Figaro (2)

 

Mon cher Figaro, je viens te donner des nouvelles, de notre petit monde si répétitif et pourtant si variable. Le choc de ta disparition et le mystère de la mort ont été peu à peu amortis, tout au long du mois de mai, et c’est bien la preuve que l’homme n’est pas fait pour les grandes émotions ni pour les fortes réflexions, il éprouve sans cesse au contraire le besoin et le goût de se rétablir dans ses petites proportions; nous en avons parfois parlé ensemble, notre société du spectacle et de la communication, sans oublier le tourisme, favorise les resserrements, les ressemblances, et les rivalités; « nous sommes immergés dans le mimétisme » comme dirait René Girard, et « la culture aristocratique d’autrefois, grande pourvoyeuse d’exempla, a laissé la place à un univers où il est très difficile de ne pas haïr… parce que l’égalitarisme fait de chacun de nous un rival pour l’autre » (1). Autrefois on se battait en duel, sur le pré, maintenant on s’envoie des insultes par internet; la technologie favorise la lâcheté. Les femmes se montrent particulièrement à l’aise dans ce monde de petites opinions chicanières. Regardez comme leurs petits doigts frémissent sur les touches de leurs téléphones, elles n’ont pas leur pareil pour décourager les héros et favoriser les salauds. Il n’y a plus d’héroïsme par conséquent; même plus de rêve. Tout n’est plus que bavardage débile et fatuité moralisante. Si de Gaulle revenait aujourd’hui, que pourrait-il dire ? La disparition du service militaire est passée inaperçue. L’armée recrute des petits branleurs dont personne ne veut plus. De Gaulle resterait chez lui à Colombey; font chier tous ces cons ! qu’il dirait; et il écrirait ses Mémoires, en une vingtaine de volumes, comme Saint-Simon. On en a parlé mille fois, Figaro, c’est par la lecture et un certain genre de vie, loin des magasins, qu’on parvient à se mettre à distance, c’est la seule façon de respirer encore un peu dans un monde étouffant de conneries.

Je te disais donc que nous avions retrouvé nos petites habitudes de professeurs; certains collègues, pourtant, ont regretté qu’il n’y ait pas eu davantage de marques solennelles pour saluer ta mémoire; tu devines de qui je veux parler, tu les vois d’ici, toujours à la recherche d’un dynamisme supplémentaire, d’une initiative interactive, d’une touche de publicité. Ce matin encore, quelqu’un m’a proposé qu’on donne ton nom à la grande salle polyvalente, celle où tu n’allais jamais, pour les réceptions, les réunions de rentrée, et de sortie, enfin toutes les pignoufleries de la bourgeoisie communicante. Tu vas rire, j’ai même rencontré une mère d’élève qui a essayé de m’émouvoir avec ta disparition pour que je sois sensible au profil psychologique de son fils qui veut passer en première L avec 5 de moyenne en Français ! Cela dit, mon cher Figaro, j’ai quand même récupéré plus de 300 euros de la part des collègues; à défaut de marques solennelles, je vais pouvoir avec cette somme fleurir ta tombe pendant tout l’été; j’ai la liste des généreux donateurs, évidemment l’autre connasse n’a rien donné, tu vois qui je veux dire, et elle s’est bien gardé du moindre mot à mon égard, cependant qu’elle a quand même repointé le bout de son nez en salle des profs, et repris sa funeste habitude de parler en catimini, comme si elle craignait une atmosphère de suspicion et de délation qu’elle contribue elle-même à créer; on n’est plus en 40 ! ai-je envie de lui dire, à moins que ça te manque vraiment… La semaine prochaine, Figaro, on va faire un repas en ton honneur. J’ai réservé dans un restaurant qui s’appelle « L’escapade », le genre tranquille, un peu XIXe, avec un parfum d’adultère; mais nous sommes en 2011 et les moeurs sont beaucoup moins libres qu’autrefois, surtout depuis que  les femmes sont libérées. Tiens, un mot à propos de ta remplaçante; je l’ai un peu observée, très désinvolte, tu me connais, son petit pantalon en lin (pour une bonne catholique comme elle, ça s’impose de porter du lin, du lin seul !) lui donnait l’autre jour un charmant petit cul d’allure bien moelleuse, à tel point que j’ai renoncé à l’idée de me porter à sa hauteur pour lui demander si elle viendrait au repas; finalement elle m’a dit plus tard qu’elle ne pourrait pas, vu que son petit copain descend de la région parisienne lui rendre visite; du coup, cessant de la trouver moelleuse, je ne vois plus en elle qu’une collègue un peu flasque. Enfin, pour revenir à ce repas, les femmes seront au nombre de 15, pour 5 hommes; c’est ce qui s’appelle la « disparité »; ce déséquilibre me parait tout à fait révélateur d’une société française de plus en plus bancale et chancelante. A quand la bonne galipette par-dessus bord ?

Pour le moment, nous faisons des numéros de cirque et de funambule pédagogiques; pour réussir dans ce métier, faut être souple, et même contorsionniste, le genre grand Yoggi dans sa boîte, ou alors, comme c’était ton cas, Figaro, avoir des manières de clown auguste; là, tu étais très fort, le style faussement naïf, lunaire, burlesque, et par ton langage, surtout, avec ses métaphores d’une parfaite clarté académique mais devenues exotiques dans le contexte pédagogique actuel, tu parvenais à en imposer un peu à nos classes de « branlotins » abreuvés de films technologiques; cela dit, comme moi, tu regrettais la disparition des dresseurs de fauves, ces professeurs aux torses velus et aux regards brûlants faisant réciter du Corneille à des élèves amorphes; ah oui, le fouet qui claque, et le grand cerceau en flammes, voilà une image forte de la pédagogie; et j’y ajouterai la vive impression que ce serait en salle des profs de voir des collègues féminines (pas toutes !) le genre Barbarella, en longues bottes de cuir avec le haut des cuisses bien découvert, le dos nu en sueur, la gorge palpitante, le visage en feu et des éclairs de désirs dans les yeux.  

Mais honni soit qui mal y pense.

(1): R. Girard, « Achever Clausewitz », op. cit., p. 369.                             

                 



2 commentaires

  1. Lecteur 11 juin

    Sans commentaire. Amicalement :-) .

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  2. brunet roger 11 juin

    Ici Roger. Un samedi .

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