La période du Bac

 

Cette période est sans doute bien agréable, pour nous les professeurs; entre quinze et vingt jours de tranquillité, de sérénité, d’autorité; indispensable période pour décompresser, ranger son bureau, lire intégralement un gros livre, voire songer à la prochaine rentrée, au nouveau programme; période de rêverie culturelle solitaire après les dures réalités de la pédagogie interactive. Cette tranquillité sédentaire n’est hélas pas du goût des libéraux du nomadisme, Attali et cie. On devine que certains d’entre eux, ambitieux malotrus de l’administration centrale veuillent y mettre fin, malades mentaux schizophrènes sortis de science-po et de l’ena (les deux plus grands hôpitaux psychiatriques de France), bobos libidino-gestionnaires, futurs petits DSK aux regards déjà torves avec des paupières tombantes, polyglottes baveux, bla-bla mondialistes, maniaques pervers du tourisme bien-pensant, dialecticiens du tout est dans tout et réciproquement, pétasses glougloussantes comme cette ministre ébouriffante de nullité vue et entendue l’autre soir sur le plateau d’une émission de télé, on devine, dis-je, que ces fumistes ultra-susceptibles veuillent réduire cette période, histoire pour eux de jouir encore plus de leur planque ministérielle, pendant que les vrais profs de la base vont en baver davantage, car c’est bien connu, le vrai bonheur consiste surtout à triompher des autres, en se réjouissant d’une injustice humaine qui contient l’hypothèse d’une grâce divine; face à  pareille menace théocratique-technocratique il faut donc témoigner, non pas pour se plaindre, mais au contraire pour signaler la possibilité d’une vie agréable, dont l’agrément n’exige pas de lourds investissements, de puissantes actions publiques, ou je ne sais quelle conjoncture internationale favorable; il faut témoigner aussi pour que l’historien des années 2100 ne se laisse pas tromper par les livres officiels et les chroniques du pouvoir, qui lui feront prendre pour argent comptant des statistiques truquées, et des propos mensongers ou hypocrites d’hommes d’Etat.

Donc, je témoigne. La période du Bac est a priori agréable car elle permet aux professeurs de redoubler d’observation et de vigilance; le silence, le calme, la discipline des salles d’examen constituent les conditions d’une réelle justice scolaire, et non de celle qui le reste du temps se compromet dans une débauche de considérations démagogiques. Certains incidents pourtant se produisent, parfois même la surveillance des salles devient problématique; dans mon lycée, rien de tel et rien de très gênant; de temps en temps un portable vibre dans un sac, on essaie de le repérer et de le faire éteindre par son propriétaire; une collègue m’a appris que cette petite crapule de Mohammed, élève de T.S pris en flagrant délit de triche cette année, a laissé sonner le sien à l’heure de la prière (allah akbar etc.), évidente provocation qui, selon moi, aurait dû être signalée sur le procès-verbal de l’épreuve, mais qui s’est simplement soldée par la surprise de la surveillante et le ricanement du petit caïd, cheveux gominés, qui s’est levé pour aller éteindre le portable au fond de son sac (d’après la collègue il aurait ajouté quelques mots en arabe). Plus grave, j’apprends à l’instant, par un message d’une autre collègue (j’ai tout un réseau !), qu’un excellent et chaleureux élève, Timothée, s’est fait agresser ce midi, qu’on lui a volé son portable, et qu’il s’est trouvé mal lors de l’épreuve de tout à l’heure qu’il a dû abandonner : troubles de la vue, bras douloureux, maux de ventre. Il est parti aux urgences. Autant dire que le baccalauréat est compromis pour cet élève exemplaire tout au long de l’année !

Bien sûr, pendant cette période, je reste le plus possible chez moi afin de corriger quelque 70 copies, même si je dois assurer parallèlement trois surveillances, ce que j’ai fait remarquer avec regret à l’administration de mon lycée, qui n’en a tenu aucun compte; cela étant, je ne me gêne point pour exercer les deux activités en même temps, malgré les timides avertissements du sous-chef de l’établissement pour inciter les professeurs à « surveiller activement » les épreuves. Il n’est pas bon d’obéir aveuglément à des ordres délivrés par des somnanbules de l’informatique. Ma correction va bon train; une fois passées les quatre premières copies, je parviens à en corriger cinq à l’heure; il faut dire que les erreurs et les fautes se répètent: absence de connaissances, paraphrase des documents, rédaction défaillante, désorganisation de la « synthèse ». Les sujets n’étaient pourtant pas bien difficiles:  »comment se termine la guerre froide ? » (documents), « la construction européenne de 1945 à nos jours », « économie, société et culture en France depuis la fin des années 1950″; deux croquis au choix en géographie: « l’Asie orientale, aire de puissance, organisation », « les contrastes spatiaux du développement au Brésil ». Et pour faciliter l’affaire, les consignes de correction versent dans une indulgence de plus en plus laxiste: « on ne sanctionnera pas… mais on valorisera etc. » – La plupart des copies, il faut bien le dire, ne sont pas « dans le coup »; il me semble assez évident qu’elles proviennent de candidats  »déjantés », zombis, fumeurs de joints, partouzeurs, etc. Comment en effet passer de la fébrilité psychologique causée par les activités sus-dites à la maîtrise intellectuelle qu’exige l’analyse d’un extrait d’un discours de Gorbatchev ? Une « nuit réparatrice » ne peut pas effacer des semaines et des semaines de fatigues nerveuses et libidineuses.     

La période du Bac permet aussi au professeur de se détendre; il peut lire davantage, aller au cinéma, regarder la télévision, faire du sport, jardiner, etc. Un excellent camarade m’a offert « Je pars demain » de E. Fottorino (1), journaliste au Monde qui s’engage, à plus de 40 ans, sur la course cycliste du Midi Libre en 2001; lecture intéressante pour le modeste amateur de vélo que je suis en train de devenir; on se rend compte, surtout, des efforts déments qu’il faut accomplir pour exercer ce sport à un bon niveau; E. Fottorino est un agréable écrivain, sans prétention de style et de propos, et il cède un peu trop, dans toute sa gentillesse, au plaisir de la citation littéraire ou cinématographique; cela étant, je lui tire bien bas ma casquette, pour s’être entraîné dans le froid et la pluie de l’hiver, à raison de 100 km par jour, tantôt dans la vallée de Chevreuse, tantôt sur les routes escarpées de la Lozère; mais je ne peux pas non plus ne pas m’interroger un peu sur la consistance de son métier de journaliste au Monde, qui lui permet de se consacrer plusieurs heures par jour à un entraînement cycliste. Cela étant je veux bien admettre l’idée que cette participation au Midi Libre ait pu faire l’objet pendant quelques mois de son métier. Nous n’avons pas assez ce genre d’idée dans l’enseignement; si j’avais su plus tôt, par exemple, que mon ancien inspecteur d’histoire-géo était lui-même un fervent amateur de vélo, escaladant le Ventoux chaque été, écrivant un petit livre sur un coureur français oublié de l’époque d’Anquetil (2), je lui aurais bien proposé de m’inscrire sur le Tour de France, avec quelques collègues, afin de mieux découvrir et de mieux enseigner la géographie de notre pays; nous aurions formé une équipe pédagogique régionale, aux couleurs de la Normandie, roulant à 20 km/h de moyenne sur des tronçons de 70-100 km, partant de bon matin, à la fraîche, et arrivant vers midi pour l’apéro-saucisson, comparant nos impressions à celles de Jean-Paul Ollivier, et prenant les hôtesses du Tour comme témoins de nos émotions et de nos désirs de massage.    

Mais honni soit qui mal y pense.    

(1): E. Fottorino, « Je pars demain », Stock, 2001, Folio, 2011. (2): J. Desquesnes, « Gérard Saint ou l’espoir anéanti », Ed. de l’Ornal, 2010

                                                         



2 commentaires

  1. qui vivra verrue 22 juin

    Tout est fait pour nous éloigner du temps de « loisir studieux » . la frénésie contre le temps de la réflexion. Tyrannie décomplexée de la brutale idiotie . Gâchis pour les jeunes non immergés dans la culture savante. Sentiment d’une vraie détresse de voir que des fils ou filles de rempailleurs ( cf C. Péguy)ne pourront se faire un chemin vers l’excellence. Détresse de voir la France classée en tête dans les écoles de commerce. Détresse qui mérite un combat équivalent à la fois dandy, chevaleresque et jaurèsien.

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  2. Lecteur 22 juin

    Les anecdotes de l’arrière-plan sont effrayantes ; et je souhaite de plus en plus la venue du grand conflit résolutoire, si ce n’est que ces cons de français moyens chercheront à sauver leur peau au prix… de leur peau. Mes 100 copies me placent moi aussi en retrait de la scène militante en ce moment. Mais je n’en reste pas moins de plus en plus hargneux.

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