Soleil pascal

 

Je passe quelques jours dans mon pays natal, en famille, auprès de ma mère; il fait un très beau temps, et le soleil est au coeur de toutes les conversations, mais pour déplorer le manque d’eau; j’en profite pour laver la voiture, qui n’a presque pas roulé depuis la mort de mon père; c’est une grosse voiture allemande, avec une pédale sur la gauche en guise de frein à main, ce qui faillit me faire aller au fossé la première fois que je m’en servis. Sous le soleil d’avril cette belle carrosserie resplendit comme en juin (40). 

Ma mère ne veut plus prendre de responsabilités ni d’initiatives, elle n’en a d’ailleurs jamais beaucoup pris tout au long de sa vie, et le reconnaît, « c’est votre père qui décidait tout le temps… »; j’ai un peu hérité d’elle dans ma façon de vivre tranquille, sans rien tenter, sans rien essayer, robespierriste prudent et un peu maniaque; mon père, lui, était plutôt du genre « de l’audace ! toujours de l’audace ! »- Toutefois, depuis une dizaine d’années, il était devenu bien méfiant sur beaucoup de sujets, et même la lecture quotidienne de Ouest-France, malgré les éditoriaux optimistes voire angéliques de F.R Hutin, le rendait désabusé et réactionnaire quant à la situation de la France; à la différence de mes frères et de ma soeur qui ont grandi dans une ambiance d’ambition, de projets, de calculs, et d’ouverture (années 60-70), je n’ai surtout connu, moi, que le rétrécissement des espaces publics (démocratiques), l’affaiblissement du commerce agricole, la rigueur comptable, le mauvais caractère de mon frère agronome, son égalitarisme tracassier (et chiant !), le déclin de mon père, sa retraite, et le tout enrobé de lectures pessimistes, défaitistes, hypocondriaques et neurasthéniques (Proust par exemple !); incroyable que je sois encore là, et quasiment primesautier à écrire ce que j’écris.

Au soleil, nous allons à la messe de Pâques, je prends le volant de la voiture argentée, éclatante, « hautaine, dédaigneuse… » comme celle de Melody Nelson, et je roule lentement sur la voie rurale dégagée, sorte de dandy décadent mais bien élevé. Curieuse ambiance; j’ai l’impression d’être un personnage de téléfilm d’Arte. Je n’avais pas mis les pieds depuis bien longtemps dans cette petite église de style néo-gothique; je reconnais mon instituteur en bonne place dans l’équipe liturgique; la chorale, constituée aux trois-quarts de femmes âgées, fait résonner des chants aigus qui se mêlent à de nombreux raclements de gorges et tousseries dans l’assemblée; l’organiste se trouve au balcon derrière l’autel, en compagnie de ses enfants, dirait-on, que j’aperçois très distraits. Tout cela manque vraiment de tenue. Comme si Jésus n’inspirait plus beaucoup de respect; du catholicisme rigolo-écolo-pédago ! Difficile de se concentrer. Tiens ! je reconnais Evelyne dans l’assistance, ah, celle-là, ma première petite copine, toujours célibataire, et toujours aussi peu aimable (rien à voir avec toi, me rassure ma mère, après la messe)- Le prêtre, depuis plusieurs années, officie dans différentes communes, sorte de VRP de la bonne parole, free-lance eucharistique, et de ce fait n’a plus la complicité conviviale et la conversation casuistique qu’il pouvait avoir auparavant avec ses ouailles; son verbe du coup se perd un peu dans des considérations évangéliques générales. Un diacre est à ses côtés, à l’affût, la moustache frétillante, le regard attendri (sur quoi ?), on dirait Ned Flanders des Simpson. La culture protestante dans toute sa discrétion sournoise et sa verbosité faussement fraternelle. Mais revoici la chorale nasillarde et poussive. Mon Dieu, que les paroles des chants sont indigentes et indignes de deux mille ans de christianisme !

Autrefois, après la messe, on allait au café, et moi chez les demoiselles Baumel emprunter des BD pour mon dimanche après-midi; elles voulaient me faire lire des « vies édifiantes », Bernadette Soubirous, Thérèse de Lisieux, Saint Vincent de Paul… Non, non, Achille Talon s’il vous plait ! Ce personnage casanier aux aventures loufoques et rhétoriques déteignait sur mes propres compositions, provoquant la suspicion professorale. Je salue quelques personnes en traversant le cimetière, égaré dans mes souvenirs. Les braves gens vont penser que je suis encore plongé dans la tristesse du décès de mon père. Pour l’une des dernières fois, je vais à la ferme; en dehors des bâtiments d’habitation, en bon état, le reste est à la dérive; rien n’a changé depuis les grands travaux des années 75-80; tout est bon à raser. Finalement on se réjouirait presque du passage de la LGV à travers cette ruine. Je préfère ne pas trop regarder, et me concentrer sur l’intérieur, la table bien mise, le salon, le canapé où ronronne un énorme chat roux, « 7 kilos », précise mon frère. Ce Saint Just de l’agronomie, comme je l’ai appelé dans ma précédente chronique, est devenu un rentier sportif, anti-nucléaire, adepte des produits bio, pélerin de Compostelle, et protecteur des petits animaux domestiques après avoir envoyé des générations de vaches, de cochons et de canards aux abattoirs. En le regardant bien, je lui trouve même un petit côté Hugo Chavez à mon frangin.

Lundi de Pâques, toujours au soleil. Je sors le salon de jardin, au grand dam de ma mère; c’est trop d’exubérance pour elle. Mes parents, depuis quelques années, avaient restreint leur espace de vie; ils appréciaient ma présence dans la mesure de son impeccable discrétion, difficile de trouver plus gentleman que moi en matière de silence, de gestes fins et de sourires nuancés. « Ah, il ne fait pas d’embarras… » – C’était un compliment dans la bouche de mon père. Le reste de la famille, en revanche, une toute autre histoire: grand déballage, enfants, chiens, chats, éclats de rires, claquements de portes, chasse d’eau à gros flots, sortez les assiettes neuves, les verres à pied, quoi ? vous n’avez plus de Champagne ? – Mon père: doucement, doucement, petite retraite, vous savez… Re-éclats de rires, re-claquements de portes, chasse d’eau, pschii-pschii, ouaf-ouaf, on va trinquer au whisky, au porto, au kir-cassis, au muscat, tant pis. Ah, les enfants des Trente Glorieuses, c’est ça, « ils n’ont jamais connu la misère »… Si, mais ils l’ont oubliée. Le grand refoulement calorique, la belle amnésie libidineuse, le brain storming touristique. Cette année, avec le soleil, tout le monde est parti sur les plages. Seuls comme deux couillons ombrageux, mon frère et moi en petit comité de salut public sous le parasol, mangeons modestement l’agneau pascal, amoureusement entouré  de haricots. Mais en ce pays chouan, il faut toujours être sur ses gardes. Que se passe-t-il ? Une course cycliste devant la maison familiale. C’est le Tour de Bretagne, une épreuve importante et internationale, vingt motards de la Garde Républicaine en assurent la sécurité; l’un d’entre eux se gare devant le portail, on discute un peu, ce n’est pas trop fatigant comme boulot, mais faut être là, vigilant, impeccable; la visière du casque doit tout le temps être propre, et la moto briller de tout son bleu républicain. Le Tour de France ? Oui, j’y serai, me dit l’agent de l’escorte présidentielle… On parle d’une étape en Corse bientôt ? Oui, mais ce sera compliqué à organiser, à cause du tourisme… Un champion corse ce serait bien non ? Peu probable, faut pédaler, me répond le sarcastique jacobin motorisé. Il y a des femmes dans votre unité ? Je lui demande. Oui, une. C’est une escorte girl alors ? Si vous voulez. Ma plaisanterie lui passe sur le crâne, attention, voilà le peloton. Sifflet. L’étape va se jouer au sprint ? Sans aucun doute, le parcours n’est pas assez sélectif; un circuit de 31 km, avalé en 40 minutes par les premiers.

Le lendemain, je l’ai testé, le circuit, en une heure et quart, mais je me suis arrêté chez ma nièce qui tient un bistrot-restaurant dans les environs; j’ai un peu flâné aussi, un peu rêvassé, quand je suis passé notamment devant la ferme d’une ancienne copine, la délicieuse Isabelle, le plus beau petit corps de femme que j’aie jamais serré dans mes bras; une fille un peu soucieuse au début, « j’en ai marre d’être belle » qu’elle me disait, en voilà une idée saugrenue ! Je l’ai gentiment amadouée; le pelotage n’a pas duré très longtemps, on est vite passé au trifouillage, au suçage, au laminage, au ramonage, très industrieuse la fille, et moi, attentif au rendement, mon côté stakhanoviste des prés, parallèlement au lyrisme eisensteinien de mon imagination extensive. Merveilleuse Isabelle, mais totalement conne. Des opinions à chier. Conversation très vite impossible. On a essayé d’innover alors l’industrie. Pas facile. Comme dit Alphonse Boudard, les moeurs ont beau évoluer, la société devenir permissive, on a du mal à renouveler les situations…                                  

                           



2 commentaires

  1. Lecteur pointilleux 30 avril

    Je ne comprends pas: vous allez dans une église et vous parlez de culture protestante ?? Il ne me semblait pas que vous étiez protestant…

    Répondre

  2. qui vivra verrue 9 mai

    Un grand moment de comédie à l’italienne. Merci Monsieur pour les éclats de rire autour d’un sujet qui n’a rien de joyeux.peut-on transplanter Alberto Sordi en terre chouanne ?

    Répondre

Laisser un commentaire

Respiration-1 |
Qu'on se le lise! |
Un blog réservoir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | respiration2
| respiration3
| Lirado