A propos des Noces de Figaro

 

Dans le cadre du Septembre musical de l’Orne une représentation originale des Noces de Figaro était donnée samedi dernier au Haras du Pin; « une relecture moderne de l’opéra de Mozart » annonçait le journal Ouest-France. J’y étais. Parlons-en.

D’abord un peu de géographie: l’Orne est un département rural faiblement peuplé (292 000 hab. environ, densité de 48 hab/km2) situé en Basse-Normandie; il est à l’écart des petites métropoles (Caen, Le Mans, Rennes) et plus encore de l’aire parisienne; son enclavement explique sa dépopulation constante depuis plus de 150 ans, même si la décentralisation et la régionalisation lui ont permis ces dernières années de se doter d’aménagements autoroutiers vers Caen et Rouen qui le rattachent à son « identité normande ». L’Orne, précisément, veut jouer la carte du régionalisme et mettre en avant deux grandes spécialités mondialement connues de la Normandie: le cheval et le cidre. 

L’opéra de Mozart était donc représenté dans la salle du manège des haras du Pin, monument classé, « le Versailles du cheval », à une dizaine de kilomètres à l’Est d’Argentan, sur la route nationale qui mène à Dreux. Cette salle du manège n’a rien d’intéressant, aucun style, c’est un méchant bâtiment en béton où s’entraînent les chevaux. J’avais cru un instant, après avoir obtenu le billet de ma place, lors des derniers jours des vacances estivales, que l’opéra se tiendrait en plein air, devant la très belle résidence classée des haras (et de son administrateur national); je dus me rendre bien vite à l’évidence: au mois de septembre les pluies sont déjà fréquentes sur l’Orne et la température moyenne ne dépasse pas 15°. Même pour des chanteurs et musiciens venus du Nord de l’Europe, c’est injouable. 

Quelques mots de la troupe: le Barok Opera d’Amsterdam est un habitué du Septembre musical de l’Orne, c’est une petite formation de sept musiciens et de cinq chanteurs (3 hommes, 2 femmes), venus de pays différents…  »Baroque, on vous dit… » souligne le journaliste de Ouest-France, après avoir énuméré les origines nationales diverses des artistes. Soit. Je suis arrivé un peu en avance pour prendre la température (moins de 10° après 20 h) et me restaurer. Il n’y avait rien d’intéressant à manger.  »Il faut retourner sur Argentan » me dit le préposé au parking. Ah non. Je dus me contenter par conséquent d’une vulgaire pizza réchauffée dans un mini-four et servie dans un coin du hall d’accueil des haras. Maigre consolation: autour de moi, des personnes bien vêtues, d’un genre chic, anglo-parisien, firent de même, prenant place sur des chaises en plastique. C’est dans ces moments-là qu’il faut mobiliser toutes les ressources de l’élégance; rester digne et droit, ne pas tomber à la renverse, croquer délicatement sa pizza, se tamponner les lèvres avec une serviette en papier, en prenant un air satisfait, mélange d’ironie et de flegme. Souvent ce sont les femmes qui disent aux hommes comment se tenir, ne pas faire de tâches, montrer de la politesse; j’ai connu cette dépendance ou cette surveillance, il y a quelques années, mais à présent ma solitude m’oblige à une vigilance toute personnelle qui n’en est que plus ferme et peut prendre l’apparence d’une certaine austérité orgueilleuse; en vérité je suis très abordable.

Très vite, en entrant dans la salle du manège, je compris à quel genre de spectacle je devais m’attendre; en passant devant la scène, et son absence de décor, je pris l’attitude du type dont la voiture vient de tomber en panne et qui se demande ce qu’il va faire; je me retournai vers les tribunes d’un air découragé tandis que s’installaient les premiers spectateurs. Une fille voulut me vendre un programme. Et puis quoi encore ! Je fus placé vers l’extrême-droite, devinant tout de suite que ce n’était pas la meilleure place, tandis que les élus locaux, dont M. Beauvais, le président de la Région, étaient placés au premier rang et au centre; le tarif de 40 euros étant unique (sauf pour les précédents qui n’ont évidemment rien payé !), une bonne partie du public placée dans les tribunes excentrées avait toute raison de s’avouer mécontente. Mais de là à râler ouvertement… La moyenne d’âge du public était d’environ 55 ans (malgré quelques jeunes filles qui attirèrent furtivement mon attention assombrie), ce qui peut expliquer l’ambiance ramollie.

Le spectacle débuta à 21 h; dès les premiers chants, je déchantai; je compris que la petite troupe ne jouerait pas l’opéra en entier; Ouest-France parle d’une version « ébouriffante »": « quinze ans après leur mariage, Figaro et Suzanne invitent leurs amis pour revoir ce fameux jour en images ! Une soirée diapo pour leurs noces de cristal… »  En vérité il s’agit d’une astuce, que dis-je, d’une supercherie scénographique afin d’adapter l’opéra au petit nombre de chanteurs présents. De nombreux passages sont donc « zappés » y compris des airs célèbres comme le duo Suzanne/Marcelline du premier acte. Plus grave, que dis-je, gravissime à mes yeux et oreilles, Chérubin n’est pas là ! Des Noces de Figaro sans Chérubin ! Décidément les temps sont durs, la rigueur est en marche ! On apprend que le page a été tué au combat. Et hop ! Ils ne s’embêtent pas ces Hollandais baroques ! Pour faire passer la pilule, Figaro et Suzanne déclarent préférer le cidre au champagne; j’entends des « ah ! » dans le public. Pitié. Où suis-je ? Dans l’Orne, c’est vrai. 

Ouest-France précise: « La version hollandaise abordait même le côté philosophique du mariage… La traduction française n’en fera pas état. Cette version concise des Noces permet d’être abordable pour un public même néophyte. » Et on nous prend pour des cons en plus ! Concision en effet: au lieu de durer trois heures, la représentation des baroqueux bataves ne va durer qu’une heure trente, à peine. Sans Chérubin les plus belles scènes de l’opéra sont escamotées, celle du fauteuil, celle du cabinet, même si Suzanne et la Comtesse à tour de rôle chantent les airs du page; ce n’est pas pareil ! On est privé de toute la dimension frénétique et fantasque des Noces. Privé aussi de la dimension mystérieuse, et de l’air de Barbarina qui cherche son épingle. Que reste-t-il ? Une version « zapping » de l’opéra, une soirée diapo en effet, sans élan, sans folie, et même sans rythme ai-je envie de dire. Le décor est minable (40 euros la place pourtant !), les planches de la scène résonnent et couvrent un peu les chants. Je commence à avoir mal au cou. Le public applaudit modestement. A l’entracte je tombe sur un ancien collègue, professeur d’Allemand, en compagnie de son épouse, tous les deux très contents; ce qui ne m’étonne guère; un certain parti pris d’écologie germanique souffle sur cette version dépouillée voire dénudée des Noces; on regrette que la mise en scène ne soit pas allée au bout de ce parti pris: les chanteuses à poil ! 

Le dernier acte, correctement chanté (mais je ne suis pas un bon connaisseur du chant), est mal joué; Suzanne n’est pas fichue de donner des paires de claques à Figaro: il ne m’étonnerait pas qu’il y ait derrière ça encore une de ces lois à la con des pays nordiques, de ces lois qui restreignent la liberté gestuelle; Chérubin absent, les dernières scènes dans le jardin perdent beaucoup de leur farce (1), car c’est bien le page qui une fois de plus sème la confusion. Et puis, à cet instant de l’opéra j’avais compris depuis longtemps m’être fait avoir par un spectacle qui ne valait ni l’argent ni le déplacement. Je regardais ma montre. Allez abrège !  abrège ! Le public ne fit qu’un rappel, et encore, du bout des doigts. J’eus bien du mal à sortir du parking, les voitures ayant été rangées sans laisser assez de place pour manoeuvrer et surtout sans permettre à certaines dont la mienne d’accéder à la voie de sortie. Baroque on vous dit ! 

Résumons: ce fut un petit spectacle, donné dans un piètre décor, et sans force de mise en scène pour en atténuer la méchante impression; les chanteurs et les musiciens n’étaient pas mauvais, mais l’absence de Chérubin fut très préjudiciable; la choix des vêtements  m’a semblé un peu curieux: modernes pour le comte et Suzanne, anciens pour Figaro et la comtesse. Enfin, seule consolation, nous avons échappé aux commentaires philosophiques sur le mariage de la version hollandaise. Je ne vois pour ma part qu’une seule interprétation possible des Noces (à ne pas confondre avec la pièce de Beaumarchais): l’esprit de finesse des femmes opposé à l’esprit de rudesse des hommes, et entre les deux, l’impétuosité sensuelle de Chérubin.    

(1): les musicologues font en général une interprétation très sérieuse des Noces, et considèrent avec pénétration la musique mozartienne comme porteuse des pensées les plus profondes; l’idée de farce est rejetée avec dédain et même dégoût (c’est le cas de R. Stricker dans « Mozart et ses opéras ») et la place de Chérubin mal appréciée. Le petit page semble déranger les musicologues dans leur volonté de « penser » l’opéra.  Le bouillonnant trublion trouble leurs analyses sur la gravité et le doute qu’ils s’efforcent de déceler dans la musique mozartienne.        

                

                    



A propos des nouveaux programmes d’histoire-géo du lycée

 

Depuis que je suis professeur, une vingtaine d’années, j’entends parler de la crise de l’enseignement de l’histoire. Je n’y fais plus trop attention. Alain Decaux hier, Max Gallo aujourd’hui, on déplore la destruction ou la déconstruction des chronologies; on s’indigne du « zapping » et de l’utilisation pédagogiste d’internet, qui favorisent, sinon l’inattention, du moins la nervosité des élèves (et de leurs professeurs). On aimerait un retour aux « belles histoires de mon pays », aux lectures suivies, aux narrations patriotiques, au silence respectueux des élèves sous la férule des hussards noirs de la République. Nostalgie douce-amère pour éditeurs et producteurs d’émissions. La France, d’une manière générale, se prend trop au sérieux et se complait dans un cartésianisme morose à peine diverti par ce bout-en-train de Pascal, elle a choisi, surtout depuis Mitterrand, le plus « sinistre » des présidents de la Ve, l’idéologie de la rigueur et de l’hypocrisie. L’islam se trouve peut-être à son aise dans cette ambiance, mais ni plus ni moins que le judaïsme, le protestantisme et bon nombre d’athées. Il me semble déceler un potentiel humoristique plus grand chez les Catholiques; j’en fréquente certains. Une chose est sûre en tout cas: à la différence des prophètes vétérotestamentaires et de Mahomet, Jésus est quelqu’un de très sympathique, et même de plutôt « cool », comme disent les jeunes. L’hypothèse que je souhaite modestement défendre (et même ne pas défendre du tout si on venait à la combattre pour des raisons étrangères à la mienne) est la suivante: et si on était un peu plus léger  ? un peu plus désinvolte ? un peu plus drôle ? Car nous nous causons de fausses pesanteurs. Et de toute façon nous tomberons.

Ce qui me frappe depuis plus de vingt ans, dans les réformes de l’enseignement et plus encore dans les nouveaux programmes d’histoire-géo, ce n’est pas tant leur inefficacité que leur vanité, pas tant les médiocres résultats auxquels ils aboutissent que les pompeuses intentions dont ils procèdent. En une phrase je vous résume l’affaire: des intentions bien pensantes et d’un esprit de sérieux qui pèse des tonnes ! En langage jeune: on se fait chier ! Et grave !

Le nouveau programme 2011 d’histoire-géo de Première ? De l’économie mondialisée, de l’environnement urbain, de l’aménagement des territoires, des régions, de l’Europe, du totalitarisme, du génocide, de la guerre bien brutale, de la colonisation-décolonisation, mais aussi de la bonne vieille République française, de la laïcité, de la condition ouvrière, féminine, de l’immigration, etc. Moi qui suis en première ligne, pas le loisir de la nostalgie ou de la mélancolie française. Toujours en prise ! Pédagogie vroum-vroum ! Et bien je vous le dis: ce programme s’annonce des plus lourds à traîner. Le moteur tiendra-t-il ? Je me sens telle une petite tondeuse devant tracter un immense chargement, comme dans le film que j’ai vu l’autre soir, « Une histoire vraie » de David Lynch. Un programme assommant, abrutissant, intimidant, émotionnant. Pas de place pour la candeur, la fraîcheur, la fantaisie, la légèreté musicale, le lyrisme, la farce. Pourtant c’est ce qu’il faudrait pour former des esprits vifs, éveillés, des jeunes gens magnanimes, généreux et drôlatiques. Mais non. C’est l’école de la rigueur et de la raideur; de la soi-disant rigueur ! une petite rigueur technique de façade (savoir faire un plan en trois parties !) qui prépare les comportements délinquants des pignoufs escroqueurs qui nous « représentent » (tous d’anciens très bons élèves, ce qui ne veut pas dire qu’il faille demain élire un mauvais ! et d’ailleurs l’actuel président…). Quant à la raideur, on sait ce qu’ils en font en général (voir chronique précédente).

C’est aussi l’école du sérieux, du repentir, des bons sentiments et des voeux pieux; une prise de conscience d’objets culturels mous, visqueux, dégoulinants. En une pédagogie poisseuse. Génération vaseline ! Toujours les mêmes textes, les mêmes documents, les mêmes auteurs, depuis vingt ans, trente ans ! Dans le nouveau programme on nous « refourgue » de « l’économie-monde », une expression (superflue) braudélienne de plus de quarante ans ! J’en ai presque eu honte pour les élèves. Historiographie sclérosée, momifiée, statufiée. Parfum d’encens. Mais que branlent nos nouveaux chercheurs ? ça fréquente les coquetails, les colloques, les séminaires, ça va à France-Culture, à « C’ dans l’air », ça pérore, ça charme, ça dragouille, ça baise. Le sens de l’histoire ? Il leur passe par le mi des fesses, comme dirait quelqu’un…

Nos élèves (les miens je veux dire) ne sont pas d’assez petits bourgeois merdeux-prétentieux de science-po (dont nos nouveaux programmes s’inspirent) pour trouver intéressants de pareils sujets lourdissimes; ce sont de braves jeunes gens des classes moyennes plutôt très sympathiques, auxquels j’ai l’impression d’infliger le catéchisme moralisant des bobos ministériels et des managers d’entreprises. Toutes les bonnes notions du centre-gauche, centre-droit, y sont. La belle mixture, shaker, coquetail ! Santé ! Prosit ! A la Grèce ! La mondialisation ? Il faut bien sûr la réguler. L’immigration ? idem. L’Union européenne ? Idem ! Et pour les enseignants qui n’auraient pas bien compris la nécessité de rester flou, hypocrite, tout en étant bien rigoureux, scrupuleux, vigilant, la lecture des documents Eduscol (plus de cent pages !) pour guider la mise en oeuvre des programmes les remettra en garde: « on veillera à ne pas enfermer la compréhension dans une étude trop étroite ou systématique du sujet ». (je cite en substance).

Conseils foireux pour programmes merdiques. Je résume. Un peu de vivacité synthétique zut !    



A propos de l’affaire DSK

 

   Remboursez ! Franchement on est très déçus. L’affaire DSK s’est dégonflée, comme la chose du monsieur; on avait pourtant été bien excités au début, c’était même assez chouette à regarder: la justice américaine impitoyable s’en prenant à un homme de l’élite, de la super-classe mondiale… C’était assez incroyable, je dois dire; et la plupart des Français étaient d’ailleurs sceptiques; non, c’est pas possible… qu’ils disaient, c’est trop gros (parlaient-ils de DSK ?), c’est un coup monté; pas lui ! Trop intelligent pour se laisser prendre, ajoutaient certains, et certaines renchérissaient, enfin, un séducteur comme lui, il a pas besoin de se taper une soubrette à l’hôtel, enfin quoi ! 

    Toujours est-il, ça démarrait fort cette histoire, j’en étais arrivé, moi, à me remettre sur France-info, à saliver en attendant le journal télé du soir, ah oui, des images, des images de l’homme le plus puissant du monde menotté ! Amené comme un vulgaire violeur devant un tribunal, présidé par une femme qui plus est, et puis pas commode, le genre féministe, coupeuse de bites, zag zag zag ! Pour nous, pauvres téléspectateurs, prolétariat enculé depuis des générations, c’était bien agréable, et presque bandant de voir ce libidineux capitaliste piégé comme un rat ! « Erection, piège à con » titrait Le Canard; ah oui, c’était bien vu, on s’en frottait les mains à ce moment-là (disons entre le 15 et le 20 mai). Ce qui était drôle, aussi, à s’en tenir les côtes, c’était de voir tous les « amis » de DSK le soutenir, « dans cette épreuve », oh ! les belles têtes d’indignés ! Que c’était une honte d’après eux d’avoir montré les images de leur ami menotté ! Même le très catholique directeur de Ouest-France y allait de son éditorial offusqué; mon Dieu ! quelle horrible chose ! quelle bassesse ! quelle turpitude ! Vite la Bible ! Elevons nos âmes ! Pour nous, incroyants rabelaisiens, quelle farce ! A péter de rire ! 

   C’était bien drôle aussi d’entendre les socialistes français, donneurs de leçons de morale, de civisme et de droits de l’homme, de les entendre soutenir quand même leur cher Dominique, leur saint patron (tout comme !), le grand maître de l’économie, le super dialecticien talmudique de la rigueur et de la croissance, un esprit supérieur capable de parler plusieurs langues en même temps, un homme international, sans frontières, cosmopolite, d’un hôtel l’autre, d’un avion l’autre, d’un trou l’autre ! Tous ces socialistes, on aurait dit une bande de chimpanzés paniqués par la disparition de leur mâle dominant, courant dans tous les sens, jappant, hou ! hou ! hou ! se reniflant les orifices incrédules, snif-snif-snif, à la recherche d’un indice, d’une gougoutte séchée. Prostration. Au clair de lune. Offrons une femelle au grand dieu de l’économie, au moloch contrarié, au roi des chimpanzés, le king kong de la jungle financière. Allez, Martine, faut y aller, tiens, prends cette rose, respire fort, ferme les yeux, ton papa est fière de toi, enfin une martyre dans la famille. 

   Donc, cette affaire DSK était passionnante, il y avait du mystère, du stupre, ça sentait le soufre, le bûcher (des vanités), la chair fraîche, on avait les narines bien humides, bien ouvertes. Et puis l’ambiance estivale est arrivée, ça s’est étiré en longueur, c’est devenu nonchalant, décousu, contradictoire, comme si l’histoire d’abord racontée par Flaubert avait été poursuivie par Orsenna, comme si l’ouverture wagnérienne avait cédé la place à l’art de la fugue. Ah zut ! ça devient chiant ! qu’on s’est dit, nous autres Français, épris d’épique, avides de furies et de féeries, on a senti que la guerre n’aurait pas lieu. Armistice éhonté. Place au tourisme, à la saison thermale. La justice américaine, pourtant, on y avait cru un instant, incarnée par une féministe puritaine, et puis non, elle a disparu, turn-over, et c’est devenu très mou, très flottant, procédures, allers-retours, le business des avocats a repris le dessus, par en dessous, DSK est revenu à Manhattan, avec sa femme, couple modèle, ils ont loué ce qu’il y avait de plus cher, de plus chic, la grande confiance en eux, l’insolence du pouvoir d’achat, une manière aussi de décourager les petites attaques… et ça a marché en effet. Les vacances sont arrivées, démobilisation des opinions publiques, des femmes à poil sur les magazines, oublié DSK ! 

   Enfin, disons aussi un mot de la femme de chambre; bon, tant qu’on ne l’avait pas vue dans les journaux, on pouvait imaginer une jolie petite africaine toute timide, une de ces immigrées torturées par sa tribu venue trouver refuge en Amérique, pays des libertés individuelles. Mais voilà, son avocat, un noir très nerveux, très agité, pas le genre samouraï, Ghostdog, non, plutôt le genre Thuram, verbeux, droit de l’hommiste abstrait (c’est sans doute pourquoi il ne voulait pas montrer sa plaignante aux journaux), il a dû changer de stratégie, et la fille s’est montrée. On a été bien déçus; pas du tout celle qu’on croyait; pas une petite africaine tremblante, avec des grands yeux traumatisés, non, une américaine déjà bien grasse, le genre chanteuse de gospel, très vindicative, pas du tout éplorée, pas du tout évasive. Non, elle a donné des détails ! comment DSK l’avait saisie, empoignée, et pénétrée ! Les trois trous ! En 8 minutes ! ça laisse dubitatif cette bite hâtive ! L’histoire perd beaucoup de sa superbe. On espérait une Affaire ! On n’a plus qu’un fait divers. En plein été les gens ont laissé tomber. 8 minutes, trois trous, travail bâclé ! Les Français eux aiment bien le bel artisanat, ils ont le goût de la chose bien faite, délicatesse, patience, contemplation … Et la fille, surtout, c’était pas un petit morceau, pas la greluchette qu’on retourne hop ! hop ! C’est dire la poigne du DSK ! Le bourrin ! Le « gros singe en rut ! » (je cite la jeune T. Banon). Ou alors c’était tarifé… Et il y a eu désaccord, le DSK a voulu une ristourne (8 minutes c’est pas beaucoup, c’est vrai), mais elle plutôt un supplément (le troisième trou c’était pas prévu !). On saura jamais !

   Tout cela est bien triste aussi sur notre pauvre monde: un grand responsable économique de notre monde pas plus responsable que ça ! y a de quoi être vaguement inquiet ! et puis cette fille, l’exemple même de cette immigration incontrôlée (elle a menti sur les raisons de son départ d’Afrique), sous-payée, qui grossit des banlieues de traficants, de drogués, de délinquants, pendant que l’oligarchie dirigeante se goberge, et blablatère sur la nécessaire mondialisation. C’est à vous donner très envie d’être contre ! Et bien, même pas, les Français n’ont pas trop l’air de s’en formaliser; c’est sans doute qu’ils ont du vice eux aussi, et qu’ils aimeraient bien l’exprimer davantage, sans complexe, comme le DSK ! C’est sans doute aussi que la France, ils ne l’aiment pas tant que ça, pas envie de se battre pour elle; savent-ils encore ce que c’est ? L’instinct a disparu, celui-là en tout cas; ce qu’ils aiment ? la société de consommation ! et le sexe ! Et sur ce plan, la mondialisation est assez intéressante. Alors, pourquoi pas continuer comme ça ? DSK ne scandalise personne; ça fait un peu sourire, et puis basta. The show must go on !                                                      



A propos de la culture en Amérique

 

    Je viens de lire le gros livre (800 pages) de Frédéric Martel, « De la culture en Amérique » (2006, nouvelle édition poche Champs-essais, 2011). C’est le résultat d’une longue enquête de terrain menée avec l’appui des grands pontes des sciences sociales françaises. F. Martel est par ailleurs producteur d’émissions sur France-Culture, et vient de sortir un nouveau livre sur le « Mainstream », ou « la guerre globale de la culture et des médias » (disponible en poche dans la même collection). Il a aussi été conseiller d’hommes politiques (de gauche). 

    Ce n’est pas un livre de réflexions à la Tocqueville; il faut dire que la société et la culture américaines ont beaucoup changé depuis le milieu du XIXe. Tocqueville a observé, rapidement, les moeurs démocratiques et industrieuses d’une jeune nation pleine de bons sentiments (et d’une redoutable hypocrisie morale), et ce que l’on retient en général de son livre, « De la démocratie en Amérique », ce sont les déductions péjoratives sur la culture de masse et l’essor d’une grande puissance quasi « totalitaire » (la dictature de la majorité) portées par un aristocrate normand devenu modérément républicain. Tel n’est pas le cas de F. Martel, qui pour les besoins de sa longue enquête a interrogé beaucoup d’Américains, de la haute société le plus souvent, et passé plusieurs années en immersion dans la société métropolitaine (New York bien sûr) ; il en résulte un livre globalement admiratif de la culture en Amérique; des différentes façons dont elle se fait, et plus encore des différentes façons dont elle ne se fait pas. F. Martel a la plume et le raisonnement du jeune chercheur épanoui, qui étudie et enquête avec sympathie, voire avec empathie, animé du désir de ne pas déplaire, de ne pas décevoir, de ne pas inquiéter. Les sociologues, on le sait, doivent capter la confiance des personnes qu’ils interrogent, et se montrer courtois, charmants, séduisants. Ce n’est pas un métier pour misanthrope ! Les misanthropes restent chez eux et ruminent de sombres idées.

    F. Martel ne s’intéresse pas tant aux « contenus » de la culture qu’à ses « contenants », il ne boit pas la bouteille, ni même un verre, il se contente de la décrire, d’en indiquer le prix et par qui elle est vendue; ainsi il reste sobre et ne porte aucun jugement de goût; il accepte et prend le mot « culture » dans un sens très large: de l’opéra à la danse country, de la lecture de Platon au chant gospel, du yogga au film porno, sans faire de hiérarchie ou de remarques désobligeantes (comme dirait M. Finkielkraut, qui ne partage pas les idées ou les absences d’idées de F. Martel, on met sur le même plan une paire de bottes et une pièce de Shakespeare !).  »De la culture en Amérique » nous montre comment fonctionne un peu la société américaine, avec ses innombrables associations, institutions, universités, fondations et autorités locales qui participent ensemble et séparément à la culture. « Il n’y a pas de pilote dans l’avion, écrit F. Martel. Il n’y a pas d’autorité ni d’acteur central. Il y a mieux: des milliers d’acteurs, indépendants et tous reliés les uns aux autres, isolés, empreints d’une solitude douce-amère qui les pousse à agir pour le bien commun et à se réunir autour des valeurs de l’Amérique. Egoïste et philanthrope: tel est le « miracle » de l’humanisme civique américain » (p. 693)

   Globalement admiratif, F. Martel émet cependant des réserves: cette profusion est synonyme aussi d’éclatement ou de « fragmentation », à l’image d’une société de plus en plus inégalitaire et multiculturelle; la politique fédérale (à travers le National Endowment for the Arts, NEA, créé en 1965) a essayé de fixer des priorités et des objectifs socio-culturels (lutte contre le communisme, contre le racisme, contre la pauvreté…) mais a suscité de nombreuses critiques, autant chez les Démocrates que chez les Républicains; les « culture wars » des années 1980-1990 (batailles culturelles entre conservateurs et libéraux, entre puritains et provocateurs, entre féministes, gays, junkies et pasteurs, etc.) ont affaibli la place du NEA (et de son directeur) au sein du « paysage » culturel américain. Un paysage d’une grande diversité, certes, mais composé de multiples « niches » philanthropiques et fiscales où les fondations et les entreprises (par le mécénat) financent une vie culturelle qui se combine de mieux en mieux à des objectifs commerciaux et publicitaires. F. Martel déplore cette tendance ainsi qu’une certaine « érosion » de la société civile dans ce paysage culturel artificiel qui ne semble pas avoir adouci les moeurs de ses habitants (consommateurs). Ce pourrait être bien pire, sans doute, et les éducateurs sociaux, considérés comme des « super-créatifs » (par le livre de Richard Florida, The Rise of the creative class, 2002) ont joué et jouent encore un rôle de pacification dans les quartiers pauvres, en détournant et récupérant la violence psychologique de leurs habitants (les plus jeunes notamment) dans des projets « artistiques » qui flattent leur égo (un procédé que les pédagogues connaissent bien).

    Tout en se gardant bien de tout anti-américanisme, F. Martel s’interroge tout de même sur la puissance culturelle des Etats-Unis; son scepticisme teinté d’admiration, et inversement, s’explique sans doute par la neutralité et l’objectivité dont il a voulu faire preuve; pour comprendre la culture en Amérique, il ne faut surtout pas raisonner, dit-il, d’un point de vue français, et ne pas chercher par exemple à distinguer ou opposer ce qui est public et ce qui est privé, tant les deux domaines se croisent et s »imbriquent en permanence aux Etats-Unis, notamment dans les affaires culturelles; on a compris aussi que F. Martel avait adopté une conception très démocratique et ouverte de la « culture », qui s’imbrique dans un étude de la société mais aussi de la vie politique. A cet égard le chapitre consacré aux « culture wars » est des plus passionnants à lire, notamment par les portraits de certains directeurs du NEA, comme J. Frohnmayer, confronté aux critiques de « droite » et de « gauche », et qui intitulera ses mémoires, « Leaving town alive » (quitter la ville vivant).

    Les chapitres sur les institutions culturelles et leur fonctionnement occupent une place un peu encombrante; dans son professionnalisme de sociologue F. Martel n’a pas suffisamment pensé à tous ces lecteurs amateurs qui, comme moi, auraient souhaité un peu moins d’exemples (surtout s’ils vont dans le même sens) et un peu plus de réflexions synthétiques, voire une manière de jugement critique plus enlevée, plus percutante. Enfin quoi, il faut un peu leur rentrer dans le lard à ces gros cons d’amerlocks ! F. Martel s’est peut-être laissé impressionner par les apparences de fonctionnement et de financement d’un système culturel dont les résultats, en termes de sociabilité et de moralité, sont fort médiocres. Enfin, malgré la très large définition qu’il en propose, ou suppose, la culture américaine dont parle F. Martel n’inclut pas les sports; c’est dommage non ? 

   Reste que ce livre est intéressant. Si vous êtes un lecteur pressé, et si votre vie moderne ne vous permet plus de lire des livres (c’est ce que note un récent rapport du NEA), vous pouvez vous contenter des 50 pages de la conclusion, et du chapitre sur les « culture wars ». Mais si vraiment vous êtes très pressé, alors cette chronique devrait hélas vous suffire. Merci qui ?      

                                          



Respiration-1 |
Qu'on se le lise! |
Un blog réservoir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | respiration2
| respiration3
| Lirado