A propos de la crise qui vient

 

Sans doute les fêtes de fin d’année vont-elles donner aux naïfs et aux idiots l’impression que la vie est belle; d’après un sondage les Français ont même envie de dépenser encore plus cette année pour leurs cadeaux et leurs bons repas. Qu’ils en profitent. Le premier semestre 2012 sera en effet cataclysmique.

D’abord va se produire l’effondrement financier du monde occidental, qui verra en quelques semaines des millions de gens ruinés. J’en ferai partie. On assistera à des pillages de banques et de magasins. Quelques responsables politiques, n’ayant pas fui, ou croyant encore leurrer la population, seront lynchés en public. Des jeunes gens en cagoule violeront des femmes dans les rues, des librairies et des églises seront brûlées. Les grandes villes sodomites du capitalisme mondialisé (New York, Paris, Londres) seront particulièrement dévastées, des outrages inouïs s’y produiront, mais sans images, les journalistes ayant été massacrés. Seuls deux ou trois chroniqueurs écriront quelques pages, que personne ne lira avant l’an 2100. Les pouvoirs politiques supérieurs auront abandonné leurs postes dès les premiers jours du chaos, par conséquent les forces de l’ordre participeront au désordre; on verra alors la vraie nature crapuleuse et violente de la plupart des policiers. La survie passera par la prudence la plus austère ou bien par l’impudence la plus débridée; les chastes les plus calmes et les lubriques les plus exorbitants se sauveront tandis que les intermittents de la baisade seront inexorablement exterminés; quoi qu’il en soit, plus d’un tiers de la population périra, dans les incendies, par le froid, la faim, la soif, les maladies, ou par des tentatives de fuite désespérées. 

Je vais donc m’appliquer à écrire mes dernières chroniques. Un genre de bilan peut être dressé. Mon sentiment sur ce monde est mitigé. J’aurai apprécié la tendresse de certains animaux et l’amitié de quelques personnes. Mais globalement mon expérience sociale aura été décevante. Je n’aurai donc pas grand regret à voir s’effondrer un système où je n’aurai pas été chanceux. Trop de joueurs, trop de règles, trop de triche. La langue française aura été ma consolation; mais la France comme nation et comme Etat m’aura donné bien de l’amertume. J’aurai vu l’un des plus beaux pays ruraux du monde devenir en quelques décennies un parc d’attraction touristique pour gros cons et une galerie marchande pour salopes. La figure et le verbe du général de Gaulle m’auront inspiré de l’ironie, tandis que les Giscard, Chirac, Balladur, Jospin, Sarkozy auront été les hérauts de la bêtise économique. Si je survis à la crise, je me ferai l’historien philosophe de cette vulgarité commerciale, à laquelle auront contribué des millions de citoyens, par leurs votes, par leurs opinions, par leurs moeurs.

En attendant, il me semble que je réalise ma meilleure année d’enseignement; le chant du cygne sans doute. Je réussis l’exploit pédagogique de résumer la guerre froide en deux heures. Malgré la lourde insistance des programmes sur la brutalité du monde, et les crimes contre l’humanité, mes explications sont légères et presque cavalières. Ben Laden ? Un drogué pervers ! Milosevic ? Empoisonné ! Je réfute la thèse de la « haine des peuples » et du « conflit de civilisations » (véhiculée par les élèves) pour lui opposer celle de la cupidité et de la vanité des dirigeants; l’éclatement de la Yougoslavie a été provoqué au sommet, et non par la base. L’islamisme ? En grande partie instrumentalisé. Je ne dis pas que les peuples sont bons, je crois qu’ils sont avant tout faciles à manipuler. Comme professeur je suis bien placé pour m’en rendre compte. L’une de mes classes, sans doute séduite par la qualité de mon verbe et la force de mes explications, souhaite que je me présente aux prochaines élections présidentielles. En attendant, certains de ses élèves ont décidé de me surnommer L’Incorruptible, ce qui ne me fait que moyennement plaisir, car je connais le sort qu’on réserve à ce genre de personnage.

Mes soirées sont studieuses: je lis, j’écris, j’écoute la radio. Je ne regarde presque plus la télé, instrument de la domination idéologique, entre les mains d’une bande de collabos au service d’une mafia d’oligarques judéo-maçonniques (membres du Siècle). Encore un exemple cette semaine; Arte a diffusé « This is England », un film bien noté par la critique bien-pensante de gauche; fatigué de mes exploits pédagogiques, je m’accorde la complaisance de le regarder. Résultat ? Une grosse merde ! Film consternant, ridicule, idiot. Je vais me coucher en hurlant de rire. Seule satisfaction télévisuelle récente, un documentaire animalier relatant la survie d’une petite faune aux abords de l’aéroport de Francfort. On pouvait y entendre un commentaire d’une grande qualité. « Les faons sautillent malicieusement dans les prés… Les renardeaux se sont habitués aux avions et savent qu’ils sont inoffensifs… des lapins s’observent dans les lumières jaunes des projecteurs… un vieux lièvre s’étonne de voir passer un pompier à une heure aussi tradive… les faons connaissent bien la petite taupe et savent qu’elle a ses habitudes… par nuit claire le rut du daim marque le point culminant de l’automne… les mâles tentent d’impressionner les femelles par des cliquetis et des grognements guindés… » En dehors de ces rares moments d’attendrissement, mes soirées sont de plus en plus maussades (celles de BHL aussi mais pour une autre raison) et occupées par la consultation de sites internet à caractère géopolitique, économique et social; j’y puise de plus en plus de renseignements, qui à force orientent mon esprit vers une forme d’austérité  cynique et martiale; j’en arrive à ne plus pouvoir lire les petits romans de la distraction culturelle contemporaine (tout ce qui se publie aujourd’hui.), qui font l’éloge du multiculturalisme, du féminisme et d’un humanisme canaille-racaille. Seule la lecture des Anciens me semble compatible avec la rigueur de mes pensées, et celle encore plus grande de la crise qui vient.



A propos du virtuel et du réel

 

    On a pu entendre et voir, récemment, lors de l’émission « C’ dans l’air », un très rapide exposé des méfaits accomplis en Grèce par la banque Goldman Sachs; sans être spécialiste du monde de la finance, on a pu comprendre que les banquiers avaient touché de rondelettes commissions pour prêter en fermant les yeux et en falsifiant les comptes de l’Etat hellène. J’ai déjà fait allusion lors d’une chronique précédente à « l’effet levier » de ces millions d’euros qui n’existent pas pour garantir des dettes qui ne seront pas remboursées; cela fait penser à l’aphorisme d’un certain Lichtenberg: « c’est l’histoire d’un couteau sans manche dont a retiré la lame ». Cela, surtout, nous fait comprendre que le monde de la finance est un monde virtuel qui met aux prises des spéculateurs et manipulateurs, des sortes de zombis cocaïnés, des « spécialistes » déjantés, brillants matheux en apparence mais parfaitement pervers et psychotiques (lire le déjà vieux roman de B. Easton Ellis, « American Psycho »). Ce monde de la finance joue chaque jour des sommes faramineuses, supérieures aux budgets de la plupart des états (pris séparément); de telles sommes, dis-je quelquefois à mes élèves, n’existent pas réellement; non, si elles existent, c’est d’une manière spéculative, ce qui veut dire qu’on suppose qu’elles existent ou qu’elles vont exister; c’est un peu comme le bon Dieu… Et d’ailleurs, Lloyd Blankfein, l’actuel PDG de Goldman Sachs, a récemment déclaré: « Je suis un banquier qui fait le travail de Dieu ». N’oublions pas enfin les mots écrits sur le billet vert: « In God we trust ».

    Pour les petits réalistes que sont la plupart des hommes, il y a de quoi être perplexe devant ce monde virtuel dont l’existence ne nous est supposée que par  des médias eux-mêmes spécialistes en manipulations et mensonges. J’ai besoin de voir pour croire, et même de toucher, dit quelqu’un dans la Bible; il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, répétait souvent mon père… Et mon ami Figaro parfois me mettait en garde: « les rencontres sur internet, c’est bien joli, mais tant que tu n’as pas vu la raie des fesses de tes correspondantes, et bien senti leur odeur, ça ne vaut rien… »  - « Assez de bla bla ! » vitupérait Céline dans ses lettres à des correspondants qui l’admiraient mais ne lui faisaient pas gagner d’argent. Toutes ces remarques, de registres différents, peuvent être classées cependant sous un dénominateur commun, celui d’un réalisme populaire de bon sens face aux subterfuges de l’abstraction. Karl Marx lui-même, en parlant de « l’abstraction du réel », avait désigné cette culture bourgeoise et capitaliste repliée et confortable dans ses salons tandis que crevaient de faim des millions de travailleurs rendus sourds et muets par le bruit des machines. Mais le réalisme « populaire » du bon sens et du marxisme est devenu dans les années 60 et est aujourd’hui encore aux oreilles des bobos un mauvais réalisme; beaucoup d’intellectuels se sont employés à le ridiculiser et à en faire un élément du ringardisme social et culturel d’une bourgeoisie rurale, plouc, patriote, catholique, etc. Ainsi en mai 68 un slogan a été lancé: « Soyez réalistes, demandez l’impossible », le slogan préféré de Philippe Sollers. Le philosophe Slavoj Zizek en fait l’analyse suivante, qui me parait juste:  » Soyons réalistes, nous les universitaires de gauche: nous voulons apparaître critiques tout en profitant au maximum des privilèges que le système nous offre. Alors bombardons le système de demandes impossibles: nous savons bien, tous autant que nous sommes, que ces demandes ne seront pas satisfaites, aussi sommes-nous sûrs que rien ne changera et que nous maintiendrons ainsi notre statut privilégié. » (« Bienvenue dans le désert du réel », 2002, puis Champs-Flammarion essais, poche, 2008, pp. 98-99). C’est ce réalisme là, cynique et libéral-libertaire, qui a pris le pouvoir dans l’exercice de l’Etat au cours des années 1980, et c’est lui que j’ai vivement dénoncé dans ma précédente chronique.     

    Le réalisme cynique et libéral-libertaire est en effet une stratégie de groupe qui renforce la puissance égocentrique des financiers, des politiques, des publicitaires et des « intellectuels médiatiques »; ce « soft power » peut se montrer très « hard » avec ses opposants. En un petit livre chaleureux, dynamique et gentillet,  »La tyrannie de la réalité » (2004), qui brosse une critique assez décousue et saltimbanque du « système », la journaliste Mona Chollet s’interroge: « Plus notre manière de voir les choses nous entraîne vers la catastrophe, plus nous nous réclamons du « réalisme »; peut-être serait-il temps d’essayer autre chose ? » - Oui, mais quoi ? En vérité, Mona Chollet se méfie des solutions collectives, de ces « nous » qui oppriment plus qu’ils ne libèrent, et de ce socialisme réaliste qui fait admirablement le jeu du libéralisme réel; elle imagine plutôt des hypothèses artistiques et littéraires, des voies isolées, des envolées spirituelles, et son anti-réalisme  est une manière de solitude tranquille, de sensibilité féminine un peu lutine et frivole tournant les talons à tous ces hommes bien lourds qui pilonnent le monde de leurs phallus mécaniques en un bruit mat où résonne l’échec amoureux. 

    Le réalisme est sans doute aussi une stratégie de répétition, et à cet égard beaucoup d’entre nous, dans l’exercice du travail quotidien, par exemple de celui de professeur d’histoire-géo, se trouvent concernés. Cons cernés. Réaliste je le suis quand je décide de refaire le même cours que l’an passé; quand je prononce pour la dixième fois le même jeu de mots foireux (« Périclès, l’instant fraîcheur de la démocratie athénienne ! »), et quand, selon la formule consacrée, j’enseigne « sans me poser de question ». Ne pas être réaliste voudrait dire que je sois brusquement assailli de doutes et de visions: à quoi  sert l’histoire-géo ? sommes-nous sûrs de la réalité de ce que nous enseignons ?  les manuels et les programmes ne sont-ils pas eux aussi de ces médias qui racontent n’importe quoi ? avons-nous bien vérifié ? sommes-nous bien sûrs de ce qui s’est réellement passé tel et tel jour décrits comme de grands événements dans nos livres ? Non. Nous faisons confiance. Et de la réalité n’avons qu’une connaisssance spéculative, actionnée et dynamisée par la force d’une langue. Dans ses films souvent très bavards, qui mettent en scène des intellectuels visitant des galeries et allant au cinéma, critiquant telle oeuvre, admirant telle autre, Woody Allen imagine parfois que l’artiste en question vient directement leur répondre, et montrer surtout qu’ils n’ont rien compris. Ce serait une rafraîchissante vision que de voir brusquement entrer Staline dans ma salle de cours et m’apostropher: « Mais enfin ! qu’est-ce que vous racontez là jeune professeur incompétent ! Yalta ne s’est pas du tout passé comme vous le dites ! »  Ou encore Louis XVI et Robespierre éclatant de rire devant le film de R. Enrico sur la Révolution française, que je passe tous les ans. Réalisme pédagogique au service d’une connaissance virtuelle.



A propos de L’Exercice de l’Etat

 

Le film de P. Schoeller, L’Exercice de l’Etat, en salles depuis quinze jours, rencontre un certain succès; bon, ce n’est pas un blockbuster, comme le dernier Spielberg, mais enfin, c’est un film français qui passe dans des salles subventionnées (à 4 euros la place) et que vont voir beaucoup de professeurs, disons, une classe moyenne instruite.

J’y suis allé, comme professeur et membre de la classe moyenne instruite. Je savais que ce n’était pas une comédie. Aussi, pour me préparer psychologiquement, j’avais décidé de faire la tête; je payais ma place en bougonnant, « La Raison d’Etat », au lieu de « L’Exercice de l’Etat ». Je pris place au 6è rang, comme d’habitude, bien au centre de l’écran. Une femme et son mec déboulèrent à la dernière minute à mes côtés, pendant la projection  des bandes-annonces. J’en éprouvai une cause de mécontentement; je ne supporte pas les marques d’intimité faites en public, le bruit des « bisous » et autres petits mots faussement tendres prononcés tout bas; ces minauderies féminines altèrent le jugement de l’homme viril. Comme disait Montaigne, quand je mange, je mange, quand je chante, je chante. Quand je regarde un film je regarde un film. Et quand je baise, je baise !    

Un bon film, sans doute, m’aurait adouci, un très bon film m’aurait rempli d’une joie virginale. Mais là, non, j’ai vu un film consternant et accablant qui m’a conforté dans mon expérience de mâle contrarié, de citoyen lésé, de chroniqueur obscur. Oui, film consternant et accablant, film déprimant, film froid, glacial même, film judéo-protestant à la con, film d’une laideur extrême, film  »réaliste », peut-être, mais de ce méchant réalisme cynique comme en font preuve les grands crétins du pouvoir d’Etat, je pense à Kissinger. Que ce film puisse plaire me consterne aussi sur mes compatriotes. J’en viens à douter de la valeur de ce dernier mot.

Un de mes collègues, professeur dynamique, pédagogue vibrionnant, présent dans la salle, a été enthousiasmé: quelle maîtrise ! acteurs impressionnants ! pas de manichéisme ! une réflexion sur le pouvoir, m’a-t-il dit, mais si, enfin, réfléchis, l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction qui doit céder sous la pression de la précédente; c’est bien ce que je disais: un film protestant à la con ! J’ai répliqué (mollement), « bah, c’est moche comme film, c’est vain, c’est creux, c’est purement descriptif, c’est maniaco-dépressif même ! » – Il a balayé d’un revers de manche mes remarques, trop peu sérieuses, trop peu cinématographiquement instruites, trop subjectives en somme, mes remarques isolées, trop émotives… Non, lui, il se place du point de vue du citoyen fonctionnaire froid, objectif, et forcément admiratif devant le portrait d’un haut fonctionnaire encore plus froid que lui, c’est à dire d’un cynisme hyperactif (le ministre des transports au centre du film). Je déduis: l’enthousiasme de mon collègue s’explique par la fascination qu’exerce le pouvoir sur ceux qui n’en ont pas; c’est une fascination de gonzesses (et d’ailleurs mon collègue en est une !), c’est une marque de bassesse et d’avilissement, c’est l’envie de sucer tous ces gros cons qui nous gouvernent ! Gloups.

Car le film nous montre bien un ministre des transports (une crapule !) d’abord opposé à la privatisation des gares mais qui peu à peu s’y résout, influencé par son directeur de cabinet et sa conseillère en communication, celle-ci, belle salope qui lui fait remarquer qu’il n’a pas d’histoire à raconter (storytelling) à cause de ses positions de principe qui le retiennent dans l’ombre de la fonction (alors qu’il faut s’en extraire pour faire carrière), et l’autre, le dir’cab’, pauvre type qui écoute du Malraux et la minute d’après reçoit en privé un ancien camarade de promo passé à la direction de Vinci International (et favorable à la privatisation des gares). Tout ce milieu est abject ! Et apprécier ce film c’est se montrer aussi collaborateur de cette abjection ! Vous allez me dire: enfin, de la distance, c’est une fiction… Oui, mais une fiction qui ambitionne le réel. Alors je tire sur l’ambition.  

Je n’éprouve aucune admiration, aucun respect pour ces hauts fonctionnaires qui passent leur temps collés à leurs portables, qui n’ont aucune minute de réflexion, de jugement, et surtout, aucune considération pour la France. L’Etat est une manière de mépris. Déjà, en 1936, le colonel de Gaulle avait déploré la faible écoute que Léon Blum, interrompu toutes les deux minutes par le téléphone, avait apportée à la question des blindés qu’il était venu exposer dans son bureau. On connait la suite… Le film de Schoeller nous montre un exercice de l’Etat à coups de SMS et de déplacements incessants; que peut-on attendre de ces ministres toujours mobiles et qui n’habitent pas vraiment leur pays ? La réponse, nous l’avons sous les yeux, et le spectacle dure depuis vingt cinq ans !  Quant au « peuple » que montre le film, il est constitué de manifestants braillards, dont il faut contenir la violence par une stratégie de communication et de brouillage médiatique. La communication a pour but de ne rien dire et de tout dissimuler. Mais à force, les ministres n’ont effectivement plus rien à dire, quand bien même ils décideraient brusquement de sortir de leur stratégie de com’. Leurs propos « off » ne sont plus que des anecdotes de coucheries et de combines entre élus et hommes d’affaires. Abject !  

Enfin, tout de même, m’a dit mon collègue, la scène de l’église, superbe, où le ministre vient assister aux obsèques de son chauffeur, mort dans l’exercice, modeste, de son travail; superbe, oui, car le ministre, en partie responsable de l’accident (il a demandé à son chauffeur d’emprunter une voie d’autoroute non viabilisée), parvient à se contenir, à maîtriser sa douleur intime (sans doute, sans doute) sur l’autel de l’Etat. Sang-froid laïc ! Superbe ! Mon cul oui ! Je ne vois pour ma part qu’un ministre glacé portant une minerve, et qui pourrait se prendre pour von Stroheim dans La Grande Illusion, le monocle en moins, mais d’une pareille morgue: nous sommes de la race des seigneurs… de la race des grands et parfaits salauds oui ! Cet exercice de l’Etat est une manière d’attirer notre attention sur l’aristocratie décadente des clans et des réseaux qui occupent les ministères. L’oligarchie crapuleuse et mondialiste ! Dans l’église, un choeur de femmes chante en langue sarde la détresse d’une famille. Dignité locale face à l’abjection globale.         

Ce film nous montre donc la réalité cynique d’un Etat coupé du mythe de la Nation; le verbe patriotique a été remplacé par le SMS, et la voix d’André Malraux devient le fantasme d’un directeur de cabinet aussi glacé que la Pianiste du film de M. Haneke. Une esthétique à la soviétique, même, avec la dérision de l’alcool, flotte sur cet Etat français délétère. La scène où le ministre se saoule avec la femme de son chauffeur dans une caravane relève de l’invraisemblance: parodie d’ambiance russo-finlandaise, voire russo-lettone ! Pauvre ministre des transports qui a le mal des transports. On comprend mieux son soulagement et sa joie nerveuse quand il apprend qu’il est muté à la Santé, qu’il n’aura donc pas, du coup, à affronter la colère des cheminots; un lâche en plus ! Comment éprouver de l’admiration pour un film qui montre un tel tableau de notre Etat ?! C’est comme si l’on me demandait d’admirer une jolie femme dont on a pu vérifier la laideur morale !  

Le philosophe Slavoj Zizek émet l’idée que notre époque post-idéologique (depuis 1990) cultive le fétichisme; comme nous n’avons plus de vraies croyances ni de vraies convictions, nous nous raccrochons à des fétiches, à des symboles, à des cultes; nous sommes noyés dans une société qui fête tout et n’importe quoi pour cacher son manque de joie réelle; noyés dans une société de pornographie où les sentiments sont ridiculisés ! noyés dans une société fonctionnaliste où il faut être réaliste ! Noyés dans une idéologie libérale capitaliste qui nous divertit avec l’illusion de l’indignation. Le fétiche, écrit Zizek, « c’est l’incarnation du Mensonge qui nous permet de supporter l’insoutenable vérité. », et plus loin: « les fétichistes… sont des réalistes consommés, en mesure d’accepter l’ordre des choses puisque le fait même d’être cramponnés à leur fétiche les rend capables d’atténuer le plein impact de la réalité. » Le fétiche, ici, c’est l’exercice de l’Etat, un exercice en milieu fermé, coupé de la population, rivé à ses portables, un exercice qui donne une impression de sérieux et de morale aux idiots utiles du village global (comme mon collègue).  Cela étant, Zizek raconte beaucoup de conneries.    

Moi, je suis consterné, accablé, écoeuré; il faut être fétichiste maniaco-cinéphilique pour aimer un pareil film. Si l’art est ce qui rend la réalité supportable, ce film n’a rien à voir alors avec l’art; c’est plutôt une leçon de réalisme méchant, de ce vulgaire réalisme qui plait aux opportunistes, aux carriéristes, aux ennemis de la beauté et du style. Les énarques sont des cons, tous ! Leurs diplômes ne prouvent rien, sinon leur cynisme et leur froideur de raisonnement. Ce sont des hommes-machines. Je les méprise considérablement. Un bon film, au contraire, voire un grand film donnent des ailes au spectateur, remontent son moral s’il en a besoin, gonflent son coeur, sa poitrine, augmentent sa respiration, son dynamisme, son allégresse; le film de Schoeller est accablant, consternant, déprimant. Ses petites qualités techniques n’enlèvent rien à l’effet désastreux qu’il peut produire, sur ceux d’entre nous qui voient fonctionner avec effroi et consternation cet Etat qui broie une Nation qu’il n’habite pas.

Il est trop tard pour s’indigner. Et l’indignation est une morale d’esclaves.                               



Jean-Paul Ollivier et le Tour

 

Né en 1944 à Concarneau, journaliste dès l’âge de 17 ans, passionné de vélo, lecteur assidu de Ouest-France, Jean-Paul Ollivier est devenu à partir de 1975, l’année de son premier Tour comme reporter-moto pour Antenne 2, une figure précieuse du journalisme sportif. Sa connaissance approfondie et quasi infaillible du cyclisme (1), sa rigueur, son calme, alors même qu’il est entouré d’une équipe de joyeux lurons (Robert Chapatte, Thierry Roland, Pierre Salviac) sur le plateau télévisé de Stade 2 pendant les années 75-85, le posent comme un exemple professionnel: le professionnalisme de celui qui, sans diplômes, sans mondanités, n’en est que plus travailleur, plus vigilant, plus précis. Jean-Paul Ollivier a traversé sans faillir les étapes du bouleversement médiatique du Tour de France; il a dû croiser, de plus en plus, ces nouveaux journalistes « professionnels » mais incultes en vélo; il a dû observer d’un oeil pétillant et d’un autre méfiant le grossissement publicitaire de la caravane, des jeunes filles toujours plus nombreuses et légèrement vêtues, des hommes d’affaires grandiloquents, des managers aux lunettes noires, des spécialistes de tout et de rien, toute une population venue sur le Tour, non pour le vélo mais pour le spectacle. Avec la disparition de Pierre Chany et d’Antoine Blondin, Jean-Paul Ollivier est resté la seule vraie mémoire littéraire de la Grande Boucle, encore capable de figurer au côtés des techniciens sportifs et des journalistes publicitaires ou parasitaires (Gérard Holtz par exemple).

Descendu de la moto en 2000, il se consacre depuis dix ans aux histoires du Tour, écrit les biographies des champions (plus d’une vingtaine), mais aussi celle du général de Gaulle (un autre grand champion à sa manière !), et assure au micro la mise en valeur touristique de la France. Il prépare minutieusement ses fiches, dès le mois d’avril, et se sent mortifié de la moindre erreur, à propos de tel village, de telle église, de tel château. La grande affaire de Jean-Paul Ollivier, au fond, c’est la langue française, qu’il manie avec simplicité et rigueur, ces deux qualités patriotiques des années 50-60, avant que ne déferlent sur notre pays les innovations du nouveau roman, de la philosophie déconstructiviste et des mathématiques financières… On voit aujourd’hui où tout cela nous a menés ! Mais la simplicité méticuleuse de Jean-Paul Ollivier ne va pas sans un bon appétit et une belle gourmandise des mots, comme dirait Bernard Pivot. De temps en temps, un aphorisme, un calembour viennent égayer ou assouplir la lecture un peu statique et monotone des fiches touristiques. Avec Laurent Fignon, Jean-Paul Ollivier avait trouvé un partenaire de micro (et de table) à la fois compétent et jovial, qui plus est non dénué d’ironie sur certains aspects du spectacle du Tour. Cette année, privé de lui, Jean-Paul Ollivier a semblé moins vivant, moins concerné, moins  »en prise » avec le direct de la rentransmission, et quand bien même le Tour réalisait des records d’audience. Quelques téléspectateurs ont ressenti cet amortissement ou cet assoupissement de la parole et de la présence de « Paulo la science ».

Derrière l’apparence de son renouveau, sportif et populaire, le Tour s’enfonce chaque année davantage dans les réseaux interlopes de la mondialisation. Jean-Paul Ollivier pourra-t-il, demain, accompagner France 2 au Qatar pour y suivre une étape de la Grande Boucle ? La perspective semble de plus en plus sérieuse. Un jeune amateur à l’imagination fertile nous envoie le texte suivant: « Le Tour au Qatar ? Ce serait magnifique. Peloton multicolore sur sable blanc. Chaleur torride, ambiance climatisée. Je me vois dans mon canapé, alangui, glace au citron. Images mirages. Armstrong attaque ? Hallucination. Jean-Paul Ollivier extatique. Fiche touristique. « Ici une tente de bédouin, d’une longueur de 10 mètres pour une hauteur de 2 mètres, magnifiquement décorée, intérieur cuir, revêtement marbre blanc, télé HD écran LED, 150 cm, commande vocale, jacusi faïence avec jet musical, Lac des Cygnes, vase de Sèvres, tapisserie Gobelins, clin d’oeil appuyé à la France ». Merci Jean-Paul. Laurent oui ? J’aimerais savoir comment souffle le vent ? Laurent vous entendez ? Oui, eh bien c’est assez mystérieux, je dois dire, il me semble que le vent souffle tantôt de face, tantôt du dessus. Du dessus ? Ecoutez on a comme l’impression d’une soufflerie aérienne. Très étrange en effet. Je dois vous dire aussi qu’en dépit d’un revêtement impeccable, la route présente parfois des ralentissements soudains et inattendus, comme si un mystérieux freinage nous collait au bitume. Sans doute un effet de la chaleur Laurent… Non, Thierry, il ne fait pas chaud du tout, il fait même assez frais ici sur la route, malgré ce ciel parfaitement ensoleillé. Enfin, ce sont des conditions de course très inhabituelles pour tout vous dire. Jean-Paul, vous voulez ajouter quelque chose ? Oui, si je puis me permettre, cet homme qu’on vient de voir dans la voiture officielle, aux côtés de Christian Prudhomme, ne serait-ce pas le cheikh en blanc ? Ah, Jean-Paul, enfin, vous n’avez pas honte ? Pensez à nos hôtes qataris et aux journalistes d’Al Jazzeera qui nous ont si bien reçus… Laurent, vous voulez intervenir ? Je voudrais ajouter que Jean-Paul me disait ce matin qu’il avait noté un très beau château en fin d’étape. Ah, très bien, Jean-Paul, nous allons voir cela avec plaisir ! Enfin, Thierry, ne vous affolez pas, ce sera un château, certes, mais un château Qatar ! Jean-Paul Ollivier et Laurent Jalabert pouffent de rire sur leurs coussins rafraîchissants. Thierry Adam ne sait plus où se mettre, et hors antenne: « Les droits de retransmission, les gars ! Déconnez pas avec ça ! »     

(1): Jean-Paul Ollivier connait tous les classements de toutes les étapes du Tour depuis quarante ans. Comme l’a vérifié Pierre Salviac en lui demandant: le 4e de la 5e étape du Tour 1960 (voir petite vidéo sur internet).

           



Respiration-1 |
Qu'on se le lise! |
Un blog réservoir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | respiration2
| respiration3
| Lirado