A propos des orages

 

   C’est la reprise, et partout la rigueur sous-entendue; car il ne faut pas prononcer le mot. Tabou. Il faut au contraire faire semblant que la croissance continue, certes ralentie, moribonde, mais qu’elle continue: respiration artificielle, amphétamines, morphine, et tout cela vaguement surveillé par de gentilles infirmières roumaines qui n’ont pas de nouvelles du médecin chef, un dénommé Cohen (parti en vacances et remplacé par un étudiant pakistanais). La courbe des marchés financiers ressemble depuis quelques semaines à celle d’un malade en phase terminale.

   La rigueur ? pas un problème pour moi ! Je suis prêt ! Voilà dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans que je m’exerce à l’ascèse ! La décroissance et l’écologie n’ont pas de secret pour moi ! Psychologiquement je suis affûté pour le grand retour en arrière ! A la bonne vie rurale ! Soupe au chou pour tout le monde ! et civet de lapin le dimanche ! Et galipettes dans le bon foin ! (pas besoin d’aller sur meetic pour ça !)

  La rigueur, je l’espère, je m’en réjouis, et je ne vis plus que dans le désir de voir tous ces gros cons de footballeurs surpayés exterminés comme des cafards ! Car ce sont des cafards ! A écraser ! Je m’endors le soir avec de belles images aussi de traders guillotinés ! Oh délices. En pleine nuit je suis parfois réveillé par des illuminations encore plus indécentes, au coeur du Système. Il me faut évacuer. J’évacue.  

   Ce blog sera donc à présent la chronique du grand nettoyage, de la grande lessive; il lui fallait aussi un nouveau titre, Ecce Omo aurait pu convenir, mais ce serait une publicité mensongère, depuis plusieurs années je n’utilise plus en effet que Le Chat, en bidon de 3 L. En tout cas l’ancien titre « A l’ombre » était devenu totalement désuet, avec son  côté Marcel Proust, trop aristo, trop mondain, trop chichiteux; le temps n’est plus aux atermoiements, au vague à l’âme des demoiselles en ombrelles et aux amertumes ombrageuses qu’elles provoquent sur l’imagination névrosée d’un puceau de 35 ans. J’ai souhaité un titre très minimaliste, sans prétention, sans indication, tout en prudence, sobriété, sang-froid. A propos. Voilà. C’est tout. 

  A propos de quoi ? Les sujets seront des plus variés. Je ne suis spécialisé en rien. Comme disait de Gaulle, c’est la culture générale qui compte. Les spécialistes sont des fourvoyeurs doublés de fossoyeurs. Aujourd’hui je vais vous parler des orages (première partie) et de mes chiottes (deuxième partie). La transition vous sera donnée le moment venu.  

  Le temps est instable, un jour beau, le lendemain pluvieux, en tout cas sur la Basse Normandie; un gros orage a éclaté l’autre soir, le seul de la saison; vous aimez les orages ? Pas moi. C’est bruyant, c’est dangereux, c’est destructeur; on croit que c’est fini, et ça revient, un coup par surprise, crac ! C’est fourbe un orage. C’est bête, c’est absurde, ça ne sert à rien; vous n’êtes pas d’accord ? vous êtes spécialiste des orages ? Vous n’avez rien d’autre à foutre de votre vie ? Scientifique de salon ! Vous vous intéressez aux orages pour déclencher des coups de foudre ! Je vois le tableau. Longue tradition, de Benjamin Franklin à Philippe Sollers, en passant par Paul Morand, « on a des éclairs bleus au bout des doigts » etc. Le but de tout ça ? Plaire aux dames, qui ont des humidités conductrices, on le sait !   

 Pour moi, l’orage est un « phénomène » qui n’a pas de sens, pas de raison d’être; ça survient et ça s’en va. Quand j’étais tout petit, je m’interrogeais sur ce phénomène, tout à fait absurde à mes yeux, d’autant plus que vivant à la campagne j’en voyais les dégâts (une vache avait été foudroyée, l’eau dévalait les champs et bouchait les fossés, le disjoncteur de la maison sautait à chaque fois, et puis quel vacarme là-dedans ! Les chiens avaient peur, ils se cachaient sous les lits, ma grand-mère aussi avait peur, ça lui rappelait les bombardements de 44…) – On me répondait que c’était le bon dieu qui se fâchait… Mouais. Ce genre de réponse ne tient pas longtemps.

  Depuis j’ai vaguement appris le pourquoi-comment des orages, « c’est pas sorcier », et je dois dire que ça ne me convainc pas, philosophiquement parlant; ou plutôt, je m’en tiens à ce sentiment de jeunesse, que les orages sont des phénomènes physiques qui n’ont pas de valeur métaphysique; j’en éprouve même à présent de l’énervement; l’orage me dérange, à cause du bruit et parce que je ne peux plus me servir de mon ordinateur (ou regarder la télé); mais il m’énerve aussi et surtout à cause de son déroulement même; je le répète, l’orage est fourbe, il s’approche, il tourne un peu en rond, on se dit « c’est bon, c’est parti », et puis il revient ce con ! A la campagne les anciens connaissaient un peu ses ruses, attention disaient-ils, il va du côté du bois c’est qu’il va revenir. Et il revenait encore plus fort.

  Qu’est-ce qu’un orage au fond ? C’est un élément de destruction, et même un signe (annonciateur) ou un symbole de disparition totale, de fin du monde. C’est le seul sens métaphysique que je lui trouve. Avez-vous vu le film « Melancholia » de L. Von Trier ? Je suis allé le voir l’autre soir, peu de temps avant l’orage; la planète Mélancholia une première fois passe à côté de la Terre, on se dit « ouf ! elle s’en va » … Et puis non. Elle revient la salope. Et là, attention, c’est le gros truc, le super orage définitif !  

  Il y a des personnes qui aiment les orages; j’ai rencontré il y a quelques années une jeune femme qui prenait ça comme un spectacle son et lumière; oh le bel éclair ! et crac boum ! oh comme c’est fun et super cool ! évidemment c’était une urbaine, une espèce de bobo artificielle, hors-sol, une pute d’élevage quoi, nourrie au porno de Canal Plus, totalement inconsciente des dangers, une femme sans métaphysique, sans morale au sens kantien et supérieur (en revanche pleine de petite moraline bien-pensante), enfin bref, une femme comme il y en a beaucoup, purement physiques, purement sexuelles, purement arrogantes, « je m’éclate et je vous emmerde ! », pas l’ombre d’une peur métaphysique chez elles; pas l’ombre d’une crainte, d’une pudeur, d’un tremblement. On en souhaiterait presque Melancholia pour ces gens-là ! Hélas Melancholia ne fait pas de détails. 

  L’orage si. Et sur qui s’abat-il en général ? Pas du tout sur la belle salope arrogante ! Ni sur le gros con dans son canapé avec sa bière ! Non. La foudre dans toute sa fourberie va viser la pauvre grand mère toute seule dans son appartement avec son petit chat ! Ou bien le vieux monsieur célibataire retraité de l’éducation nationale qui finit ses mots croisés, cinq lettres… Crac ! Quatre lettres et t’es mort papy ! La foudre ne frappe pas non plus la jet-set dans ses palais et hôtels de Marrakech; non, elle frappe le prolétariat des campeurs du côté d’Arromanches les bains !

  Le mot même de foudre me devient détestable; que Michel Onfray l’ait utilisé comme titre d’un de ses nombreux volumes de son journal hédoniste est vraiment une faute de goût de la part d’un philosophe auquel ici en Normandie on prête toutes sortes de qualités, locales et universelles, un brave homme d’Argentan, solide, rude, travailleur, mais aussi un esprit supérieur, qui a le sens du bien public, des généralités et des synthèses; en tout cas, ce mot de « foudre » a un côté prétentieux-petit merdeux (le romancier tapette parisien) ou journaliste de foot (Benzema va faire parler la foudre ce soir !) qui ne colle pas du tout avec le personnage Onfray ! Eclair, à la rigueur, c’est mieux, c’est plus élégant, plus local (le quotidien de l’Ouest avant 1944 s’appelait « Ouest-Eclair »). Même si le mieux c’est encore d’éviter ce genre de mot. Ni foudre ni éclair ni orage. Oubliez ce romantisme de pacotille ! Que dis-je ? Ce romantisme fasciste ! Voyez Ernst Junger et ses Orages d’acier, suivis de près par la Blitzkrieg (guerre-éclair).

 Il faut être classique, absolument classique, et même classieux si vous pouvez. Un exemple ? La nouvelle décoration de mes chiottes !

  L’art classique vise à un effet de sobriété et d’équilibre; pas de zigouigouis, de trompe l’oeil, et de cette fumisterie baroqueuse et confusionniste pour tarlouzes cultureuses; les chiottes, dois-je le rappeler, sont un espace d’intimité fonctionnelle: on y fait ce qu’on a à y faire. Merde alors ! Je m’oppose donc catégoriquement à ces chiottes décorées de façon outrecuidante et saugrenue; chez une de mes belles-soeurs par exemple (mon frangin n’y est pour rien, c’est un brave garçon, il n’a plus du tout la maîtrise de son chez-lui comme la plupart des hommes mariés !), on trouve des crayons de couleurs dans les chiottes, et un morceau de tableau noir avec une craie ! Je vois l’idéologie qui se trouve derrière ça: le multiculturalisme à l’américaine, « united colors » et cie, et l’idée d’une créativité, très américaine aussi, accessible à n’importe quel trou du cul, si je puis dire… je le dis ! Etre assis sur le « trône » peut rendre narcissique, hyper-créatif, tout à l’égo et tout à l’égout ! Très américain. Mais aussi un peu féministe; parce que moi, je fais pipi debout, et je peux pas tenir deux crayons en même temps, si vous voyez… Vous voyez ! Les nanas, en revanche, tranquilles, ça scribouille, ça graffitise, ça fait des jolis dessins innocents, histoire de cacher ce qui se passe en dessous. Pourquoi croyez-vous qu’on a inventé le parfum ? On connait la manoeuvre !      

  Eh bien moi, adepte du style classique, partisan d’une clarté virile et honnête, je dis non, stop ! De la sobriété et de l’équilibre avant tout ! Et c’est pourquoi, après avoir arraché de mes chiottes le vieux papier de style « biedermaier » (vieille Europe bourgeoise hypocrite XIXe) imprégné de plusieurs générations d’odeurs, puis gratté la surface (et découvert des inscriptions plus récentes, comme celle « Thorez est une tarlouze moscovite », barrée et remplacée par « Mauriac suce de Gaulle ! »), j’ai appliqué trois couches de peinture: le plafond en blanc (idéal de pureté, en opposition avec l’action du dessous), un côté en rose (« lilas »), et un autre en bleu-lavande. Sobriété, équilibre. Un côté garçon, un côté fille. Rétablissons des repères ! Des normes ! Et le dessus, virginité du paradis perdu, idéal asexuel, androgynie merveilleuse, désir d’infini, etc. Pas de crayons de couleurs dans mes chiottes ! On ne crée rien ! Hands off ! On se concentre, le con bien centré, on fait ce qu’on a à faire. Et on s’en va ! Sans oublier de tirer la chasse. « Il faut savoir tirer la chasse » comme disait mon ami regretté Figaro. Et il l’a bien tirée lui.                        

 



A propos, J-3

 

Ce blog s’appelait « A l’ombre »… Paix à ses cendres. Bientôt sur votre écran… A propos !

« Que ceux qui ont le mal de mer descendent, parce que ça va tanguer ! » (Charles de Gaulle)   



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