En attendant le Tour

 

Il me faut deux heures de voiture pour me rendre sur ma terre natale et familiale, je les effectue souvent le samedi matin, entre 9 et 11, cela me permet d’écouter deux émissions de France-culture, « Répliques » et « Concordance des temps », que je parviens encore à suivre, même s’il faut bien en traversant les collines normandes se montrer attentif à la route; parfois, il ne me déplait pas d’entendre la mauvaise humeur philosophique de M. Finkielkraut provoquée par l’idéologie de la festivité et de la sexualité obligatoires et épanouies; ce fut le cas l’autre matin, quand le chroniqueur avoua son irritation et sa gêne après avoir lu dans Le Monde un appel féministe en faveur du clitoris et du plaisir clitoridien considéré comme une valeur de gauche, tandis que la pénétration vaginale se rapporterait à l’idée d’une domination masculine et machiste, valeur de droite donc. Et la pénétration anale ? C’est de l’extrême-droite ? M. Finkielkraut ne souhaita pas approfondir le sujet, et ses deux invités qui venaient de deviser élégamment du libertinage pendant 45 minutes ne le firent pas davantage. Ces divisions droite/gauche, en tout cas, me semblent bien artificielles et péremptoires; elles empêchent un peu les centristes de se faire une place dans la réalité comme dans l’imaginaire politiques. Pour avoir voté Raymond Barre en 1988, je reconnais bien volontiers qu’à travers le choix de ce docte et mou personnage je souhaitais manifester à l’époque une certaine ironie spirituelle face aux déclarations fracassantes et aux certitudes des gens de droite et de gauche; je n’eus jamais par ailleurs le goût des classements et des typologies, ce qui constitua une faiblesse dans mes études, je préférais en revanche m’adonner au plaisir de laisser glisser ma plume sur des feuilles vierges, découvrant que cette liberté sans but apparent me rendait peu à peu désinvolte, joueur, amusant, ou bien mélancolique, sombre et défaitiste.

La campagne a retrouvé des couleurs après les averses du mois de juin; en approchant du pays de Vitré, on voit des troupeaux de vaches dans les prés, à l’ombre, comme elles peuvent, regroupées autour du seul arbre qui n’a pas été abattu; les maïs sont de taille inégale, entre 50 cm et 10 cm; la moisson des orges a commencé; mais à présent tout va très vite; les travaux agricoles donnent parfois l’impression d’être faits clandestinement; ils ne sont plus l’occasion de rassemblements et de fêtes, ni même d’entraide entre paysans (les « souhaites » comme on disait dans le pays de Vitré). La profession agricole a été quasiment éradiquée au cours des vingt dernières années; les trois quarts des fermes ont périclité; celles qui restent dépassent en moyenne les 60 voire 80 hectares, avec des troupeaux laitiers d’au moins 40 têtes, et l’objectif est toujours de produire beaucoup; la plupart des agriculteurs continuent par conséquent d’être encadrés et intégrés dans l’industrie agro-alimentaire, où les coopératives jouent à présent le jeu du capitalisme libéral et financier; une certaine mésentente s’est installée entre elles et les producteurs, qui dénoncent la pression à la baisse qu’elles exercent sur les prix. Malgré tout, les agriculteurs parviennent encore à dégager des sommes importantes, et quand leurs dettes s’estompent (au bout de vingt ans de métier), ils achètent des maisons, en font construire, préparent leur succession et leur retraite.

Je suis invité chez l’un d’eux, c’est un camarade d’école, du même âge que moi; voilà quinze ans que je n’étais pas allé chez lui; il s’est marié avec une copine commune, qui m’avait un peu dragué quand j’étais à l’université, avant de jeter son dévolu sur ce jeune et fringant agriculteur; ils ont eu des années difficiles, je ne connais que la partie émergée de l’iceberg conjugal, elle a souvent déprimé, la petite Bibi (son surnom), elle n’aimait pas l’agriculture, les vaches lui faisaient à moitié peur; en tout cas, si j’étais bien content d’être invité, je me doutais bien que ce n’était pas seulement pour voir ma tête qu’on me faisait cet honneur, ainsi qu’à deux autres copains, mariés eux aussi; en effet, le couple vient de modifier sa maison, et le but de l’invitation était bien de nous en montrer le résultat; c’est elle, surtout, qui a mené l’affaire, décidé du style « chic et contemporain » des meubles et de la décoration (le genre V. Damido), avec des couleurs noires, marron, gris taupe, kaki; la « pièce à vivre » est immense (60 m2), avec un salon tout équipé en matériel vidéo-hi-fi dernier cri (télé 120 cm en 3 D), une table-billard, des portes coulissantes, un grand miroir repeint en vif argent sur la tapisserie noire, des sculptures métalliques, des petites lampes encastrées partout, qui s’allument au son de la voix, des tableaux abstraits, blancs, avec des giclures de jaune d’oeuf et de caca d’oie, comme dans la cuisine moderne. Le copain, au début, il a trouvé tout ça bizarre, et lugubre surtout, ça le changeait de ses goûts familiaux, rustiques, végétaux, avec la bonne table en chêne massif et l’armoire de la grand-mère, mais quand il a vu que sa maison était en photo dans un magazine urbain de design, le catalogue des prestations d’une société de décoration, en vérité, responsable de ce beau massacre fort coûteux, et puis surtout, à force d’entendre les copines de sa femme, des copines de la ville, s’exclamer comme des hystériques, « c’est magnifique ! c’est géniaaaaal ! », il s’est rangé à l’avis général, sous le regard fier et dominateur de la petite Bibi, appuyé par celui de sa fille, 15 ans, le genre écervelée en string, qui n’en finit pas de prendre son père pour un demeuré de la campagne, cro-magon bouseux pas présentable aux copines du collège ! Bon, j’ai suivi le mouvement de la visite, intérieurement hilare, mais extérieurement très sobre, j’ai posé des questions, j’ai fait le type qui s’intéresse, j’ai enlevé mes chaussures pour monter aux chambres, ordre de madame, j’ai acquiescé, j’ai souri, in fine je me suis juste contenté de dire que je devrais revoir mes fiches pessimistes sur l’agriculture française que j’enseigne, après cette spectaculaire visite. Le copain a bien rigolé, il n’a pas osé me dire le prix de tous ces gentils travaux, mais on peut les estimer à 100 000 euros; et si on y ajoute l’espace gazonné et fleuri que le couple a entrepris d’aménager devant la maison, on va dire 120 000. Le prix de mon appart.

Je rentre chez moi assez vite. Mes corrections sont terminées. Un collègue d’histoire-géo part en retraite; bon, le genre pédago-réformateur de centre-gauche; pas le méchant type, non, une sorte d’ectoplasme bien-pensant en vérité; le démocrate inoffensif et impuissant, avec de temps en temps des protestations salariales; allez, on boit un coup à sa santé; il va faire une grande randonnée dans les Pyrénées pendant les vacances; après il ne sait pas; pas grave, mon vieux, fais attention à ta santé avant tout; bon, comme il était du genre pédago-citoyen à vouloir débattre de tout, tables en U, jeux de rôles et autres merdes à la mode, plébiscités par des trous-duc’ de formateurs, il nous demande quelle image on retiendra de lui; oh le con ! la question bien minable du frustré académique, et il a l’air ému en plus en nous la posant, je le savais collant, poisseux, le type, mais là c’est quasiment la proposition du suçage de queue, y en a, c’est comme ça, les émotions, ça leur donne de la sueur à la raie des fesses, ils ont le fion qui prend l’eau, bon, mon collègue un peu jésuite s’en tire plutôt bien; j’évite de dire ce que je pense, que t’es qu’un pauv’ glandu de gauche pédago fumiste à la mords moi le noeud, non, j’esquive, oui, oui, comme mon collègue, pas mieux, que je dis, le vla’ content avec ça le pignouf; allez, on va couper le gâteau, c’est moi qui l’ai apporté, sinon qu’est-ce qu’on aurait becqueté ? Il a rien apporté, décidément, le fumiste, pensent à rien ces socialo partageux, des lois, toujours des lois, mais pas un sou pour les appliquer, ça annonce fort, comme les gonzesses, mais ça tient pas dur, comme les mecs; enfin, mes collègues discutent tourisme, où ils vont aller cet été, où ils sont déjà allés, où ils iront prochainement, etc, que la Terre est pas assez grande finalement pour leurs envies ! Heureusement que les salaires limitent les ambitions; moi, je suis pour la rigueur, la grande contraction salariale, le chacun chez soi et l’éducation pour tous, avec des livres, car les livres rendent aimable, tandis que le tourisme ça rend nerveux, voyeur, bovaryste ! Et Bovary on sait comment ça se termine (je parle de lui, Charles, et non de cette salope d’Emma). Moi, les pays méditerranéens, ça ne me donne pas envie, je sens tout de suite la chaleur, suffocante, et à moins d’avoir une belle villa dans ces coins-là, c’est pas vivable, c’est même effrayant, le bitume qui se décolle, les gens qui racolent, et puis l’exubérance sexuelle de la jeunesse, pour un esthète raffiné comme moi, non, c’est pas supportable. Maintenant, de toute façon, je raisonne en coureur cycliste; quand je regarde une carte, je me dis, bon, ça grimpe comment par là ? et le vent ? Je ne suis pas encore prêt pour le Ventoux, ma catégorie pour le moment c’est la colline, la gentille petite rondeur pas farouche, si vous voyez, alors du coup la Corrèze me tente vaguement, j’aime bien le nom. Mais la chose ?

En attendant, je vais regarder le Tour de France, ça me donnera peut-être d’autres idées, puis je vais écrire quelque chose sur les champions cyclistes, et tout le spectacle de la Grande Boucle. Ce blog va donc s’arrêter là. On se retrouvera en septembre, si tout va bien.         

                                             



2 commentaires

  1. Lecteur 29 juin

    Cette histoire d’agriculteur design m’effraye et m’écœure ; la France est foutue, foutue ! Ou alors il faut me passer tout ça par les armes ! Allez hop, et pas de quartiers !

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  2. qui vivra verrue 29 juin

    Me rappelant la ferme de mes grands parents et cette description me vient l’impression d’avoir vu passer deux siècles en trois décades .

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