus dans la société ou dans l’Etat la même position qu’auparavant. C’est la fin d’un monde. Et le roman de Tolstoï s’achève sur un tableau quelque peu « réactionnaire » de cette noblesse qui a perdu de son superbe élitisme de salon et se replie sur ses propriétés provinciales, à l’image de la petite Natacha, autrefois si passionnée, si exaltée, et à présent brave mère au foyer, en compagnie de son mari, ce franc-maçon un peu songe-creux de Pierre. Les vrais vainqueurs de Napoléon sont ailleurs, ce sont les aristocrates et les grands bourgeois de Londres, par exemple les Rothschild, également présents à Paris.

Même s’il a bien sûr des qualités instructives ou documentaires (la revue L’Histoire consacre son numéro de février à la campagne de 1812, bicentenaire oblige, et l’on pourra se rendre compte que Guerre et Paix est très fiable sur le sujet), le deuxième volume perd beaucoup par rapport au premier en termes romanesques; Flaubert parlait même d’un « effondrement »; si le talent romanesque consiste à créer du mouvement (et d’autant mieux que la matière est fine), on peut en effet trouver que Tolstoï, à la manière de la Grande Armée, s’est beaucoup ralenti dans des considérations théoriques sur la guerre et sur l’histoire; que celles-ci auraient dû,  comme savait si bien le faire Flaubert, rester silencieuses tout en consolidant ou en diversifiant les opinions et les actions des personnages. D’aucuns iront même jusqu’à dire que Guerre et Paix est le tombeau, dans son deuxième volume, de cet art romanesque européen si vivant entre 1750 et 1850; qu’il met fin à l’esprit des Lumières et qu’il s’inscrit dans ce « lourd XIXe » chargé d’histoire et de religiosité (voir Michelet en France). De cette histoire dont Schopenhauer avait déjà dit qu’elle ne « raconte pas autre chose que le rêve long, lourd et confus de l’humanité ». D’autres jugeront au contraire que Tolstoï a voulu écrire un « roman total » et offrir à ses nombreux lecteurs une connaissance du monde et de l’humanité qui ne soit pas celle des théories et des concepts idéologiques, déjà très virulents au milieu du XIXe; et qu’en somme il tenait à proposer une humble compréhension très nuancée de ce grand événement que fut la campagne de 1812. Loin et même à l’opposé des fumeux et fiévreux personnages de Dostoïevski, ceux de Tolstoï dans Guerre et Paix incarnent une forme de sagesse et de raison, et perpétuent la tradition des Lumières, d’autant plus fortement que le ciel de l’Europe s’est terriblement obscurci depuis 1800. Cette sagesse un peu mélancolique s’explique aisément, et elle est bien préférable au nihilisme révolutionnaire ou anarchiste des Possédés de Dostoïevski (qui paraissent en 1871-1872, quelques années après Guerre et Paix). Quoi qu’il en soit, la lecture des romans peut précisément contribuer à ne pas vouloir juger ou choisir. C’est une lecture de l’indécision, du doute, de la prudence, de l’ironie. Et peut-être explique-t-elle une partie du fonctionnement moral et culturel des Européens qui, comme moi, ont été élevés dans la tradition qu’il fallait lire de « grands romans ». De ces grands romans qui peuvent paralyser l’esprit quand les circonstances ou les contextes exigent au contraire des prises de position nettes et rapides. Comment aller voter, et pour qui,  après avoir lu Guerre et Paix ?

Je suis allé pour finir sur des sites de critiques du roman de Tolstoï; la plupart étaient élogieuses; j’y ai ajouté la mienne, ironique et nuancée, en disant qu’il fallait de longues soirées d’hiver pour lire Guerre et Paix, et qu’à cet égard on pouvait comprendre que ce fût un roman russe ! Sur six étoiles possibles, je n’en ai donné que trois – pour les raisons que j’ai indiquées. Une dernière observation doit cependant être faite: il est difficile et presque impossible de lire des romans volumineux quand on exerce une fonction qui comme la mienne exige des qualités de vitesse et de souplesse; voilà des années que je constate que je ne peux plus lire, le soir chez moi, que des chroniques et des articles, ou bien des petits romans de moins de 400 pages découpés en petits chapitres de vingt pages; et encore faut-il qu’ils soient écrits en un style vif et percutant. Seules des vacances permettent d’ouvrir Tolstoï, Proust ou Thomas Mann.       

                                          

 

 

 



A propos de François Bayrou

 

Dans une précédente chronique, j’ai évoqué le « vote Bayrou » comme celui d’une certaine résignation bucolique. Tandis qu’en effet les candidats favoris de la droite et de la gauche s’affrontent à coups de promesses aberrantes et d’invectives grotesques, le candidat centriste, François Bayrou, semble incarner la modération raisonnable et la petite voix de la sagesse politique. Cette position et cette apparence n’ont pas les faveurs des médias ni celles de l’opinion publique; la chaîne Canal Plus à travers ses Guignols de l’Info ridiculise depuis plus de dix ans le « béat du Béarn » sous les traits d’un homme naïf et niais, infantile et impuissant. On sait que l’intéressé en a été blessé, et qu’il continue de se plaindre du « traitement médiatique » qui lui est réservé. En 2009, la journaliste Arlette Chabot a laissé sans rien dire l’insolent Cohn-Bendit injurier François Bayrou, « tu es minable, tu es ignoble… » et provoquer une réaction gênée et maladroite de ce dernier sur la supposée pédophilie de son adversaire. On a vu, une fois de plus, le manque de punch et d’agressivité du candidat centriste, alors qu’il aurait pu formuler une excellente critique sur la connivence libérale-libertaire entre Cohn-Bendit et Sarkozy, dénonçant aussi dans la foulée l’alliance morale et culturelle qui rassemble les gauchistes écolo-altermondialistes et les libéraux mondialistes dans leur offensive contre les nationalistes et les souverainistes. Il n’en a rien été. Bayrou, il est vrai, qui a défendu et continue de défendre l’Union européenne est bien mal placé pour faire la leçon à ceux dont la politique et les discours vont à l’encontre du peuple français, et de ces « petites gens » qui gagnent moins de 750 euros par mois comme il a cru bon de le signaler face à un Cohn-Bendit goguenard et à une Arlette Chabot réjouie d’avoir réalisé un bon coup médiatique.  

En 2007 la campagne présidentielle de François Bayrou fut jugée satisfaisante d’après le score qu’il réalisa au premier tour (18,57%); on se souvient surtout de la gifle qu’il donna à un petit garçon (d’origine immigrée) qui tentait de lui faire les poches; ce geste impulsif valut sans doute 2 à 3 % de plus au candidat centriste; la réussite politique tient à peu de chose ! Si le nez de Cléopâtre… François Bayrou préféra celui de Ségolène Royal à celui de Sarkozy, mais n’osa pas le dire vraiment; cette pudeur ou cette prudence ne lui rapporta aucun profit, bien au contraire: la chaîne Canal Plus, temple de la culture néo-libérale et du mondialisme parisien pornocratique, refusa d’organiser le débat entre le « béat du Béarn » et la « vierge du Poitou »; la victoire revint donc au petit baiseur de Neuilly sous les regards satisfaits des gros lubriques de la finance. Depuis cette date, François Bayrou a vu le parti du « centre » se diviser et se dissoudre, torpillé, noyauté, acheté par la droite sarkozyste; en fondant le Modem il a cru possible de préserver et de régénérer les branches saines de l’arbre centriste; mais le bon sens paysan n’a jamais été une stratégie politique, et dans le contexte d’une crise financière virtuelle, d’un mondialisme métropolitain exacerbé (New York-Londres-Paris), d’une Union européenne livrée aux lobbies apatrides des fonds d’investissements, François Bayrou montre de moins en moins d’autorité et de ferveur, semble même incarner l’honnête homme désemparé, le brave Français qui n’y comprend plus rien, et se dit qu’il vaut mieux cultiver son jardin. Cette retraite bucolique, loin d’avoir les accents d’une ironie voltairienne combative, dégage plutôt la manière individualiste d’un Montaigne. Le véritable « centre », après tout, c’est soi-même…         

François Bayrou mène donc aujourd’hui sa dernière campagne; celle de trop sans doute, car les sondages pour l’instant ne le créditent que d’un petit 12-13 %, et l’on ne voit pas se dessiner l’ombre d’un décollage; malgré les platitudes de ses adversaires, ou à cause d’elles, il ne parvient pas à bondir hors du marécage, sa voix est étouffée dans le trop-plein de ses raisonnements raisonnables; sa dénonciation redondante du clivage droite-gauche est beaucoup moins efficace que les propos des Le Pen contre l’UMPS et « l’establishment »; sa critique du libéralisme social est pleine de nuances et d’arguties d’autant moins compréhensibles que François Bayrou estime avant tout nécessaire que la France paie ses dettes contractées à cause de ce libéralisme; on dirait un mari qui aurait toutes les preuves qu’il est cocu mais voudrait quand même offrir un beau bijou à sa femme pour se faire pardonner en somme d’avoir découvert une aussi triste vérité ! Loin des méchancetés conjugales et des adultères intempestifs du Tout Paris, François Bayrou représente il est vrai les bons sentiments et les tendresses du foyer provincial; il est le papa de 6 enfants ! Mais une vie privée aussi réussie que bien remplie n’est-elle pas le principal obstacle, justement, à la réalisation d’une vie publique tonitruante ? L’actuel président veut donner l’impression qu’on peut être partout à la fois et que la conduite de la France exige des qualités de « chef de famille » – On sait qu’il n’en est rien. Le téléfilm « Borgen » (diffusé par Arte) montre comment madame le premier ministe du Danemark doit sacrifier son mari aux intérêts de son gouvernement.    

 Cette femme premier ministre est pourtant une « centriste », qui tend à démontrer que ce terme politique n’est pas synonyme d’indécision et d’impuissance. La vie politique et les institutions danoises ne sont pas les nôtres il est vrai. Et la fiction télévisée ne reflète sans doute pas la réalité de l’action gouvernementale; on peut toutefois en retirer quelques remarques à propos de notre sujet. Il se peut, il est même très possible qu’un régime parlementaire à la manière danoise soit beaucoup plus favorable au « centrisme » que ne l’est le régime « semi-présidentiel » de la Ve République française, le « centrisme »  jouant alors le rôle de « troisième force » entre la droite libérale (et conservatrice) et la gauche sociale (et écologique); le téléfilm s’intéresse beaucoup moins au contenu « idéologique » du centrisme qu’aux techniques de neutralisation et de retournement de ses adversaires dont fait preuve madame le premier ministre; quelle habileté ! diront les uns, quelle salope !  diront les autres. C’est l’occasion de démontrer ou de montrer une vie politique pragmatique et réaliste, comme l’avait aussi proposé le film français « L’exercice de l’Etat » dont j’ai rendu compte dans une chronique de l’automne. Le centrisme de François Bayrou ne manque pas non plus de prêcher le réalisme et la raison, face aux vaines querelles démagogiques de la droite et de la gauche; de même, son contenu idéologique semble relativement modulable et flexible, et permettre un certaine marge de manoeuvre politicienne et gouvernementale avec les autres partis. Mais la comparaison s’arrête là, car jamais François Bayrou n’a exercé un haut poste de responsabilité, sauf le ministère de l’Education Nationale où il a cherché, semble-t-il, à neutraliser les forces syndicales. 

Depuis le général de Gaulle et la stabilisation du régime par les pouvoirs importants conférés au Président, la vie politique et électorale française s’est organisée en un parti « présidentiel » et une opposition à ce parti. Cette bipolarisation a été entretenue par le mode de scrutin (uninominal et majoritaire à deux tours) et par les médias; les désignations « droite » et « gauche »  continuent de fonctionner, quand bien même les différences de programme et de pratique politiques se sont atténuées entre elles depuis trente ans. Le « centre », au lieu de s’émanciper et de semer la zizanie entre la droite libérale-conservatrice et la gauche socialiste-progressiste, est resté sous l’emprise tactique et idéologique de la bipolarisation. Il a servi d’appat et d’appoint électoral (plutôt pour la droite) et participé à des gouvernements qui lui donnèrent l’impression de sa réalité ou de son réalisme alors qu’en vérité s’opérait sa dispersion ou sa dissipation idéologique. Ni Raymond Barre ni François Bayrou ne surent trouver les mots et les attitudes pour réorienter ou recadrer le programme centriste; en termes d’accomodements et de raisonnements raisonnables ils furent dominés par l’école des négociateurs du Parti socialiste (Rocard, Jospin); en termes de critiques du système politique, ils furent facilement débordés par les extrémistes. Malgré son expérience et sa bonne connaissance du terrain, François Bayrou reste un candidat trop candide, un débatteur trop professoral, c’est à dire trop respectueux et trop modéré. Sa seule chance serait un coup d’éclat à la télé, une superbe envolée lyrique (peu probable), ou bien qu’il dénonce ouvertement les « casseroles » de ses adversaires (pourquoi pas ?). 

Mais sa véritable chance, finalement, c’est qu’il ne sera jamais Président. Et qu’il n’aura pas à assumer la terrible politique d’austérité (dans le meilleur des cas) qui s’annonce. On lui souhaite à la place de bien s’occuper de ses petits-enfants, de sa femme, de ses chevaux, et d’écrire un livre, par exemple sur Gaston Phoebus.                                      

                         



A propos de la coupe du monde de foot 1978 en Argentine

 

Quatre ans après leur démonstration de « football total », sanctionnée en finale par le réalisme allemand, les Hollandais se présentent en favoris pour la coupe du monde de 1978 en Argentine. Cependant leur effectif a un peu évolué, les « cadres » ont vieilli (Krol, Jansen, Neeskens, Rep, Rensenbrink) et la rapidité technique inspirée de l’Ajax d’Amsterdam est désormais tempérée par un jeu collectif plus posé, parfois même rugueux, où l’on devine l’influence du PSV Eindhoven. Enfin, cette équipe est privée de son leader, Johann Cruyff, qui a décidé de « boycotter » la compétition pour protester contre la dictature argentine du général Videla. Récemment, en 2008, l’intéressé a remis en cause cette version; son absence aurait plutôt été motivée, explique-t-il, par un choc psychologique éprouvé quelques mois auparavant lors d’une agression et d’une tentative d’enlèvement à Barcelone, son club. Mais pour de nombreux observateurs, la vraie raison pourrait être plus simplement le déclin de Cruyff, qui n’est plus en 1978 le prodigieux attaquant qu’il était en 1974. Il court moins vite, et ses dribbles sont moins tranchants. On parle aussi de son mauvais caractère, d’un égo surdimensionné, et de relations devenues distantes et difficiles avec ses compatriotes, depuis qu’il joue dans le grand club catalan, dont il s’est fait le porte-parole culturel et politique. 

Le football international achève sa petite période « libertaire », que l’équipe hollandaise a précisément incarnée en 1974 (par la chevelure abondante de ses joueurs et leur goût de l’alcool et du sexe – ce qui peut expliquer sans doute leur défaite en finale face aux sérieux Allemands). En 1978 les entraîneurs et les organisateurs ont repris les choses en mains; la coupe du monde en Argentine permettra justement d’observer la croissance technocratique et tactique du football dit moderne. Tout sera fait, et bien fait, pour que le pays organisateur remporte la compétition. En Amérique du Sud, plus qu’en Europe, les régimes politiques accordent beaucoup d’importance à ce ballon rond qui occupe la jeunesse masculine et sert d’exutoire patriotique. La chance de l’Argentine, si l’on peut dire, c’est aussi qu’en 1978 son adversaire brésilien traverse une mauvaise passe (depuis la retraite de Pelé), et que la RFA championne en titre a perdu l’éclat de sa défense impériale avec le départ du Kaiser Franz Beckenbauer. Le football européen, d’une manière générale, connait un renouvellement offensif qui ne portera pas tout de suite ses fruits au niveau des sélections nationales. Celles-ci, composées de joueurs de clubs différents, dont l’entente n’est pas toujours (pas souvent) bonne, pratiquent un jeu parfois décousu et incertain. Afin d’augmenter ses  chances, la sélection argentine entraînée par Cesar Menotti a bénéficié d’un temps de préparation et de conditionnement bien plus long que celui de ses adversaires. Exemple du décalage entre les clubs et les sélections: l’Angleterre, qui malgré les succès de Liverpool en coupe d’Europe, ne s’est pas qualifiée pour le Mundial. Quant à la France, absente des deux éditions précédentes, sa participation prolonge alors la ferveur populaire générée par les Verts de Saint-Etienne (1975-1977), même si on ne compte que trois joueurs de ce club dans la sélection: Janvion, Lopez, Rocheteau:  et encore ce dernier a-t-il émis des réserves sur cette coupe du monde organisée dans un pays de dictature; ses états d’âme sont relayés par les intellectuels,  »l’Ange Vert » va même jusqu’à rencontrer Bernard-Henri Lévy ! Finalement il déploiera ses petites ailes à travers l’Atlantique, et quelques années plus tard, une fois retraité du football, se retrouvera à  la tête d’un « comité d’éthique » totalement bidon. 

L’équipe de France, entraînée par le jeune Michel Hidalgo, victime d’une tentative d’enlèvement quelques semaines avant la compétition (les années 70 sont connues pour leur manie de l’enlèvement), doit affronter l’Argentine et l’Italie au premier tour; pour les journalistes, elle n’a guère de chance, dans tous les sens du terme. Les joueurs pourtant veulent aborder crânement la compétition: mécontents de la petite prime (autour de 1500 francs) que leur verse l’équipementier Adidas, ils décident de gommer les trois bandes sur leurs chaussures lors du premier match contre les Transalpins. Et Bernard Lacombe ouvre le score de la tête au bout de 42 secondes de jeu ! Mais la squadra azzura se jette ensuite à l’asssaut des buts de Bertrand-Demanes, et les actions dangereuses se multiplient; logiquement, Paolo Rossi égalise à la 26′. Les Français semblent chercher la faute pour un coup-franc de Platini. L’arbitre ne bronche pas. A cette époque, le commentateur Thierry Roland n’hésite pas brocarder l’homme en noir (on se souvient qu’en 1976 il avait traité de salaud l’arbitre anglais M. Foote lors d’un match contre la Bulgarie à Sofia), et à cultiver de plus l’idée que la France, modeste nation de football et vierge de titres, est volontairement désavantagée. Battus tout à fait normalement 2 à 1 par les Italiens, les Français auront en revanche à se plaindre de l’arbitrage lors du match suivant contre l’Argentine. Celle-ci obtient un pénalty très généreux sur une main totalement involontaire de Marius Trésor. Lorsque Platini égalise sur une belle action de Lacombe, Thierry Roland adopte un ton déjà désabusé, tandis que l’Argentine poussée par ses 80 000 supporters marque un second but victorieux dans le dernier quart d’heure. Eliminés par manque de ténacité (Rocheteau est transparent) et de rigueur tactique (marquage très insuffisant à l’arrière), les Français livrent un dernier match plaisant et débridé, pour l’honneur, contre les Hongrois; outre le résultat favorable (3-1) on retiendra surtout l’étrange maillot à rayures vertes emprunté à un club local que les joueurs français ont dû revêtir à cause d’une mésentente ou d’un malentendu (les deux équipes avaient apporté des maillots blancs). 

La compétition se déroule d’abord en quatre poules de quatre équipes, et sur les seize sélections l’Europe en compte dix, l’Amérique latine quatre, l’Afrique une et l’Asie une. Les Hollandais échappent de justesse à une élimination directe, battus 3-2 par les Ecossais (superbe but de Archie Gemmill), mais victorieux des Iraniens 3-0. En raison du décalage horaire, les petits écoliers français ne purent voir les matchs à la télé. J’en fis partie; longtemps je me suis couché de bonne heure ! D’autre part, mon instituteur avait emmené la classe à Bourg-Saint-Maurice pour une opération « découverte » dont il avait senti, en voyant nos habitudes rurales déjà enracinées, l’ardente nécessité. Je découvris la haute montagne et ce fut en effet très étonnant, même si je n’avais pas à l’époque le verbe romantique qui m’aurait permis d’être encore plus enthousiaste. La démonstration des Chasseurs Alpins nous fit forte impression, à nous autres les garçons, surtout le lance-roquettes grâce auquel on pouvait dégommer une voiture sur la route en contre-bas, mais l’instituteur fut déçu par la suite de nos arguments patriotiques voire bellicistes; pour ma part, je défendais la thèse officielle de la dissuasion; c’était encore trop pour ce bon maître humaniste, belle âme néocatholique vaticanesque et anti-militariste comme il se doit (de l’homme) à cette époque. De retour à la maison, l’oeil pétillant et le teint frais, je pus regarder quelques matchs grâce à la virile complicité de mes frères. Les Hollandais, mes favoris, atomisèrent les Autrichiens (5-1) avant de neutraliser la RFA (2-2) et de se qualifier pour la finale en battant les Italiens grâce à deux très beaux buts: le défenseur Ernie Brandts fusille Dino Zoff de vingt mètres après avoir marqué contre son camp et blessé son gardien, enfin Arie Haan envoie un tir-missile de 30 mètres. Dans l’autre poule les Argentins et les Brésiliens dominèrent la Pologne et le Pérou, mais ce fut par un match sans doute truqué contre ce dernier (6-0) que les joueurs de Menotti parvinrent en finale. Il suffit de voir quelques images (sur internet) pour se rendre compte des erreurs grossières de l’équipe péruvienne. Le match aurait été négocié par un narco-trafiquant colombien ! En finale, les Hollandais firent jeu égal et de façon rugueuse avec les bouillants équipiers de Kempes, le joueur vedette de l’albiceleste, auteur de deux buts; mais ils cédèrent lors des prolongations (3-1), dans une ambiance exubérante de papelitos. Une fois de plus, comme en 1974, le gardien de but batave Jongbloed ne fut pas exempt de reproches. Il suffit de voir son placement aberrant sur le troisième but argentin.                 

                

              



A propos des personnalités remarquables de mon quartier

 

Voilà cinq ans que j’habite au même endroit; comme le Président; mais pour moi, ça va durer encore un peu. Du coup je deviens une figure du quartier. On me reconnait. On me salue. Pas chaud ce matin ! C’est un quartier de relations furtives. Et encore. Le furtif, comme l’avait déjà vu un célèbre film des années 60, ne sort plus guère de chez lui, refermé sur son for intérieur et s’adonnant à la culture paranoïaque des médias. Il en résulte cette ambiance d’individualisme froid et givré de la société française. Lors de l’épisode neigeux, les trottoirs n’ont pas été déblayés. Pas même devant le cinéma, qui propose pourtant chaque année une semaine du film solidaire et citoyen pleine de bonnes intentions altruistes et altermondialistes. Jamais l’expression « commencer par balayer devant sa porte » n’a été aussi vraie. Il a fallu attendre le deuxième jour et quelques glissades devant l’entrée pour qu’on se décide enfin à nettoyer le trottoir. Dans leur naïveté lyrique et bénévole, les jeunes gens à piercings qui tiennent le cinéma pensaient probablement que les services municipaux (et pourquoi pas la DRE ?) passeraient avec leurs saleuses et leurs balayeuses. Ou peut-être attendaient-ils l’octroi d’une subvention pour acheter une pelle et employer un immigré clandestin ?           

Le garagiste du quartier dégage au contraire une autorité libérale de « bon aloi », comme dirait mon frère; il connait bien ma voiture et semble même avoir un peu d’affection pour elle, car c’est une voiture déjà ancienne et encore robuste, exemple même d’après lui d’une longévité qui doit beaucoup à l’entretien régulier; je l’ai cru un instant sensible à la marque Renault, à ce qu’elle a pu autrefois représenter, ce socialisme national de « bon aloi » que la mondialisation a dépravé; mais sa voiture personnelle est une Mercedes classe A nouveau modèle, en toute objectivité; « ma femme l’apprécie beaucoup » me confie-t-il. Puissance et souplesse, bonne endurance, bonne reprise. Madame est satisfaite. Garagiste  indépendant et polyvalent (« toutes marques ») il pratique des tarifs raisonnables et ne pousse pas à des réparations superflues; il prend le temps d’exposer et d’expliquer ce qu’il fait, mécanicien très didactique il a gagné en quelques années la confiance du quartier, notamment des femmes, car c’est un très bel homme d’à peine 35 ans, et très soigné: malgré les traces de cambouis sur ses avant-bras velus, il parvient à maintenir la fraîcheur de son après-rasage jusqu’à midi; sa voix est claire et posée, à la différence de celle des clientes, troublées, qui cherchent leurs mots pour définir le « couic-couic » qu’elles ont entendu au niveau de la roue avant-droit, à moins que ce ne soit à l’arrière… Il les écoute avec attention, « eh bien on va regarder ça ensemble »…  Elles sont ravies. Enfin, j’ai récemment pu observer sa prudence. Il est seul à travailler le samedi matin, et pour cette raison ne peut absolument pas quitter le garage; un jour, m’a-t-il raconté, on lui a tendu un piège; il s’est absenté quelques minutes pour observer un véhicule soi-disant en panne dans une rue voisine, et pendant ce temps une équipe de voleurs lui a dérobé une voiture.

Le café du quartier est tenu par une femme, elle aussi remarquable, dans un autre genre; elle m’a récemment offert un magnifique porte-monnaie en tissu; d’abord je me suis contenté de lui acheter Ouest-France; j’entrais, je prenais le journal, je payais, et je sortais; cette manière de faire me parut à la longue manquer d’élégance, et même de dignité. Dorénavant je lis le journal sur place en prenant un café, ou une bière; j’écoute les conversations, très masculines et sans doute « populistes » comme disent les médias bien pensants. Parfois je jette un regard vers le comptoir et si je vois la patronne m’en donner la possibilité j’interviens, pour apporter une précision ou un argument; elle a remarqué ma très bonne connaissance du championnat de foot; elle aussi s’y intéresse; il y a dans son café une photo du club de la ville avec les signatures des joueurs. Selon elle, « le capitaine Seube manque d’autorité, il devrait haranguer davantage ses équipiers »; outre le fait que le verbe « haranguer » est parfaitement maîtrisé des amateurs de foot, cette observation est parfaitement juste, et elle n’est pas sans révéler non plus une caractéristique sociale et culturelle de cette ville, à savoir le manque d’énergie, de fougue, le manque de « gniac » comme on dit dans le Sud ou même en Bretagne. La population normande dégage ici et là une passivité un peu terne, et court par conséquent le risque de connaître la fatalité de Charles Bovary, dont la conversation, on s’en souvient, était plate comme un trottoir de rue. Certains samedis matins, vers dix heures, la patronne du café propose aux habitués un repas ouvrier: blanquette, tripes, pot-au-feu. Je ne m’y suis pas encore inscrit. La fréquentation féminine est très rare. L’autre jour une gentille dame, la soixantaine, est entrée; elle cherchait la rue du Chanoine Vautier, « savez-vous où c’est ? » – « Oui on sait mais on vous dira pas » a répondu blagueur un grand type chevelu accoudé au comptoir avec sa bière, le genre Antonin Artaud. La patronne a indiqué l’adresse, en précisant que c’était une toute petite rue de quartier, pas facile à trouver. « Ah je vois, c’est pour un rendez-vous galant ! » a rajouté le grand type. La petite dame a souri tout en semblant soulagée de sortir. 

La boulangerie est fermée quinze jours;  »le magasin se modernise » a dit la patronne; et c’est pourquoi la baguette « tradition » va sans doute passer à 1,15; les serveuses sont toujours impeccables, même si la grande rousse, depuis qu’elle a eu son bébé, me semble un peu plus guindée, un peu plus raide dans son approche ; elle a définitivement perdu son côté jeune fille et se permet à présent des remarques sur la vie en général, du genre « ah, on n’a rien sans rien »; en effet, 1,10 la baguette ! La petite blonde en revanche, ronde comme du bon pain, se contente de servir en silence, elle n’a pas d’opinion, et n’en est que plus exquise. Le marchand de fruits et légumes lui aussi prend des vacances; là encore, il s’agit d’un homme épatant. Il a désormais une bonne clientèle; des personnes âgées, mais aussi des couples de bobos, qui viennent lui acheter des poireaux, des carottes, des pommes, des kiwis. Revers du succès, nous ne pouvons plus discuter à présent, ou alors il faut venir dès l’ouverture à 7 heures du matin. J’aimerais avoir des nouvelles de son fils aîné, qui est entré à l’école des Mines. Le gros des courses s’effectue dans le quartier à l’Intermarché; même s’il y a un rayon « biologique » et « équitable », la fréquentation est plutôt très populaire; les femmes se baissent pour prendre les produits les moins chers, et on peut apercevoir de temps en temps de méchants strings roses ou jaunes sous leurs joggings bleus; à propos de raie, je m’efforce de manger du poisson, même si ma préférence va à la viande de porc… Nonobstant, comme dirait un pignouf de journaliste atteint de calvi-tie, je ne suis pas indifférent à la polémique sur le halal. Une fois de plus, nous avons vu fonctionner ce qu’un percutant philosophe a appelé « la triplice de l’horreur »: capital-islam-gauchisme. Evidemment certains s’en frottent les mains, tel cet « intellectuel médiatique » et nomade interlope, dont la devise est sans doute: vivons heureux, vivons casher.                      

 

                          

 



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