A propos des vacances d’hiver

 

On ne le dira jamais assez, les vacances font du bien; surtout celles d’hiver, car le froid et l’obscurité affaiblissent le corps; et c’est le corps, bien souvent, qui commande aux facultés de l’esprit; du reste, l’esprit en tant que cerveau fait partie de ce corps; et « le corps est devenu plus important que notre âme- il est devenu plus important que notre vie » écrit le philosophe Y. Michaud (1). 

Les vacances d’hiver seront donc employées par les uns à faire du sport: c’est la saison du ski, et celle du vélo commence; d’autres préféreront marcher, flâner, sentir le vent frais et l’éclat modéré du soleil sur leur peau fragile, jugeant qu’il ne faut pas se livrer à des exercices physiques trop vifs et trop épuisants, mais qu’il convient au contraire de suivre le conseil de saint Anselme (XIe siècle), à savoir « tenir son corps en bride d’une main discrète ». Tous semblent chercher en tout cas à fortifier et à conserver la santé. Un but suffisant ? Le romancier M. Houellebecq pose une redoutable question:  » A quoi bon maintenir en état de marche un corps qui n’est touché par personne ? »(2)

C’est pourtant du corps en relative bonne santé (et à cet égard le concept nieztschéen de « grande santé » ne résiste pas, comme tous les concepts d’ailleurs, à la connaissance intuitive que chacun peut se faire de sa propre santé et de la vie en général (3))- qu’on peut tirer des joies autonomes, tandis que la recherche effrénée et aléatoire du plaisir ne peut déboucher que sur une dépendance toujours plus servile. Les personnages de Houellebecq confirment largement cette impasse morale, précédée de jouissances toujours plus étroites et resserrées. A contrario, Sollers préconise une vie sexuelle plus calme et plus maîtrisée (en fonction de l’âge aussi) qui favorise l’autonomie et le dégagement (à partir d’un certain âge, une fois encore, le coïtus interromptus ne pose plus aucun problème !); enfin, pour beaucoup, et bien à l’écart de ces considérations littéraires, la question de l’alimentation passe avant celle du plaisir sexuel. On ne saurait trop recommander à cet égard le saucisson à l’ail, de bien meilleure qualité que le saucisson halal.           

Les joies autonomes des vacances d’hiver pourront être par exemple de nature artistique; et nous désignerons précisément sous ce terme toute activité permettant une meilleure et plus grande automomie; par exemple le sommeil. Dans son essai sur HP Lovecraft, M. Houellebecq signale que les rêves sont la matière même de la littérature épique et fantastique, alors que le monde éveillé, conscient, social, est d’une bien triste et pénible facture en comparaison; HP Lovecraft lui-même a qualifié de « symbolisme puéril » les interprétations de Freud. Enfin, si les vacances peuvent être l’occasion d’une activité artistique, c’est aussi, comme le dit encore Houellebecq au début de son essai, que « la vie est douloureuse et décevante [et que] l’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée ». « Quand on aime la vie, précise-t-il plus loin, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre. »(4) - 

Cet excellent point de vue, très schopenhauerien (et très anti-nietzschéen), n’est évidemment pas celui de monsieur tout le monde ou de madame personne; celui-ci, celle-là n’en finissent pas, au contraire, de nous asséner leurs opinions « positives », si banales et si répétitives qu’elles en sont décourageantes: aller de l’avant, rebondir, être dynamique, avoir confiance, être généreux, tolérant, etc. Ces opinions d’une grande faiblesse ont hélas leurs philosophes et leurs psychologues, qui les maquillent et les arrangent (inutile de donner des noms, ouvrez la radio et les magazines), et il en résulte l’ambiance médiatique parfaitement creuse et vaniteuse que nous connaissons. La vérité, comme le montrent précisément les grands et les vrais artistes, c’est que nos facultés spirituelles sont largement mises en sommeil par les expériences et par la vie que nous sommes plus ou moins obligés de connaître; HP Lovecraft écrit: « A mon sens, la plus grande faveur que le ciel nous ait accordée, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur un îlot de placide ignorance au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et sur la place effroyable que nous  occupons: alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix d’un nouvel âge de ténèbres. » (5).

En attendant de vérifier cette sympathique hypothèse, les vacances d’hiver pourront être employées à lire de gros livres d’histoire, plus ou moins romancés, c’est le cas de Guerre et Paix de Tolstoï (dorénavant il faut dire « La guerre et la paix »). On y apprendra que le général Koutouzov n’était pas de bonne humeur le jour de la bataille d’Austerlitz, il avait comme un pressentiment, voire un mauvais pressentiment. Les autres Russes étaient plutôt légers, pour ne pas dire cavaliers; ils furent  promptement enfumés par les charges françaises, tandis que Napoléon (que les Russes appellent Buonaparte, ou bien l’ennemi du genre humain) au-dessus de la brume supervisait les manoeuvres; mais il avait promis qu’en cas de difficulté il se mettrait à la tête de ses troupes; voilà un brave ! Il y était ! Quant à la Paix, elle a surtout l’apparence de manoeuvres familiales et domestiques, tantôt à Moscou, tantôt à Pétersbourg. Les jeunes femmes russes font régner le charme de leur insouciance et de leur soumission; un mélange exquis. A cette époque les hommes sentaient le cheval. Et, comble de la séduction, ils parlaient français ! Il faut être un esprit bien compliqué et franc-maçon, comme celui du comte Pierre, pour ne pas savourer de telles possibilités. En revanche, le prince André se laisse séduire par l’innocence joviale de la petite Natacha, dont le regard lumineux jette une ombre d’étonnement sur sa vie:  » il fut surpris d’avoir pu se consacrer si longtemps à un travail si vain ». Quant aux femmes qui se livrent assidûment  à la religion, on en devine la raison profonde; comme dirait Flaubert, quand la femme est vertueuse c’est bien souvent par vice de forme.       

(1): « Histoire du corps », vol. 3, Points-Seuil, 2011, p. 451

(2): « La possibilité d’une île », Fayard, 2005, p. 222

(3):  Sur la supériorité de la connaissance intuitive sur la connaissance abstraite, lire Schopenhauer, chap. 7 du complément au livre I, in « Le monde comme volonté et représentation », essais-folio, vol. 2, pp. 1249-1283

(4):  M. Houellebecq, « H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie », ed. du Rocher, 1991, puis J’ai Lu, 2010, p. 10

(5): « L’Appel de Ctulhu », cité par Houellebecq, op.cit. p. 40 

                                         



A propos de la France (2)

 

     La neige a fondu, les piétons retrouvent leur aisance, ma voiture a redémarré sans problème. C’est une Renault du siècle dernier. Une berline, comme on dit, ce qui prouve au passage l’influence du modèle allemand dans les transports. La seule fois où les Français ont un peu dominé leurs voisins et adversaires d’outre-Rhin, c’était en 1918 avec les chars Renault. Mais vingt deux ans plus tard les Panzerdivisionen prenaient une fulgurante revanche. Depuis lors, le modèle allemand n’a pas été remis en cause. 

    La France continue cependant de cultiver un système de transports d’arrière-pays qui n’a rien à envier à celui des hinterlander germaniques; nos routes secondaires sont de bonne qualité, elles desservent  efficacement les petites villes de 10 à 20 000 habitants, elles maintiennent les zones rurales au contact des zones urbaines, et jouent un rôle par conséquent déterminant, sinon pour la cohésion économique et sociale du pays, du moins pour la solidité de son corps paysager qui lui donne encore quelque attrait (malgré ses défauts, la France reste baisable). Bien sûr elles ont leurs détracteurs, et leurs tracteurs, tous ceux qui ne raisonnent qu’en termes de mondialisation métropolitaine, d’ouverture européenne et de lignes à grande vitesse, que la moindre présence d’un engin agricole sur une route fait enrager, s’ils viennent, cas de force majeure, à quitter le réseau des voies rapides. Tous ceux, dans les ministères, dans les « cercles » du pouvoir, qui parlent de « gouvernance globale »  et de réduction budgétaire, jugeant alors qu’il faut revoir (à la baisse) et rationaliser le fonctionnement coûteux de cet arrière-pays français. Trop de routes, trop de villages, trop de coins sordides, trop de recoins crasseux. Le bonheur est dans le pré ? Le plus souvent le suicide est au bout de la grange.    

    Le « tout TGV » lui aussi coûte cher, très cher, et contribue au déficit de la SNCF; un déficit  »tactique » pour justifier des augmentations répétées de tarifs et à terme la réorganisation capitaliste du groupe: on laisse l’Etat renflouer les pertes et on privatise les liaisons rapides classe affaires, sous les auspices de la Commission de Bruxelles et avec le consentement de la grande Pythie de Francfort (la Belle Connasse Enigmatique). Résultat, déjà visible, de cette politique inspirée du traité de Lisbonne et du forum de Davos: la décomposition accélérée de la France, la dégradation du réseau « intercités » (retards fréquents, trains Corail obsolètes, conducteurs déprimés, usagers agressifs puis désabusés), le déclin des petites villes « moisies », la fermeture des derniers bons restaurants populaires (où on pouvait manger et boire pour moins de 25 euros). Exemple: Vitré. Cette paisible cité plutôt catholique de 15000 âmes,  entre Rennes et Laval, affiche pourtant (statistiques officielles) un « bon bulletin », elle est souvent citée comme modèle de développement local, de synergie d’emplois, elle figure dans les manuels scolaires, elle remporte des prix d’innovation urbaine, ses zones commerciales sont considérées comme les plus réussies de France. La cause de ce succès ? Les axes de transports. La ville est « bien située » répète-t-on à l’envi, dans l’arrière-pays de Rennes et l’avant-pays de Laval, tout en bénéficiant de liaisons rapides ou semi-rapides (TGV à petite vitesse si l’on peut dire). Cette « bonne situation » de demi-salope consentante prise des deux côtés vit ses dernières heures. Demain le vrai TGV foncera entre Rennes et Le Mans, rempli de connards libéraux et de crapules socialistes unis dans une même quête de pétasses métissées (style Zahia). La bourgeoise et catholique Vitré, telle une femme de 45 ans, n’intéressera plus personne, sauf quelques professeurs platoniques en pantalons de velours qui iront écouter la chanteuse de fado Katia Guereiro, langoureuse et stridente comme la détresse de son public de vieux mâles. Entre jeunes (de 15 à 35 ans) la réputation de Vitré est faite depuis plusieurs années: ringarde, désuète, « mortelle », morbide, funéraire,  »moisie »,  etc. Un reportage des « Inrocks », ou même de « Télérama », achèverait le discrédit; ces deux magazines signaleraient le racisme latent de la petite ville, son hypocrisie de centre-droit (avec une forte tentation lepéniste refoulée au dernier moment dans l’isoloir-confessionnal), sa frustration sexuelle « transférée » en dépenses de vêtements et de produits de beauté (quand la « beauté » devient une forme d’inertie sentimentale et sensuelle ); ils dénonceraient ses immenses zones commerciales, symptômes de cette « France moche » sacrifiée aux intérêts des grands groupes (Leclerc, Intermarché, Hyper U); ils ironiseraient sur les horaires d’ouverture de la médiathèque (trois heures par jour en moyenne), etc.

    Mais oui, on va vers la décomposition, vers la fin réelle de l’Etat-nation, qui depuis trente ans survit comme sujet de composition pour énarques, qui l’exécutent avec le cynisme technique et tactique de leur culture juridique et administrative. Faut-il se cabrer, hennir contre cet inéluctable dessein ? Faut-il se rallier à la chevelure gauloise de Marine ? Je n’ai plus l’âge de la fougue. Plutôt l’art de la fugue. Mon petit blog suffoque, comme ma voiture l’autre jour, j’ai bien du mal à présent à veiller après minuit. Le Jardin des Oliviers invite au sommeil de la trahison passive. On va vers la décomposition. Par étapes. La Nation vertueuse et pédagogique n’y arrive plus, les profs sont débordés, méprisés, déprimés, l’Etat censeur et policier a cessé de frapper, la Justice est noyautée par les associations, les ligues, les cellules. La France des « petits comités » s’infiltre dans les institutions de la République. On avait pourtant fait des efforts terribles de cohésion. On s’était mis au pas, le « moment de Gaulle »; et puis le naturel social et culturel de la division et des haines mutuelles est revenu au petit trot. Les meilleurs trotteurs sont français. Au-delà de 45 ans, il n’y a rien d’autre à faire que se protéger, administrer sa vie, regarder les jeunes et les sportifs remporter les faveurs du sexe, et bien se garder de s’y mêler. Il arrive un âge où il faut se réjouir de ne plus vouloir jouir. La sagesse consiste à vouloir de moins en moins. Le vote Bayrou s’avère donc le plus raisonnable, d’une résignation toute bucolique, en un mélange de Schopenhauer et de Vialatte, c’est le vote pour un certain régionalisme*, c’est à dire le repli, avec de temps en temps comme seule extase un petit trajet en TER: je conseille la liaison Caen-Rennes, excellente de calme plat, le train dépasse rarement les 100 km/h, mais il est parfaitement ponctuel. On a le temps d’observer la mine sereine des contrôleurs de quais, leur coups d’oeil complices au conducteur, toute la mémoire CGT-Pastis de la SNCF ; ils sont là tels d’immuables et ironiques spectateurs de l’administration du monde. Ils vous donnent presque envie de relire Pascal. 

*: je consacrerai une chronique à ce sujet quand j’aurai mieux étudié le programme de M. Bayrou (si tant est qu’il y ait quelque chose à étudier…).                  

     

                                             



A propos de Contador

 

Le champion cycliste espagnol Alberto Contador vient donc d’être condamné; la sanction est lourde, il est déchu de ses victoires sur le Tour en 2010 et du Giro en 2011; « Contador est très déchu » ironise L’Equipe; l’ensemble des médias français et donc de l’opinion publique se félicite de cette sanction, en regrettant, comme Ouest-France, qu’elle ait été aussi longue à venir, et qu’elle n’empêchera pas le champion espagnol de reprendre la compétition dès août 2012 pour la Vuelta. Si le verdict du TAS (Tribunal Arbitral du Sport) a été sans cesse repoussé, c’est que Contador a dépensé près de 3 millions d’euros en frais de défense, tout en poursuivant sa carrière. Le sport n’est plus que « business » ? La justice aussi. Eddy Merckx déplore qu’on s’acharne ainsi sur le cyclisme, tandis que les autres sports ne sont pas vraiment inquiétés. Par ailleurs, la preuve du dopage de Contador est infime: 0, 000 000 000 05 gr de clenbutérol décelé lors de son contrôle sanguin d’août 2010; le TAS n’a pas réussi à prouver l’origine de cette trace infinitésimale, tout en rejetant l’hypothèse du cycliste (viande contaminée); pour le public espagnol, c’est un complot contre son champion, une « camarilla » française, un nouvel acte de discrimination méprisante ou jalouse lancé par le chanteur bondissant et milliardaire Yannick Noah, qui récemment s’est interrogé sur les performances des sportifs espagnols, notamment du tennisman Rafael Nadal. Les Guignols de l’Info en ont rajouté une couche et un de leurs derniers sketches montre celui-ci urinant dans le réservoir d’une voiture qui démarre aussitôt en trombe; les autorités sportives espagnoles ont décidé d’intenter un procès à l’émission de Canal Plus. Le journaliste de Ouest-France, pour sa part, ne cache pas son point de vue:  »Contador a 29 ans et beaucoup d’orgueil. Dans six mois il sera de nouveau dans le peloton. Ses petits intérêts souffrent moins de cette sanction  que l’image du cyclisme de nouveau touché au coeur. » 

Cette dernière remarque est vraiment de nature à donner raison aux Espagnols qui soutiennent aujourd’hui leur champion; car c’est la remarque d’un minable journaliste représentatif à sa manière d’un état d’esprit français déplorable et consternant, celui-là même qui consiste à lire « Indignez-vous ! » de M. Hessel tout en se soumettant à l’ordre médiatique mondial; en parlant d’image du cyclisme, le journaliste montre en effet sa préoccupation pour les apparences, la vitrine, le spectacle; il n’a pas à s’inquiéter: la sanction de Contador sera très vite « digérée » par le « milieu » professionnel et ne changera rien au prochain Tour de France; on verra et on entendra de plus belle M. Prudhomme se féliciter des efforts pour lutter contre le dopage, et le petit Gérard Holtz, trépignant, ajoutera qu’il faut en effet se débarrasser des tricheurs; Laurent Jalabert sera plus technique et plus modéré; le dopage est une question compliquée, il y a d’un côté des produits interdits et de l’autre des produits autorisés, et entre les deux des produits masquants. Tout est affaire de doses, aussi; on sait qu’à un centième de gramme près, un médicament peut devenir un poison. Le prochain Tour sera donc à nouveau celui du renouveau ! A force de déclasser les vainqueurs, certains coureurs vont se demander si le mieux n’est pas viser la deuxième place, ou la troisième (sait-on jamais…). Voire la trente sixième, bien tranquille, ni vu ni connu. C’est d’ailleurs le choix des coureurs français depuis vingt ans: ils privilégient le confort bourgeois, l’opportunisme, ils ne font pas d’exploit, ne veulent pas s’exposer, et s’ils tiennent à bien gagner leur vie (plus de 10 000 euros par mois) ils ne souhaitent pas devenir des milliardaires angoissés, comme l’est sans doute Contador.

Le prochain Tour sera moins difficile que le précédent; voilà bien longtemps du reste que le peloton n’a pas enchaîné cinq cols dans la même journée; les Italiens et les Espagnols commencent à trouver que la Grande Boucle devient une affaire de gonzesses; c’est un Australien joufflu qui a gagné l’an dernier, et le petit Voeckler, avec ses airs de mijaurée de la pédale, a ravi les téléspectatrices. « Comme il est gentil ! » – Tandis que le Tour devient un « spectacle » bien pensant pour la classe moyenne appauvrie qui ne peut plus partir en vacances à l’étranger- d’où l’intérêt touristique de la retransmission télévisée-  le Giro et la Vuelta ont conservé leurs rudes manières paysannes; là-bas on ne plaisante pas ! On escalade sept à huit cols dans la journée, on emprunte des pistes de terre, des sentiers pour les chèvres à 25 % de pente, on descend à vive allure des routes sans glissières,  on court sous la pluie, sous la neige, entre les congères du Stelvio, on affronte la canicule, et le bitume fond sous les boyaux. Les Français, nous dit-on, ne veulent plus de telles conditions, les Anglo-saxons non plus; on a écarté les Colombiens, trop baroques, les Belges sont devenus sulfureux, on se méfie des Russes, imprévisibles; le Tour, bientôt sous l’autorité du Qatar, veut être une course « pure », à l’eau claire, la vitrine d’une mondialisation vertueuse (à défaut d’être heureuse); la France comme « décor » fait très bien l’affaire; et le peuple français sur les routes, un parfait figurant ! Le bien nommé M. Prudhomme assure la gestion bourgeoise de cette rente de situation. Quelques aménagements sont à prévoir: le Tour a déjà perdu le Puy-de-Dôme, considéré trop dangereux, le Mont Saint Clair, trop étroit, demain ce sera peut-être le Tourmalet (trop de brouillard) et puis le Ventoux (trop de vent). Puis M. Prudhomme sera remplacé par une spécialiste des droits de l’homme, une écolo en tailleur Chanel qui réduira les étapes à 120 km, et interdira les cols hors-catégorie. Alors, ma belle-soeur aura toutes ses chances ! 

On regrettera Contador.                    

                



A propos du froid qui est venu

 

Les températures chutent, enfin; j’ai remis ce matin mon gros manteau; il me donne de loin l’apparence d’un moine; surtout avec la capuche; dans la  nuit glaciale qui s’achève, marchant de bon pas vers le lycée, j’apporte un peu la chaleur de mes prières; la France ne compte plus que 2500 moines; mais environ 30 000 moniales; pour les raisons qu’on connait, cette population ne se reproduit pas. La culture chrétienne de notre pays s’est effondrée au cours des cinquante dernières années; après quinze siècles d’élaboration et de transformation; c’est une évolution inouïe dont les historiens ne parlent guère.  

Le froid vif donne envie de boire du vin chaud et de manger des crêpes;  je me sens une vigueur nouvelle, une raison rafraîchie, aussi limpide que le ciel; ma pédagogie dégage la quiétude d’une marmotte endormie; j’aborde pourtant la difficile question de l’Orient compliqué ou encore celle de la guerre d’Algérie; mais au coeur de l’hiver, les passions incendiaires des barbus et des barbouzes ne se sont pas encore réveillées, et mon propos glisse alors sur la classe aussi facilement qu’une toupie sur la glace; une jeune fille ce matin proteste légèrement au mot de « secte », que j’emploie pour désigner les Alaouites de Syrie; rien de péjoratif dans ma bouche, lui dis-je; elle ne semble pas convaincue; la susceptibilité des musulmans n’a d’égale que l’ironie des chrétiens (et je ne parle pas de la suffisance des autres…) ; je l’observe du coin de l’oeil, non, ma petite, je ne vais pas me circoncire pour tes beaux yeux. 

Autre froid, celui de mon enfance à la campagne, autrefois: on « faisait du bois » pendant l’hiver, on coupait, on sciait, on fendait, on entassait les morceaux sous l’appentis; on avait des chataignes grillées dans nos poches; nos joues étaient bien rouges, nos doigts gonflés, on rentrait à 5 heures pour boire du vin chaud; puis on allait à l’étable pour la traite; je donnais le foin, dans la chaleur animale, veillant à ce que chaque bête ait sa part et que toutes soient pareillement nourries; l’élevage, école de l’égalité, mais aussi de la sélection: sévère dialectique paysanne. Souvent, un chat couché sur une botte observait mes allées et venues, petit félin au poil soyeux et brillant. Les vaches  les plus goulues donnaient des coups de tête et lançaient par-dessus les auges des morceaux de foin; elles semblaient se réjouir que je refisse de ma fourche le geste nourricier du pasteur apprenti; parfois, des chauves-souris volaient dans l’étable, très bas, m’effleurant presque. Vers sept heures, le travail terminé, on avait devant soi une bonne soirée de détente; mes parents invitaient souvent; tonton Joseph était un remarquable convive, et ses commentaires de l’actualité politique étaient fort écoutés de mes frères; trop jeune pour m’y intéresser je devinais pourtant que mon oncle dégageait une autorité différente de celle de mon père; elle me paraissait plus majestueuse; tel n’était pas l’avis de mon cousin qui en connaissait l’exercice quotidien.

Dans l’enseignement que nous faisons de la géographie de la France il n’y a presque plus un mot sur les saisons, les climats, la végétation, les sols, les sous-sols; cette géographie « physique » était déjà déconsidérée à l’époque de mes études; on lui préférait, on lui opposait l’étude des villes, des réseaux, des flux, des systèmes économiques internationaux; peu enseignée, elle l’était mal, sous forme de travaux dirigés en fin de journée, où l’on se perdait dans le vocabulaire ésotérique (et germanique) de la géologie, avec ses érections, ses failles, ses chevauchements, ses résurgences, devant un jeune enseignant-chercheur qui peinait à dominer les allusions graveleuses de ses étudiants;  certains schémas provoquaient l’hilarité générale. En résumé, l’expression de « conditions naturelles » n’était plus employée qu’à contre-coeur, et c’était commettre un péché contre la science et le logos en vigueur que de lui prêter quelque importance. Vingt ans plus tard, l’oubli et la négation des conditions naturelles se doublent d’un discours de « repentance » sur le développement durable; comme on ne parle plus des saisons et des climats, on s’imagine qu’il n’y en a plus (« il n’y a plus de saison ma brave dame ! ») et on se met à croire au « réchauffement climatique »; comme on ne parle plus des sols et des sous-sols, on s’imagine que les agriculteurs ont tout pollué, tout épuisé, et on se met à cultiver des tomates sur des gratte-ciel; quant à cette géologie qui nous a bien fait rire avec nos blagues de potache, elle se venge un peu par ses séismes et ses effondrements de terrain. Enfin, pour punir les Français de leur manque de sérieux, de leur verve irresponsable, le parti des écologistes leur a envoyé  une candidate norvégienne à la peau fripée, véritable invitation à la chasteté, vague émanation féministe d’un Robespierre précieux et pédant, lui aussi porteur de petites lunettes rondes.  »La Révolution est glacée, écrivit Saint Just, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue ». Aujourd’hui, la France redécouvre les rigueurs de l’hiver et du froid, mais plus personne ne pense, comme Voltaire, que les lumières viennent du Nord.                     

                                 



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