Mon père (1990-2010)

 

Dans le premier temps de sa retraite, jusqu’en l’an 2000, mon père voyagea beaucoup; ses enfants, surtout, disséminés à travers la France, voire à l’étranger pour le plus dissolu d’entre eux, l’incitèrent à se déplacer; en 65 ans de conduite, il n’eut jamais un seul accident; on peut dire, aussi, qu’il fut un pionnier du tourisme parmi les gens de son milieu social et familial, où prendre des vacances était mal vu, n’hésitant pas à confier les responsabilités de l’exploitation agricole à ses fils aînés, âgés de 15 et 14 ans. Ses voitures reflètèrent les différentes époques de la croissance économique de la France; je me souviens de la « Beaulieu », véritable « bateau » roulant, avec ses huit cylindres, ses jantes chromées, et sa boîte de vitesses très particulière (il n’y avait pas de deuxième), un gouffre à essence, bien sûr, dont il se débarrassa vers 1975, au profit d’une 504 Peugeot. Au moment de sa retraite il passa chez Renault, une marque qu’il avait jusqu’ici négligée en raison du fort taux de syndicalisme de la Régie (c’est un fait sociologique établi que les gens de droite roulent davantage en Peugeot qu’en Renault), il accepta de conduire des modèles légers et sobres (R.21, d’abord une essence puis une diesel); mais sa dernière voiture fut une étrangère, une Mercedes 220 D, série « Elégance », qui d’une certaine façon symbolisait le rattachement de mon père à la construction européenne, de même qu’il se rallia aisément à l’euro, y trouvant même l’occasion de se moquer des vieilles dames de son quartier qui continuaient à calculer en franc. 

Au tout début de sa retraite, mon père fit un petit séjour en Allemagne dans le cadre d’un jumelage; il apprécia la convivialité des hôtes malgré la barrière de la langue (« c’est-il bête quand même de pas pouvoir se comprendre ! »), et s’amusa de la taille imposante des chopes de bière, des lits et des femmes; la propreté, l’ordre et le fleurissement villageois lui firent surtout la meilleure impression. Ses voyages en Espagne et en Italie le déçurent un peu en revanche, il ne fut pas sensible au rythme méditerranéen, à l’ensoleillement, à l’exubérance végétale et sociale; il trouva à redire sur l’accueil, la nourriture, la rapidité des visites d’églises. A propos des Espagnols de la Costa Brava, il eut ce jugement, « ils sont cons », appuyé par le commentaire de ma mère, « c’était nul »; quant à l’Italie, il reconnut que c’était « un beau pays » et que les pâtes étaient « bien préparées »,  »meilleures que chez nous » ajouta-t-il en regardant ma mère. Quand il vint me voir en Tunisie, en 1993, il se félicita surtout d’avoir pris l’avion pour la première fois, et s’amusa des aspects rudimentaires et « arriérés » de la société maghrébine; il faut dire que j’avais épargné à mes parents l’ambiance étouffante et commerciale de Tunis, les conduisant plutôt dans l’intérieur septentrional du pays, vers la frontière algérienne où les paysages ressemblent un peu à ceux des Vosges. Puis leurs voyages se limitèrent à la France. Mon père avait une prédilection pour l’Alsace et l’Auvergne, leurs villages fleuris, leurs auberges classiques avec les nappes à carreaux, leurs églises, leurs vins et leurs fromages. Il se déplaçait aussi chez ses enfants, l’un à Montauban (82) puis à Plérin (22), l’autre à Clisson (44), et moi, dans l’Orne (61) puis dans le Calvados (14); il ne se déplaçait jamais sans ses outils, trouvant toujours un arbre et une haie à tailler, un meuble à consolider, un clou devenu dangereux à extirper d’une planche. Il continua à aider son fils agriculteur sur l’exploitation familiale jusqu’à l’âge de 70 ans; il faisait sourire ses petits-enfants par ses astuces et sa technique manuelles, et son souci de l’ordre quasi maniaque dont la nouvelle génération libérale se moquait un peu; mon père était notamment très à cheval sur les heures des repas et les apparences vestimentaires. A table il interdisait les tee-shirts avec des marques, des slogans, des figurines, etc. Le Coca-Cola était également prohibé. Il trouva excessif et ridicule tout le tintamarre provoqué dans sa maison par la victoire de l’équipe de France de foot en juillet 1998, « vous voulez que le plancher s’effondre ou quoi ? » nous gronda-t-il, quand, le match terminé, nous sautions sur le pavé de la cuisine. « Ils sont à moitié complètement fous ! » aimait-il alors répéter devant ces scènes de débordement collectif. 

Ses dix dernières années furent très casanières, en raison de ses soucis cardiaques (première alerte en 2001, opération en 2006). Cependant son esprit ne se refermait pas, bien au contraire; malgré des opinions qu’on aurait pu, par une écoute superficielle, qualifier de racistes (il faut dire aussi que l’anti-racisme devint l’idéologie officielle de la France durant les années 2000, à la suite de la victoire de l’équipe « black-blanc-beur » de 1998), il accepta ma jeune copine à moitié arabe, la trouvant charmante par sa discrétion et son excellent appétit (il fut même très impressionné en la voyant manger un plat de tripes, et séduit en tout cas par le fait qu’elle se servait  de pain pour essuyer le fond de son assiette !), puis il accepta le copain noir africain d’une de ses petites-filles, là aussi après avoir observé le sérieux et la force du jeune homme, la qualité de ses vêtements, et son goût pour le whisky de marque.  »J’ai toujours aimé les Africains » me dit-il un jour, « mais je préfère qu’ils restent en Afrique ». C’est aussi mon avis. Toujours est-il que la dernière belle tournée de mon père fut à Bruxelles pour le baptême de son arrière-petite-fille; là il fit la connaissance de la belle-famille noire africaine (de Centrafrique), de monsieur le diplomate auprès de l’Union européenne, de Monseigneur de Bangui réfugié pour raison de santé à Paris, de l’oncle Henri, de l’oncle Léon, aux métiers indéfinis, tous bien habillés, « et parlant bien mieux que nous »; il ajouta aussi, en aparté, qu’il y avait  »de sacrées pépées » lors de la soirée, et qu’on avait bien de la chance d’être jeunes. A partir de septembre 2010, papa perdit peu à peu l’appétit, affaibli par une maladie intérieure et un essoufflement général.                                                  



De la prospérité du vice

 

L’économiste Daniel Cohen, proche de DSK, fut l’auteur en 2009 d’un petit traité intitulé « La Prospérité du vice », qui passe en revue l’histoire du monde, les causes et l’essor de la supériorité capitaliste de l’Occident sur les autres civilisations, puis son déclin, ses crises, et l’actuelle vulnérabilité de toute la planète dévorée par une nouvelle ère de croissance prédatrice et crypto-mondialisatrice (capitalisme immatériel, jeux des réseaux, des lobbies, et de la fameuse « main invisible » des marchés). Petit livre didactique, indispensable pour les professeurs (et les élèves) de lycée, utile à tous; en collection de poche il coûte moins de 7 euros(1). 

Pourquoi ce titre ? D. Cohen cite ses classiques, Adam Smith: « Ce n’est pas de la bienveillance du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’il apporte à son intérêt. », intérêt devant ici être compris dans le sens de cupidité, au rang des passions humaines ou des « étincelles qui enflamment le coeur de l’homme » (Dante, L’Enfer, VI, 74-75), Adam Smith ayant lui même été inspiré par « la fable des abeilles » de Mandeville (1714) qui montre que l’ambition, la vanité et le besoin de considération peuvent être assouvis par l’amélioration des conditions matérielles. Une nation (une ruche) parfaitement vertueuse et puritaine composée de personnes sages, prudentes, casanières, épargnantes, sur lesquelles veilleraient des gouvernements taciturnes et pointilleux, provoquerait en revanche une stagnation des affaires et du commerce, voire de la créativité et de la création. C’est dans ce sens qu’il faut par exemple comprendre la célèbre réplique du film « Le troisième homme » de C. Reed, « la Suisse ? A part la boîte à coucou, qu’a-t-elle inventé ? » – D. Cohen évoque également Malthus et la « science sinistre » qu’avec lui devient l’économie; la prospérité du vice, ce sont les guerres, les violences, les maladies, les épidémies, la saleté, qui brisent l’expansion démographique et permettent aux survivants de mieux vivre. La loi du pasteur Malthus (1798) montre qu’en dépit du brio de Versailles et des fastes aristocratiques de l’Occident, la situation générale et moyenne des populations européennes n’est pas meilleure (en termes d’alimentation, de santé, d’espérance de vie, de rapport travail/repos) au XVIIIe que celle des peuples indigènes ou archaïques de la protohistoire et de l’Antiquité. Pour une raison simple: la population tend à croître plus vite que les productions dès que celles-ci s’améliorent et lancent le mouvement de l’essor démographique. 

La loi de Malthus a été mise en défaut depuis; productions et populations ont connu un essor formidable, les grandes démocraties occidentales ont été gagnées par le règne de l’abondance et du gaspillage, des intellectuels optimistes et des philosophes hédonistes se sont emparés des esprits jouisseurs de la jeunesse, les médias diffusent à longueur de journée des images et des propos qui incitent à la débauche, et qui détournent en tout cas de la vertu sociale, au point qu’aujourd’hui les professeurs du Secondaire souffrent de la paresse de leurs élèves, « mère de tous les vices » comme chacun sait; même ici, dans une petite ville de province française, qui n’a rien de l’urbanisme phallique et triomphant de New York, on peut observer des scènes et des opinions d’une arrogance très obscène à l’égard de ces modestes et vertueux professeurs, chargés d’inculquer les valeurs du partage, de l’égalité, de la paix, de la douceur, de la prudence et de la discrétion. La loi de Malthus, révérend de son état, provoque à présent l’ire et l’ironie des esprits « prométhéens », libéraux et libertaires, nietzschéens et strauss-kahniens, qui avancent des dizaines d’arguments, littéraires et scientifiques, pour montrer que le verrou religieux du puritanisme socio-économique a sauté depuis longtemps sous la pression humaine, et notamment féminine, car il est difficile de résister à « ce que femme veut ». Malthus, par ailleurs, sous couvert d’une loi économique à caractère général, défendait en réalité les intérêts fiscaux et les rentes de la petite bourgeoisie à laquelle il appartenait, semblable en cela aux actuels Français protectionnistes qui voient d’un mauvais oeil l’immigration qui selon eux coûte plus cher (en termes d’impôts) qu’elle ne rapporte (en termes de consommation).    

La loi de Malthus, petite-bourgeoise et puritaine si l’on veut, a bien été renversée par les vices de la puissance, de la volonté de puissance et du « prométhéisme »; Marx, lui aussi bourgeois et puritain, identifie la notion de la plus-value qu’exercent ceux qui ont et veulent toujours plus aux dépens de ceux qui n’ont pas et ne veulent que le minimum vital. La misère et l’impuissance des uns semblent même décupler l’envie et l’orgueil des autres; « la condition de la paix sociale c’est que les pauvres sentent qu’ils sont impuissants », écrit le romancier nationaliste Maurice Barrès. La puissance anglaise domine l’Europe jusqu’en 1900, puis est relayée par celle des Etats-Unis, à la faveur de la Grande Guerre, qui redistribue les monnaies. C’est l’époque des grandes fortunes, du colonialisme pragmatique, des manipulations financières (tout cela très bien vu dès 1850-1870). L’Allemagne bismarckienne, petite-bourgeoise, protestante, caporaliste, devenue elle aussi une très grande puissance, a sans doute ressenti sa défaite de 1918 comme celle de la vertu travailleuse et du moralisme civique face à l’exubérance des grands bourgeois banquiers anglo-saxons, les Français n’ayant été dans l’affaire que les idiots utiles, les ploucs cul-terreux nécessaires à l’édification du temple capitaliste new yorkais. Disciplinée, prudente, et d’un protestantisme modéré et convivial plus proche du catholicisme que du judaïsme, la société allemande vacille sous les coups de boutoir des règlements dictés de 1919, du péril bolchévik, puis de la crise de 1929. D. Cohen rappelle bien que le succès de l’idéologie nazie repose avant tout sur l’aspiration générale des Allemands (des classes moyennes et des fonctionnaires beaucoup plus que des chômeurs) à un retour à l’ordre économique et social bismarckien. Aspiration trompée. Le prométhéisme nazi (volonté de puissance impériale animée par la double menace du bolchévisme eurasiatique et du capitalisme judéo-américain) prend le pas sur Epiméthée, qui dans le mythe grec symbolise l’aspiration à la vie domestique et tranquille. Autre aspiration illusoire. D. Cohen cite l’historien et philosophe hellénistes Jean Pierre Vernant: « Pandora est un feu que Zeus a introduit dans les maisons et qui brûle les hommes sans qu’il soit besoin d’allumer une flamme quelconque. Feu voleur répondant au feu qui a été volé, Pandora apporte le malheur aux hommes. Pandora veut être rassasiée, comblée. Elle ne se satisfait pas du peu qui existe. Dans chaque foyer où se trouve une femme, c’est une faim insatiable qui s’installe, une faim dévorante. Il y a les hommes qui transpirent dans les champs, et les femmes qui, comme les frelons, avalent la récolte. »  

Après la défaite du nazisme, qui ne remet pas seulement en cause l’Allemagne, mais tout le monde occidental et ses gouvernements, l’aspiration épiméthéenne, malgré Pandora, l’emporte sur les ambitions de Prométhée, et s’ouvre alors le règne de l’Etat-providence, qui permet aux familles (même nombreuses) de s’enrichir tranquillement. L’interprétation misogyne de la femme par le mythe cède la place à une appréciation profane de ses qualités d’épargnante et de bonne ménagère. C’est la période des Trente Glorieuses, riche de ce confort domestique et de cette sécurité familiale qui adoucissent encore plus la geste féminine. Mais ce mol équilibre ne pouvait que décevoir et soulever l’inquiétude de Prométhée. Prométhée s’ennuie de la vie quotidienne, il la croit truffée de petits vices corrupteurs, il lui préfère l’avenir, l’anticipation, les grandes ambitions générales, le souffle, l’élan, le feu. Au cours des années 80-2000, il repasse à l’attaque; c’est la période où des millions de ménages se défont, où le rapport homme/femme, en Occident mais aussi en Orient, en Afrique, partout, tente de se redéfinir dans une grande confusion de valeurs, les notions de vices et de vertus ayant été balayées par l’influence dévastatrice des médias populaires et celle, moins virulente mais toutefois pénétrante, de l’enseignement gauchiste et structuraliste. Le  capitalisme, sur ces aspirations sociales et culturelles, se réorganise, et de cette réorganisation découle la grande mondialisation des années 2000.

DSK, à sa manière, incarne la confusion de notre époque; prométhéen et keynésien, il annonce des plans de relance et veut redonner de la « lisibilité » au FMI dans la régulation du capitalisme financier, mais il est aussi épiméthéen et monétariste dans sa gestion des affaires courantes (il a fait supprimer des centaines de postes au FMI) tout en se laissant parfois dévorer par des créatures pandoresques… Dans sa vie publique, DSK pense assumer et maîtriser cette bivalence, jusqu’à juger normale et même vertueuse sa dévorante passion pour les femmes (« oui, j’aime les femmes, et alors ? »), mais dans sa vie privée, qui est la vie réelle à bien des égards, tandis que la vie publique est immatérielle voire virtuelle, DSK n’assume et ne maîtrise rien, et sa passion pour le sexe féminin peut prendre l’aspect d’une fulgurance accidentelle qui précisément révèle le tohu-bohu métaphysique de cet homme bouillonnant de qualités et de défauts confondus, de vices et de vertus impossibles à distinguer. Partisan de la mondialisation, mais n’en voyant que la face brillante,  »classe affaires »,  susceptible d’être organisée, régulée, amendée, achetée, DSK serait tombé l’autre jour, dans sa chambre d’hôtel new yorkais, sur le visage noir de cette mondialisation, un charmant visage, peut-être, mais récalcitrant et hostile aux directives du directeur du FMI. 

(1): D. Cohen, « La Prospérité du vice », Albin Michel, 2009, puis Livre de Poche, 2011.                                   



Réponse à François-Régis Hutin

 

J’attendais avec impatience l’éditorial hebdomadaire de l’ultra bien-pensant directeur de Ouest-France, François-Régis Hutin, consacré bien sûr à l’affaire Strauss-Kahn, sorte de petite affaire Dreyfus de notre époque. Je n’ai pas été déçu. M. Hutin est allé au-delà de mes espérances; dès les premières lignes, j’ai su que je lui consacrerai ma chronique du samedi, sous forme de contre-éditorial mal-pensant. C’est même grâce à des journalistes (vraiment ?) comme M. Hutin que je trouve mon inspiration. Merci à eux. 

« Terrifiantes ces images d’un homme défait, hagard, perdu, d’un homme abattu, sonné debout comme disent les boxeurs. C’était dramatique et insupportable, car cette horrible « parade » avait été voulue et organisée par les services de police new-yorkais, qui tenaient à exhiber leur prisonnier. On se serait cru en Chine où les policiers exhibent de la même façon les condamnés à mort avant de les exécuter. Ici, l’exécution était médiatique. »

Non, pas terrifiantes du tout, mais plutôt réconfortantes: enfin, un homme puissant, sûr de lui et dominateur, arrêté comme n’importe quel individu; en notre époque de corruption, de ploutocratie, de privilèges et de passe-droits, cette arrestation démocratique, égalitariste, draconienne est un ravissement pour les spectateurs virils épris d’idéal public. Les petites âmes sensibles préoccupées de valeurs variables et relatives, pour ne pas dire opportunistes, ont en revanche été « choquées »; choquées jusqu’à en oublier même la cause de cette arrestation: une jeune femme de chambre déclarant avoir été sexuellement agressée par M. Strauss-Kahn. Cet oubli, de la part du très catholique M. Hutin, relève sans doute d’une longue tradition de déni et de dédain pour les histoires de petites soubrettes. Mais, plus sûrement encore, elle démontre la complaisance et la servilité d’une grande partie de l’opinion (et notamment de sa tranche féminine) pour les « hautes personnalités » médiatiques et forcément brillantes dont les éditorialistes et chroniqueurs courbés cirent les pompes à longueur de temps; que n’a-t-on pas entendu, toute cette semaine, à propos de M. Strauss-Kahn, de son intelligence supérieure, de son charme (quand on a autant de charme, m’a dit une collègue, on n’a pas besoin de s’en prendre à une soubrette !), de ses compétences en économie, qui lui ont permis de diriger d’une façon exceptionnelle le FMI (propos de B. Marris sur France-Inter), et du courage de sa troisième femme, Anne Sinclair (portrait élogieux et glamour du couple lors du journal de France 2 présenté par Marie Drucker), sans oublier ce concept de « présomption d’innocence » défendu au bord des larmes par M. Badinter (on n’oubliera pas non plus que madame Badinter était témoin au mariage d’Anne et de Dominique) qui n’a pas manqué pour l’occasion de s’offusquer de cette justice américaine d’une rare violence qui ose s’en prendre à un homme de l’élite; en regard de ces « commentaires autorisés » qui ont défilé sur tous les médias bien-pensants et complaisants de France,  »l’horrible parade » dont s’émeut M. Hutin revêt au contraire toutes les qualités d’une  impartialité journalistique de quelques secondes.

Qu’y avait-il de choquant dans les images d’un Strauss-Kahn au visage défait, sombre, silencieux ? Pas un seul instant il n’a été maltraité par les policiers; et contrairement à ce qu’affirment les bien-pensants comme M. Hutin, aucune caméra n’a insisté sur la vue des menottes, qu’on a pu deviner au simple fait que M. Strauss-Kahn avait les mains dans le dos. En revanche, l’assertion de l’éditorialiste de Ouest-France, comparant les méthodes de la police et de la justice américaines avec celles de la Chine est pour le moins choquante; il serait bon d’en avertir les ambassadeurs en France de ces deux grandes puissances ! Le scandale n’est pas ce qui vient d’arriver à M. Strauss-Kahn, mais que beaucoup d’hommes politiques d’influence se comportent depuis des années en toute immunité et en toute impunité, donnant libre cours à tous leurs penchants. Et le respect de la vie privée alors, qu’en faites-vous ? s’indignent les chroniqueurs et éditorialistes stipendiés. Mais précisément, les hommes politiques sont des hommes publics, médiatiquement très exposés tout en tirant un grand bénéfice de leur célébrité, et n’hésitant pas, comme M. Sarkozy, à faire part de certains éléments de leur vie privée, ceux qu’ils estiment favorables et profitables; face à tant d’habileté et de puissance, le moindre rôle des médias d’un pays démocratique doit être, devrait être de révéler ce que ces hommes veulent cacher.

L’éditorial de Ouest-France n’a rien à voir avec le journalisme, et M. Hutin se contente, de son fauteuil, de réagir à ce qu’il croit être du mauvais journalisme, mais qui, au contraire, est un sursaut d’information dans un monde écrasé par les mensonges, étouffé par les puissances de l’argent et de la ploutocratie; M. Hutin peut se rassurer, ce sursaut sera sans lendemain et n’entraînera aucun rebond, aucun élan démocratique, M. Strauss-Kahn a quitté son infâme cellule de prison (infâmante pour lui, mais tout à fait normale pour les autres détenus !), Anne Sinclair va vendre quelques tableaux (2 ou 3, pas plus) pour payer la caution et la garantie de liberté surveillée, puis les équipes d’avocats vont s’efforcer de trouver un arrangement. DSK ne sera certes pas Président de la République française, mais vu sa désinvolture et son arrogance pour notre pays, il n’en avait sans doute pas véritablement envie; la France ne le fait pas bander. Israël est plus désirable. C’est un sale coup en revanche pour ses « amis » socialistes qui espéraient bien faire partie du gouvernement et « jouir » des privilèges de leurs fonctions (sans oublier qu’être ministre n’exige aucune compétence particulière ni aucun travail difficile, ce sont les « petites mains » des ministères qui préparent tout, écrivent tout, prennent contact avec les uns et les autres, et c’est pourquoi les ministres ont tout le temps d’avoir des pensées lubriques ! – Il suffit de lire et de relire Stendhal et Balzac pour savoir en quoi consiste cette vie politique que nous croyons sérieuse)- Non, vraiment, monsieur Hutin, pas de quoi s’indigner sur le sort de M. Strauss-Kahn et le traitement que lui ont fait les médias. Votre indignation, dans la foulée de celle de M. Hessel, est une forme de retraite bien-pensante, quand on n’a plus la force ou le courage de dénoncer ce qui menace vraiment notre monde, notre société, notre pays. A l’inverse de l’humour, qui est la politesse du désespoir, cette indignation est la vulgaire flatterie des basses espérances.             

                                        



Vive les profs !*

 

Mon état d’esprit depuis quelques jours est le suivant: je n’ai guère envie de bosser. Mon âme en peine aspire au repos. Le simple fait, même, d’écrire « mon âme », me donne envie de dormir. Comme prévu, la reprise des cours m’a bien ennuyé; j’ai laissé faire ma collègue documentaliste avec sa littérature de l’Autre et de l’Ailleurs(1), toute une caisse de livres « indigènes », de Marie N’Diaye et de Tahar Ben Jelloun, d’Azouz Begag et d’Hampata Be; j’ai été un peu déçu de ne pas trouver les oeuvres complètes de ce grand penseur noir de l’altérité, Lilian Thuram ! Les élèves se sont jetés sur la caisse comme une bande d’affamés sur un sac de riz de Kouchner: celui-là ! celui-là ! non, donne-le moi, je l’avais vu avant toi ! C’est beau l’envie de lire et d’apprendre; ont été laissés de côté les livres les plus épais, dépassant les 300 pages. Ma jeune collègue, qui remplace Figaro, semble peu à peu revenir des ses impressions élogieuses; je l’observe, furtivement, son teint pâle, crémeux, sa blondeur, ses yeux de petite chatte prise dans les phares, ses bras potelés, sa poitrine de bonne laitière normande ne m’attirent pas vraiment mais ne me dissuadent pas totalement non plus. J’ai bien du mal à évaluer son âge, entre 28 et 32 ans, trop jeune sans doute pour qu’elle s’intéresse à un type déjà décadent qui écrit des chroniques au lieu de préparer des cours ou des concours; c’est le genre de femme à vouloir du sérieux, du vertueux, de l’honnête, du responsable, de l’époux, des enfants. Elle a déjà un petit chien blanc. Mais bon, je vais quand même essayer de tâter le terrain, mon côté paysan, irrépressible, avant de labourer…             

Mes cours de la semaine ont été du chiffonnage pédagogique, à l’image de mes chemises, que je ne repasse pas toujours; la géographie de Seconde, avec ses études de cas stéréotypées et cousues de fil blanc, provoque un bavardage de lieux communs que je peine à contrecarrer, en raison de la médiocrité et de la faiblesse de mes expériences touristiques; aussi mon rôle se limite-t-il à résumer et simplifier des documents dont la technicité révèle surtout la fragilité cognitive; de plus en plus, enfin, je dois lutter contre l’inattention et la désorganisation d’élèves qui ne savent plus comment écrire des phrases simples, ou se montrent incapables de prendre des notes; mais cette incompétence de base n’en finit pas de susciter chez les pédagogues des idées toujours nouvelles de compétences supplémentaires à « mettre en oeuvre » ! Sans oublier que la perte d’écoute des élèves fait place à la spontanéité orale des imbéciles et des abrutis qui n’ont plus aucune gêne, dans une telle ambiance, à prendre le pouvoir réel de la classe, laissant au professeur les symboles brisés de son autorité humiliée (matériel pédagogique abîmé, coups de feutre sur les tables, papiers gras sur le sol, voire jets d’encre, de gommes, de billes au tableau, etc.). Il suffit d’un ou deux abrutis, disait le pittoresque Thierry Roland, pour pervertir l’ambiance d’un stade, mais sur 35 élèves par classe de Seconde en moyenne, on compte aujourd’hui une bonne dizaine d’abrutis et de pétasses qui emmerdent tout le monde; hélas, les méthodes radicales sont interdites à leur égard; au contraire, la société les protège et les flatte ! 

Quoi qu’il en soit, et même si le professeur de lycée n’est pas confronté à chaque heure à des situations dantesques, son métier peu à peu se dégrade, et ses facultés intellectuelles et morales ne font pas bon ménage avec la nervosité grandissante et la fatigue qui le gagnent; il faut s’appeler François Bégaudeau et se prendre pour un écrivain puis un acteur pour laisser croire aux bien-pensants parfois cyniques de la rue de Grenelle que l’avenir pédagogique est quand même possible, voire, que le métier de professeur à force de réformes dissolvantes sera ouvert à des chômeurs, des sans-papiers, des intermittents du spectacle et des retraités ! L’un de mes frères, d’ailleurs, fatigué de son métier de directeur commercial, et cherchant à prendre une retraite anticipée, m’a fait savoir qu’il se verrait bien compléter ses trimestres en exerçant, tranquille, les doigts dans le nez, quelques heures d’enseignement… J’ai d’abord étouffé de rire. Puis je me suis dit, en aparté, que si cette idée est venue à mon frère, c’est qu’elle flotte dans l’air, et qu’on verra peut-être demain des professeurs de son genre envahir les établissements. Les libéraux s’en réjouissent; la fonction publique sera prise de l’intérieur, façon Cheval de Troie, déjà ses ministères adoptent et lui appliquent des méthodes que le secteur privé lui-même ne peut pas prendre; il faut voir par exemple comment sont payés et traités par l’Education nationale ces professeurs « pigistes » (vacataires, contractuels, stagiaires) de plus en plus nombeux dans les zones sensibles. Il se dit même dans les arcanes du pouvoir que la baisse du niveau d’enseignement n’est pas une mauvaise chose: elle prépare une société de sous-employés précaires à l’américaine, et elle contribue à l’effacement des critères de l’Etat-nation, pour laisser place à des microcosmes ethniques qui de temps en temps s’extermineront, sous le regard médiatique lointain de l’hyper-classe libérale apatride. Attali lui-même nous parle du chaos à venir. 

Malgré tout, je me sens relâché; c’est peut-être le seul effet positif, d’un point de vue psychologique et physiologique, des deuils récents qui m’ont touché; je pense aux pressions anciennes de mon esprit et j’en souris; je vais marcher dans le parc, je lève les yeux, je passe ma main sur le tronc d’un arbre, j’accomplis des gestes anodins qui n’ont d’autre raison que de laisser le temps passer… Bientôt, me disait parfois Figaro, nous serons des personnages de Beckett, assis sur un banc nous pousserons des petits objets avec nos cannes, pendant que des enfants nous lanceront des cailloux, mais de nos mâchoires édentées, de la puanteur de nos vêtements et de nos yeux rougis par l’alcool, nous les repousserons.

(1): voir chronique récente, « Je est un autre… et puis quoi encore ! »     

*: titre du supplément du Monde de l’Education de ce 18 mai: trois pages de conneries survoltées, de propagande officielle de la rue de Grenelle portée par des pédagos shootés; édifiant et consternant à lire.                                       



mai 1981

 

J’étais un adolescent rural plein de pudeur et d’imagination; ma puberté ne fut pas explosive, et je ne garde aucun souvenir de ma première « carte de France »; il se peut que je me sois contenté d’une tache départementale. Bien sûr j’avais toute ma virginité, toute mon innocence, et l’idée de les perdre ne m’effleurait même pas l’esprit; à la campagne on est conservateur ! Les filles du collège devaient s’en rendre compte, aussi me laissaient-elles tranquille à mes devoirs, à mes lectures, à mes rêves. Je tenais déjà à cette époque des carnets où je notais des impressions, des citations de livres et des noms de joueurs de football. Je me posais aussi la question de l’existence de Dieu, et s’il était possible d’obtenir son aide; je me revois cherchant à faire le bien les jours qui précédaient les devoirs de maths. Mais peut-on faire le bien quand on ne connaît pas le mal ? Il y avait de quoi être perplexe, et ma fébrilité spirituelle augmentait avec l’irrégularité de mes résultats. Je payais aussi le prix d’une éducation catholique intrigante et hypocrite; les Frères qui enseignaient au collège ne me conseillaient ni Pascal ni Péguy, mais Simenon et Agatha Christie, qui, à leur façon, contribuaient à semer le doute voire le mystère dans mon esprit. Un copain essayait de me convaincre de prendre la vie du bon côté, sans se poser de questions. Il allait trouver la mort dans un accident de voiture quelques années plus tard. A la maison, enfin, je découvrais une certaine solitude après les mariages fort précoces de mes frères et de ma soeur. 

C’est dans ce contexte que survint l’élection de François Mitterrand; au collège des élèves disaient que les Frères et les Soeurs devraient partir et que les cours seraient suspendus; j’avais écouté le candidat socialiste lors du grand débat de l’entre-deux tours et il ne m’avait pas semblé bien dangereux ni révolutionnaire; mon père redoutait quand même les communistes, et surtout Michel Rocard, qu’il appelait le « roquet », genre de chien fourbe qui vous mord par derrière; il approuva donc la nomination de Pierre Mauroy premier ministre, un homme du Nord, robuste et sans doute chaleureux. Le collège ne fut pas nationalisé, Frère Louis (dit Louison) conserva sa bonne mine un peu espiègle, et redoubla de son fameux compliment, « ça c’est une trouvaille ! » , en commentant « Eugénie Grandet », ou en lisant parfois la bonne rédaction d’un élève. L’inflexible professeur d’allemand, qu’on surnommait « la Wehrmacht », fut remplacée par une jeune femme plus avenante et plus conciliante, madame Martin, dont le nom même, si courant et si banal, nous rassurait. Avec le beau temps, le professeur de sport multipliait les séances de football; nous rentrions chez nous la figure encore rose et perlée de sueur; non, vraiment, le socialisme ne nous posait aucun problème. 

Ce socialisme tranquille ne fut pas le grand changement annoncé, Mitterrand se glissa dans le confort et le style monarchique de la fonction présidentielle, devenant même un chef d’Etat verbeux et grandiloquent, multipliant des phrases faciles et creuses (« la France est mon pays, l’Europe est notre avenir »), mais surtout, à la grande différence de De Gaulle, s’aplatissant comme un collaborateur devant la puissance des Etats-Unis (lors de la crise des euro-missiles), et s’entourant de ministres et de conseillers (Attali et cie) tous dévoués aux intérêts du grand capitalisme apatride. Les nationalisations et les réformes sociales des 110 propositions furent des échecs coûteux qui réjouirent les partisans du libéralisme, dont certains agissaient au coeur même du pouvoir socialiste ou soi-disant socialiste; mais Mitterrand s’efforça de transformer cette défaite des chiffres en une recrudescence de paroles bien-pensantes qui pouvaient séduire tout à la fois des gauchistes, des catholiques, des humanistes, des niais, des institutrices, des éducateurs sociaux, en somme des petits-bourgeois enfumés par l’intense propagande cultureuse du jack-langisme. Très vite je dénonçais, au lycée, cette présidence démagogique et ce socialisme des bons sentiments impuissants; je votais R.P.R en 1986 avant d’accorder ma voix à Raymond Barre en 1988. Au sein de la faculté gauchiste d’histoire de Rennes, où enseignaient cependant de très bons professeurs marxistes, je menais une existence prudente et studieuse, ne cherchant pas la compagnie des petites bourgeoises féministes et bien-pensantes (j’aurais préféré connaître une belle salope de la fac de droit !), mais préférant me lier d’amitié avec un grand garçon plein d’esprit dont l’éducation gaulliste perçait à travers les conversations.                          

               



Figaro (1)

 

Figaro est mort; mon meilleur ami dans cette ville; le confident amusé ou navré de mes aventures sentimentales; un correspondant fidèle, patient, perspicace, drôle et truculent. Nous nous sommes connus au lycée, voilà une dizaine d’années; très vite nous eûmes des classes en commun, et des occasions d’échanges professionnels; l’anti-pédagogisme de Figaro, la justesse de ses observations réalistes délivrées avec un art consommé de la métaphore, sa bonne humeur voire son allégresse malgré les rigueurs et l’austérité apparentes de sa vie célibataire, me portèrent à fréquenter plus qu’aucun autre cet étonnnant collègue. On le sait, l’Education nationale est remplie de sinistres abrutis, de pédagogues maniaques et de bien-pensantes hygiéniques dont la seule vue inspire le découragement érotique à tout homme encore virilement constitué; de son mètre 88 et de sa démarche à la Charlot, Figaro apportait une touche de fantaisie burlesque à ce navrant spectacle bureaucratique et petit-bourgeois. Beaucoup d’élèves, lassés d’une pédagogie formatée, idéologique (pour ne pas dire gauchiste) et faussement populaire derrière sa verbosité démocratique, appréciaient ce professeur au verbe élégant, lyrique, imagé et savoureusement moqueur; beaucoup d’autres, aussi, ne voyaient et n’entendaient rien de l’originalité théâtrale de Figaro, esclaves et prisonniers d’une consommation télévisuelle et informatique abrutissante.       

Nos relations se nouèrent vraiment le jour où je devins célibataire à mon tour; nous trinquâmes à la liberté, à la solitude, à la farce des relations sentimentales, à la muflerie des gros cons et aux opinions fébriles de leurs victimes consentantes; puis, Figaro me montra son appartement, qui me surprit par son austérité mobilière et le grand nombre de disques; le mien dut lui sembler bien bourgeois et bien confortable en comparaison; mais nous étions d’accord sur les grandes questions de notre monde, d’accord surtout pour ne leur apporter aucune réponse. Comme Bouvard et Pécuchet, notre métier nous décevait à mesure que nous nous estimions davantage. Figaro me disait avoir renoncé à toute ambition personnelle, de professeur ou d’écrivain, parce que la vraie connaissance des grands auteurs suffit amplement à se satisfaire de leur compagnie. Il aimait sa vie de simple passager du monde. Moins dégagé que lui, encore prétentieux, je me laissais gagner peu à peu par sa devise, « vivons heureux, vivons cachés », bien qu’elle me parût, certains soirs, tout à fait désolante et hypocrite. L’amitié est une façon de se détourner de la chose publique; Robespierre n’avait pas d’amis, Danton pensait en avoir beaucoup. Les deux furent guillotinés.

Quand Figaro rencontra une femme, et que celle-ci très vite s’empara de lui, je dus m’effacer et de loin prendre connaissance du bonheur physique retrouvé d’un homme viril longtemps resté dans les limbes du désir; de mon côté, je multipliais les rencontres absurdes et ridicules, qui tantôt m’accablaient, tantôt m’amusaient; Figaro, de toute son ironie épistolière, commentait lointainement et supérieurement le mauvais goût de ces femmes fébriles et amatrices de gros cons plutôt que de subtils dandys. Par le charme des mots notre amitié restait intacte, quand bien même nous cessions de nous voir en dehors du lycée; devenu parfaitement serein, Figaro une fois ou deux me reprocha la nervosité droitière de mes jugements politiques et littéraires; préférant Aragon à Céline, et Chamoiseau à Houellebecq, il souhaitait rester fidèle à sa conception pacifique et apaisante des écrivains qui savent se démarquer des querelles idéologiques, et jettent sur l’humanité, tel Flaubert, tel Jarry, tel Beckett, un regard neutralisé, ironique, impassible, ou stupéfait, hagard et féroce. Je lui fis connaître Georges Hyvernaud, et nos discussions reprirent de plus belle, agrémentées d’innombrables remarques grivoises sur les collègues (féminines) du lycée. Mais avec sa compagne, Figaro se montrait d’une infinie délicatesse et douceur, non dénuée de conseils avisés sur la vie domestique et familiale qu’il découvrait à l’âge de 45 ans; j’avouais mon incompétence en la matière, sinon pour dire qu’il fallait être prudent voire méfiant par principe; Figaro déplorait mon pessimisme, tout en sachant bien qu’il avait quelques bonnes raisons d’exister; perplexes en tout cas sur les comportements humains, nous n’en étions que plus volubiles tous les deux à commenter les attitudes animales, notamment celles de Félix, le chat qui partageait la vie de Figaro. On sait par de nombreux exemples l’affinité qui lie les hommes tranquilles et studieux aux félins dormeurs et caressants; quand je fus invité la première fois, outre mon souci de ne pas déplaire à sa compagne, il m’importait aussi d’obtenir la sympathie de Félix, par ses ronronnements et ses frôlements. Je l’obtins.                                                 

 



Culture générale pour bien-pensants et futures idiotes

 

Souvent, sur ce blog, je vous parle des bobos bien-pensants, mais d’une façon qui peut sembler trop générale, évasive, voire dédaigneuse; en vérité la rigueur fantaisiste de ma plume vient compenser la monotonie languissante de ma vie; la notion de bien-pensance quoi qu’il en soit est elle-même très floue, et le philosophe rigoureux n’en voudrait pas comme catégorie opératoire de réflexion; G. Deleuze y verrait encore un de ces concepts à la petite semaine qui emplissent les journaux. C’est dans l’un d’entre eux, pourtant, le seul qu’en vérité je lise régulièrement, Ouest-France, et au grand dam de ma collègue agrégée qui ne lit plus pour sa part que le grand quotidien du soir dirigé par M. Izraelewicz, excusez du peu, c’est dans Ouest-France, donc, le quotidien des ploucs hétéro, des bouseux xénophobes, et de la petite bourgeoisie conservatrice qui recycle son catholicisme vichyste dans le plaisir du jardinage (« la terre ne ment pas ! »), que je trouve un article dont je vais maintenant m’inspirer pour définir et mieux caractériser qui sont les bobos bien-pensants. 

On pouvait le deviner, ils agissent surtout en milieu scolaire, et, n’ayons pas peur des mots, beaucoup d’entre eux exercent le redoutable métier de professeur; ils le sont devenus par mollesse intellectuelle et morale, et incompétence totale au travail manuel; d’où le laxisme qui règne dans beaucoup d’écoles; une fois sur deux le professeur est un individu soporifique, sans vigueur, sans éclat, routinier, casanier, prudent voire pusillanime, même si, la détérioration des conditions de son métier au cours des trente dernières années l’oblige parfois à sortir de sa réserve et de son conformisme, mais ce n’est que pour mieux entrer à La Verrière, le centre de soins psychiatriques national affecté à cette profession à fort potentiel maniaco-dépressif. Quant à l’autre motié des professeurs, qui reste en bonne santé, elle constitue la part essentielle et active des bobos bien-pensants, elle surveille son alimentation, ses heures de sommeil, et sa vie sexuelle, qui  est hygiénique, en évitant les partenaires passagers et occasionnels, et en redonnant toute sa vertu au mariage, du moins au concubinage (le con, le cul, le binage, tout un programme); ainsi organisée, elle juge avec condescendance ou mélancolie les slogans libertaires de mai 68; elle se sert de ses vieilles chemises fleuries comme épouvantails à moineaux. Ouest-France nous présente donc deux professeurs bien-pensants appartenant à la bobocratie caennaise, dont je tairai les noms, par crainte de représailles, moi qui ne suis qu’un faible scribouilleur mal-pensant, trop peu payé pour m’offrir la défense d’un avocat franc-maçon. 

Ces deux bobocrates ont décidé de proposer aux élèves volontaires des cours de culture générale pendant la période des vacances; Ouest-France, journal de la famille, du travail et de l’Union européenne, ne pouvait que saluer cette initiative tout à fait bienvenue, en cette période de débats oiseux sur l’identité nationale qui ne peuvent que contribuer à la détérioration psychologique du tissu social; ces deux professeurs consacrent donc leurs vacances à instruire des jeunes gens de bonne famille, surtout des filles aux longues mèches rabattues en biais sur le front, et qu’il convient de rassurer. Telle est la mission de nos deux professeurs bien-pensants: rassurer. Rassurer ces élèves inquiets qui se destinent à des concours difficiles (HEC, écoles normales, médecine), les rassurer par une  »culture générale » qui permet de mieux comprendre les « bruits du monde » et de leur donner même un sens musical et euphonique (comme dirait Odette Swann); le professeur bien-pensant affiche sa sérénité face à la communication médiatique pleine de stress et de mensonges, qui fait tant flipper nos chères petites minettes aux cheveux bien soyeux alignées aux premiers rangs pour écouter religieusement la parole bobocrate. L’une de ces élèves fait remarquer: « Pour les concours on se consacre surtout aux sciences et on passe à côté de tas de trucs intéressants. » – Les professeurs de sciences apprécieront. On voit surtout se dessiner le profil de carrière de cette jeune fille. Elle sera médecin ou ingénieur chimiste dans un laboratoire, et sa « culture générale » lui fera aller dans les musées, dans quelques villes festives à fort potentiel artistique, elle lui conseillera la lecture des « classiques » et  d’écouter Mozart en  pratiquant son jogging dominical; cette idiote prétentieuse sera devenue à son tour une bien-pensante nerveuse, qui rentrée le soir chez elle après avoir fabriqué des médicaments empoisonnés ou délivré des prescriptions superflues, éprouvera le désir d’être rassurée. Après avoir avalé une petite soupe au maïs (directement importée du Yucatan) et préconisé à son mari d’y ajouter un zest de gingembre (allez, soyons fous, une grosse pincée pour ce soir, tu m’as l’air un peu mou mon chéri), elle ira s’allonger un quart d’heure sur son nouveau sofa aux vertus relaxantes, directement importé de Lhassa (d’après la publicité, Alexandre le Grand s’y serait si bien reposé qu’il en aurait oublié de poursuivre sa conquête), puis écoutera sur son I-Pod la leçon de philosophie de Jérémie Enthoven consacrée à l’éthique de responsabilité dans la nouvelle gouvernance de la B.C.E. 

Le professeur bien-pensant est capable de donner du sens à tout, du moins d’enrober la merde du monde d’une belle couche de culture générale décorative et relaxante; après avoir été un fumeur de joints laïcard dans sa jeunesse soixante-huitarde, il se plait dorénavant à citer l’Ancien Testament, l’Ecclésiaste, fumée tout n’est que fumée, etc. Le Nouveau Testament, non, c’est pour le peuple, trop de bons sentiments fadasses, le bobocrate, lui, veut se donner un parfum d’esotérisme en apprenant l’hébreu ancien et en s’initiant aux raisonnements cabalistiques. La culture générale lui sert peu à peu de couverture sociale et professionnelle, une façon de cacher ses idées spécifiques, du moins de réserver à un public averti sa prose alambiquée, talmudique, sournoise et faussement subtile. Ouest-France, naïvement, conclut son éloge de la culture générale: « La séance se termine. Sur les murs de la classe qui se vide: Victor Hugo, Walt Disney, la Bible, le Mémorial pour la Paix de Caen, la classification périodique des élements. La culture générale, elle est là, partout. Tout le temps. » - Mission accomplie pour nos bien-pensants. Ils auront encore un peu plus contribué à l’enfumage de futures idiotes. Les temps à venir seront durs (ils le sont déjà) pour les célibataires sarcastiques et virils.                                            



Une histoire politique de la littérature

 

Le livre de Stéphane Giocanti, « Une histoire politique de la littérature »(1), propose à travers seize tableaux, ou portraits de groupes (« les courtisans », « fonctionnaires et schizophrènes », « les idéologues », « les mystiques », « les pamphlétaires », etc.) de parcourir et de (re)visiter la littérature française, essentiellement de 1800 à 1960. La consultation de l’index peut nous donner une première idée des choix du professeur Giocanti: Barrès, De Gaulle, Victor Hugo, Charles Maurras sont les plus cités, puis Zola, Péguy, Sartre, Mauriac, Malraux, Drieu, Daudet, Léon Bloy, Céline, Aragon… On l’a compris, il s’agit d’une histoire française, resserrée entre la Troisième République et les débuts de la Ve, une histoire qui peut très bien se passer de périodisation et de plan chronologique, d’autant plus que Stéphane Giocanti a voulu briser les repérages et les étiquetages habituels, scolaires, faciles. Sa méthode consiste à « dégager des consanguinités qui embrassent les écrivains du passé et ceux du présent », à découvrir des parentés inattendues qui désorganisent les répartitions idéologiques convenues et conventionnelles. Stéphane Giocanti ne cache pas ses préférences: Paulhan, Bloy, Maurras plutôt que Sartre, Aragon, Claudel. Les écrivains anarchistes plutôt que les auteurs officiels. Enfin, « ce livre aventurier, écrit-il, m’a confirmé à quel point la littérature pouvait apporter une grammaire- heureuse ou consternante – à la politique, et il m’a permis de retrouver en elle une vitalité et un air de liberté que lui enlèvent tellement les manuels scolaires et tant d’ouvrages historiques, qui momifient et attristent tout. »

Hugo et Zola sont les deux archétypes d’écrivains politiques et politisés, célébrés par la Troisième République socialisante et compassionnelle. « Le peuple ayant besoin de gémir sur son sort, Hugo fait office de pleureur », écrit S. Giocanti. Plus encore: le régime qui s’édifie a besoin d’écrivains édifiants, et les instituteurs laïcs de nouveaux évangiles. Jusqu’à une époque récente, la République et la culture républicaine française se sont appuyées sur des auteurs qui défendaient une image et une interprétation à la fois misérabilistes et volontaristes du peuple, convenant aussi bien à la droite libérale (« enrichissez-vous ! ») qu’à la gauche socialiste. Et le peuple, lui-même, se construisait par les leçons que les instituteurs donnaient. Cette dynamique et cette discipline ont enrôlé nombre d’écrivains, « courtisans », « idéologues », « fonctionnaires et schizophrènes »; de Paul Valéry à Erik Orsenna, en passant par Claudel et Mauriac, l’écrivain-courtisan se dégage des thèmes populaires édifiants pour aborder des questions voire des questionnements d’ordre international qui englobent la France et les Français dans une éthique ou une morale universelle, dans une philosophie de la mondialisation. Cette ambition et cette hauteur de vues encourent le risque du pédantisme et du confort intellectuels, moqués par les écrivains « terre à terre », les réalistes, les patriotes, les épicuriens et les hédonistes; un autre risque enfin menace le courtisan:  » de plus en plus technocrates, les hommes politiques sont aussi de moins en moins cultivés; la plupart ont perdu le sens des humanités et le goût des avant-gardes, n’hésitant pas à réduire l’art à la culture et la culture aux loisirs (…) L’ignorance et l’incompétence en littérature livrent les hommes politiques à la grossièreté des goûts et de la langue, tandis que l’électoralisme les destine à flatter les écrivains populaires qui pourraient renforcer leur audience, sans égard pour aucune hauteur. Comparés à la nouvelle espèce de barbares qui seront amenés à gouverner, Georges Pompidou et François Mitterrand feront figure de fins lettrés et de sympathiques dinosaures, témoins d’une époque révolue… » . Mais il peut arriver aussi qu’un écrivain-fonctionnaire de haute volée, comme Paul Claudel, ambassadeur au Japon dans les années 1920, fasse preuve de désintérêt et de négligence pour sa fonction, au point de porter un préjudice à la diplomatie de la France dans le contexte houleux de l’entre-deux-guerres, comme a pu le montrer l’historien J.B Duroselle  en citant également Paul Morand et Alexis Léger (Saint-John Perse). Enfin, que penser de tous ces écrivains-professeurs, représentants de l’Etat, bien qu’à des rangs modestes, mais cependant tenus de faire respecter l’ordre public et les règles de la collectivité, sans oublier les bonnes manières et les pensées les plus chastes, qu’en penser, en effet, à la lueur de ce qu’ils peuvent écrire, des textes parfois vociférants, sulfureux, et d’un individualisme parfaitement obscène ? « Un auteur anarchiste sérieux saurait-il être professeur de collège, accepterait-il de prendre en charge l’éducation civique ? » se demande S. Giocanti. Mais on peut très bien aussi faire l’hypothèse que de nombreux professeurs deviennent anarchisants voire écrivains à mesure que leur métier les déçoit, que la notion de service public les décourage, et qu’à l’Etat, ce monstre froid, ils préfèrent le coin du feu d’une vie privée, retirée, qu’embrasent de temps en temps les illusions de l’amour. Précisément, c’est le rôle de l’idéologie de passer outre ces déceptions ressassées et de se forger des croyances plus solides que les molles susceptibilités d’une conscience individualiste; l’idéologie rétablit le mythe des grands destins collectifs pour ces générations de « déracinés » et de « paumés », que la littérature et la philosophie par leurs évanouissements et leurs enfouissements d’idées ont écartées de toute expression politique. S. Giocanti ne voit pas de hiatus, bien au contraire, entre littérature et idéologie, entre recherche du style et infiltration d’idées, mieux, des écrivains comme Barrès et Maurras ont précisément un style qui épouse leurs idées, une même ferveur de forme et de fond. L’époque actuelle se caractérise en revanche par un affaiblissement du contenu idéologique des écrivains, auquel, conclut S. Giocanti, « on préfère l’ordre rassurant des sciences humaines, tellement plus sérieuses et tellement moins engageantes. »

Mais les idéologies souvent tournent mal, et ont mauvaise réputation auprès des « bien pensants » et des actuels romanciers des « menus plaisirs » et des « petites causes » d’une République sans grandeur, sans projet, sans dignité; le rejet de toute idéologie est devenu la condition sine qua non de la  »posture » littéraire; Bernard-Henri Lévy et M. Houellebecq incarnent, le premier avec sérieux et grandiloquence, le second avec humour et dérision, cette parade médiatique d’une littérature libérale et libertaire qui accompagne le mouvement culturel général d’une dénationalisation de la France. S. Giocanti regrette ces écrivains qui, autrefois, résistaient aux forces économiques et politiques, proposaient une respiration littéraire, faisaient souffler un vent de liberté, dénonçaient les lieux communs, les publicités, les modes, les prêts à penser, ces écrivains mystiques, pamphlétaires, prophètes et maudits qui ne collaboraient pas, ni de près ni de loin, avec les journalistes et les marchands du temple. La dénationalisation de la France, c’est son étranglement par l’empire du capitalisme financier, qui dicte jusque dans les écoles ses choix culturels. Sous couvert de rejet idéologique, les intellectuels et auteurs bien-pensants d’aujourd’hui s’efforcent avant tout d’éradiquer ce qui reste des traditions françaises: son catholicisme, son patriotisme, son socialisme national. L’étude avantageuse des fiascos idéologiques du XXe permet de procéder en seconde intention au nettoyage du champ littéraire français et d’effacer des auteurs que S. Giocanti affectionne, Maurras, Bernanos, Bloy, Barrès, mais aussi Malraux, Aragon, Paulhan; en revanche, Céline est réhabilité dans la mesure où son style « bouffon » et cabotin est jugé par les bien-pensants et les esthètes canailles comme une marque voire une preuve de la légèreté anti-française, anti-idéologique et anarchiste de l’écrivain antisémite; du reste, son antisémitisme outrancier sert à condamner l’antisémitisme moins exubérant et moins talentueux de tous les autres écrivains des années 20-30. La dénationalisation culturelle de la France menée sous les feux médiatiques du divertissement global américanisé prive peu à peu les écoles de ces écrivains qui avaient l’étoffe d’un verbe héroïque, salvateur, grandiose et tragique. Telle est finalement l’impression que laisse la lecture du très bon livre de S. Giocanti: c’est à travers sa littérature qu’on mesure le génie national d’un pays, et c’est à travers ce qu’elle n’est plus qu’on mesure son effacement.     

(1): S. Giocanti, « Une histoire politique de la littérature », Flammarion, 2009, puis Champs-essais, 2011.                  

                                                           



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