Vive les profs !*

 

Mon état d’esprit depuis quelques jours est le suivant: je n’ai guère envie de bosser. Mon âme en peine aspire au repos. Le simple fait, même, d’écrire « mon âme », me donne envie de dormir. Comme prévu, la reprise des cours m’a bien ennuyé; j’ai laissé faire ma collègue documentaliste avec sa littérature de l’Autre et de l’Ailleurs(1), toute une caisse de livres « indigènes », de Marie N’Diaye et de Tahar Ben Jelloun, d’Azouz Begag et d’Hampata Be; j’ai été un peu déçu de ne pas trouver les oeuvres complètes de ce grand penseur noir de l’altérité, Lilian Thuram ! Les élèves se sont jetés sur la caisse comme une bande d’affamés sur un sac de riz de Kouchner: celui-là ! celui-là ! non, donne-le moi, je l’avais vu avant toi ! C’est beau l’envie de lire et d’apprendre; ont été laissés de côté les livres les plus épais, dépassant les 300 pages. Ma jeune collègue, qui remplace Figaro, semble peu à peu revenir des ses impressions élogieuses; je l’observe, furtivement, son teint pâle, crémeux, sa blondeur, ses yeux de petite chatte prise dans les phares, ses bras potelés, sa poitrine de bonne laitière normande ne m’attirent pas vraiment mais ne me dissuadent pas totalement non plus. J’ai bien du mal à évaluer son âge, entre 28 et 32 ans, trop jeune sans doute pour qu’elle s’intéresse à un type déjà décadent qui écrit des chroniques au lieu de préparer des cours ou des concours; c’est le genre de femme à vouloir du sérieux, du vertueux, de l’honnête, du responsable, de l’époux, des enfants. Elle a déjà un petit chien blanc. Mais bon, je vais quand même essayer de tâter le terrain, mon côté paysan, irrépressible, avant de labourer…             

Mes cours de la semaine ont été du chiffonnage pédagogique, à l’image de mes chemises, que je ne repasse pas toujours; la géographie de Seconde, avec ses études de cas stéréotypées et cousues de fil blanc, provoque un bavardage de lieux communs que je peine à contrecarrer, en raison de la médiocrité et de la faiblesse de mes expériences touristiques; aussi mon rôle se limite-t-il à résumer et simplifier des documents dont la technicité révèle surtout la fragilité cognitive; de plus en plus, enfin, je dois lutter contre l’inattention et la désorganisation d’élèves qui ne savent plus comment écrire des phrases simples, ou se montrent incapables de prendre des notes; mais cette incompétence de base n’en finit pas de susciter chez les pédagogues des idées toujours nouvelles de compétences supplémentaires à « mettre en oeuvre » ! Sans oublier que la perte d’écoute des élèves fait place à la spontanéité orale des imbéciles et des abrutis qui n’ont plus aucune gêne, dans une telle ambiance, à prendre le pouvoir réel de la classe, laissant au professeur les symboles brisés de son autorité humiliée (matériel pédagogique abîmé, coups de feutre sur les tables, papiers gras sur le sol, voire jets d’encre, de gommes, de billes au tableau, etc.). Il suffit d’un ou deux abrutis, disait le pittoresque Thierry Roland, pour pervertir l’ambiance d’un stade, mais sur 35 élèves par classe de Seconde en moyenne, on compte aujourd’hui une bonne dizaine d’abrutis et de pétasses qui emmerdent tout le monde; hélas, les méthodes radicales sont interdites à leur égard; au contraire, la société les protège et les flatte ! 

Quoi qu’il en soit, et même si le professeur de lycée n’est pas confronté à chaque heure à des situations dantesques, son métier peu à peu se dégrade, et ses facultés intellectuelles et morales ne font pas bon ménage avec la nervosité grandissante et la fatigue qui le gagnent; il faut s’appeler François Bégaudeau et se prendre pour un écrivain puis un acteur pour laisser croire aux bien-pensants parfois cyniques de la rue de Grenelle que l’avenir pédagogique est quand même possible, voire, que le métier de professeur à force de réformes dissolvantes sera ouvert à des chômeurs, des sans-papiers, des intermittents du spectacle et des retraités ! L’un de mes frères, d’ailleurs, fatigué de son métier de directeur commercial, et cherchant à prendre une retraite anticipée, m’a fait savoir qu’il se verrait bien compléter ses trimestres en exerçant, tranquille, les doigts dans le nez, quelques heures d’enseignement… J’ai d’abord étouffé de rire. Puis je me suis dit, en aparté, que si cette idée est venue à mon frère, c’est qu’elle flotte dans l’air, et qu’on verra peut-être demain des professeurs de son genre envahir les établissements. Les libéraux s’en réjouissent; la fonction publique sera prise de l’intérieur, façon Cheval de Troie, déjà ses ministères adoptent et lui appliquent des méthodes que le secteur privé lui-même ne peut pas prendre; il faut voir par exemple comment sont payés et traités par l’Education nationale ces professeurs « pigistes » (vacataires, contractuels, stagiaires) de plus en plus nombeux dans les zones sensibles. Il se dit même dans les arcanes du pouvoir que la baisse du niveau d’enseignement n’est pas une mauvaise chose: elle prépare une société de sous-employés précaires à l’américaine, et elle contribue à l’effacement des critères de l’Etat-nation, pour laisser place à des microcosmes ethniques qui de temps en temps s’extermineront, sous le regard médiatique lointain de l’hyper-classe libérale apatride. Attali lui-même nous parle du chaos à venir. 

Malgré tout, je me sens relâché; c’est peut-être le seul effet positif, d’un point de vue psychologique et physiologique, des deuils récents qui m’ont touché; je pense aux pressions anciennes de mon esprit et j’en souris; je vais marcher dans le parc, je lève les yeux, je passe ma main sur le tronc d’un arbre, j’accomplis des gestes anodins qui n’ont d’autre raison que de laisser le temps passer… Bientôt, me disait parfois Figaro, nous serons des personnages de Beckett, assis sur un banc nous pousserons des petits objets avec nos cannes, pendant que des enfants nous lanceront des cailloux, mais de nos mâchoires édentées, de la puanteur de nos vêtements et de nos yeux rougis par l’alcool, nous les repousserons.

(1): voir chronique récente, « Je est un autre… et puis quoi encore ! »     

*: titre du supplément du Monde de l’Education de ce 18 mai: trois pages de conneries survoltées, de propagande officielle de la rue de Grenelle portée par des pédagos shootés; édifiant et consternant à lire.                                       



1 commentaire

  1. Antonin Duvieillard 18 mai

    Chez moi, dans une région où règne encore ce que l’ami G.F. appelait l’homogénéité du germen, de la culture et de la civilisation, nous sommes toutefois à la veille d’une guerre civile fratricide, alors qu’ailleurs, s’ajoutent d’autres G C de type eth ou même théol… Le CPE, un gauchiste agressif, couvre jusqu’aux exactions des élèves de Term qui arrivent avec une demi-heure de retard en arguant qu’ils ont été contraints de manger à Mc Donald, avant de ronfler sur leurs chaises ou de bavarder un brin avec les voisins, et les absents de la veille sont décochés par le CPE sur le logiciel adéquat, de telle sorte que même l’appel ne sert plus à rien. Le professeur chevronné lui-même, présent dans l’établissement depuis près de vingt ans, n’a pas plus d’autorité que le nouveau-venu. Un tiers des Terminales se vantent de saboter les cours dans la perspective de redoubler car le baccalauréat ne les intéresse plus. Tout va pour le mieux au pays des bisounours. C’est la prémonition de Salvador Dali avec ses déjections de haricots bouillis. Les vacances seront courtes, et il faudra faire très attention à ce qu’on dit en 2012…

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