A propos de l’année 2011

 

     Voici la dernière chronique de l’année; je dis bien chronique et non billet d’humeur comme d’aucuns négligemment désignent mon travail; mais oui, c’est un travail, régulier, discipliné, ponctuel, d’où son nom; et dans son modeste reflet, je me vois comme l’un des derniers Français à faire preuve encore de politesse, de constance et d’endurance, toutes choses méprisées par ailleurs,  dans le spectacle de la vulgarité ambiante.

    L’année 2011 n’a pas été tendre; j’aspirais à des étreintes passionnées, j’ai dû me contenter de chagrins endeuillés. Thanatos a largement dominé Eros. La mythologie grecque dans son ensemble donne des signes de fatigue; on ne l’enseigne plus, les écrivains ne la citent plus, et l’Union européenne, dans sa rigueur germano-protestante, a décidé de mettre sous surveillance financière les dispendieux Héllènes. Les chiffres deviennent fous, on parle de sommes démesurées, impensables et impossibles à rembourser. Une affreuse et grotesque comptabilité entend à présent dominer la civilisation des Belles Lettres classiques. Des agences de notation composées de « branlotins incultes » (une expression chère à mon ami Figaro) semblent aujourd’hui en mesure de décider du sort de millions d’Européens. Cette situation est rendue il est vrai possible par la collaboration des gouvernements et des administrations au programme mondial de l’asservissement des peuples à la Banque. C’est une gigantesque politique menée par des réseaux diaboliques. Dans toute sa candeur encore très angélique, voire évangélique, le Français moyen n’a pas idée de ce qui se trame dans son dos. Les forums de Davos n’étant à cet égard qu’une minuscule indiscrétion médiatique de la Stratégie ou du Big Game des maîtres du monde.

    L’année 2011 a vu des peuples arabes se soulever contre leurs dirigeants (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie). Les médias occidentaux ont interprété d’une manière très naïve ces soulèvements, en les qualifiant de démocratiques ou de printaniers; des expressions bucoliques ont été inventées, comme « révolution du jasmin ». Un  »philosophe »  enthousiaste est allé même demander audience à l’Elysée afin accélérer le mouvement lyrique de la chute du dictateur Khadafi. Nerveusement la France s’est associée aux bombardements de la liberté; des prisons de Tunis et de Tripoli sont sortis les adversaires islamistes des régimes déchus. Très vite ils se sont montrés les plus influents, les plus organisés et les mieux financés (par les émirats pétroliers) pour remporter les élections. L’enthousiaste « philosophe » s’est voulu rassurant: il ne faut pas mettre la charia avant l’hébreu*, en tant que juif, aurait-il déclaré, je me félicite de la liberté des peuples musulmans.

    L’Islam se porte de mieux en mieux et augmente son influence et ses prérogatives, les minarets se multiplient, le ramadan devient un événement global de la mondialisation. En France l’opinion est partagée à ce propos, par souci de laïcité les uns ne veulent pas se prononcer et considèrent qu’il ne faut pas « diaboliser » les musulmans, tandis que d’autres, eux aussi au nom de la laïcité, s’inquiètent des compromissions et de la lâcheté qui règnent dans le pays et au sein de l’Etat face au développement indéniable de la culture islamique dans les grandes agglomérations françaises. Des élus semblent même vouloir encourager des constructions de mosquées et de centres socio-éducatifs coraniques. On peut l’expliquer aisément: l’Islam, religion d’ordre et de soumission, permettrait de contrôler et de surveiller les banlieues bien mieux que ne sauraient et ne pourraient le faire les professeurs, les éducateurs et les policiers de la République. Tel est le calcul discret de ces élus, qui ont une peur bleue des émeutes. Celles de 2005 ont été un coup d’accélérateur à l’influence islamiste dans les « quartiers » ; quoi qu’en dise l’historienne Michelle Zancarini-Fournel qui présente une version très bien-pensante de l’intégration des immigrés musulmans, attribuant ses problèmes et ses blocages aux seules insuffisances de la République et de l’Etat. Pour confirmer son propos elle n’hésite pas à consacrer une notice biographique substantielle à Zinedine Zidane (qui comme chacun sait est un exemplaire citoyen français, que dis-je, un héros de la patrie !) (1). Soyons plus sérieux: il n’est pas interdit de supposer que c’est aussi la stratégie des élites mondiales de se féliciter des progrès de l’Islam (tendance sunnite et salafiste de préférence), parfaitement compatible, malgré ses prières et ses apparences de grande austérité, avec la haute finance et l’abrutissement culturel du mondialisme capitaliste. On voit nettement d’ailleurs se dessiner une alliance ploutocratique entre le Qatar, Wall Street, la City et la plupart des gouvernements occidentaux. La chaîne qatarienne al- Jazeera fait d’ores et déjà partie (avec MTV, CNN et Canal Plus au niveau français) du système « mainstream » de l’ abrutissement des peuples par les jeux. En période de dettes et d’austérité, l’argent continue de couler à flots dans le petit monde des médias et du show business (salaires des joueurs de foot, etc.). Le chantage de la dette permettra sans doute de voir cette alliance islamo-capitaliste se renforcer en 2012. 

    Sauf si les peuples, les vrais cette fois, et non la fiction médiatique des révolutions arabes, sauf si les peuples se soulèvent. L’année 2012, avec ses élections, en Russie, en France, aux Etats-Unis, peut être propice à un certain échauffement des opinions et des manifestations publiques. Les réseaux de l’élite mondiale ne sont pas infaillibles malgré leur toute puissance sur les télévisions et les journaux du monde global. Certains de ses membres peuvent éprouver eux aussi de la lassitude; les milliardaires, on le sait, ont des psychologies fragiles; et les hommes de pouvoir, sans cesse sous les feux des projecteurs, trouver injuste leur situation, très exposée, par rapport à celle de ces banquiers qui se la coulent douce au bord de leur piscine. Si un de ces hommes de pouvoir pouvait basculer de l’autre côté, celui du peuple (90 % des habitants d’un pays comme la France), alors la donne pourrait sérieusement changer. Mais très vite, il faudrait que le peuple passe à l’action, et soit assez intelligent pour éviter de sombrer dans le chaos et les manoeuvres de division que l’élite ne manquera pas de fomenter. Il faudra surtout protéger l’homme politique dissident; un attentat est si vite arrivé.

   Quoi qu’il en soit, nous devons garder notre calme, et porter sur les choses un regard lucide, tel celui du philosophe Schopenhauer écrivant: « Des sphères innombrables qui brillent dans l’espace infini, chacune éclairant une douzaine environ de sphères plus petites tourant autour d’elles, brûlantes à l’intérieur et recouvertes d’une croûte figée et froide, sur laquelle une couche de moisissure a engendré des êtres vivants et connaissants – voilà la vérité empirique, le réel, le monde. » (2).

   Sur ce, je vous souhaite une très bonne année.

*: jeu de mots entendu sur Radio-Courtoisie 

(1): « La France du temps présent 1945-2005″, vol. 13 de l’Histoire de France, dir. J.Cornette, ed. Belin, 2010-11.

(2): « Le monde comme volonté et représentation », compl. du livre I, chap. I, Folio-essais, 2009, tome 2, p. 1147.



A propos des petits fours

 

    La tempête balaie la France; les météorologues l’ont appelée Joachim. Joachim du balai ? Un cargo maltais s’échoue sur la côte du Morbihan entre Lorient et Quiberon. Encore une occasion de disserter sur la mondialisation et l’environnement, soupire le professeur de géographie, à peine libéré des contraintes pédagogiques de l’Arc atlantique. Tandis qu’au dehors souffle le grand vent, il se réfugie dans le murmure de ses pensées casanières. C’est le moment de relire Lucrèce. On ne relit jamais assez Lucrèce. « Suave, mari magno, turbantibus aequora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem: Non, quia vexari quemquam est jucunda voluptas; Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est. » (1).

    Le rôle de la femme a été pendant des siècles de contribuer à l’excellence du confort de l’homme. Un manuel scolaire d’économie domestique destiné à la future épouse et publié en 1960 le rappelle: « Pendant les mois les plus froids de l’année, il vous faudra préparer et allumer le feu dans la cheminée, auprès duquel il puisse se détendre. Votre mari aura le sentiment d’avoir atteint un havre de repos et d’ordre et cela vous rendra également heureuse en définitive, veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle… Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire. Ecoutez-le. Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n’est pas le moment opportun. Laissez-le parler d’abord et souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres… Les centres d’intérêt des femmes sont souvent assez insignifiants comparés à ceux des hommes. »

    Ni Lucrèce ni ce manuel d’économie domestique ne pouvaient prévoir la bouleversante évolution des moeurs et des techniques. Aujourd’hui c’est une tempête financière qui menace d’emporter le monde occidental, et de jeter dans les rues et par les chemins des millions d’hommes et de femmes que plus rien ne protègera; au lieu de s’entraider les deux sexes se dénonceront. La douce épouse devenue furieuse à la vue d’un mari ruiné achèvera de le déshonorer. Elle ira rejoindre une bande de vagabonds aux manières douteuses, qui lui accorderont le manger et le coucher. Surtout le coucher.

    Mais n’anticipons pas. En cette fin d’année, le monde occidental se rassure et se réconforte autour de la tradition des fêtes de Noël. La vie conjugale trouve un regain d’intérêt à la vue de la bonne table bien dressée, du feu de cheminée flamboyant et du Champagne qui jaillit de la bouteille; autant de scènes suggestives qui sous-entendent aussi le rayonnement de la femme au regard pétillant; il faut savoir lire entre les lignes des manuels de domesticité; « point de flamme, point de femme », disait autrefois un dicton du pays de Fougères, que cite Jean Guéhenno dans son Journal des années noires; plus récemment un auteur satirique pouvait même aller jusqu’à ironiser: « l’homme n’est que poussière; et c’est pourquoi la femme passe l’aspirateur. » - 

    La toute-puissance libidineuse et lubrique de la femme a beaucoup inspiré le moraliste et le législateur, qui ont écrit toutes sortes de codes et manuels. Nous en avons cité un, il convient d’en évoquer un autre; c’est de la diversité des sources que peut naître le long et puissant fleuve de la vérité, qui se jette dans un océan d’indifférence. Pierre Louÿs, dans son Manuel de civilité (2), multiplie les conseils à l’usage des jeunes filles; en voici quelques-uns fort utiles à respecter lors des repas à venir :  » Ne faites pas aller et venir une asperge dans votre bouche en regardant le jeune homme que vous voulez séduire », « Ne prenez pas deux mandarines pour faire des couilles à une banane », « Si vous trouvez un cheveu suspect dans votre potage, ne dites pas: « Chic, un poil du cul ! ».

    Ayons enfin une pensée pour les célibataires; les fêtes de fin d’année sont un moment difficile à passer pour ces âmes seules qui regardent d’un oeil espion la jovialité des couples et des enfants; essayons de leur donner quelques éléments de consolation. D’abord elles n’ont pas à se soucier des cadeaux; que de temps et que d’énergie gagnés ! Elles l’emploieront à lire des ouvrages de grande philosophie; nous avons évoqué Lucrèce, ajoutons-y le maître du célibat autonome et responsable, Schopenhauer, qui vécut retiré la plus grande partie de sa vie avec un caniche pour compagnon (il en fit son héritier). Sa lecture fera un très bon test des capacités morales de résistance à la vie sociale: si elle vous ennuie et vous semble pessimiste, c’est que vous aspirez vous aussi à fréquenter les magasins, les restaurants et les hôtels; si elle vous captive et vous met d’excellente humeur, alors persistez dans votre célibat casanier et autoritaire, et n’en sortez que par la contrainte: soit d’une femme (ou d’un homme) superbe, soit d’une gloire littéraire tardive (comme Schopenhauer lui-même), soit d’une guerre civile.   

    Le célibataire professeur (cas fréquent, en raison de la médiocrité de son salaire) évitera de se morfondre en lisant la énième note de l’inspection l’invitant à enseigner la mémoire douloureuse des harkis et de la rafle du Vel d’Hiv’- Il ira plutôt au pot de fin d’année où il arrive que les petits fours soient excellents; il profitera du fait que les proviseurs n’ayant plus aucune culture littéraire ne sachent plus faire de discours, pour se jeter très vite sur un verre de Champagne et son petit four préféré, celui au boudin. Il évitera les conversations et n’aura pour seul objectif que de se remplir le ventre, de telle façon qu’une fois chez lui il n’ait pas à préparer son repas. Ainsi débuteront ses vacances.   

(1): « Il est doux, quand sur la grande mer les vents soulèvent les flots, D’ assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui: Non que la souffrance de personne nous soit un plaisir si grand; Mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce. » (De la Nature, II, v. 5)

(2): Pierre Louÿs, Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, 1926, puis Librio, 1998.



A propos de l’Arc atlantique

 

La géographie tourne mal. Elle file un mauvais coton. J’ai signalé déjà dans une chronique précédente (« A propos des territoires de proximité ») les désagréments pédagogiques qu’elle peut causer. Ne croyez pas à quelque susceptibilité égocentriste de ma part; je suis le type même du gentil fonctionnaire dévoué, humble et courtois. Des milliers de collègues pensent à peu près la même chose que moi: le nouveau programme de géographie de 1ère est « infaisable »; par cet adjectif, qui revient le plus souvent dans les critiques, nous déplorons la complication prétentieuse des questions abordées, de caractère très économiste, et le peu de temps pour le faire, sous la contrainte du bac; les inspecteurs et formateurs peuvent toujours répondre qu’il faut « aller à l’essentiel », « faire des choix », réfléchir à des exercices synthétiques et schématiques (selon la formule « un bon croquis plutôt qu’un long discours »), ils n’évacueront pas d’un haussement d’épaules ou d’un regard condescendant le fait que ce nouveau programme de géographie contribue à sa manière au découragement et à la mauvaise humeur d’un grand nombre d’enseignants, et qu’il n’aide pas non plus à développer le goût des élèves pour les sciences humaines. Je ne vois pas, dans ce contexte, où est le scandale si le corps des inspecteurs et la clique des formateurs venaient à disparaitre ou à perdre le pouvoir de noter les professeurs. Il me semble, plutôt, que cette mesure qualifiée de « libérale » est la poursuite logique des méthodes et des réformes pédagogiques qu’ils ont toujours défendues ces dernières années. Si les inspecteurs étaient si soucieux que celà de rétablir des « valeurs » républicaines, sociales et citoyennes, ainsi qu’une une certaine idée de la culture, ils auraient dû depuis longtemps réagir à l’orientation idéologique prise par les nouveaux programmes, celui de géographie de 1ère notamment. Or, on ne les a pas entendus. Ma conclusion, à leur égard, sera donc semblable à celle du professeur Choron sur le sort d’une certaine catégorie d’homosexuels: « ils sont malades ? Eh bien qu’ils crèvent ! » 

L’Arc atlantique est une notion de cette géographie qui tourne mal et qui ne semble pas déranger le corps des inspecteurs bien pensants. Le philosophe G. Deleuze s’était moqué ou inquiété vers la fin de sa vie de l’inflation des « concepts » à caractère publicitaire et commercial; la décennie 1990, après la chute de l’URSS et du « bloc » de l’Est, a vu la science géographique et géopolitique participer à cette inflation; comme s’ils avaient été bloqués dans leur intelligence par la logique de la bipolarisation, les nouveaux géographes post-modernes ont alors inventé toutes sortes de notions spatiales et multiscalaires, redécoupant les territoires, les pays, les continents, et s’ingéniant, non sans une bonne dose de prétention, à proposer des définitions saugrenues de mots usuels (mais sans doute usés), ainsi : « Géotype de substance sociétale fondé sur la coprésence ».  A part les cruciverbistes, on ne voit pas bien qui peut s’embarrasser d’un tel jargon pour désigner tout simplement la… ville ! Ayant quitté l’université en 1990, je n’ai pas assisté au post-modernisme conceptuel, mais j’avais pu constater auparavant la rivalité idéologique entre des historiens plutôt de gauche et des géographes plutôt de droite ; j’avais vu notamment parmi ces derniers le jeune professeur Guy Baudelle s’opposer avec courage à un piquet de grève; j’avais entendu Jean-Paul Larivière, spécialiste de la Chine, et fier d’avoir serré la main de Deng Xiaoping,  pester contre ces petits branleurs de gauchistes qui bloquaient l’université. 

Au cours des vingt dernières années, la géographie d’enseignement secondaire s’est emparée de la mondialisation, qu’elle voit et qu’elle place partout; cette obsession est vite devenue lassante aux yeux des élèves et des professeurs généralistes de collèges et de lycées; pour tromper l’ennui, les géographes post-modernes ont inventé toutes sortes de notions factices, d’apparence compliquée, et d’un vocabulaire anglo-saxon très fumeux; « ils se la pètent » comme disent les élèves. Et j’ai pu en effet au cours de différents stages observer certains formateurs diffuser les leçons de cette géographie post-moderne en y mettant l’accent d’une victoire sur l’ancienne pédagogie des historiens littéraires (y compris ceux de l’école marxiste). L’Arc atlantique fait partie de ces notions factices, elle désigne un vaste ensemble européen, aux limites imprécises et variables, de l’Irlande au Portugal, et englobant tout le grand Ouest français. Cette notion plutôt creuse se prête agréablement au remplissage et au verbiage; c’est l’activité préférée des hommes politiques, et de leurs services de communication. L’Arc atlantique bénéficie dans le manuel Hachette d’un dossier publicitaire en couleurs de 4 pages qui en vante le dynamisme et l’innovation; le document n° 9 attire particulièrement mon attention locale: il présente sous la forme d’une affiche « la volonté de l’agglomération de Caen d’attirer des entreprises innovantes ». On y voit un jeune homme, cadre dynamique, souriant dans son beau costume, mains sur les hanches, tandis que s’avance vers lui une femme d’allure encore plus fraîche et réjouie, en vêtements de plein air, pull-over, pantalon épais, gilet noué autour de la taille, chaussures de randonnée; elle pousse une brouette contenant une grosse ampoule basse-consommation de taille volontairement exagérée par le montage photographique. « Vous avez un projet ? Venez concourir ! » annonce le message de l’affiche consacrée au « 11e concours régional des entreprises de l’innovation ». Les deux dernières pages du dossier de l’Arc atlantique s’interrogent sur les défis qui doivent à présent être relevés: faut-il construire un nouvel aéroport à Nantes-Notre-Dame-des-Landes ? L’usine de panneaux photovoltaïques de Blanquefort, en Gironde, va-t-elle finalement ouvrir en 2011 ? L’autoroute de la mer Saint-Nazaire-Gijon provoque le scepticisme, c’est du « politiquement correct à plein tarif » persifle un armateur; les salariés d’Alcatel-Lucent manifestent contre la suppression des sites rennais; enfin, et c’est mon document préféré, la photographie en plongée du bucolique village d’Aubry-le-Panthou dans l’Orne, avec son temple bouddhiste, est qualifiée par le manuel « d’espace dévitalisé de l’Arc atlantique ». Lequel Arc atlantique n’hésite pas, dans sa fougue innovante, à embrasser toute la Normandie; celle-ci, méfiante, ne se livre pas comme ça à des bonimenteurs de grands chemins; elle réserve ses charmes et faveurs à ses autochtones, taciturnes randonneurs de sous-bois et de vertes clairières. 

Ainsi donc cette géographie post-moderne aux accents mondialistes ne séduit pas; elle fatigue, elle ennuie, elle soulève la critique, comme on a pu le lire dans le journal Libération (7/12/2011) sous la plume de deux professeurs, qui déplorent cette « vulgate économiste » d’où sont absents les hommes et les sociétés. Sans aller jusqu’à approuver le socialisme bien pensant de ces deux collègues, je partage leur diagnostic d’un programme desséchant et jargonneux, qui par son obsession de la post-modernité mondialiste et européiste, contribue à priver les élèves (et les professeurs) d’une géographie « paysagère » et « buissonnière » qui pourrait, peut-être, apporter un peu d’élégance et de courtoisie à ce monde de débiles nerveux qui est le nôtre. Pour ma part, j’ai déploré ce matin même l’absence de photos de vaches dans les manuels de géographie; j’ai attentivement parcouru le mien, et je n’y ai pas vu une seule photo d’animal. Or l’élégance et la courtoisie de l’homme commencent par la douce attention qu’il doit porter à ces créatures silencieuses, qui finissent bien souvent dans nos assiettes.                                                                                 



A propos des longues soirées d’automne

 

    C’est la période des conseils de classe; du coup je rentre parfois tard à la maison, vers 19 h ou plus ! Et rien n’est prêt, la table n’est pas mise, la soupe n’est pas servie bien fumante dans mon assiette. Normal, je suis célibataire. Après avoir ouvert ma porte, au moyen d’une nouvelle serrure de marque Fichet qui m’a récemment coûté 400 euros (vous vous fichet de moi, ai-je dit au réparateur), je défais mes grosses chaussures à semelle renforcée, pour plonger mes petits pieds fatigués dans de moelleux chaussons en moumoute. Bien dans ses baskets, dit-on pour désigner ces personnes qui semblent épanouies et profiter de la vie; me concernant, on devra dire plutôt « bien dans ses chaussons ». Alors que la France se babouchise à grande vitesse, la résistance gauloise passera peut-être par le chausson. Et qui sait si la guerre civile que nous annonçons ne sera pas tout simplement ce qu’elle est déjà à présent, une lutte virtuelle d’internautes à coups de blogs explosifs, entrecoupée de vidéos pornographiques. Ce serait un moindre mal, qui, à la manière de la mythologie, de Jason et des Argonautes, pourrait produire ensuite de grandiloquents récits sans commune mesure avec la réalité des faits.   

    L’exagération est évidemment la tentation des vies très monotones que nous menons; comment le professeur d’histoire-géo qui s’ennuie globalement toute la semaine sur son lieu de travail ne rêverait-il pas de grandes batailles, de vastes espaces, de merveilleuses découvertes, de contrées paradisiaques peuplées de jeunes filles presque nues et fort accueillantes ? Comment le professeur de mathématiques ne serait-il pas désireux d’un monde aussi équilibré et irrésistiblement logique que celui des problèmes qu’il donne à résoudre à ses élèves ? Ces aspirations secrètes sont aussi la conséquence d’un enseignement qui se veut réaliste et diminue chaque année davantage ses abstractions. Vastes espaces ? Non. Vous étudierez les « territoires de proximité » et vous discuterez des problèmes de la banlieue. Grandes batailles ? Non. Vous parlerez de « guerre totale » et  d’ »anéantissement » des civils. Merveilleuses découvertes ? Non. Vous évoquerez la colonisation et la décolonisation, sous les traits les plus sombres. Jeunes filles presque nues et accueillantes ? Non ! Vous ferez au contraire l’histoire du féminisme, en insistant sur le droit à l’avortement. Et voilà comment sortent par millions de nos écoles des crétins bêlants à fort potentiel d’indignation. Des mutins de panurge comme disait Philippe Muray.

    Avec l’automne l’homme devient plus casanier; la femme aussi, mais n’est-elle pas « la plus noble compagne de l’homme » ? Condorcet recommandait qu’elle s’instruisît afin de partager quelques discussions avec son époux; les soirées peuvent être longues. Et la vie est courte. Le grand géographe Roger Brunet, lecteur régulier de ce blog, qu’il en soit remercié, avoue lui-même son désir d’être un sofa au coin du feu. Quant à notre ami réactionnaire, il vient de faire l’acquisition d’un fauteuil Chesterfield, et d’autres meubles qui lui ont coûté plus de 4000 euros ! Par-là nous voyons que des personnes d’opinions apparemment très différentes peuvent avoir des goûts et des plaisirs,  sinon communs du moins convergents. Je ne connais rien de plus agréable que ces couples dont les plaisirs convergent, et du reste le verbe dit bien la chose. Hélas, le post-féminisme néo-soixante-huitard comporte des accents d’agressivité qui contrarient ces heureuses situations, ou les rendent tout simplement indésirables, comme j’ai pu m’en rendre compte cette semaine au lycée, lors d’un début de conversation sur le droit à l’avortement: « c’est l’affaire des femmes ! Il faut exterminer Christine Boutin ! » se sont écriées quelques collègues. La conversation ne pouvait qu’avorter. Il est amusant d’entendre ces féministes réactionnaires qui tout en dénonçant la phallocratie et le machisme violent recommandent à leurs filles d’avoir toujours des capotes dans leur sac… Amusant aussi de les entendre brocarder l’Islam et les méchantes traditions de la culture noire-africaine tout en défendant les sans-papiers et la poursuite d’une immigration incontrôlée en provenance des pays du Sud. Amusant aussi de les entendre dire le plus grand bien de « La Princesse de Clèves »  dont la morale est pourtant à l’opposé de leur libertarisme fatigué.  Je ne juge pas; j’observe, j’écoute, je témoigne. En notre époque de faux engagements et d’idéologies schizophrènes, on peut remplir assez vite son bêtisier.  »Le monde est un théâtre: tu rentres, tu vois, tu sors », disait un philosophe très ancien.   

   Pour occuper les longues soirées de l’automne, je recommande la lecture d’une « Histoire de la littérature française » écrite par Gustave Lanson à la fin du XIXe. Le livre en impose: 1100 pages. Et qui plus est, 1100 pages lisibles, comme on savait en proposer à cette époque, qui fut l’âge d’or des autodidactes bien plus que des bacheliers et des agrégés. Du reste, Gustave Lanson, brillant normalien, selon l’expression consacrée, à peine 35 ans quand il écrit son Histoire de la littérature, l’âge où la prétention intellectualiste et universitaire est souvent la plus féroce, propose au contraire un livre d’une grande convivialité; la littérature n’est pas une science, nous dit-il en introduction, ne vous inquiétez pas, vous qui n’avez pas étudié dans des grandes écoles, je ne vous découragerai pas de termes abscons et par des théories invérifiables, inutiles et incertaines, non, je vous offre une histoire populaire de la littérature. « Pour beaucoup de nos contemporains, la religion est évanouie, la science est lointaine; par la littérature seule leur arrivent les sollicitations qui les arrachent à l’égoïsme étroit ou au métier abrutissant. » - Ce point de vue manquait d’ambition, sans doute, et c’est pourquoi Gustave Lanson a été rapidement oublié après 1945, la littérature devenant alors une affaire de spécialistes jargonneux se prenant pour des théoriciens révolutionnaires. De fait le livre de Lanson n’existe pas dans nos collections de poche; on ne le trouve que sur les marchés aux puces dans des éditions anciennes et jaunies. C’est là, probablement, que mon ami Figaro en fit l’acquisitionLire est une manière de ne pas oublier.



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