A propos du JT de 13 h de TF1

 

D’habitude je regarde Arte, comme tout bon prof qui se respecte, les documentaires sur les Vikings, sur les Huns, sur les Mongols, et sans oublier Global Mag, présentée par une petite bobo bien pensante du Marais, grâce à laquelle on mesure les progrès de l’espèce, entre les précédents, affreux barbus sanguinaires aux dents carriées, homo erectus mordicus, et les actuelles créatures urbaines, féminisées, souriantes, calines, cunilingus. On ne se félicite jamais assez de la théorie de l’évolution. Dans le dernier film que j’ai vu, Restless, la jeune fille atteinte d’un cancer s’est prise de passion pour Darwin; elle s’émerveille de la prodigieuse nature qui l’entoure, et n’éprouve aucune inquiétude de la mort prochaine. « Moi, je n’y crois pas trop », m’a dit une professeur de maths, à qui vite fait j’ai raconté le film; mais ta croyance, on s’en fout, me suis-je murmuré discrètement; et puis, on la connait, ta croyance: c’est la confiance bien crasse des bobos dans leur pouvoir d’achat, et qui repoussent d’eux, tel un démon, tel un blasphème, tel un délit tout propos, même allusif, dilué dans l’image cinématographique, tout propos qui pourrait porter atteinte au caractère sacré de la Vie. Mais non. La vie n’est pas sacrée. Elle est triviale, hasardeuse, curieuse. Observons-là, comme Darwin, avec détachement et précision à la fois, détachement: pas de bla-bla hystérique et pleurnichard, pas de crispation autour des cercueils, pas de scènes d’adoration autour des berceaux, précision: petits croquis, notes, chroniques, journal. Compris ?

J’en viens à mon sujet. Un peu d’ordre s’impose. Même si, en vacances, le professeur peut se laisser un peu aller. Mais aller à quoi ? Mes buts sont modestes. Ce qui ne veut pas dire que la modestie ne soit pas sans grandeur. On y trouve, dans ses replis, des idées grandioses, des hypothèses lyriques, tout un « enchantement », comme dirait M. Hollande, oui, tout un enchantement insolite et hors de propos. Un rien, un petit oiseau sur le rebord de la fenêtre, ce qui n’est pas rien, si l’on se met à la place de l’oiseau ! peut provoquer dans l’esprit saturé de l’homo cunilingus comme un brusque courant d’air. M. Hollande, demain peut-être président de la République française, Hollande, un joli nom pour la France, nous annonce quelle sera notre vie enchantée, réenchantée: qu’il faudra nous contenter de rien ! La belle austérité écologique, enfin ! Je vois le tableau: nous serons des millions à nos fenêtres, à contempler l’herbe qui pousse, et les petits oiseaux qui passent. Quelques-uns, aux étages supérieurs, se jetteront à la longue dans le vide. Vertige. Mais moi, qui suis au rez-de-chaussée, je devrai apprendre l’art subtil de parler aux oiseaux. Ils m’apporteront un peu à manger, un petit ver par ci, un petit morceau de pain par-là, et j’étancherai ma soif en suçant, en léchant la pelouse couverte de rosée, ultimes activités résiduelles de l’homo cunilingus solitaire. 

En attendant cette perspective franciscaine, je regarde le JT de 13 h de TF1 présenté par Jacques Legros. Le présentateur vedette, Jean Pierre Pernaut, prépare l’interview du président Sarkozy; en tout cas, son almanach 2012 des régions est déjà en vente, ouvrage indispensable pour tout professeur de géographie. M. Brunet, qui m’écrivez parfois, je vous le recommande vivement !  Le JT s’ouvre sur la météo, la carte est très lisible, les symboles parfaitement explicites, TF1 pense aux personnes âgées, c’est bien la seule chaîne à le faire, d’ailleurs, quand les autres, Canal Plus en tête, rivalisent d’outrecuidance jeuniste et de messages publicitaires libidineux ! TF1 offre du répit et du repos, du temps de cerveau disponible, en effet. Un sommet européen extraordinairement important s’est tenu hier soir pour régler le problème des dettes. Un chroniqueur économique vient « expliquer » que les Bourses ont bien réagi (+ 4, 75 % pour le CAC 40 à mi-journée, cela s’appelle un « vif rebond »). Oui mais, veut tempérer Jacques Legros, qui va payer en fin de compte ? Personne, répond le chroniqueur. Ah ? Mais non, cher Jacques Legros, et c’est très simple, car cet argent injecté, réinjecté (car il était sorti le petit fugueur), quelques centaines de millions d’euros, bagatelle, bagatelle, il n’existe pas ! Mais non. C’est juste « un effet de levier », précise le chroniqueur. Un effet de levier, j’essaye de visualiser la chose. C’est pas un peu cochon cette affaire ? Du tout. L’effet de levier remonte à la plus haute Antiquité, pensez aux pyramides et aux temples. A l’époque de Louis XIV, Madame de Sévigné rappelle dans une lettre à sa fille l’admiration que lui inspire l’effet de levier. A quel sujet ? Entre mère et fille, il est des choses que les hommes ne doivent pas connaître. Bref, grâce à l’effet de levier, l’Union européenne est sauvée.

Sur Arte, on aurait sans doute réuni un aréopage d’économistes pour discuter de l’effet de levier, sur TF1, non, on se contente d’interroger Elie Cohen, dans sa bibliothèque, et tout de suite par sa bonne mine souriante, ce débonnaire économiste au regard espiègle nous rassure; puis on interroge des braves types dans un café parisien. Les gars sont un peu plus circonspects, ils ne doivent pas connaître l’effet de levier,  »c’est l’Europe, dit l’un d’eux, qui décide quand même de notre portefeuille », et c’est pourquoi, ajoute un autre, « il faut sauver l’Europe », cependant qu’un troisième, le regard plus méfiant encore, se dit déçu qu’on n’ait pas parlé de l’insécurité au sommet de Bruxelles, car l’insécurité progresse. Gros plan sur le regard méfiant. Retour à Jacques Legros, qui revient à la charge: mais la dette ? comment la réduire ? Une nouvelle TVA ? Images d’un petit restau: clients sceptiques, patron hostile. Supprimer les niches fiscales ? Là, tout le monde s’attendrait à des images de luxe sur la côte d’Azur, eh bien TF1 nous surprend: on va à Donges, près de Saint Nazaire, une commune située sur une zone industrielle dangereuse (raffinerie) qui bénéficiait jusqu’à peu d’un crédit d’impôt permettant aux modestes habitants de faire de petits travaux d’aménagement pour atténuer le bruit et la pollution, eh bien c’est une niche fiscale qui va être supprimée ! Une brave dame se plaint, avec ses 890 euros de retraite, qu’est-ce qu’elle va pouvoir faire maintenant ? Condamnée à rester dans sa modeste maison exposée aux torchères de la raffinerie. C’est ce qui s’appelle du journalisme paradoxal ! Les niches fiscales ne sont pas où vous croyez ! En les supprimant, vous pénalisez davantage les petites gens que les grosses fortunes.

Passé 13 h 15, le JT entre dans une série de  »reportages » régionaux destinés à nuancer l’impression d’une France qui va mal. On oublie les dettes. On va parler des chrysanthèmes, du côté d’Angers. Cette plante souffre de sa réputation de cimetière. Les ventes baissent. Les maraîchers et fleuristes s’efforcent pourtant de la promouvoir; nouvelles formes, nouvelles couleurs. Une cliente semble adhérer: elle n’achète plus les chrysanthèmes d’ancien régime, mais ceux (eh oui, chrysanthème est un nom masculin !) qui respirent comme un parfum de modernité, hélas, insuffisant pour embaumer d’allégresse les cimetières. Reportage suivant: les grandes marées du côté des Sables d’Olonne. Les promeneurs interrogés disent leur satisfaction: ah !  l’air frais ! la mer houleuse ! quel sentiment d’énergie et de puissance ! Jacques Legros en profite dans la foulée pour évoquer les inondations en Thaïlande: là-bas, c’est pas pareil, impuissance et fatalisme des autochtones interrogés. TF1 est redoutable: vous vous plaignez en France ? Allez donc voir ailleurs comment c’est ! Finalement, vaut encore mieux habiter Donges !  Non ? Je vous trouve un peu sévère. Reportage suivant: le camping à Wimereux près de Boulogne sur Mer; on interroge des enfants de la région parisienne (des petits Blancs, je précise), ils ont un air timide et frugal ces gamins, des têtes d’harcelés, tandis que leur maman apprécie de relâcher un peu la pression domestique, mais pas trop, on devine que l’ambiance reste sérieuse, disciplinée: on fait la vaisselle puis les devoirs. TF1 s’efforce de nuancer l’idée d’une jeunesse française débauchée, fainéante, violente, racketteuse. Reportage suivant: des séances de travail manuel, menuiserie, peinture sur faïence, proposées à des enfants de collège. Là aussi, du sérieux. « C’est pas du ludique où on barbouille n’importe comment » précise une décoratrice. On s’applique ! On interroge une petite fille, ça te plait ? oui. Et qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? « J’hésite encore, décoratrice sur faïence, ou prof de sport. » – Gageons que cette jeune créature trouvera sa voie quand elle aura notamment découvert l’effet levier.                            

     



A propos des nouveaux philosophes

 

Depuis que je suis éveillé à la conscience, j’entends parler des nouveaux philosophes; j’étais encore bien gamin quand j’ai vu Bernard-Henri Lévy chez Pivot, sa chemise blanche bien ouverte, la mèche baladeuse, et le verbe élégant, au service de son livre en tête des ventes, « L’idéologie française », le fascisme en l’occurrence, une vilaine et méchante histoire, une « bête immonde » selon le bel archange de la nouvelle philosophie. Je m’en rends mieux compte aujourd’hui: la télévision de mon adolescence était entièrement dominée par les soixante-huitards, toute une bande de bourgeois germano-pratins vaguement intellos et avides jouisseurs. Qu’on pense aux émissions de Michel Polac, « Droit de réponse », où j’ai découvert, peu de temps après BHL, Alain Finkielkraut affrontant Harlem Désir. Puis Michel Foucault est mort du SIDA et Canal Plus est arrivé sur les écrans avec son film de cul mensuel. D’après le journal Libération, la pornographie était une façon de lutter contre le fascisme et de défier l’esprit morbide d’une société gangrenée par le chômage, les MST et cette bonne vieille morale catholico-bourgeoise toujours revancharde et antisémite (l’esprit de l’Affaire Dreyfus). A la nouvelle philosophie libérale et conquérante, le romancier Philippe Sollers apportait sa contribution de touche à tout érotomane et casanovien. La belle Europe libertine contre la vertueuse et populiste Révolution française. Mal renseignés sur l’histoire en général et sur la deuxième guerre en particulier, les nouveaux philosophes renvoyaient dos à dos Vichy et Moscou, et se réjouissaient de voir s’effondrer le parti communiste, porteur selon eux d’une idéologie populiste, donc fasciste. La télévision se félicita bien sûr ouvertement de la chute du mur de Berlin et des régimes socialistes d’Europe de l’Est; Arte devint la chaîne de la nouvelle donne géopolitique, en adoptant un style très sobre et très sombre; fin d’une certaine époque de verve improvisée et de grivoiserie patriotique. Georges Marchais fut tristement évacué du « paysage audiovisuel » tandis que Jean Pierre Elkabbach continue d’y parader à l’heure où j’écris ces lignes.

Finkielkraut et les nouveaux philosophes ont redoublé d’activité et de présence médiatiques dans les années 90. On peut dire, sans exagérer, qu’ils exerçaient alors une pensée officielle, appelée également pensée unique de la part de quelques jaloux qui en réalité partageaient les mêmes valeurs et n’en éprouvaient que plus amèrement l’affront de ne pas jouir autant des avantages de la victoire. Même si la période mitterrandienne fut très prolixe en création de places confortables dans les ministères, les belles écoles chics de Paris et dans les médias, les nouveaux philosophes étaient trop nombreux pour s’y asseoir tous. En fait, les plus anciens des nouveaux s’efforçaient d’assurer leurs arrières, BHL, Finkielkraut et Glucksmann avaient désormais des préoccupations de pères de famille (voire de tribus ?); Sollers, quant à lui, voyant décliner son activisme sexuel, se tournait vers Rome et le pape; après le priapisme, le papisme.

En quoi consiste la nouvelle philosophie ? Elle est avant tout une critique de la nation, du peuple et de la démocratie; elle valorise au contraire l’internationalisme (le cosmopolitisme) et les institutions bourgeoises qui s’opposent aux « barbares »; si BHL s’est plutôt spécialisé dans le reportage du monde global où les barbares sont des barbus fanatiques et explosifs, Finkielkraut, lui, reste sagement à son poste parisien (France-Culture, tous les samedis matins) et y dénonce les barbares de la banlieue, caïds, rappeurs, violeurs, etc. Mais cette nouvelle philosophie incarnée par de vieux messieurs (aux traits de plus en plus tirés) ne suscite plus l’admiration des années 90; BHL a été pris en flagrant délit d’imposture intellectuelle et d’ingérence dans les affaires de l’Etat; sa philosophie de milliardaire provoque le dédain des classes moyennes au pouvoir d’achat en berne. Finkielkraut se réfugie de plus en plus dans la « pure littérature » qui le détourne de ces questions de société happées par les médias grand public, où sa parole à la fois nerveuse et inquiète est étouffée par les rires saugrenus de jeunes cons incultes. La télévision de mon adolescence reflétait encore le bon niveau culturel de ces soixante-huitards élevés par l’Ecole de la République, on y parlait encore un peu de philosophie, celle d’aujourd’hui se vautre dans le divertissement, les sports et la gastronomie.

La nouvelle philosophie n’est donc presque plus audible et visible sur le petit écran. Je suis l’autre jour tombé sur une émission animée par Raphaël Enthoven, et qui s’adresse, me semble-t-il, aux lycéens passant le bac. Il y était question de la confiance: confiance en soi, confiance dans les autres, dialectique, etc. Le nouveau philosophe, Raphaël Enthoven, à peine 36 ans, mais au palmarès médiatique déjà riche (ex compagnon de Carla Bruni avec qui il a eu un fils, ex amant de Justine Lévy, fille de BHL), s’entretenait avec une charmante femme, Michela Marzano, tout en marchant dans une rue tranquille de Paris. Le beau Raphaël, regard sombre, joues creuses, parole suave, corps élancé, gracile, incarne une nouvelle philosophie romantique, moins tournée que la précédente vers les questions de société et de politique, davantage préoccupée au contraire de problématiques personnelles et existentielles: suis-je heureux ? suis-je innocent ? comment parler de soi ? La présence à ses côtés d’une jeune femme très élégante ajoutait au questionnement philosophique du beau Raphaël une touche de suspense intime et confidentiel; avec la féminisation intellectuelle, on peut penser que la philosophie se dépolitise, pour s’orienter vers la morale, l’éthique, et la résolution personnelle de ces questions qui ont été sabotées ou corrompues par les réponses collectives mais partisanes du XXe siècle. Avec Raphaël Enthoven, la nouvelle philosophie cherche aussi à retrouver une sorte de virginité scolaire perdue ces vingt dernières années par les aventures médiatiques des BHL, Glucksmann et Finkielkraut (sans parler de celles d’un Sollers); et c’est pourquoi en interrogeant mes collègues de philo du lycée, j’ai pu me rendre compte que Raphaël Enthoven bénéficiait d’une estime que Michel Onfray n’a pas. Ce dernier, outre le fait de ne pas être agrégé, continue de s’intéresser à des questions politiques dans le cadre d’une « université populaire » qui, pour ses détracteurs, flirte avec une sorte de populisme pseudo-philosophique, qui déplait beaucoup à mes collègues. Raphaël Enthoven, en revanche, représente l’esprit scolaire haut de gamme, parisien, feutré, toute une tradition bourgeoise, et sa participation à l’université populaire de Michel Onfray a tourné court (les deux hommes doivent se détester, sans doute aussi pour une question de charme différent auprès des femmes). Enfin, la nouvelle philosophie de M. Enthoven n’a pas totalement rompu avec l’ambition universaliste, du moins cosmopolite de la précédente; et c’est ainsi que la promenade parisienne en compagnie de Michela Marzano s’est terminée sur cette remarque en forme de compliment: « Dieu merci, vous n’êtes pas française… »                                      

                             



A propos du Tour de France: bilan de l’édition 2011

 

    Au départ de Vendée, les observateurs et journalistes étaient méfiants. La présence de Contador, sous le coup d’une suspension pour dopage, contribuait au scepticisme voire au dédain d’une partie du public français pour le spectacle de la Grande Boucle. Le champion espagnol était sifflé dans les arènes du Puy du Fou lors de la présentation des coureurs. L’éditorial de L’Equipe, le 1er juillet, faisait la moue sur une épreuve devenue ennuyeuse et sclérosée par les calculs et tactiques. Libération mettait en doute la thèse officielle de la « propreté » des coureurs français, en dépit de leurs modestes résultats.

   Mais le charme opéra quand même. La télévision retransmit en intégralité la première étape à travers la quiétude ensoleillée des paysages littoraux vendéens. Soleil trompeur: des chutes animèrent la course, Contador retardé par l’une d’elles perdit plus d’une minute sur les autres favoris. Grisé par ce fait, le commentateur Thierry Adam retrouvait la « passion du direct » et renvoyait à d’autres moments sa capacité d’analyse. On l’attend toujours. A ses côtés, Jean Paul Ollivier assurait la mise en valeur touristique de la France en lisant quelques fiches, tandis que Gérard Holtz se mêlait au peuple du bord des routes, s’arrêtait dans un village, afin de recueillir les paroles simples et solides de fiers élus et de bons patriotes. 

    Le charme du Tour de France réside dans le spectacle d’un pays bien tranquille pris d’assaut par des journalistes flagorneurs, hypocrites, médisants, parisiens, et des centaines de voitures klaxonnantes. Spectacle affligeant par son irrespect écologique et par « l’aliénation » sociale et culturelle qu’il exerce sur des millions de téléspectateurs; redoutable confirmation des propos de Guy Debord. Spectacle cynique derrière ses apparences bucoliques. Le charme de la Grande Boucle est donc bien douteux et peu susceptible de plaire aux esprits carrés, rigoureux, aux partisans de l’éthique et des vertus républicaines. Le départ vendéen puis le passage en Bretagne font même resurgir la prose néo-mystique des adorateurs du Tour, telle que l’exprime Olivier Dazat dans les colonnes de L’Equipe: « On est dans une société qui tue toute forme de supériorité, qui s’applique à disqualifier le champion… C’est un vieux processus qui remonte à la Révolution française, fondé sur la profanation des rois… sur la destruction des valeurs sacrées… Il y avait un lien entre le ciel et l’humain dans ces images quasi évangéliques des coureurs d’autrefois, belles comme des vitraux avec Coppi et Bartali qui se passent un bidon, Merckx au Tourmalet devant un commissaire, bras écartés, dans la reproduction de la croix… » (2 juillet)

       Le mauvais temps règne sur la première semaine de l’épreuve, mais contribue à son charme; sous la pluie, ni la Bretagne ni la Normandie ne perdent de leurs valeurs touristiques, bien au contraire; et la télévision devient le passe-temps par défaut des vacanciers enfermés dans leurs camping-cars. Mais surtout, les chutes continuent sur les routes glissantes, et poussent à l’abandon des outsiders, comme l’Anglais Wiggins et le Belge Van den Broeck. Enfin survient l’accident de la folle voiture qui déboîte imprudemment et jette dans les barbelés le Hollandais Hoogerland. Le même jour le Français Voeckler s’empare du maillot jaune; coureur tonique, chaleureux, au visage rond et rieur, il devient l’idole du public national pendant la deuxième semaine; dans les premiers grands cols pyrénéens il résiste aux favoris et peu à peu se découvre des ambitions et du courage; les médias l’encensent, on le compare à Poulidor, on fait des sondages: peut-il gagner le Tour ? Contador semble émoussé, les frères Schleck ne se livrent pas, Evans observe. Voeckler apporte donc à la course une interrogation et un suspense qui font oublier l’ennuyeux statu quo des favoris. Mais voici les Alpes.

    Vers Pinerolo, Contador a lancé une première banderille, et Voeckler, à fond dans la descente pour revenir sur lui, rate un virage et se retrouve dans la petite cour d’une maison; frayeur sans gravité. Le lendemain Andy Schleck attaque dans l’Izoard, creuse l’écart et maintient deux minutes d’avance sur Evans au sommet du Galibier; Contador a été distancé dans les dernières rampes et Voeckler reste en jaune pour quinze secondes. Les médias et l’organisateur du Tour exultent: superbe étape ! On renoue avec le panache des champions d’antan, vont jusqu’à dire certains. Contador retrouve même grâce auprès du public; en ayant été dominé dans le Galibier, celui qu’on croyait imbattable dans les grandes ascensions devient donc un coureur « humain ». Et c’est pourquoi, écarté de la victoire finale, il attaque dès les premiers kilomètres dans la courte étape du lendemain qui mène à l’Alpe d’Huez. On escalade à nouveau le Galibier, pour commémorer le centième anniversaire de son premier passage; Voeckler est en difficulté dans l’ascension, derrière Contador et Andy Schleck. Mais Evans, comme la veille, mène la contre-attaque en roulant sans à coups, tout en puissance. Les favoris se regroupent avant d’attaquer l’Alpe d’Huez. Contador veut porter l’estocade. Mais son rythme est moins cinglant qu’à l’habitude. Sanchez et le surprenant Pierre Rolland, coéquipier de Voeckler, réussissent à revenir à sa hauteur; derrière, pas très loin, Evans et Andy Schleck se contrôlent. Dans le dernier kilomètre d’ascension, le jeune Français attaque les deux Espagnols et conserve quelques secondes d’avance pour l’emporter. Voeckler, épuisé par le Galibier, franchit la ligne plus de trois minutes après son coéquipier, et perd son maillot jaune au profit de Andy Schleck, qui devance Cadel Evans de 57 secondes au classement général.

    Ce faible écart constitue le clou du spectacle lors du contre-la-montre de Grenoble le lendemain. Mais très vite le champion australien montre sa supériorité dans cet exercice pour lequel il s’est minutieusement préparé. Andy Schleck a déjà perdu plus d’une minute à mi parcours; à l’arrivée ce sera 2 minutes 38. Cadel Evans endosse enfin le maillot jaune. A 34 ans il remporte son premier Tour. Champion discret, au visage rond et souriant, comme Voeckler, à l’inverse des faciès anguleux et sombres d’un Armstrong et d’un Contador, Evans couronne une édition réussie du Tour, populaire et médiatique. Seul bémol, constaté par de nombreux téléspectateurs: la médiocrité des commentaires de Thierry Adam et de Jean Paul Ollivier, le premier dans un genre nerveux et fatigant, le second dans un genre soporifique.

                               

                 



A propos des « territoires de proximité »

 

    Enseigner l’histoire n’est pas drôle; les questions abordées débouchent presque toutes sur des aveux d’échec ou d’impuissance, voire de méchanceté et de cruauté humaines; si au moins on se limitait à quelques personnages, à des empereurs romains, à des scènes de supplice, de massacre, ce pourrait être drôle par l’outrance et le voyeurisme; mais là, non, l’histoire moderne se veut « collective », on insiste sur les phénomènes de masse, on étudie une violence froide, technique, industrielle, »impersonnelle », à travers des témoignages d’individus-victimes qui ne font pas rire.  

    Après une semaine passée dans les tranchées, j’espérais donc un peu d’air frais en ouvrant le manuel de géographie. Mais il se mit à faire très chaud sur la Normandie, et j’attrapai une bronchite. Le soleil déclencha un fougueux mouvement de jupes courtes, de shorts, de décolletés et de bermudas. Je me retrouvai affaibli et la voix rocailleuse face à l’insolente légèreté des élèves. J’ouvris quand même le manuel devant des rangées de chemisiers entrouverts. 

    Le premier chapitre de géographie de 1ère est consacré aux « territoires de proximité », à l’environnement proche et vécu des élèves, à leurs connaissances géographiques du quotidien, et réciproquement. Ce choix de programme s’inscrit dans la logique pédagogique de ces vingt dernières années, où c’est l’élève qui est incité à construire son propre savoir d’une façon dynamique et agissante. Le but de l’école étant de former des citoyens impliqués et intégrés dans la société, de nombreux pédagogues en ont déduit qu’il fallait favoriser la méthode dite inductive, qui doit permettre aux élèves de s’exprimer sans avoir de connaissances préalables, et de découvrir le savoir en même temps que le professeur en une merveilleuse reconnaissance mutuelle. Dans la réalité cette méthode a trois conséquences: l’indifférence, le bavardage, l’ignorance. 

    Le géographe R. Knafou déplore le nouveau programme de géo: « Mais où est donc passée la France ? » se demande-t-il dans les colonnes du Monde (5 octobre, p. 20). Il déplore la disparition ou du moins la dispersion du niveau national derrière les régions et l’Europe; et il s’en prend lui aussi à l’idéologie pédagogiste de l’élève placé au centre du savoir: « En cédant… à la démagogie territoriale de la quotidienneté et de la proximité qui conduit à consacrer chaque individu comme centre du monde, les nouveaux programmes de 1ère illustrent cruellement l’impuissance de nos « experts » à penser cette version française de la démocratie que l’on appelle Républque », conclut le géographe. 

    Ce premier chapitre comporte en effet des défauts, du moins des inconvénients, mais pas celui que dénonce M. Knafou. La France n’est pas oubliée ni éludée des programmes; elle est présente, directement ou indirectement, dans plus de la moitié des chapitres. En histoire non plus, elle ne disparait pas, contrairement à ce qu’affirment certains professeurs, nostalgiques des « belles images de mon pays » (comme ce M. Casali, aux arguments assez médiocres, tels du moins que je les ai entendus lors de l’émission Répliques de M. Finkielkraut (24 septembre)). Evidemment, la France ne jouit plus comme en 1900 ou 1930 d’une personnalité scolaire quasi mythique ou poétique, mais elle résiste plutôt bien, dans les manuels et programmes d’histoire-géo, à la « mondialisation culturelle et idéologique »; on peut même être admiratif des habiletés dialecticiennes et « jésuitiques » des professeurs qui s’en chargent. Enfin, ne sous-estimons pas la capacité de tous les autres professeurs, qui appliquent ces programmes et utilisent ces manuels, à donner à la France la place qu’elle doit avoir à leurs yeux. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les professeurs d’histoire-géo ont été moins atteints que leurs collègues de Français et de langues étrangères (sans parler de ceux de SVT) par le gauchisme soixante-huitard et la culture (alter)mondialiste. Ils me semblent défendre bien au-dessus de la moyenne la noblesse d’une certaine tradition, et réciproquement. 

   Pour s’en tenir au premier chapitre de géographie, il se présente sous les traits statistiques et les couleurs publicitaires d’un éloge régional ou régionaliste; les manuels sont en tout cas encombrés de dossiers et documents extraits de sites officiels et de publications institutionnelles. Aucun point de vue critique. Pas même une ligne pour nuancer le bilan pourtant très discutable de la régionalisation. Pas un mot bien sûr des emprunts toxiques des collectivités territoriales, et de la gestion souvent très opaque des budgets communaux ou régionaux; emplois fictifs ? caisses noires ? délits d’initiés ? financement des partis politiques ? mafias ? Honni soit qui mal y pense ! Non. Le programme et les manuels présentent la région comme un monde merveilleux où tout est fait pour développer la formation, les transports  écologiques, les technopôles, les médiathèques, la rénovation urbaine, et l’ouverture européenne. Elèves, à vos crayons de couleurs ! Car dorénavant toute bonne leçon de géographie s’achève par un joli croquis où sont placées les villes, les voies de communication, les zones agricoles et les dynamiques spatiales de la région. Que retiennent les élèves ? Rien. Sinon qu’ils ont passé une heure bien agréable de coloriage et propice à certaines affinités: « Tu me prêtes ton rouge ? Mais oui, tiens ! Et tu veux mon bleu ? Vas-y, envoie ! » 

    Cette géographie positive et publicitaire s’inspire probablement de travaux et de publications d’experts (on appelle ainsi les géographes qui ont su éviter l’enseignement et se sont mis au service des autorités politiques), ainsi que de la formation délivrée à Science-Po et à l’ENA: une formation à forte teneur mensongère comme chacun sait. Cette géographie technique et jargonneuse aux prises avec la réalité comme se plaisent à le dire les fameux experts, on peut en voir depuis vingt ans les belles réalisations: nos zones commerciales, nos nouvelles résidences, nos nouveaux centres-villes, nos lignes de tramway, etc. Sans doute vexés de n’avoir pas reçu assez de reconnaissance (financière et symbolique) pour la transformation de nos paysages, les experts ont donc décidé de faire pression sur l’enseignement de la géographie. En consultant les manuels et le programme ils peuvent penser avoir obtenu gain de cause. Mais c’est sans compter avec le mauvais esprit de certains professeurs, qui ne manqueront pas de dévoiler la manoeuvre, d’écrire une chronique à ce propos, et de le faire savoir à leurs classes. Irréductibles Gaulois !                                                                  



A propos de la grève des professeurs

 

Je ne vous parlerai pas outre mesure des raisons de cette grève, sinon pour en signaler plusieurs niveaux: d’abord le niveau politique, alors que la France entre en période de campagne électorale; un certain nombre de grévistes (une forte majorité sans doute) a manifesté son opposition au pouvoir actuel, parfois en des termes crus et agressifs (comme ceux du militant de la FSU* en tête de cortège dans la petite ville où j’ai défilé). Ensuite le niveau syndicaliste, plutôt politisé à gauche en effet, mais avec de nombreuses nuances et ambiguités: gauche modérée, centriste, opportuniste, pragmatique, raisonnable, réformiste, humaniste, bien-pensante, disons la gauche des bobos, souvent très féminisée, très propre sur elle, et d’une culture politique ridicule (en termes de stratégie, d’organisation, de propagande), en somme une gauche très facile à enculer (et d’ailleurs elle aime ça !). Une autre gauche, plus austère, moins bourgeoise, plus prolétarienne, plus virile, plus martiale et donc plus nationale et plus jacobine se tient en retrait des bobos et des manifestations professorales qui l’exaspèrent par leurs minauderies et hypocrisies. Enfin le niveau professionnel et concret: celui des grévistes occasionnels mécontents de leurs conditions de travail et qui viennent se joindre allègrement et naïvement aux bien-pensants de la gauche bobo. 

FSU: Fédération Syndicale Unitaire (regroupe les bobos pédagos, avec quelques sections marginales prolo-alcoolo)

Je préfère vous parler plus longuement de ce que j’ai vu, entendu, senti. D’abord je me définis comme un gréviste occasionnel et paradoxal: je ne suis pas mécontent de mes conditions de travail et si je me joins souvent aux bobos par la force de la vie quotidienne, je n’en partage pas du tout les opinions, les naïvetés, les hypocrisies. Une assemblée générale des professeurs grévistes devait se dérouler à 9 heures dans la salle polyvalente de mon lycée. Elle avait été clairement annoncée et affichée. Une dizaine de professeurs étaient présents au rendez-vous, dont huit femmes. Le but de la rencontre tourna court, l’ambiance vira aux conversations privées, et toute l’attention fut portée sur la banderole réalisée par deux collègues féminines: « On parle anglais comme des vaches espagnoles (et vice-versa). Normal: on est 35 dans le troupeau. »

Ce tout petit nombre fut cause d’une désorganisation encore plus grande. Six personnes (dont moi) partirent d’un côté en direction du centre-ville, les quatre ou cinq autres se dispersèrent, certaines femmes ne voulant pas marcher montèrent dans une voiture. Il faisait pourtant un très beau temps. A l’approche du point de ralliement syndical une collègue me céda sa place pour porter une hampe de la banderole encore pliée. J’étais le seul homme du petit groupe. Mon imagination hésita: signe de dégradation vers l’impuissance ? ou au contraire marque de distinction prometteuse ? « Je sens une main plus virile » plaisanta l’autre porteuse, une collègue ravissante (mais difficile à ravir) et ironique, comme à son habitude. Mon imagination n’hésita plus, cependant qu’au lieu d’en éprouver de l’amertume, humeur très occidentale, je fus soudainement éclairé d’une joie toute orientale, considérant ma présence résiduelle dans ce petit groupe de femmes comme la grande question poétique de notre époque de transformation: suis-je le premier homme ? ou le dernier ?

Notre banderole se trouva être la seule non syndicale du rassemblement puis du cortège. Elle attira quelques photographes et caméras de presse. Soucieux de discrétion je cédai à temps ma place de porteur à une autre collègue, et je me fondis dans le nombre des manifestants. « On ne vous voit pas faire grève pendant les vacances » déclara un grand type qui croisa brusquement la tête du cortège et disparut dans une rue perpendiculaire. L’animateur de la « sono », un professeur de sports de la FSU, petit rablé, le genre pilier de rugby, enchaîna slogans, invectives et arguments d’une affligeante médiocrité politique; parfois sur des airs de chansons populaires connues mais peu reprises par les manifestants, qui préféraient poursuivre leurs petites conversations privées. Au bout d’une heure sous le soleil je quittai le cortège. Beaucoup d’autres, des hommes surtout, firent de même, j’aperçus mon collègue d’histoire-géo assis à une table de café. Les femmes portant la banderole du lycée allèrent jusqu’au but de la manifestation, la place de la Préfecture. 

Quelques collègues se sont félicités de la « victoire de la gauche » au Sénat; le Sénat ! Une assemblée de notables de province et de gros bourgeois parisiens ! Voyez Gérard Larcher, ventru à péter ! Un club républicain où il fait bon vivre comme l’a déclaré R. Badinter sur Canal Plus l’autre soir, en prenant un faciès de vieux satyre pour féliciter Chantal Jouanno, pourtant une adversaire politique; c’est dire que les divisions droite/gauche tombent assez vite quand la paye est bonne et que la table est excellente ! Débats feutrés. Une bonne bouteille nous attend. Récompense de tous ces méchants coups de vin qu’il a fallu boire pour être élu. Victoire de la gauche au Sénat ? Mais cela sonne comme l’aveu d’une trahison. La gauche officielle ne veut plus rien dire dans ce pays et n’a rien à dire aux Français. S’en contenteront les durs d’oreilles et les mous du cerveau. Elle n’a d’ailleurs tellement plus rien à dire à ses « concitoyens » qu’elle s’est empressée dans la foulée de sa victoire d’annoncer qu’elle accorderait très vite le droit de vote aux immigrés ! 

Tandis que satisfaits de leur petite promenade et du beau soleil les bobos sont gentiment rentrés chez eux.                          



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