A propos du JT de 13 h de TF1

 

D’habitude je regarde Arte, comme tout bon prof qui se respecte, les documentaires sur les Vikings, sur les Huns, sur les Mongols, et sans oublier Global Mag, présentée par une petite bobo bien pensante du Marais, grâce à laquelle on mesure les progrès de l’espèce, entre les précédents, affreux barbus sanguinaires aux dents carriées, homo erectus mordicus, et les actuelles créatures urbaines, féminisées, souriantes, calines, cunilingus. On ne se félicite jamais assez de la théorie de l’évolution. Dans le dernier film que j’ai vu, Restless, la jeune fille atteinte d’un cancer s’est prise de passion pour Darwin; elle s’émerveille de la prodigieuse nature qui l’entoure, et n’éprouve aucune inquiétude de la mort prochaine. « Moi, je n’y crois pas trop », m’a dit une professeur de maths, à qui vite fait j’ai raconté le film; mais ta croyance, on s’en fout, me suis-je murmuré discrètement; et puis, on la connait, ta croyance: c’est la confiance bien crasse des bobos dans leur pouvoir d’achat, et qui repoussent d’eux, tel un démon, tel un blasphème, tel un délit tout propos, même allusif, dilué dans l’image cinématographique, tout propos qui pourrait porter atteinte au caractère sacré de la Vie. Mais non. La vie n’est pas sacrée. Elle est triviale, hasardeuse, curieuse. Observons-là, comme Darwin, avec détachement et précision à la fois, détachement: pas de bla-bla hystérique et pleurnichard, pas de crispation autour des cercueils, pas de scènes d’adoration autour des berceaux, précision: petits croquis, notes, chroniques, journal. Compris ?

J’en viens à mon sujet. Un peu d’ordre s’impose. Même si, en vacances, le professeur peut se laisser un peu aller. Mais aller à quoi ? Mes buts sont modestes. Ce qui ne veut pas dire que la modestie ne soit pas sans grandeur. On y trouve, dans ses replis, des idées grandioses, des hypothèses lyriques, tout un « enchantement », comme dirait M. Hollande, oui, tout un enchantement insolite et hors de propos. Un rien, un petit oiseau sur le rebord de la fenêtre, ce qui n’est pas rien, si l’on se met à la place de l’oiseau ! peut provoquer dans l’esprit saturé de l’homo cunilingus comme un brusque courant d’air. M. Hollande, demain peut-être président de la République française, Hollande, un joli nom pour la France, nous annonce quelle sera notre vie enchantée, réenchantée: qu’il faudra nous contenter de rien ! La belle austérité écologique, enfin ! Je vois le tableau: nous serons des millions à nos fenêtres, à contempler l’herbe qui pousse, et les petits oiseaux qui passent. Quelques-uns, aux étages supérieurs, se jetteront à la longue dans le vide. Vertige. Mais moi, qui suis au rez-de-chaussée, je devrai apprendre l’art subtil de parler aux oiseaux. Ils m’apporteront un peu à manger, un petit ver par ci, un petit morceau de pain par-là, et j’étancherai ma soif en suçant, en léchant la pelouse couverte de rosée, ultimes activités résiduelles de l’homo cunilingus solitaire. 

En attendant cette perspective franciscaine, je regarde le JT de 13 h de TF1 présenté par Jacques Legros. Le présentateur vedette, Jean Pierre Pernaut, prépare l’interview du président Sarkozy; en tout cas, son almanach 2012 des régions est déjà en vente, ouvrage indispensable pour tout professeur de géographie. M. Brunet, qui m’écrivez parfois, je vous le recommande vivement !  Le JT s’ouvre sur la météo, la carte est très lisible, les symboles parfaitement explicites, TF1 pense aux personnes âgées, c’est bien la seule chaîne à le faire, d’ailleurs, quand les autres, Canal Plus en tête, rivalisent d’outrecuidance jeuniste et de messages publicitaires libidineux ! TF1 offre du répit et du repos, du temps de cerveau disponible, en effet. Un sommet européen extraordinairement important s’est tenu hier soir pour régler le problème des dettes. Un chroniqueur économique vient « expliquer » que les Bourses ont bien réagi (+ 4, 75 % pour le CAC 40 à mi-journée, cela s’appelle un « vif rebond »). Oui mais, veut tempérer Jacques Legros, qui va payer en fin de compte ? Personne, répond le chroniqueur. Ah ? Mais non, cher Jacques Legros, et c’est très simple, car cet argent injecté, réinjecté (car il était sorti le petit fugueur), quelques centaines de millions d’euros, bagatelle, bagatelle, il n’existe pas ! Mais non. C’est juste « un effet de levier », précise le chroniqueur. Un effet de levier, j’essaye de visualiser la chose. C’est pas un peu cochon cette affaire ? Du tout. L’effet de levier remonte à la plus haute Antiquité, pensez aux pyramides et aux temples. A l’époque de Louis XIV, Madame de Sévigné rappelle dans une lettre à sa fille l’admiration que lui inspire l’effet de levier. A quel sujet ? Entre mère et fille, il est des choses que les hommes ne doivent pas connaître. Bref, grâce à l’effet de levier, l’Union européenne est sauvée.

Sur Arte, on aurait sans doute réuni un aréopage d’économistes pour discuter de l’effet de levier, sur TF1, non, on se contente d’interroger Elie Cohen, dans sa bibliothèque, et tout de suite par sa bonne mine souriante, ce débonnaire économiste au regard espiègle nous rassure; puis on interroge des braves types dans un café parisien. Les gars sont un peu plus circonspects, ils ne doivent pas connaître l’effet de levier,  »c’est l’Europe, dit l’un d’eux, qui décide quand même de notre portefeuille », et c’est pourquoi, ajoute un autre, « il faut sauver l’Europe », cependant qu’un troisième, le regard plus méfiant encore, se dit déçu qu’on n’ait pas parlé de l’insécurité au sommet de Bruxelles, car l’insécurité progresse. Gros plan sur le regard méfiant. Retour à Jacques Legros, qui revient à la charge: mais la dette ? comment la réduire ? Une nouvelle TVA ? Images d’un petit restau: clients sceptiques, patron hostile. Supprimer les niches fiscales ? Là, tout le monde s’attendrait à des images de luxe sur la côte d’Azur, eh bien TF1 nous surprend: on va à Donges, près de Saint Nazaire, une commune située sur une zone industrielle dangereuse (raffinerie) qui bénéficiait jusqu’à peu d’un crédit d’impôt permettant aux modestes habitants de faire de petits travaux d’aménagement pour atténuer le bruit et la pollution, eh bien c’est une niche fiscale qui va être supprimée ! Une brave dame se plaint, avec ses 890 euros de retraite, qu’est-ce qu’elle va pouvoir faire maintenant ? Condamnée à rester dans sa modeste maison exposée aux torchères de la raffinerie. C’est ce qui s’appelle du journalisme paradoxal ! Les niches fiscales ne sont pas où vous croyez ! En les supprimant, vous pénalisez davantage les petites gens que les grosses fortunes.

Passé 13 h 15, le JT entre dans une série de  »reportages » régionaux destinés à nuancer l’impression d’une France qui va mal. On oublie les dettes. On va parler des chrysanthèmes, du côté d’Angers. Cette plante souffre de sa réputation de cimetière. Les ventes baissent. Les maraîchers et fleuristes s’efforcent pourtant de la promouvoir; nouvelles formes, nouvelles couleurs. Une cliente semble adhérer: elle n’achète plus les chrysanthèmes d’ancien régime, mais ceux (eh oui, chrysanthème est un nom masculin !) qui respirent comme un parfum de modernité, hélas, insuffisant pour embaumer d’allégresse les cimetières. Reportage suivant: les grandes marées du côté des Sables d’Olonne. Les promeneurs interrogés disent leur satisfaction: ah !  l’air frais ! la mer houleuse ! quel sentiment d’énergie et de puissance ! Jacques Legros en profite dans la foulée pour évoquer les inondations en Thaïlande: là-bas, c’est pas pareil, impuissance et fatalisme des autochtones interrogés. TF1 est redoutable: vous vous plaignez en France ? Allez donc voir ailleurs comment c’est ! Finalement, vaut encore mieux habiter Donges !  Non ? Je vous trouve un peu sévère. Reportage suivant: le camping à Wimereux près de Boulogne sur Mer; on interroge des enfants de la région parisienne (des petits Blancs, je précise), ils ont un air timide et frugal ces gamins, des têtes d’harcelés, tandis que leur maman apprécie de relâcher un peu la pression domestique, mais pas trop, on devine que l’ambiance reste sérieuse, disciplinée: on fait la vaisselle puis les devoirs. TF1 s’efforce de nuancer l’idée d’une jeunesse française débauchée, fainéante, violente, racketteuse. Reportage suivant: des séances de travail manuel, menuiserie, peinture sur faïence, proposées à des enfants de collège. Là aussi, du sérieux. « C’est pas du ludique où on barbouille n’importe comment » précise une décoratrice. On s’applique ! On interroge une petite fille, ça te plait ? oui. Et qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? « J’hésite encore, décoratrice sur faïence, ou prof de sport. » – Gageons que cette jeune créature trouvera sa voie quand elle aura notamment découvert l’effet levier.                            

     



2 commentaires

  1. Lecteur 2 novembre

    La description de la famille à la fin : excellente !! Respectueusement.

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  2. brunet roger 3 novembre

    L’almanach de jean-Pierre Pernaut me conseillez-vous ? J’en ai fait une analyse géo-comportementaliste dans mon livre » Géographie du levier, pour une science dure »
    Bien à vous.

    Répondre

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