A propos des longues soirées d’automne

 

    C’est la période des conseils de classe; du coup je rentre parfois tard à la maison, vers 19 h ou plus ! Et rien n’est prêt, la table n’est pas mise, la soupe n’est pas servie bien fumante dans mon assiette. Normal, je suis célibataire. Après avoir ouvert ma porte, au moyen d’une nouvelle serrure de marque Fichet qui m’a récemment coûté 400 euros (vous vous fichet de moi, ai-je dit au réparateur), je défais mes grosses chaussures à semelle renforcée, pour plonger mes petits pieds fatigués dans de moelleux chaussons en moumoute. Bien dans ses baskets, dit-on pour désigner ces personnes qui semblent épanouies et profiter de la vie; me concernant, on devra dire plutôt « bien dans ses chaussons ». Alors que la France se babouchise à grande vitesse, la résistance gauloise passera peut-être par le chausson. Et qui sait si la guerre civile que nous annonçons ne sera pas tout simplement ce qu’elle est déjà à présent, une lutte virtuelle d’internautes à coups de blogs explosifs, entrecoupée de vidéos pornographiques. Ce serait un moindre mal, qui, à la manière de la mythologie, de Jason et des Argonautes, pourrait produire ensuite de grandiloquents récits sans commune mesure avec la réalité des faits.   

    L’exagération est évidemment la tentation des vies très monotones que nous menons; comment le professeur d’histoire-géo qui s’ennuie globalement toute la semaine sur son lieu de travail ne rêverait-il pas de grandes batailles, de vastes espaces, de merveilleuses découvertes, de contrées paradisiaques peuplées de jeunes filles presque nues et fort accueillantes ? Comment le professeur de mathématiques ne serait-il pas désireux d’un monde aussi équilibré et irrésistiblement logique que celui des problèmes qu’il donne à résoudre à ses élèves ? Ces aspirations secrètes sont aussi la conséquence d’un enseignement qui se veut réaliste et diminue chaque année davantage ses abstractions. Vastes espaces ? Non. Vous étudierez les « territoires de proximité » et vous discuterez des problèmes de la banlieue. Grandes batailles ? Non. Vous parlerez de « guerre totale » et  d’ »anéantissement » des civils. Merveilleuses découvertes ? Non. Vous évoquerez la colonisation et la décolonisation, sous les traits les plus sombres. Jeunes filles presque nues et accueillantes ? Non ! Vous ferez au contraire l’histoire du féminisme, en insistant sur le droit à l’avortement. Et voilà comment sortent par millions de nos écoles des crétins bêlants à fort potentiel d’indignation. Des mutins de panurge comme disait Philippe Muray.

    Avec l’automne l’homme devient plus casanier; la femme aussi, mais n’est-elle pas « la plus noble compagne de l’homme » ? Condorcet recommandait qu’elle s’instruisît afin de partager quelques discussions avec son époux; les soirées peuvent être longues. Et la vie est courte. Le grand géographe Roger Brunet, lecteur régulier de ce blog, qu’il en soit remercié, avoue lui-même son désir d’être un sofa au coin du feu. Quant à notre ami réactionnaire, il vient de faire l’acquisition d’un fauteuil Chesterfield, et d’autres meubles qui lui ont coûté plus de 4000 euros ! Par-là nous voyons que des personnes d’opinions apparemment très différentes peuvent avoir des goûts et des plaisirs,  sinon communs du moins convergents. Je ne connais rien de plus agréable que ces couples dont les plaisirs convergent, et du reste le verbe dit bien la chose. Hélas, le post-féminisme néo-soixante-huitard comporte des accents d’agressivité qui contrarient ces heureuses situations, ou les rendent tout simplement indésirables, comme j’ai pu m’en rendre compte cette semaine au lycée, lors d’un début de conversation sur le droit à l’avortement: « c’est l’affaire des femmes ! Il faut exterminer Christine Boutin ! » se sont écriées quelques collègues. La conversation ne pouvait qu’avorter. Il est amusant d’entendre ces féministes réactionnaires qui tout en dénonçant la phallocratie et le machisme violent recommandent à leurs filles d’avoir toujours des capotes dans leur sac… Amusant aussi de les entendre brocarder l’Islam et les méchantes traditions de la culture noire-africaine tout en défendant les sans-papiers et la poursuite d’une immigration incontrôlée en provenance des pays du Sud. Amusant aussi de les entendre dire le plus grand bien de « La Princesse de Clèves »  dont la morale est pourtant à l’opposé de leur libertarisme fatigué.  Je ne juge pas; j’observe, j’écoute, je témoigne. En notre époque de faux engagements et d’idéologies schizophrènes, on peut remplir assez vite son bêtisier.  »Le monde est un théâtre: tu rentres, tu vois, tu sors », disait un philosophe très ancien.   

   Pour occuper les longues soirées de l’automne, je recommande la lecture d’une « Histoire de la littérature française » écrite par Gustave Lanson à la fin du XIXe. Le livre en impose: 1100 pages. Et qui plus est, 1100 pages lisibles, comme on savait en proposer à cette époque, qui fut l’âge d’or des autodidactes bien plus que des bacheliers et des agrégés. Du reste, Gustave Lanson, brillant normalien, selon l’expression consacrée, à peine 35 ans quand il écrit son Histoire de la littérature, l’âge où la prétention intellectualiste et universitaire est souvent la plus féroce, propose au contraire un livre d’une grande convivialité; la littérature n’est pas une science, nous dit-il en introduction, ne vous inquiétez pas, vous qui n’avez pas étudié dans des grandes écoles, je ne vous découragerai pas de termes abscons et par des théories invérifiables, inutiles et incertaines, non, je vous offre une histoire populaire de la littérature. « Pour beaucoup de nos contemporains, la religion est évanouie, la science est lointaine; par la littérature seule leur arrivent les sollicitations qui les arrachent à l’égoïsme étroit ou au métier abrutissant. » - Ce point de vue manquait d’ambition, sans doute, et c’est pourquoi Gustave Lanson a été rapidement oublié après 1945, la littérature devenant alors une affaire de spécialistes jargonneux se prenant pour des théoriciens révolutionnaires. De fait le livre de Lanson n’existe pas dans nos collections de poche; on ne le trouve que sur les marchés aux puces dans des éditions anciennes et jaunies. C’est là, probablement, que mon ami Figaro en fit l’acquisitionLire est une manière de ne pas oublier.



1 commentaire

  1. Le néo-réac 7 décembre

    j’ai déjà débloqué du capital ; mais je n’ai pas encore fait d’achat de Chesterfield. J’espère que ces meubles ne sont pas fabriqués par des illuminatis !!! Peu inspiré en ce moment. Écris peu. Un peu de sciatique à la jambe gauche (un signe des temps ?)…

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