A propos du froid qui est venu

 

Les températures chutent, enfin; j’ai remis ce matin mon gros manteau; il me donne de loin l’apparence d’un moine; surtout avec la capuche; dans la  nuit glaciale qui s’achève, marchant de bon pas vers le lycée, j’apporte un peu la chaleur de mes prières; la France ne compte plus que 2500 moines; mais environ 30 000 moniales; pour les raisons qu’on connait, cette population ne se reproduit pas. La culture chrétienne de notre pays s’est effondrée au cours des cinquante dernières années; après quinze siècles d’élaboration et de transformation; c’est une évolution inouïe dont les historiens ne parlent guère.  

Le froid vif donne envie de boire du vin chaud et de manger des crêpes;  je me sens une vigueur nouvelle, une raison rafraîchie, aussi limpide que le ciel; ma pédagogie dégage la quiétude d’une marmotte endormie; j’aborde pourtant la difficile question de l’Orient compliqué ou encore celle de la guerre d’Algérie; mais au coeur de l’hiver, les passions incendiaires des barbus et des barbouzes ne se sont pas encore réveillées, et mon propos glisse alors sur la classe aussi facilement qu’une toupie sur la glace; une jeune fille ce matin proteste légèrement au mot de « secte », que j’emploie pour désigner les Alaouites de Syrie; rien de péjoratif dans ma bouche, lui dis-je; elle ne semble pas convaincue; la susceptibilité des musulmans n’a d’égale que l’ironie des chrétiens (et je ne parle pas de la suffisance des autres…) ; je l’observe du coin de l’oeil, non, ma petite, je ne vais pas me circoncire pour tes beaux yeux. 

Autre froid, celui de mon enfance à la campagne, autrefois: on « faisait du bois » pendant l’hiver, on coupait, on sciait, on fendait, on entassait les morceaux sous l’appentis; on avait des chataignes grillées dans nos poches; nos joues étaient bien rouges, nos doigts gonflés, on rentrait à 5 heures pour boire du vin chaud; puis on allait à l’étable pour la traite; je donnais le foin, dans la chaleur animale, veillant à ce que chaque bête ait sa part et que toutes soient pareillement nourries; l’élevage, école de l’égalité, mais aussi de la sélection: sévère dialectique paysanne. Souvent, un chat couché sur une botte observait mes allées et venues, petit félin au poil soyeux et brillant. Les vaches  les plus goulues donnaient des coups de tête et lançaient par-dessus les auges des morceaux de foin; elles semblaient se réjouir que je refisse de ma fourche le geste nourricier du pasteur apprenti; parfois, des chauves-souris volaient dans l’étable, très bas, m’effleurant presque. Vers sept heures, le travail terminé, on avait devant soi une bonne soirée de détente; mes parents invitaient souvent; tonton Joseph était un remarquable convive, et ses commentaires de l’actualité politique étaient fort écoutés de mes frères; trop jeune pour m’y intéresser je devinais pourtant que mon oncle dégageait une autorité différente de celle de mon père; elle me paraissait plus majestueuse; tel n’était pas l’avis de mon cousin qui en connaissait l’exercice quotidien.

Dans l’enseignement que nous faisons de la géographie de la France il n’y a presque plus un mot sur les saisons, les climats, la végétation, les sols, les sous-sols; cette géographie « physique » était déjà déconsidérée à l’époque de mes études; on lui préférait, on lui opposait l’étude des villes, des réseaux, des flux, des systèmes économiques internationaux; peu enseignée, elle l’était mal, sous forme de travaux dirigés en fin de journée, où l’on se perdait dans le vocabulaire ésotérique (et germanique) de la géologie, avec ses érections, ses failles, ses chevauchements, ses résurgences, devant un jeune enseignant-chercheur qui peinait à dominer les allusions graveleuses de ses étudiants;  certains schémas provoquaient l’hilarité générale. En résumé, l’expression de « conditions naturelles » n’était plus employée qu’à contre-coeur, et c’était commettre un péché contre la science et le logos en vigueur que de lui prêter quelque importance. Vingt ans plus tard, l’oubli et la négation des conditions naturelles se doublent d’un discours de « repentance » sur le développement durable; comme on ne parle plus des saisons et des climats, on s’imagine qu’il n’y en a plus (« il n’y a plus de saison ma brave dame ! ») et on se met à croire au « réchauffement climatique »; comme on ne parle plus des sols et des sous-sols, on s’imagine que les agriculteurs ont tout pollué, tout épuisé, et on se met à cultiver des tomates sur des gratte-ciel; quant à cette géologie qui nous a bien fait rire avec nos blagues de potache, elle se venge un peu par ses séismes et ses effondrements de terrain. Enfin, pour punir les Français de leur manque de sérieux, de leur verve irresponsable, le parti des écologistes leur a envoyé  une candidate norvégienne à la peau fripée, véritable invitation à la chasteté, vague émanation féministe d’un Robespierre précieux et pédant, lui aussi porteur de petites lunettes rondes.  »La Révolution est glacée, écrivit Saint Just, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue ». Aujourd’hui, la France redécouvre les rigueurs de l’hiver et du froid, mais plus personne ne pense, comme Voltaire, que les lumières viennent du Nord.                     

                                 



1 commentaire

  1. L’ultraréac 7 février

    En effet !
    ;-)

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