En attendant le Tour

 

Il me faut deux heures de voiture pour me rendre sur ma terre natale et familiale, je les effectue souvent le samedi matin, entre 9 et 11, cela me permet d’écouter deux émissions de France-culture, « Répliques » et « Concordance des temps », que je parviens encore à suivre, même s’il faut bien en traversant les collines normandes se montrer attentif à la route; parfois, il ne me déplait pas d’entendre la mauvaise humeur philosophique de M. Finkielkraut provoquée par l’idéologie de la festivité et de la sexualité obligatoires et épanouies; ce fut le cas l’autre matin, quand le chroniqueur avoua son irritation et sa gêne après avoir lu dans Le Monde un appel féministe en faveur du clitoris et du plaisir clitoridien considéré comme une valeur de gauche, tandis que la pénétration vaginale se rapporterait à l’idée d’une domination masculine et machiste, valeur de droite donc. Et la pénétration anale ? C’est de l’extrême-droite ? M. Finkielkraut ne souhaita pas approfondir le sujet, et ses deux invités qui venaient de deviser élégamment du libertinage pendant 45 minutes ne le firent pas davantage. Ces divisions droite/gauche, en tout cas, me semblent bien artificielles et péremptoires; elles empêchent un peu les centristes de se faire une place dans la réalité comme dans l’imaginaire politiques. Pour avoir voté Raymond Barre en 1988, je reconnais bien volontiers qu’à travers le choix de ce docte et mou personnage je souhaitais manifester à l’époque une certaine ironie spirituelle face aux déclarations fracassantes et aux certitudes des gens de droite et de gauche; je n’eus jamais par ailleurs le goût des classements et des typologies, ce qui constitua une faiblesse dans mes études, je préférais en revanche m’adonner au plaisir de laisser glisser ma plume sur des feuilles vierges, découvrant que cette liberté sans but apparent me rendait peu à peu désinvolte, joueur, amusant, ou bien mélancolique, sombre et défaitiste.

La campagne a retrouvé des couleurs après les averses du mois de juin; en approchant du pays de Vitré, on voit des troupeaux de vaches dans les prés, à l’ombre, comme elles peuvent, regroupées autour du seul arbre qui n’a pas été abattu; les maïs sont de taille inégale, entre 50 cm et 10 cm; la moisson des orges a commencé; mais à présent tout va très vite; les travaux agricoles donnent parfois l’impression d’être faits clandestinement; ils ne sont plus l’occasion de rassemblements et de fêtes, ni même d’entraide entre paysans (les « souhaites » comme on disait dans le pays de Vitré). La profession agricole a été quasiment éradiquée au cours des vingt dernières années; les trois quarts des fermes ont périclité; celles qui restent dépassent en moyenne les 60 voire 80 hectares, avec des troupeaux laitiers d’au moins 40 têtes, et l’objectif est toujours de produire beaucoup; la plupart des agriculteurs continuent par conséquent d’être encadrés et intégrés dans l’industrie agro-alimentaire, où les coopératives jouent à présent le jeu du capitalisme libéral et financier; une certaine mésentente s’est installée entre elles et les producteurs, qui dénoncent la pression à la baisse qu’elles exercent sur les prix. Malgré tout, les agriculteurs parviennent encore à dégager des sommes importantes, et quand leurs dettes s’estompent (au bout de vingt ans de métier), ils achètent des maisons, en font construire, préparent leur succession et leur retraite.

Je suis invité chez l’un d’eux, c’est un camarade d’école, du même âge que moi; voilà quinze ans que je n’étais pas allé chez lui; il s’est marié avec une copine commune, qui m’avait un peu dragué quand j’étais à l’université, avant de jeter son dévolu sur ce jeune et fringant agriculteur; ils ont eu des années difficiles, je ne connais que la partie émergée de l’iceberg conjugal, elle a souvent déprimé, la petite Bibi (son surnom), elle n’aimait pas l’agriculture, les vaches lui faisaient à moitié peur; en tout cas, si j’étais bien content d’être invité, je me doutais bien que ce n’était pas seulement pour voir ma tête qu’on me faisait cet honneur, ainsi qu’à deux autres copains, mariés eux aussi; en effet, le couple vient de modifier sa maison, et le but de l’invitation était bien de nous en montrer le résultat; c’est elle, surtout, qui a mené l’affaire, décidé du style « chic et contemporain » des meubles et de la décoration (le genre V. Damido), avec des couleurs noires, marron, gris taupe, kaki; la « pièce à vivre » est immense (60 m2), avec un salon tout équipé en matériel vidéo-hi-fi dernier cri (télé 120 cm en 3 D), une table-billard, des portes coulissantes, un grand miroir repeint en vif argent sur la tapisserie noire, des sculptures métalliques, des petites lampes encastrées partout, qui s’allument au son de la voix, des tableaux abstraits, blancs, avec des giclures de jaune d’oeuf et de caca d’oie, comme dans la cuisine moderne. Le copain, au début, il a trouvé tout ça bizarre, et lugubre surtout, ça le changeait de ses goûts familiaux, rustiques, végétaux, avec la bonne table en chêne massif et l’armoire de la grand-mère, mais quand il a vu que sa maison était en photo dans un magazine urbain de design, le catalogue des prestations d’une société de décoration, en vérité, responsable de ce beau massacre fort coûteux, et puis surtout, à force d’entendre les copines de sa femme, des copines de la ville, s’exclamer comme des hystériques, « c’est magnifique ! c’est géniaaaaal ! », il s’est rangé à l’avis général, sous le regard fier et dominateur de la petite Bibi, appuyé par celui de sa fille, 15 ans, le genre écervelée en string, qui n’en finit pas de prendre son père pour un demeuré de la campagne, cro-magon bouseux pas présentable aux copines du collège ! Bon, j’ai suivi le mouvement de la visite, intérieurement hilare, mais extérieurement très sobre, j’ai posé des questions, j’ai fait le type qui s’intéresse, j’ai enlevé mes chaussures pour monter aux chambres, ordre de madame, j’ai acquiescé, j’ai souri, in fine je me suis juste contenté de dire que je devrais revoir mes fiches pessimistes sur l’agriculture française que j’enseigne, après cette spectaculaire visite. Le copain a bien rigolé, il n’a pas osé me dire le prix de tous ces gentils travaux, mais on peut les estimer à 100 000 euros; et si on y ajoute l’espace gazonné et fleuri que le couple a entrepris d’aménager devant la maison, on va dire 120 000. Le prix de mon appart.

Je rentre chez moi assez vite. Mes corrections sont terminées. Un collègue d’histoire-géo part en retraite; bon, le genre pédago-réformateur de centre-gauche; pas le méchant type, non, une sorte d’ectoplasme bien-pensant en vérité; le démocrate inoffensif et impuissant, avec de temps en temps des protestations salariales; allez, on boit un coup à sa santé; il va faire une grande randonnée dans les Pyrénées pendant les vacances; après il ne sait pas; pas grave, mon vieux, fais attention à ta santé avant tout; bon, comme il était du genre pédago-citoyen à vouloir débattre de tout, tables en U, jeux de rôles et autres merdes à la mode, plébiscités par des trous-duc’ de formateurs, il nous demande quelle image on retiendra de lui; oh le con ! la question bien minable du frustré académique, et il a l’air ému en plus en nous la posant, je le savais collant, poisseux, le type, mais là c’est quasiment la proposition du suçage de queue, y en a, c’est comme ça, les émotions, ça leur donne de la sueur à la raie des fesses, ils ont le fion qui prend l’eau, bon, mon collègue un peu jésuite s’en tire plutôt bien; j’évite de dire ce que je pense, que t’es qu’un pauv’ glandu de gauche pédago fumiste à la mords moi le noeud, non, j’esquive, oui, oui, comme mon collègue, pas mieux, que je dis, le vla’ content avec ça le pignouf; allez, on va couper le gâteau, c’est moi qui l’ai apporté, sinon qu’est-ce qu’on aurait becqueté ? Il a rien apporté, décidément, le fumiste, pensent à rien ces socialo partageux, des lois, toujours des lois, mais pas un sou pour les appliquer, ça annonce fort, comme les gonzesses, mais ça tient pas dur, comme les mecs; enfin, mes collègues discutent tourisme, où ils vont aller cet été, où ils sont déjà allés, où ils iront prochainement, etc, que la Terre est pas assez grande finalement pour leurs envies ! Heureusement que les salaires limitent les ambitions; moi, je suis pour la rigueur, la grande contraction salariale, le chacun chez soi et l’éducation pour tous, avec des livres, car les livres rendent aimable, tandis que le tourisme ça rend nerveux, voyeur, bovaryste ! Et Bovary on sait comment ça se termine (je parle de lui, Charles, et non de cette salope d’Emma). Moi, les pays méditerranéens, ça ne me donne pas envie, je sens tout de suite la chaleur, suffocante, et à moins d’avoir une belle villa dans ces coins-là, c’est pas vivable, c’est même effrayant, le bitume qui se décolle, les gens qui racolent, et puis l’exubérance sexuelle de la jeunesse, pour un esthète raffiné comme moi, non, c’est pas supportable. Maintenant, de toute façon, je raisonne en coureur cycliste; quand je regarde une carte, je me dis, bon, ça grimpe comment par là ? et le vent ? Je ne suis pas encore prêt pour le Ventoux, ma catégorie pour le moment c’est la colline, la gentille petite rondeur pas farouche, si vous voyez, alors du coup la Corrèze me tente vaguement, j’aime bien le nom. Mais la chose ?

En attendant, je vais regarder le Tour de France, ça me donnera peut-être d’autres idées, puis je vais écrire quelque chose sur les champions cyclistes, et tout le spectacle de la Grande Boucle. Ce blog va donc s’arrêter là. On se retrouvera en septembre, si tout va bien.         

                                             



De la fuite dans les idées

 

Mon tas de copies diminue, je ne me laisse pas divertir ou déconcentrer par les médias qui viennent de révéler une affaire de fuites dans certaines épreuves du Bac; on sait bien, de toute façon, que cet examen a beaucoup perdu de sa rigueur et de sa difficulté au cours des trente dernières années; quelques organisations bien-pensantes de parents d’élèves et de professeurs vont s’indigner (c’est la mode de s’indigner en ce moment), réclamer des réformes d’organisation, et bien se garder de mettre en cause les comportements délinquants et impunis d’un nombre croissant d’élèves et d’étudiants; nous sommes dans une société de résultats et de statistiques, de classements et de performances, où les manières et les méthodes semblent compter de moins en moins. L’informatisation à outrance (les fuites ont eu lieu sur internet) contribue à la tyrannie des chiffres et des données ainsi qu’à l’emprise technocratique de la nomenklatura capitaliste sur les populations travailleuses. Elle favorise les manipulations financières, les spéculations, les falsifications, elle prend de vitesse les règlements et les procédures administratives écrites sur papier; elle « virtualise » l’argent, les choses et les hommes, elle désincarne et désocialise tout en délivrant une intense propagande sexuelle (pornographie) et une exubérante communication de façade et de parade des individus. J’ai toujours détesté les informaticiens, souvent de grands types atones et rigides (profession hyper-masculine), autistes narquois et suffisants, qui ont acquis ces dernières années un pouvoir social et culturel exorbitant, proche de la fascination. Ils parlent un idiome qui impressionne les petites imaginations des bien-pensantes. Evidemment, les chroniqueurs littéraires souffrent beaucoup de cette violente concurrence qui les fait disparaître ou se replier dans la plus totale discrétion. Comble de leur défaite, c’est un ancien informaticien, M. Houellebecq, qui est devenu ces dernières années l’écrivain français le plus connu; réduits aux soupirs, les chroniqueurs littéraires ne doivent leur survie publique qu’à l’existence des blogs, c’est à dire une manière encore informatique de se faire valoir. Humiliation totale.              

Entre deux copies, je feuillette un numéro spécial de la revue « Alternatives économiques », consacré à « la France et ses territoires »; il s’agit du compte-rendu, très chiffré, d’une vaste enquête menée sur les 300 zones d’emplois de notre pays; je m’aperçois que les auteurs ont eu surtout comme dessein de dresser une typologie des « territoires » en utilisant des critères essentiellement économiques et financiers, qui laissent dans l’ombre ou la pénombre des critères moins facilement mesurables, mais pourtant indispensables pour apprécier l’état réel d’un pays; une fois encore nous voyons que l’idéologie des résultats et des statistiques l’emporte sur la prise en compte des méthodes et des manières culturelles et sociales qui sont employées pour parvenir à dresser un tableau de façade de la France. Pareille mascarade s’appuie évidemment sur les propos des élus « territoriaux », qui se félicitent, que dis-je, qui s’auto-congratulent de leurs initiatives en matière d’emplois, de recherche, de transports, etc. D’une manière générale, la géographie de la France qui est enseignée propose de notre pays une vision et une interprétation plutôt reluisantes et lénifiantes, s’inscrivant je crois dans une longue tradition intellectuelle et universitaire, depuis Vidal de La Blache, qui consiste à souligner les potentialités et les dynamismes de la France, l’excellence de sa situation, les richesses de sa nature, voire les chances de son histoire (sic), sans tenir compte des comportements et des mentalités de sa population; on a l’impression, à lire certains manuels, que les Français n’existent pas vraiment, qu’ils ne sont que des agents interchangeables de la modernité capitaliste, une population qui se soumet aux structures et aux conjonctures, voire une population parfois gênante quand elle ne comprend pas bien les enjeux de la construction européenne… Un exemple: concernant le pays de Vitré, que je connais bien, le rapport de « la République et ses territoires » le cite comme exemple de réussite du « modèle breton », un modèle de souplesse, de flexibilité et de réactivité économiques; mais on ne dit pas un mot de la forte volonté travailleuse de ces Bretons, sans qui ce modèle n’existerait pas; pas un mot non plus des forts taux de réussite au Bac (les meilleurs de France) des jeunes gens du pays de Vitré, pas un mot, évidemment, de la grande part de l’école libre dans cette réussite, pas un mot non plus de ces milliers d’entre eux partis ailleurs en France exercer leur talent et leur volonté. Si donc les causes des bons résultats économiques ne sont pas vues, sauf celles qui flattent les autorités politiques, celles des mauvais résultats sont encore plus passées sous silence par cette enquête. Ce qui n’est pas sans poser la question de l’orientation politique des leçons de géographie économique délivrées dans les écoles, petites et grandes. 

Pour le moment, la politique ne m’intéresse pas beaucoup; ou disons que par pudeur et prudence j’évite d’en parler à mon aise; la politique, c’est à la fois grossier et délicat; soit on tombe très vite dans l’outrance, soit on finasse à n’en plus finir; mon côté fonctionnaire devrait en principe me pousser vers la finasserie; mais la politique peut aller chercher loin ses sources d’inspiration; et surtout, l’outrance peut être provoquée par la furieuse nullité des candidats libéraux, relayée par les commentaires gomineux et pommadeux de la presse bien-pensante. Pour le moment, on assiste à une phase de préparation médiatique; les favoris apprennent leurs fiches, arrondissent leur prose, mettent au point une idéologie démagogique, les outsiders guettent les failles, les incidents, les faits divers, et cultivent une rhétorique de la discorde. La bataille de toute façon ne sera pas grandiose, les premiers l’emporteront et avec eux l’électorat de la bien-pensance; mais ce sera une victoire si médiocre et si falotte qu’elle les obligera à persévérer dans l’hypocrisie et les contradictions.                       

               



La période du Bac

 

Cette période est sans doute bien agréable, pour nous les professeurs; entre quinze et vingt jours de tranquillité, de sérénité, d’autorité; indispensable période pour décompresser, ranger son bureau, lire intégralement un gros livre, voire songer à la prochaine rentrée, au nouveau programme; période de rêverie culturelle solitaire après les dures réalités de la pédagogie interactive. Cette tranquillité sédentaire n’est hélas pas du goût des libéraux du nomadisme, Attali et cie. On devine que certains d’entre eux, ambitieux malotrus de l’administration centrale veuillent y mettre fin, malades mentaux schizophrènes sortis de science-po et de l’ena (les deux plus grands hôpitaux psychiatriques de France), bobos libidino-gestionnaires, futurs petits DSK aux regards déjà torves avec des paupières tombantes, polyglottes baveux, bla-bla mondialistes, maniaques pervers du tourisme bien-pensant, dialecticiens du tout est dans tout et réciproquement, pétasses glougloussantes comme cette ministre ébouriffante de nullité vue et entendue l’autre soir sur le plateau d’une émission de télé, on devine, dis-je, que ces fumistes ultra-susceptibles veuillent réduire cette période, histoire pour eux de jouir encore plus de leur planque ministérielle, pendant que les vrais profs de la base vont en baver davantage, car c’est bien connu, le vrai bonheur consiste surtout à triompher des autres, en se réjouissant d’une injustice humaine qui contient l’hypothèse d’une grâce divine; face à  pareille menace théocratique-technocratique il faut donc témoigner, non pas pour se plaindre, mais au contraire pour signaler la possibilité d’une vie agréable, dont l’agrément n’exige pas de lourds investissements, de puissantes actions publiques, ou je ne sais quelle conjoncture internationale favorable; il faut témoigner aussi pour que l’historien des années 2100 ne se laisse pas tromper par les livres officiels et les chroniques du pouvoir, qui lui feront prendre pour argent comptant des statistiques truquées, et des propos mensongers ou hypocrites d’hommes d’Etat.

Donc, je témoigne. La période du Bac est a priori agréable car elle permet aux professeurs de redoubler d’observation et de vigilance; le silence, le calme, la discipline des salles d’examen constituent les conditions d’une réelle justice scolaire, et non de celle qui le reste du temps se compromet dans une débauche de considérations démagogiques. Certains incidents pourtant se produisent, parfois même la surveillance des salles devient problématique; dans mon lycée, rien de tel et rien de très gênant; de temps en temps un portable vibre dans un sac, on essaie de le repérer et de le faire éteindre par son propriétaire; une collègue m’a appris que cette petite crapule de Mohammed, élève de T.S pris en flagrant délit de triche cette année, a laissé sonner le sien à l’heure de la prière (allah akbar etc.), évidente provocation qui, selon moi, aurait dû être signalée sur le procès-verbal de l’épreuve, mais qui s’est simplement soldée par la surprise de la surveillante et le ricanement du petit caïd, cheveux gominés, qui s’est levé pour aller éteindre le portable au fond de son sac (d’après la collègue il aurait ajouté quelques mots en arabe). Plus grave, j’apprends à l’instant, par un message d’une autre collègue (j’ai tout un réseau !), qu’un excellent et chaleureux élève, Timothée, s’est fait agresser ce midi, qu’on lui a volé son portable, et qu’il s’est trouvé mal lors de l’épreuve de tout à l’heure qu’il a dû abandonner : troubles de la vue, bras douloureux, maux de ventre. Il est parti aux urgences. Autant dire que le baccalauréat est compromis pour cet élève exemplaire tout au long de l’année !

Bien sûr, pendant cette période, je reste le plus possible chez moi afin de corriger quelque 70 copies, même si je dois assurer parallèlement trois surveillances, ce que j’ai fait remarquer avec regret à l’administration de mon lycée, qui n’en a tenu aucun compte; cela étant, je ne me gêne point pour exercer les deux activités en même temps, malgré les timides avertissements du sous-chef de l’établissement pour inciter les professeurs à « surveiller activement » les épreuves. Il n’est pas bon d’obéir aveuglément à des ordres délivrés par des somnanbules de l’informatique. Ma correction va bon train; une fois passées les quatre premières copies, je parviens à en corriger cinq à l’heure; il faut dire que les erreurs et les fautes se répètent: absence de connaissances, paraphrase des documents, rédaction défaillante, désorganisation de la « synthèse ». Les sujets n’étaient pourtant pas bien difficiles:  »comment se termine la guerre froide ? » (documents), « la construction européenne de 1945 à nos jours », « économie, société et culture en France depuis la fin des années 1950″; deux croquis au choix en géographie: « l’Asie orientale, aire de puissance, organisation », « les contrastes spatiaux du développement au Brésil ». Et pour faciliter l’affaire, les consignes de correction versent dans une indulgence de plus en plus laxiste: « on ne sanctionnera pas… mais on valorisera etc. » – La plupart des copies, il faut bien le dire, ne sont pas « dans le coup »; il me semble assez évident qu’elles proviennent de candidats  »déjantés », zombis, fumeurs de joints, partouzeurs, etc. Comment en effet passer de la fébrilité psychologique causée par les activités sus-dites à la maîtrise intellectuelle qu’exige l’analyse d’un extrait d’un discours de Gorbatchev ? Une « nuit réparatrice » ne peut pas effacer des semaines et des semaines de fatigues nerveuses et libidineuses.     

La période du Bac permet aussi au professeur de se détendre; il peut lire davantage, aller au cinéma, regarder la télévision, faire du sport, jardiner, etc. Un excellent camarade m’a offert « Je pars demain » de E. Fottorino (1), journaliste au Monde qui s’engage, à plus de 40 ans, sur la course cycliste du Midi Libre en 2001; lecture intéressante pour le modeste amateur de vélo que je suis en train de devenir; on se rend compte, surtout, des efforts déments qu’il faut accomplir pour exercer ce sport à un bon niveau; E. Fottorino est un agréable écrivain, sans prétention de style et de propos, et il cède un peu trop, dans toute sa gentillesse, au plaisir de la citation littéraire ou cinématographique; cela étant, je lui tire bien bas ma casquette, pour s’être entraîné dans le froid et la pluie de l’hiver, à raison de 100 km par jour, tantôt dans la vallée de Chevreuse, tantôt sur les routes escarpées de la Lozère; mais je ne peux pas non plus ne pas m’interroger un peu sur la consistance de son métier de journaliste au Monde, qui lui permet de se consacrer plusieurs heures par jour à un entraînement cycliste. Cela étant je veux bien admettre l’idée que cette participation au Midi Libre ait pu faire l’objet pendant quelques mois de son métier. Nous n’avons pas assez ce genre d’idée dans l’enseignement; si j’avais su plus tôt, par exemple, que mon ancien inspecteur d’histoire-géo était lui-même un fervent amateur de vélo, escaladant le Ventoux chaque été, écrivant un petit livre sur un coureur français oublié de l’époque d’Anquetil (2), je lui aurais bien proposé de m’inscrire sur le Tour de France, avec quelques collègues, afin de mieux découvrir et de mieux enseigner la géographie de notre pays; nous aurions formé une équipe pédagogique régionale, aux couleurs de la Normandie, roulant à 20 km/h de moyenne sur des tronçons de 70-100 km, partant de bon matin, à la fraîche, et arrivant vers midi pour l’apéro-saucisson, comparant nos impressions à celles de Jean-Paul Ollivier, et prenant les hôtesses du Tour comme témoins de nos émotions et de nos désirs de massage.    

Mais honni soit qui mal y pense.    

(1): E. Fottorino, « Je pars demain », Stock, 2001, Folio, 2011. (2): J. Desquesnes, « Gérard Saint ou l’espoir anéanti », Ed. de l’Ornal, 2010

                                                         



Vie de quartier

 

J’habite un quartier calme (ils le sont presque tous dans cette ville), de petits immeubles et de pavillons des années 60-70; c’était encore la campagne ici au moment des combats de 44; ensuite, la croissance urbaine et immobilière n’a pas été bien forte; depuis vingt ans, la ville plafonne à 100 000 habitants; l’agglomération, en revanche, au-delà du périphérique, s’est développée comme presque partout dans le pays, avec ses lotissements et ses zones commerciales, ses ronds-points et ses stations de lavage, tout ce que le magazine bien-pensant « Télérama », dans un numéro de l’an dernier, a appelé « La France moche », déplorant les choix des pouvoirs publics et des acteurs économiques, au détriment d’un « tissu social et associatif » qui se déchire et s’en va en petits morceaux (sous la forme de micro-communautés ethniques et culturelles). Mon quartier représente assez bien lui aussi cette tendance; d’après Ouest-France, que je consulte régulièrement, la vie associative et culturelle n’y est pas exubérante; elle est dominée par le cinéma « Art et essai » auquel je suis d’ailleurs abonné (3,8 euros la place), qui présente des films en v.o que vont voir les profs; près de ce cinéma, une petite église, qui donne son nom au quartier, ouvre ses portes de temps en temps pour un enterrement. La rue est délimitée par deux ronds-points et limitée à 30 km/h; parfois des brutes du volant essaient d’accélérer; si je me trouve alors sur le trottoir, je leur fais un signe du doigt contre mon front pour leur dire qu’ils sont cinglés; certains ont le temps de me répondre par un autre signe du doigt, comme l’a fait récemment un député. Devant la petite église, se trouve un parc peu ombragé qui présente une vaste pelouse de la taille d’un terrain de football, entourée d’une voie goudronnée où quelques enfants font du vélo tandis que certains jeunes adultes viennent courir. Il m’arrive d’aller m’asseoir sur un banc, pour lire et observer en toute discrétion le déhanchement d’une joggeuse, ou cette famille nombreuse de petits africains qui jouent au ballon dans une langue étrangère. Bien sûr, vers six heures le soir, le parc s’offre surtout aux promenades des chiens. Une dispute de temps en temps éclate, un garnement jette des graviers sur le toboggan, une petite fille pleure, une maman s’exclame, une mamie demande à son chien de rester tranquille. Je ferme mon livre.

Les commerces ne sont pas nombreux dans ce quartier; le coiffeur masculin du rond-point manque d’entrain, le salon du supermarché est bruyant, et l’attente y dépasse la demi-heure (on ne prend plus de rendez-vous), la dernière fois je suis donc allé chez « Etincelle », où exerce une femme ronde et rapide, qui m’a coupé les cheveux en un quart d’heure. Elle n’a pas cherché à me vendre de shampoing spécial, et je suis sorti de son salon avec la sérénité d’un type ordinaire. Bien sûr, le commerce que je fréquente le plus reste la boulangerie, située au carrefour où passe le tramway; je connais les horaires de ma petite vendeuse préférée, à la peau si fine, si douce, que c’est une joie de poser deux euros dans le creux de sa petite main toujours chaude et de sentir la pointe de son index qui me rend cinq centimes; l’autre vendeuse, plus âgée, aux mèches rousses, est plus mécanique et plus distante, elle  »fait des clients », et parfois, dans la vitesse, se trompe de baguette; son actuelle grossesse lui brouille les traits et le regard; elle n’a pas, dans le geste final de la vendeuse, cette élégance de confidentialité, cette velléité de tendresse retenue, qui sont la marque des vraies championnes du commerce. Dans un autre registre, le marchand de fruits et légumes, homme sec et bronzé, me donne entière satisfaction; connaissant mon métier, il est toujours très fier de me parler de son fils aîné, qui vient d’intégrer l’école des Ponts et Chaussées; nous commentons aussi, tous les deux, les agissements des élèves du lycée professionnel voisin, surtout des jeunes filles, qui ne mangent guère de fruits et légumes, constate-t-il, et s’engouffrent à la boulangerie lors des récréations; enfin, il ne me laisse jamais payer sans me demander si j’ai besoin de persil; il m’en offre souvent.

Si les commerces ne sont pas nombreux, c’est que la vie du quartier est dominée par une moyenne surface, qui cristallise (verbe à la mode de la géographie économique moderne) les allées et venues de la population; je m’y rends moi-même souvent, le coeur léger, l’esprit clair, c’est l’une des actions les plus limpides de ma vie et l’un des grands avantages du célibat: ne pas avoir à charger ses sacs et sa voiture de marchandises destinées aux autres. Du coup, je suis attentif aux variations de mes achats; beaucoup de produits cependant me laissent perplexe, ainsi ce gel douche aux extraits de gingembre, et qualifié d’aphrodisiaque (il s’appelle « Deshabillez-moi »). En quatre ans, et trois cents visites environ dans cette moyenne surface, je n’ai jamais éprouvé une seule fois de désir de cette nature; il se peut, d’ailleurs, que le caractère répétitif de la vie quotidienne contribue pour une bonne part à émousser notre capacité à ressentir de vibrantes émotions. La population a des regards ternes, dans son immense majorité, et ce ne sont pas quelques jupes légères, quelques tee-shirts moulants qui peuvent changer quoi que ce soit; au contraire, même, ces sortes d’appels sexuels implicites s’effondrent dans un abîme de crainte et de morosité collectives, poussés par le vertige des illusions grivoises qu’ils provoquent. La chair n’est pas seulement triste, elle peut être morbide. Enfin, tout le monde n’utilise pas le gel douche précédemment cité, souvent, même, la légèreté de certaines tenues (notamment masculines) s’accompagne d’odeurs sui generis qui en suppriment violemment les effets a priori prometteurs. J’ai pris le parti depuis quelque temps de payer mes achats aux caisses automatiques, évitant de la sorte de porter trop longuement mon regard et mon odorat sur les personnes de la file d’attente.

Le quartier juxtapose des constructions de styles différents, les habitants montrent plus ou moins de goût et de savoir-faire dans leurs aménagements, aucune loi n’oblige à réparer un portail, une toiture, à nettoyer ses gouttières, à tailler sa haie, enfin le manque d’argent explique souvent la vétusté, la dégradation, l’abandon; parfois on assiste à des constructions neuves; ainsi une grande résidence de gendarmerie, composée de plusieurs bâtiments, vient de s’élever à quelques mètres de la moyenne surface; elle se dresse entre la polyclinique, le parc fleuri et le terrain des nomades; aux heures du jour, c’est la partie la plus animée du quartier. Quant à celles de la nuit, nul ne sait ce qui peut bien s’y passer.

Mais honni soit qui mal y pense.                                                                       



Divagations sur l’arrosage

 

J’ai connu, autrefois, une jeune fille que la sécheresse faisait pleurer; c’était une âme romantique, pleine de brumes matinales et de soirs pluvieux, elle portait un regard affligé sur les plantes qui lui semblaient avoir soif, elle se prenait elle-même pour l’une d’elles, si possible grimpante (car elle était ambitieuse), et m’avertissait, métaphoriquement, des soins que je devrais lui prodiguer. Bien que d’origine rurale et même agricole, le jardinage et la botanique ne m’ont jamais fort intéressé; la seule plante qui accepte de pousser chez moi, c’est le cactus; toutes les autres, même des moins fragiles et compliquées, aux fleurs roses et pulpeuses comme des lèvres, n’ont pas résisté plus d’un mois; soit elles ont trop chaud, soit elles ont trop froid, et je ne sais pas les arroser quand il faut; tout cela est très féminin, très délicat, très versatile et très incertain. Le jardinage est devenu une science à la mode, par conséquent, en bonne place dans les magazines de vie conjugale, entre la psychologie et les huiles essentielles, et l’on peut affirmer qu’il permet à de nombreux couples de continuer à s’entendre et de vivre dans l’impression d’une sérénité saisonnière qui sublime la routine sentimentale. Dans le dernier film de Mike Leigh, « Another year »,  cette sérénité par le jardinage devient même le refuge social, culturel, péri-urbain d’une petite classe moyenne anglaise (et blanche) marginalisée par la mondialisation métropolitaine.

Toute ma famille jardine; mon père, une semaine avant son hospitalisation fatale, taillait encore ses fruitiers; ses principes ou conceptions du jardinage n’étaient pas toujours bien compris, mes belles-soeurs les contestaient un peu, avec l’outrecuidance des néophytes de la ville, et lui se moquait allègrement de leurs goûts exotiques pour des plantes bizarres qui ne pousseraient jamais dans  »nos sols »; il reprochait aux femmes, à commencer par la sienne, de vouloir trop arroser: « vous êtes des maniaques de l’arrosoir », disait-il, la raison et le bon sens étant selon lui de faire suer la plante, de lui donner soif, pour qu’elle se durcisse un peu, et que de sa frustration sortent de beaux fruits; cette sévérité par la sève est en effet un principe essentiel pour la vigne. Les femmes ne comprennent guère cela; que ce soit avec les enfants comme avec les plantes, elles imaginent de la souffrance là où il n’y en a pas, elles exagèrent les besoins en eau comme en affection maternelle, et très rares sont celles qui approuvent les leçons de frustration du pédiatre Aldo Naouri. Le résultat de cette trop grande bienveillance, c’est que tout pousse, en effet, et que tout donne l’impression d’un épanouissement précoce et insolent, « alors, grand-père, vous voyez, hein, vous voyez comme c’est beau ! » disaient mes belles-soeurs à mon père, fières de lui montrer un jardin aux feuilles exotiques et aux couleurs extravagantes; « oui, mais ça ne tiendra pas longtemps votre truc », leur répondait-il. Elles se récriaient, « ce qui compte c’est le présent », « l’an prochain on plantera autre chose », etc. On pourrait en dire de même des enfants; l’éducation bienveillante qui est aujourd’hui la règle nous donne des élèves « épanouis » et « insolents », de plus en plus grands pour les garçons, avec des poitrines de plus en plus formées pour les filles; cette jeunesse prend aussi des aspects exotiques dont les besoins affectifs, culturels et sociétaux, dépassent et remettent en cause le caractère pourtant généreux et fertile de la France; les sols s’épuisent, l’eau vient à manquer, il en résulte un sentiment général d’ingratitude et d’amertume, l’orgueil agricole et géographique du pays se trouve blessé: comment ! un si beau pays insulté par des ignares et des fanatiques de la laideur ! comment ! une terre si douce et si clémente devenue la proie de violeurs fiévreux ! comment ! une si favorable nature transformée en une société inhospitalière et agressive ! comment ! un peuple si travailleur et si productif, si ingénieux et si créatif, aujourd’hui méprisé par une oligarchie de jean-foutre et de crapules apatrides ! La vieillesse n’arrondit pas forcément les angles: dans ses dernières années, mon père montrait bien des signes de pessimisme, c’est à dire qu’il n’avait plus la force de s’opposer à ce qui le rebutait, plus la force même de donner ses opinions, et cet affaiblissement lui faisait voir avec une vive affliction, « mit brennenden Sorge », l’état social et culturel de la France. Pour achever ce renoncement, il en était arrivé à regarder de plus en plus de séries américaines à la télé. Seule la lecture de Ouest-France et de l’Almanach (que je lui avais offert à Noël) le maintenait un peu à flot.    

Avec quarante années de moins que lui, je suis encore plein d’une vivacité (morale et psychologique) qui me permet de trouver drôles des situations pourtant décevantes et de tourner en dérision des questions gravement morales; l’enseignement de l’histoire-géographie, par ailleurs, contribue à dissiper les brumes de ma conscience par l’évocation des horreurs d’autrefois et des frénésies d’aujourd’hui; une affaire comme celle de Strauss-Kahn me console des aventures et des millions que je n’ai pas; les meurtres, les massacres, les génocides (y compris la Shoah) ne m’effrayent pas, m’émeuvent à peine, et j’y puise de la circonspection, de la prudence (ne pas se blesser avec le gros couteau de la cuisine, vérifier si le four est bien éteint, etc.); les plaidoiries sur les droits de l’homme me font rire, les revendications féministes me donnent de « vilaines pensées »; comme dirait Flaubert, en plongeant dans la personnalité des autres on en oublie la sienne, ce qui est la seule façon sans doute de ne pas en souffrir… Mais cette plongée consiste surtout à faire de sordides découvertes, le contraire des expéditions du commandant Cousteau, qui ont perverti des générations d’enfants avec leurs soi-disant chocs esthétiques pour un mérou, une raie, une baleine, etc. Une belle daube quoi ! Les lectures, surtout, telles que je les pratique, sans plan, sans projet, presqu’au hasard, me jettent dans un océan, une crevasse sous-marine devrais-je dire, où je me noie et disparais sans souffrir; et c’est pourquoi, aussi, je comprends si bien ce qu’écrit Schopenhauer sur la tragédie de la volonté et de l’individualité, confirmée par Flaubert dans tous ses romans (et particulièrement dans « L’Education sentimentale »), et sur ce monde qui n’est que représentation, où nos intelligences, par conséquent, n’effectuent qu’un travail d’image et de surface. Rien n’est solide. Tout passe, tout se transforme. « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint. Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent; et il supportait le désoeuvrement de son intelligence et l’inertie de son coeur (…) Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d’avancer à un fiacre qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut. Et ce fut tout. » (L’Education sentimentale, chap. VII, 3e partie).

Enfin il a plu, un peu; la situation scolaire s’est éclaircie à mesure que le ciel s’est assombri; les élèves ont progressivement, en bon ordre, quitté l’établissement; l’insolence de certains a même été bien douchée par les conseils de classe; mais la politique générale est d’éviter les redoublements, qui coûtent cher, et sont aléatoires; du coup, règne une impression de facilité et de largesse qui provient des rigueurs budgétaires; c’est une étrange situation sociale et culturelle dont la curiosité ne frappe que les esprits inquiets; les autres, encore très majoritaires, attendent la relaxation générale des vacances. Rentré chez moi, je m’aère dans mes pensées évanescentes, mes songes flottants, mes désirs légers de culottes voltigeuses. 

Mais honni soit qui mal y pense.      

                                             

                



Figaro (2)

 

Mon cher Figaro, je viens te donner des nouvelles, de notre petit monde si répétitif et pourtant si variable. Le choc de ta disparition et le mystère de la mort ont été peu à peu amortis, tout au long du mois de mai, et c’est bien la preuve que l’homme n’est pas fait pour les grandes émotions ni pour les fortes réflexions, il éprouve sans cesse au contraire le besoin et le goût de se rétablir dans ses petites proportions; nous en avons parfois parlé ensemble, notre société du spectacle et de la communication, sans oublier le tourisme, favorise les resserrements, les ressemblances, et les rivalités; « nous sommes immergés dans le mimétisme » comme dirait René Girard, et « la culture aristocratique d’autrefois, grande pourvoyeuse d’exempla, a laissé la place à un univers où il est très difficile de ne pas haïr… parce que l’égalitarisme fait de chacun de nous un rival pour l’autre » (1). Autrefois on se battait en duel, sur le pré, maintenant on s’envoie des insultes par internet; la technologie favorise la lâcheté. Les femmes se montrent particulièrement à l’aise dans ce monde de petites opinions chicanières. Regardez comme leurs petits doigts frémissent sur les touches de leurs téléphones, elles n’ont pas leur pareil pour décourager les héros et favoriser les salauds. Il n’y a plus d’héroïsme par conséquent; même plus de rêve. Tout n’est plus que bavardage débile et fatuité moralisante. Si de Gaulle revenait aujourd’hui, que pourrait-il dire ? La disparition du service militaire est passée inaperçue. L’armée recrute des petits branleurs dont personne ne veut plus. De Gaulle resterait chez lui à Colombey; font chier tous ces cons ! qu’il dirait; et il écrirait ses Mémoires, en une vingtaine de volumes, comme Saint-Simon. On en a parlé mille fois, Figaro, c’est par la lecture et un certain genre de vie, loin des magasins, qu’on parvient à se mettre à distance, c’est la seule façon de respirer encore un peu dans un monde étouffant de conneries.

Je te disais donc que nous avions retrouvé nos petites habitudes de professeurs; certains collègues, pourtant, ont regretté qu’il n’y ait pas eu davantage de marques solennelles pour saluer ta mémoire; tu devines de qui je veux parler, tu les vois d’ici, toujours à la recherche d’un dynamisme supplémentaire, d’une initiative interactive, d’une touche de publicité. Ce matin encore, quelqu’un m’a proposé qu’on donne ton nom à la grande salle polyvalente, celle où tu n’allais jamais, pour les réceptions, les réunions de rentrée, et de sortie, enfin toutes les pignoufleries de la bourgeoisie communicante. Tu vas rire, j’ai même rencontré une mère d’élève qui a essayé de m’émouvoir avec ta disparition pour que je sois sensible au profil psychologique de son fils qui veut passer en première L avec 5 de moyenne en Français ! Cela dit, mon cher Figaro, j’ai quand même récupéré plus de 300 euros de la part des collègues; à défaut de marques solennelles, je vais pouvoir avec cette somme fleurir ta tombe pendant tout l’été; j’ai la liste des généreux donateurs, évidemment l’autre connasse n’a rien donné, tu vois qui je veux dire, et elle s’est bien gardé du moindre mot à mon égard, cependant qu’elle a quand même repointé le bout de son nez en salle des profs, et repris sa funeste habitude de parler en catimini, comme si elle craignait une atmosphère de suspicion et de délation qu’elle contribue elle-même à créer; on n’est plus en 40 ! ai-je envie de lui dire, à moins que ça te manque vraiment… La semaine prochaine, Figaro, on va faire un repas en ton honneur. J’ai réservé dans un restaurant qui s’appelle « L’escapade », le genre tranquille, un peu XIXe, avec un parfum d’adultère; mais nous sommes en 2011 et les moeurs sont beaucoup moins libres qu’autrefois, surtout depuis que  les femmes sont libérées. Tiens, un mot à propos de ta remplaçante; je l’ai un peu observée, très désinvolte, tu me connais, son petit pantalon en lin (pour une bonne catholique comme elle, ça s’impose de porter du lin, du lin seul !) lui donnait l’autre jour un charmant petit cul d’allure bien moelleuse, à tel point que j’ai renoncé à l’idée de me porter à sa hauteur pour lui demander si elle viendrait au repas; finalement elle m’a dit plus tard qu’elle ne pourrait pas, vu que son petit copain descend de la région parisienne lui rendre visite; du coup, cessant de la trouver moelleuse, je ne vois plus en elle qu’une collègue un peu flasque. Enfin, pour revenir à ce repas, les femmes seront au nombre de 15, pour 5 hommes; c’est ce qui s’appelle la « disparité »; ce déséquilibre me parait tout à fait révélateur d’une société française de plus en plus bancale et chancelante. A quand la bonne galipette par-dessus bord ?

Pour le moment, nous faisons des numéros de cirque et de funambule pédagogiques; pour réussir dans ce métier, faut être souple, et même contorsionniste, le genre grand Yoggi dans sa boîte, ou alors, comme c’était ton cas, Figaro, avoir des manières de clown auguste; là, tu étais très fort, le style faussement naïf, lunaire, burlesque, et par ton langage, surtout, avec ses métaphores d’une parfaite clarté académique mais devenues exotiques dans le contexte pédagogique actuel, tu parvenais à en imposer un peu à nos classes de « branlotins » abreuvés de films technologiques; cela dit, comme moi, tu regrettais la disparition des dresseurs de fauves, ces professeurs aux torses velus et aux regards brûlants faisant réciter du Corneille à des élèves amorphes; ah oui, le fouet qui claque, et le grand cerceau en flammes, voilà une image forte de la pédagogie; et j’y ajouterai la vive impression que ce serait en salle des profs de voir des collègues féminines (pas toutes !) le genre Barbarella, en longues bottes de cuir avec le haut des cuisses bien découvert, le dos nu en sueur, la gorge palpitante, le visage en feu et des éclairs de désirs dans les yeux.  

Mais honni soit qui mal y pense.

(1): R. Girard, « Achever Clausewitz », op. cit., p. 369.                             

                 



Bilan de la saison de football

 

La saison de football s’achève, en même temps que celle de l’école; on a vu l’autre jour une très bonne équipe de Barcelone remporter la coupe d’Europe des clubs (je me refuse à l’appeler de son nom anglais); certains journalistes ont même parlé de la plus belle équipe de tous les temps; cette exagération s’explique aisément, par la faiblesse et la médiocrité de la plupart des matchs, dues au caractère cosmopolite et décousu des équipes professionnelles. Barcelone fait exception: y règnent un esprit de club, une cohérence, un « style de jeu »; l’intelligence et la technique y prennent le pas sur la force athlétique et l’agressivité mentale, qui sévissent ailleurs, à l’image de ce qui se passe dans les sociétés occidentales. Le Barça est un sanctuaire de finesse et de talent dans un monde de brutes. Ayant joué comme jeune amateur dans les années 1980, j’ai assisté à l’émergence de l’agressivité, exprimée de façon criarde par des joueurs techniquement limités ainsi que par des entraîneurs aux conceptions tactiques très sommaires; la défaite de l’équipe de France face à la RFA en 1982 lors de la fameuse demi-finale de la coupe du monde, encouragea les rustres qui préconisaient moins de technique et plus de force physique, moins de naïveté offensive et plus de réalisme défensif; exit le petit Alain Giresse, le léger Tigana, le lent mais adroit Platini, place dorénavant à de grosses brutes fougueuses ! Seize ans plus tard, cette politique de brutalisation valait à la France un titre mondial. Mais on peut préférer certaines défaites à certaines victoires; celle de Séville nous a donné une reconnaissance générale, une image romantique, tandis que le « sacre » de Saint-Denis a établi le triomphe d’un football puissant et schématique, en rupture avec le « jeu à la française » (avec sa version nantaise pour les clubs). 

Nous continuons de subir le poids de cette méchante victoire de 1998, éruption d’efficacité sulfureuse et sans panache; pourtant, des velléités de libération et de légèreté se font entendre, récemment le sélectionneur Laurent Blanc a regretté la trop nombreuse présence des « gros blacks » sur les terrains et dans les centres de formation; la bien-pensance éléphantesque du parti socialiste lui est alors tombée dessus, et la plupart des journalistes, faux-culs et suce-bites comme le leur recommande sans doute leur déontologie professionnelle, n’ont pas osé dire ce qu’ils pensent pourtant très fort, à savoir qu’en effet le football français n’est plus qu’une succession de matchs ennuyeux, une galerie d’équipes hétérogènes, décousues de fil blanc et sans style, un milieu de mécènes interlopes, de mafieux et de salopes, avec la présence croissante de grands immigrés aux regards vides venus se remplir les poches. Les victoires espagnoles et barcelonaises montrent pourtant que les « petits » joueurs locaux – faut-il dire indigènes ? - techniques et intelligents (Iniesta, Xavi, Villa, Pedro, Messi) apportent une vitesse de circulation de balle, de déplacement, de permutation, de frappe au but, qui ne peut que surprendre et dominer les lourdes équipes schématiques; bien sûr, cette vitesse nécessite une habitude de jeu collectif – des « automatismes » comme disent les entraîneurs- qui ne s’obtient que par l’adhésion et la fidélité des joueurs au club; il faut de l’argent, beaucoup d’argent pour retenir ces joueurs. Malgré ses victoires et la masse de ses supporters adhérents (les « socios »), le F.C Barcelone a vu ses déficits grimper au cours des dernières années, mais à la différence des clubs français, ce sont des dettes attractives pour les investisseurs en mal de placements.

Le LOSC (Lille Olympique Sporting Club) est devenu champion de France, au terme d’une saison de matchs ennuyeux, pauvres, statiques, crispés, à l’image de ce qui se passe dans la société française; Martine Aubry, maire socialiste de Lille, incarne d’une certaine façon cet ennui schématique et bureaucratique, cette tendance européano-scandinave à se féliciter d’une soirée sans alcool et sans sexe; personnellement, je connais très bien ce genre de soirée, et je ne m’en félicite pas du tout. On voit du reste le fossé devenir abîme, entre ce que disent nos responsables politiques et ce que taisent la plupart des Français, entre l’affichage de plaisir et de sérieux des joueurs de foot professionnels et ce qu’ils font réellement sur le terrain, entre la promesse par Martine Aubry d’un socialisme éthique sans alcool (pour capter l’électorat musulman) et le fort taux d’ivresse (du pouvoir) de la classe politique, de droite comme de gauche. La victoire de Lille, métropole européiste, bourgeoise et bien-pensante, vient aussi creuser le fossé entre un public encore massivement populaire qui veut des buts (et des putes) et le souhait des dirigeants, sponsors et élus, de voir et de promouvoir un football rigoureux, rentable, responsable et modéré, en un mot hypocrite; les journalistes eux aussi, à l’image de ce Pierre-Louis Basse qui n’en finit pas de rappeler son communisme banlieusard pour se flatter, sans doute, d’être devenu un commentateur parigo-bobo, ont été infiltrés par l’idéologie bourgeoise et bien-pensante (la caricature de cette infiltration suintante et dégoulinante s’appelle Pascal Praud). Une autre marque de cette volonté d’embourgeoisement chic, c’est le nouveau maillot « marin » de l’équipe de France, qui fait penser à une publicité pour eau de toilette homosexuelle; ce maillot de type balnéaire et juvénile vise  à redonner un air d’innocence et de candeur à des joueurs lourdement concupiscents et vulgaires; l’effet ridicule est fulgurant, surtout pour un Ribéry; quant aux joueurs noirs et musculeux qui constituent encore pour moitié cette équipe nationale, ou soi-disant nationale, l’effet « marin » sur eux laisse incrédule, et conforte de nombreux observateurs dans l’idée que ce football-là tend vers une sorte de gay-pride généralisée. Evidemment, les premiers pas de cette équipe relookée façon tarlouze ont été hésitants; elle a d’abord fait bonne impression face aux Brésiliens (dont on connait les moeurs) mais n’a pas su l’autre soir dominer la rusticité des joueurs biélorusses, des hétéro-ploucs regroupés en défense qui ne se sont pas laissés pénétrer par les séduisants marins.

Le club de la ville où je réside s’est maintenu en première division, avec beaucoup de réussite et de chance; c’est un club sans style, parmi d’autres, composé de joueurs incertains, et souvent inutiles; le jeu pratiqué ne brille guère par son imagination, son animation, ses permutations; l’entraîneur joue la carte de la prudence tout en affichant une attitude bien normande d’astuce et de roublardise; cette prudence s’exerce à l’intérieur d’un petit stade fermé à l’anglaise, où ne parvient pas à vibrer un public familial et bon enfant; le club et l’équipe bénéficient par ailleurs d’une presse locale (Ouest-France) très flatteuse qui contribue à l’endormissement général. On peut regretter, par conséquent, que le conseil municipal socialiste ait accepté de payer un million d’euros l’achat de nouveaux panneaux lumineux pour le stade: dépense incongrue, saugrenue, et totalement anti-sociale quand on sait qu’un affichage à l’ancienne, avec ardoises, aurait permis d’employer au moins deux personnes. Preuve, une fois de plus, de la mauvaise gestion des notables locaux, qui laisse rêveur sur la manière dont la France est gouvernée, sans même parler de l’Union européenne.

Mais honni soit qui mal y pense.                             

                                             



Une vérité qui ne dérange pas

 

Le programme de géographie de Seconde se termine par une évocation des risques naturels et technologiques, dont les élèves connaissent la plupart des exemples: tsunamis, cyclones, marée noire, nucléaire… Pour un programme lourdement basé sur la notion de développement durable, c’est une fin plutôt risible, sauf à manquer d’humour et redoubler de gravité en parlant religieusement de cette Planète menacée qu’il faut protéger. Mais la protéger comment ? Que pèsent nos petites initiatives écolo-citoyennes à côté des besoins énergétiques de la Chine, de l’Inde, du Brésil, etc. ? Sylvie Brunel, géographe bien-pensante, souhaite un développement durable qui ne soit pas le miroir des « peurs infondées » de l’Occident, une sorte de narcissisme du repli; « nulle apocalypse ne nous menace, écrit-elle, si, comme nous avons toujours su le faire par le passé, nous sommes capables de coopérer ensemble pour apporter des réponses humanistes aux questions essentielles que nous devons résoudre: nourrir, protéger, soigner dix milliards d’hommes… » (1)- On fera remarquer, aisément, que nous n’avons précisément rien sauvé par le passé ni apporté aucune des réponses que Sylvie Brunel nous prête. On accordera plus d’attention aux réflexions autrement plus stimulantes de René Girard sur  »la montée aux extrêmes » de nos intérêts et de nos passions qu’il est difficile de réprimer (2).

Toujours est-il qu’il faut savoir terminer une année scolaire, et si possible sans déchaîner de tensions belliqueuses. On connait les effets laxatifs de certains films sur les élèves; j’ai choisi cette année « Une vérité qui dérange », ce documentaire à gros budget et ultra-chic d’Al Gore, consacré au réchauffement climatique (Global warming). Ne cherchez pas trop  loin les risques et les catastrophes, ai-je dit aux élèves, en guise d’introduction, une terrible sécheresse est en train de se produire en France, plus rien ne pousse dans les champs, les bêtes n’auront bientôt plus rien à manger, il faudra les abattre, et que deviendront les paysans qui vous nourrissent ? Faudra-t-il aussi les abattre ? Là-dessus j’ai lancé le film d’Al Gore; le sort des paysans ne le préoccupe pas vraiment; non, Al Gore parle du monde en général et de lui en particulier; il alterne l’exposé soi-disant scientifique (3) et le « storytelling » sentimental, il se prend pour un bon démocrate séducteur face aux méchants et vulgaires républicains qui gouvernent alors à Washington (l’équipe G.W. Bush), il verse dans le « show » à l’américaine, et met son ego au service d’une vaste cause planétaire, dans la plus pure tradition soi-disant philantropique de ces business men américains protestants qui font de l’obsession du salut une question d’intérêt personnel. Le propos visuellement exagéré d’Al Gore est une nouvelle manifestation de la condescendance promothéenne de ces Américains qui veulent intimider le monde pour mieux pouvoir le dominer; le « global warming », surtout, est un business rentable qui repose sur le marketing des consciences influençables, à l’assaut desquelles se jettent compagnies d’assurances et autorités publiques. Le spectacle de la « planète » permet aussi à des investisseurs « transversaux », à des agents doubles (dans le genre de M. Attali avec sa société « Planète-finance ») du capitalisme global et de l’action locale, de s’enrichir doublement. 

Le développement durable profite surtout durablement aux cabinets d’avocats qui se font un plaisir d’opposer les pollueurs aux pollués, et de les arbitrer de telle manière que la bataille juridique puisse continuer. Les Etats-Unis multiplient d’un côté les démarches médiatiques en faveur de l’environnement, sans doute dans le but de gêner la Chine dans les instances hypocrites de l’ONU, pour n’en continuer que mieux, d’un autre côté, à défendre un système économique, social et culturel qui s’avère « catastrophique » sur le plan énergétique, tout en menant dans la foulée une politique internationale qui ne l’est pas moins. Mais ce catastrophisme se concilie très bien avec les mentalités religieuses de beaucoup d’Américains, qui prient pour sauver le monde et répandre le « Bien », il se concilie également, c’est moins connu, avec les aspirations maléfiques de quelques cercles dirigeants sortis des grandes universités (les « skulls and bones »). Mais on peut aussi parler, comme le fait Jean-Pierre Dupuy, d’un « catastrophisme éclairé » (4), qui consiste à sensibiliser laïquement, par des arguments présentés comme rationnels, un grand public déchristianisé qui ne croit plus à l’apocalypse mais accepte volontiers, pour le frisson de sa conscience refroidie, de croire en un catastrophisme raisonnable; c’est assurément ce type de « prise de conscience » que cherche à promouvoir l’école républicaine française, et le dogme du développement durable vise à s’illusionner sur le pouvoir de la science politique et de la morale civique dans la géo-histoire du monde.

La surenchère médiatique et pédagogique du développement durable a surtout comme contrepartie les hésitations et les faux compromis des gouvernements à s’en préoccuper; du reste, la notion est suffisamment vague et sujette à toutes sortes d’interprétations pour autoriser l’inaction politique. Cependant, elle est utile électoralement, afin de capter l’adhésion des classes moyennes, devenues ces derniers temps des classes fébriles et évanescentes; le développement durable porte en effet un double message, optimiste et inquiet, collectiviste et individualiste, riche en tout cas de ces « articulations » (mot à la mode chez les intellectuels bien-pensants) qui permettent de concilier le plaisir personnel et « le goût des autres », la critique du système financier, des gros salaires, du foot business, de la politique-spectacle  avec le consentement de principe à l’Union européenne et aux mécanismes de la globalisation capitaliste. A l’opposé des idéologies nationalistes menaçantes, le développement durable offre aussi une perspective pacifique de gouvernance globale articulée par des réseaux bien-pensants d’hommes d’affaires avisés, qui, le temps d’une campagne électorale, peuvent proposer aux classes moyennes d’un pays un candidat retors, ou mieux, une candidate suffisamment perverse pour être prise très au sérieux par des millions de gogos romantiques (« le romantisme, c’est la croyance excessive en l’autonomie de l’individu », écrit R. Girard). Enfin, le développement durable suppose une atténuation, voire une réfutation de l’histoire-batailles et des antagonismes riverains des nations souveraines, au profit d’une lecture géo-politique et diplomatique du monde qui minimise les facteurs passionnels et pulsionnels, ne voulant voir dans l’aventure humaine que les progrès convergents de l’intelligence et de la conscience. Derrière l’apparence de l’inquiétude et de l’empathie (ce qui peut expliquer son succès auprès des femmes), le développement durable met en scène, d’une façon souvent risible (voir les pages locales de Ouest-France consacrées aux initiatives pédago-écolo-citoyennes), l’optimisme candide et la naïveté politique des classes moyennes. 

(1): S. Brunel, « A qui profite le développement durable ? », Larousse, 2008 – (2): R. Girard, « Achever Clausewitz », 2007, puis Flammarion-Champs-essais, 2011 – (3): Onze erreurs ont été relevées dans l’exposé d’Al Gore – (4): J-P. Dupuy, « Petite métaphysique des tsunamis », Seuil, 2005.                                                                                           



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