Soleil pascal

 

Je passe quelques jours dans mon pays natal, en famille, auprès de ma mère; il fait un très beau temps, et le soleil est au coeur de toutes les conversations, mais pour déplorer le manque d’eau; j’en profite pour laver la voiture, qui n’a presque pas roulé depuis la mort de mon père; c’est une grosse voiture allemande, avec une pédale sur la gauche en guise de frein à main, ce qui faillit me faire aller au fossé la première fois que je m’en servis. Sous le soleil d’avril cette belle carrosserie resplendit comme en juin (40). 

Ma mère ne veut plus prendre de responsabilités ni d’initiatives, elle n’en a d’ailleurs jamais beaucoup pris tout au long de sa vie, et le reconnaît, « c’est votre père qui décidait tout le temps… »; j’ai un peu hérité d’elle dans ma façon de vivre tranquille, sans rien tenter, sans rien essayer, robespierriste prudent et un peu maniaque; mon père, lui, était plutôt du genre « de l’audace ! toujours de l’audace ! »- Toutefois, depuis une dizaine d’années, il était devenu bien méfiant sur beaucoup de sujets, et même la lecture quotidienne de Ouest-France, malgré les éditoriaux optimistes voire angéliques de F.R Hutin, le rendait désabusé et réactionnaire quant à la situation de la France; à la différence de mes frères et de ma soeur qui ont grandi dans une ambiance d’ambition, de projets, de calculs, et d’ouverture (années 60-70), je n’ai surtout connu, moi, que le rétrécissement des espaces publics (démocratiques), l’affaiblissement du commerce agricole, la rigueur comptable, le mauvais caractère de mon frère agronome, son égalitarisme tracassier (et chiant !), le déclin de mon père, sa retraite, et le tout enrobé de lectures pessimistes, défaitistes, hypocondriaques et neurasthéniques (Proust par exemple !); incroyable que je sois encore là, et quasiment primesautier à écrire ce que j’écris.

Au soleil, nous allons à la messe de Pâques, je prends le volant de la voiture argentée, éclatante, « hautaine, dédaigneuse… » comme celle de Melody Nelson, et je roule lentement sur la voie rurale dégagée, sorte de dandy décadent mais bien élevé. Curieuse ambiance; j’ai l’impression d’être un personnage de téléfilm d’Arte. Je n’avais pas mis les pieds depuis bien longtemps dans cette petite église de style néo-gothique; je reconnais mon instituteur en bonne place dans l’équipe liturgique; la chorale, constituée aux trois-quarts de femmes âgées, fait résonner des chants aigus qui se mêlent à de nombreux raclements de gorges et tousseries dans l’assemblée; l’organiste se trouve au balcon derrière l’autel, en compagnie de ses enfants, dirait-on, que j’aperçois très distraits. Tout cela manque vraiment de tenue. Comme si Jésus n’inspirait plus beaucoup de respect; du catholicisme rigolo-écolo-pédago ! Difficile de se concentrer. Tiens ! je reconnais Evelyne dans l’assistance, ah, celle-là, ma première petite copine, toujours célibataire, et toujours aussi peu aimable (rien à voir avec toi, me rassure ma mère, après la messe)- Le prêtre, depuis plusieurs années, officie dans différentes communes, sorte de VRP de la bonne parole, free-lance eucharistique, et de ce fait n’a plus la complicité conviviale et la conversation casuistique qu’il pouvait avoir auparavant avec ses ouailles; son verbe du coup se perd un peu dans des considérations évangéliques générales. Un diacre est à ses côtés, à l’affût, la moustache frétillante, le regard attendri (sur quoi ?), on dirait Ned Flanders des Simpson. La culture protestante dans toute sa discrétion sournoise et sa verbosité faussement fraternelle. Mais revoici la chorale nasillarde et poussive. Mon Dieu, que les paroles des chants sont indigentes et indignes de deux mille ans de christianisme !

Autrefois, après la messe, on allait au café, et moi chez les demoiselles Baumel emprunter des BD pour mon dimanche après-midi; elles voulaient me faire lire des « vies édifiantes », Bernadette Soubirous, Thérèse de Lisieux, Saint Vincent de Paul… Non, non, Achille Talon s’il vous plait ! Ce personnage casanier aux aventures loufoques et rhétoriques déteignait sur mes propres compositions, provoquant la suspicion professorale. Je salue quelques personnes en traversant le cimetière, égaré dans mes souvenirs. Les braves gens vont penser que je suis encore plongé dans la tristesse du décès de mon père. Pour l’une des dernières fois, je vais à la ferme; en dehors des bâtiments d’habitation, en bon état, le reste est à la dérive; rien n’a changé depuis les grands travaux des années 75-80; tout est bon à raser. Finalement on se réjouirait presque du passage de la LGV à travers cette ruine. Je préfère ne pas trop regarder, et me concentrer sur l’intérieur, la table bien mise, le salon, le canapé où ronronne un énorme chat roux, « 7 kilos », précise mon frère. Ce Saint Just de l’agronomie, comme je l’ai appelé dans ma précédente chronique, est devenu un rentier sportif, anti-nucléaire, adepte des produits bio, pélerin de Compostelle, et protecteur des petits animaux domestiques après avoir envoyé des générations de vaches, de cochons et de canards aux abattoirs. En le regardant bien, je lui trouve même un petit côté Hugo Chavez à mon frangin.

Lundi de Pâques, toujours au soleil. Je sors le salon de jardin, au grand dam de ma mère; c’est trop d’exubérance pour elle. Mes parents, depuis quelques années, avaient restreint leur espace de vie; ils appréciaient ma présence dans la mesure de son impeccable discrétion, difficile de trouver plus gentleman que moi en matière de silence, de gestes fins et de sourires nuancés. « Ah, il ne fait pas d’embarras… » – C’était un compliment dans la bouche de mon père. Le reste de la famille, en revanche, une toute autre histoire: grand déballage, enfants, chiens, chats, éclats de rires, claquements de portes, chasse d’eau à gros flots, sortez les assiettes neuves, les verres à pied, quoi ? vous n’avez plus de Champagne ? – Mon père: doucement, doucement, petite retraite, vous savez… Re-éclats de rires, re-claquements de portes, chasse d’eau, pschii-pschii, ouaf-ouaf, on va trinquer au whisky, au porto, au kir-cassis, au muscat, tant pis. Ah, les enfants des Trente Glorieuses, c’est ça, « ils n’ont jamais connu la misère »… Si, mais ils l’ont oubliée. Le grand refoulement calorique, la belle amnésie libidineuse, le brain storming touristique. Cette année, avec le soleil, tout le monde est parti sur les plages. Seuls comme deux couillons ombrageux, mon frère et moi en petit comité de salut public sous le parasol, mangeons modestement l’agneau pascal, amoureusement entouré  de haricots. Mais en ce pays chouan, il faut toujours être sur ses gardes. Que se passe-t-il ? Une course cycliste devant la maison familiale. C’est le Tour de Bretagne, une épreuve importante et internationale, vingt motards de la Garde Républicaine en assurent la sécurité; l’un d’entre eux se gare devant le portail, on discute un peu, ce n’est pas trop fatigant comme boulot, mais faut être là, vigilant, impeccable; la visière du casque doit tout le temps être propre, et la moto briller de tout son bleu républicain. Le Tour de France ? Oui, j’y serai, me dit l’agent de l’escorte présidentielle… On parle d’une étape en Corse bientôt ? Oui, mais ce sera compliqué à organiser, à cause du tourisme… Un champion corse ce serait bien non ? Peu probable, faut pédaler, me répond le sarcastique jacobin motorisé. Il y a des femmes dans votre unité ? Je lui demande. Oui, une. C’est une escorte girl alors ? Si vous voulez. Ma plaisanterie lui passe sur le crâne, attention, voilà le peloton. Sifflet. L’étape va se jouer au sprint ? Sans aucun doute, le parcours n’est pas assez sélectif; un circuit de 31 km, avalé en 40 minutes par les premiers.

Le lendemain, je l’ai testé, le circuit, en une heure et quart, mais je me suis arrêté chez ma nièce qui tient un bistrot-restaurant dans les environs; j’ai un peu flâné aussi, un peu rêvassé, quand je suis passé notamment devant la ferme d’une ancienne copine, la délicieuse Isabelle, le plus beau petit corps de femme que j’aie jamais serré dans mes bras; une fille un peu soucieuse au début, « j’en ai marre d’être belle » qu’elle me disait, en voilà une idée saugrenue ! Je l’ai gentiment amadouée; le pelotage n’a pas duré très longtemps, on est vite passé au trifouillage, au suçage, au laminage, au ramonage, très industrieuse la fille, et moi, attentif au rendement, mon côté stakhanoviste des prés, parallèlement au lyrisme eisensteinien de mon imagination extensive. Merveilleuse Isabelle, mais totalement conne. Des opinions à chier. Conversation très vite impossible. On a essayé d’innover alors l’industrie. Pas facile. Comme dit Alphonse Boudard, les moeurs ont beau évoluer, la société devenir permissive, on a du mal à renouveler les situations…                                  

                           



Mon père (1975-1990)

    

 Malgré l’incendie de 1975, la croissance de l’exploitation familiale se poursuit; mon père ne lésine pas, tout est refait à neuf; il déploie une énergie et une volonté qui se démarquent des mentalités locales, c’est un homme fier, indépendant, souvent mis et tenu à l’écart des petites coteries syndicales et municipales; il a tenté une seule fois de se présenter aux élections, le lendemain une veste était accrochée sur un panneau au bout du chemin de l’exploitation. Mon père n’a pas le verbe aisé, ce n’est pas un idéologue, encore moins un idéaliste; son pragmatisme taiseux et un peu menaçant m’a plus d’une fois déçu et chagriné; car j’eus très vite, de mon côté, une âme sensible et littéraire, portée à la confidence, à l’intimité, à la rêverie; ce père entreprenant et travailleur, qui n’admet que des raisonnements chiffrés, et ne s’intéresse qu’aux bulletins de notes de ma scolarité, ouvre évidemment un vaste espace de tentations affectives et sentimentales au petit garçon que je suis. 

Au début des années 1980, mon père s’associe avec l’un de mes frères, cela s’appelle un GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun); malgré l’augmentation du capital, du cheptel, des terres, l’entente n’est pas bonne, les disputes fréquentes, et je ne sais trop, moi, où me mettre; l’agriculture française devient de plus en plus encadrée et formaliste, il faut savoir jouer des subventions et de la fiscalité; pragmatique et bon vivant, mon père doit affronter le théoricisme sourcilleux voire ténébreux de mon frère. Véritable Saint-Just de l’agronomie, celui-ci veut imposer un modèle spartiate de travail et d’organisation, il durcit la gestion de l’exploitation, épure les relations professionnelles selon lui trop souples et trop amicales que mon père a patiemment nouées, et va jusqu’à remettre en cause qu’il prenne des vacances, en somme il fait règner un climat de rigueur qui frôle parfois la terreur.

Fin 1984, mon père acheta une grande maison au milieu d’un vaste parc, à quelques kilomètres de la ferme: une façon pour lui de se mettre en retrait, sinon en retraite; tout en continuant à travailler au GAEC (qui fut, parait-il, l’un des plus solides et des plus durables du département… A quel prix !), il put, en toute liberté, recevoir ses amis préférés, sa famille, et passer de bonnes soirées, sans avoir à s’inquiéter du vêlage d’une vache, sans être dérangé par des appels téléphoniques à caractère professionnel; peut-être redécouvrit-il aussi le plaisir d’être avec ma mère, un plaisir contrarié, négligé, affaibli par les soucis matériels et la charge du travail; pour moi, ce fut une période bien plus agréable que la précédente, où je pus me livrer seul dans ma chambre à de vraies lectures, ou à d’autres loisirs quand mes parents partaient en week-end. Mon père prit sa vraie retraite en 1990; ses relations se détendirent alors avec mon frère, qu’il continua à aider pendant quelques années, mais se consacrant surtout à son parc, à ses arbres, à ses amis.           

 

    

                                 



La Yuma

 

On m’invite au cinéma, ça ne se refuse pas, surtout quand l’invitation vient de mes collègues d’espagnol, trois femmes délicieuses, vives, drôles, et brunes; j’ai un faible pour les brunes. Cela dit, ne nous emballons pas; 150 élèves nous accompagnent; c’est une sortie pédagogique s’il vous plait. Et à 8 heures du mat ! Aller s’enfermer dans une salle obscure alors que le jour se lève, voilà bien une idée de profs; pas étonnant qu’ils dépriment ! Le film au programme, c’est La Yuma; je sais juste que ça se passe au Nicaragua, que c’est l’histoire d’une fille qui fait de la boxe, et que ce n’est pas violent; je suis une âme sensible, voir de la tronche défoncée à coups de batte de base-ball, non merci, surtout pas à 8 heures du matin. Je m’asseois donc en toute quiétude. Générique. La réalisatrice s’appelle Florence Jaugey. Soit. Des femmes qui font des chefs d’oeuvre, j’en connais pas beaucoup, mais bon, l’époque est aux talents modestes, tranquilles, et aux gentils films surestimés par des critiques attendris par leurs bons salaires. Du calme, ça commence. En douceur. La vie quotidienne d’un bidonville, des mecs en tee-shirts délavés, le regard sournois, les épaules tombantes, le genre toxico, l’influence américaine (match de base ball), et la jeune fille bien méritante, l’oeil vif, le buste bien droit, aucun doute, c’est elle la yuma. Qu’est-ce que ça veut dire ? Un surnom local. Les suds américains ont de multiples identités, on s’y perd un peu parfois, comme dans les romans de Gabriel Garcia Marquez, en tout cas ça devrait plaire à Le Bris ce genre de bric à brac ethnico-culturel.  Le film, lui, n’est pas des plus exubérants; c’est tranquillou comme rythme, je peux digérer mes tartines du matin. Quand même, je m’attendais à quelque chose d’un peu plus âpre, à des petits coups de couteaux, à un petit viol par ci par là, pas trop brutal, mais enfin, un peu de fièvre, quoi, histoire de nous communiquer l’ambiance bidonville, sa moiteur torride, son côté oppressant, mais non, là, on se croirait presque au camping des Mimosas à Saint Jean de Monts. Vous connaissez ? Moi non plus. 

La Yuma, donc, essaie de s’en sortir; attention, pas n’importe comment, pas à n’importe quel prix, elle a sa fierté la petite post-pubère; et c’est pourquoi elle boxe, une façon de se faire respecter, une façon de défier un peu le machisme ambiant; c’est très tendance, la boxe chez les filles (j’ai une nièce qui en fait), c’est une expression du post-féminisme décomplexé, on ne revendique plus rien du côté de l’utérus, maintenant on se fait des pectoraux, des abdos, et on squeeze ses capitons par des séances de punching-ball. En fait, au bout de trois quarts d’heure j’ai bien compris une chose: la yuma n’est pas du tout un portrait de petite fille nicaraguayenne de bidonville, non, c’est l’idée que madame Florence Jaugey s’en fait; bien sûr, on va me dire qu’elle a beaucoup étudié le milieu, qu’elle a quasiment fait un film ethnologique, avec des acteurs amateurs, etc. Il n’empêche, c’est cousu de fil blanc son histoire, Florence Jaugey est une idéologue, elle veut démontrer quelque chose, avant de nous montrer quoi que ce soit. La suite du film me le confirme à 100 %. D’abord il y a la rencontre avec le bel étudiant, le genre européen, qui s’éprend de la yuma, venue lui rendre un document que son petit frère lui avait piqué dans son sac. Là j’ai tiqué: comment un beau mec qui a déjà sa copine peut-il s’éprendre d’une petite souillon de bidonville ? On va dire que c’est un sentimental notre étudiant; et la yuma le lui fait d’ailleurs remarquer, voire elle le lui reproche. Les sentiments, c’est bourgeois, et c’est hypocrite. La yuma est une pragmatique, la fille à qui on ne la fait pas, la mécanique des mecs n’a pas de secret pour elle; donc, tous les deux vont très vite s’emboîter (comme disent mes élèves), clic-clac, même pas besoin du mode d’emploi, les yeux fermés dans l’obscurité, vite réglée l’affaire. Et quelle banalisation de la « chose » ! Dans l’idéologie post-féministe, le coït n’est qu’un exercice parmi d’autres de la gymnastique générale du corps; ça fait partie de l’hygiène; pas question de s’attarder, ce serait transformer le spectateur en voyeur, et contribuer à sa concupiscence de bourgeois pervers. D’autre part, chez les prolétaires, le sexe est une forme de domination et de violence masculines, et la yuma veut éviter le sort de sa mère, qui se fait peloter ouvertement par un vaurien alcoolique et colérique. 

Le film prend un peu de rythme; la yuma remporte son premier combat (pas difficile, elle n’a presque pas de concurrente !), tandis que les branleurs du quartier volent un camion de poulets, mais se font rattraper par les flics; coups de feu, un mort. Le bel étudiant, lui, est tabassé avec sa copine de fac par le petit frangin de la yuma; colère de celle-ci, et impossible réconciliation; j’ai trouvé ça dommage (mon côté sentimental sans doute), mais on m’a expliqué ensuite que de toute façon le bel étudiant était un faux-cul, qu’il n’avait rien compris à la yuma, et qu’au lieu de l’accuser de lui avoir tendu un piège, il aurait dû, s’il avait été véritablement épris d’elle, se jeter à ses pieds, dans ses bras, et l’emmener tout de suite avec lui. De toute façon, le scénario avait décidé d’en finir avec lui, archétype de l’Européen bourgeois, cérébral, sentimental, qui ne comprend rien aux grandes émotions latines; la yuma préfère se lier d’amitié avec un travelo et un beau black musculeux, deux créatures bien plus recommandables aux yeux du post-féminisme néo-gauchiste d’une Florence Jaugey; et comme si on n’avait pas compris, le beau black nous gratifie d’une séance de strip-tease, devant un parterre de dames respectables qui ont droit elles aussi à leur dose de fantasme. Reste quand même le nerf de l’histoire, l’argent; il n’y a pas que le beau black qui soit un peu raide, la yuma est franchement sur la paille. D’autant plus que ça se dégrade chez elle (là, je n’ai pas tout saisi aux causes du fiasco familial), mais qu’heureusement le travelo veut bien héberger notre héroïne, sa petite soeur et son petit frère, un saint, que dis-je, une sainte ce travelo ! 

Et puis est arrivé le cirque, mais pas n’importe lequel, non, le cirque de la libertad ! Avec sa lionne en cage, bien efflanquée la pauvre bête; un cirque, encore une idée de gauchiste, le genre intermittent du spectacle, saltimbanque, cracheur de feu et compagnie; la pauvre bête regarde ça avec résignation; un cirque bien pourri quand même, avec un patron moustachu bedonnant qui fait miroiter à la yuma une belle petite somme aussi rondelette que lui si son numéro de boxe féminine marche bien; le travelo lui avait dit, pourtant, « ma petite, tu vas te ridiculiser », mais que voulez-vous, le besoin de fric, et voilà notre yuma embarquée dans la caravane, vers une destination inconnue, vers des recettes aléatoires, en compagnie d’un animal qui tire la langue. J’ai trouvé ça un peu austère: la liberté sous cette forme-là, ça donne pas envie. On m’a fait comprendre que si, et que la yuma allait au bout de sa démarche initiatique de jeune femme libre. Il y a bien des romans d’apprentissage, pourquoi pas un film ? Bof. Si l’on veut. Je suis sorti assez indifférent de la salle, mais j’allais pas me plaindre, quand même, j’étais invité, et puis je n’ai rien eu à faire, et surtout pas à exploiter pédagogiquement cette nouvelle livraison de clichés gauchistes, féministes et altermondialistes (l’Amérique latine est à la tête de l’altermondialisme). Comme prof de géo, je ne me suis pas bien rendu compte que ça se passait au Nicaragua, ni même dans un bidonville; sur le plan esthétique, enfin, j’ai trouvé la bande musicale épouvantable et la photographie très quelconque; il était temps de sortir de la salle, de retrouver le beau ciel normand et le visage rayonnant de mes charmantes collègues.                                                                 



Je est un autre… Et puis quoi encore !

 

J’en ai fini avec le bouquin de Cordier, 1100 pages, tout de même, c’est une lecture de retraité; bon, je ne vais pas en dire de mal, ça ne se fait pas, la Résistance, attention, respect, mais entre nous, mezzo voce, j’ai été un tantinet déçu; Cordier, jeune assistant-secrétaire de Rex (Jean Moulin), nous livre en somme un témoignage timide, et englouti dans trop de petits faits, vrais sans doute, mais ce n’est pas la vérité qui intéresse le bon lecteur; c’est l’excès, la déraison, le comique et le tragique. Rien de tel avec ce gros livre qui soixante dix ans après nous apporte une chronique désuète et naphtalinée de la Résistance. Les histrions et les pervers de mon genre trouveront même que c’est une purge.  »Je prenais ma douche, quand Rex sonna. » – Voilà le genre de détail à la Cordier qui tue un peu plus encore l’épopée des Français libres. 

Le Stade Rennais s’effondre; je m’en réjouis; cette ennuyeuse équipe de brutes africaines (deux expulsés encore samedi soir) entraînée par un Corse susceptible et financée par un mécène invisible, c’est un exemple de ce capitalisme libéral mondialisé qui détruit depuis trente ans, au moins, les fines structures régionales et nationales de la France. Mais on trouve encore des personnes pour penser et promouvoir le contraire, par exemple ma collègue documentaliste, le genre gauchiste féministe (je n’ai rien contre, quand elles ont moins de 30 ans et que leur gauchisme leur recommande de baiser avec n’importe qui, voire avec des ennemis idéologiques, comme la petite Sarah Forestier dans un film à la con vu cet hiver), qui me donne à lire un texte qu’elle souhaite présenter aux élèves que nous encadrons ; il s’agit d’un ramassis de poncifs cultureux enrobés de jargon pédant, l’auteur en est Michel Le Bris, extraits:  » Pas de roman qui vaille sans ce « passage à l’autre », quand l’auteur s’imagine homme, femme, traverse les siècles et les cultures… Un autre qui est déjà celui de la langue. Car toute langue, si l’on y songe, est étrangère… Nous ne naissons pas parlant français, ou anglais. L’écrivain est cet être singulier qui entretient un rapport d’étrangeté avec sa propore langue, ne se fixe d’autre propos que de dire l’indicible… Alors naît le miracle de la littérature, quand l’auteur se découvre et se construit au travers de ses fictions. Car cette bruissante multitude qui l’aura habité pendant la rédaction de son livre et ne le quittera pas de sitôt n’en est pas moins lui-même, être singulier, et il serait vain de croire son « je » dissous dans le tumulte envahissant de ces « autres »… » – Je me demande bien ce que nos élèves vont apprécier dans ce bla-bla prétentieux; je les vois d’ici, les filles en train de vérifier l’ajustement de leur soutif, les mecs en train de commenter le match vu à la télé la veille au soir, en somme une jeunesse plutôt saine, virile et coquette, et nous, profs sinistrés, qu’est-ce qu’on vient les emmerder avec la bruissante multitude, avec cette connerie d’altérité abstraite… L’altérité, la vraie, c’est de mettre ma main dans le soutif de la copine, ou dans le calbut du copain !

Je vois bien où veut en venir Le Bris: l’identité nationale c’est pas bien, pas beau, ce qui compte c’est d’aller vers les autres, de découvrir les autres et de comprendre que les autres, au fond, c’est moi, mais un moi bien meilleur que s’il était réduit à moi sans les autres… Et ça nous donne la thèse d’une « identité-monde », qu’il développe dans la suite de son propos (1); là, j’ai dit tout net à ma collègue que je n’étais pas d’accord; que fallait quand même pas pousser avec les conneries alter et anti-nationales, avec toute cette idéologie d’un mondialisme cultureux exaltant, le super espace Schengen, la grande nouba immigrationniste, la fin des papiers d’identité, la libre circulation sans entraves; et Le Bris plus jargonnant que jamais:  » Nous pensons – ou l’on s’obstine à nous faire penser- dans les catégories du stable, Etat-nation, territoires, frontières, opposition extérieur-intérieur, familles, communautés, identités, concepts. Il se pourrait bien, souligne le philosophe indien Arjun Appadurai, que le monde qui vient nous oblige très vite à penser en termes de flux et non plus de structures, à oser sortir des catégories du stable pour se risquer à une pensée du mouvant. Où l’imaginaire individuel et collectif paradoxalement  pourrait retrouver une place centrale de puissance de recréation de soi: chacun, de plus en plus au carrefour d’identités multiples, ne se retrouvera-t-il pas mis en demeure d’avoir à inventer un « récit personnel » articulant pour lui, en une forme cohérente, cette multiplicité ? Les écrivains de l’ex-Empire britannique, ceux que Salman Rushdie nommait « bâtards internationaux », en sont un bel exemple – et, après eux, ceux qui signaient le manifeste Pour littérature-monde en français. Qu’est en effet le roman, sinon création de mondes, entrecroisements de voix multiples, remise en cause, dans un mouvement même, des certitudes de l’identité ? Forme, certes, mais ouverte, à la différence du concept, et pour cela à la naissance même de l’être-ensemble, articulant l’Un et le multiple, effort obstiné de tenir le pari d’une pensée nomade dans cet espace fluide où se déploie l’expérience de la réversibilité du dehors et du dedans, de la dépossession et de la recomposition de soi. »

Ouf. Quelle connerie n’est-ce pas ? Le pire, c’est que le type qui écrit ça pense que c’est très bien; il faudrait lui dire, quand même, que les élèves s’en torchent le cul de ses réflexions sur l’identité-monde, et qu’il n’y a plus guère que des soixante-huitards bien fatigués pour s’en servir encore de pensée-camomille; le prof honnête, et lucide, sait quant à lui encore faire la différence entre l’idéologie des mauvais écrivains (comme Le Bris) et l’anti-idéologie des vrais romanciers (comme Céline) que les précédents, vexés de n’avoir pas ce talent, accusent d’idéologie anti-idéologique, c’est à dire de fascisme. Enfin, ma collègue a convenu que le texte était un peu difficile, et que de toute façon c’était trop long à photocopier. On reste en bons termes. Je n’ai pas envie de me fâcher pour des conneries. Ce serait trop con.

(1): « Je est un autre- Pour une identité-monde », sous la direction de M. Le Bris et J. Rouaud, Gallimard, 2011.                            

      



Des Norvégiennes au lycée

 

Mon lycée a reçu cette semaine un groupe d’élèves de Norvège, surtout des filles, des grandes blondes, parfois un peu épaisses, nourries au saumon, chauffées au gaz; elles sont venues dans mes cours, j’ai improvisé une leçon de géographie sur leur pays, elles sont allées au tableau faire un méchant croquis, plaçant les villes, Hamerfest, Tromso, Alta, d’où elles viennent; marrantes et fières les gamines, surtout la petite brune aux yeux un peu bridés, originaire de Russie; mes élèves ont été en revanche fort décevants, les garçons incapables de poser une seule bonne question en anglais, à part « is there pinguins in Norvège ? » - Puis, l’après-midi, en cours général d’histoire, j’ai reçu quatre autres filles, le genre handballeuses, plus jolies que celles du matin; du coup on était 38 dans la classe; j’avais prévu une synthèse sur le totalitarisme, je ne me suis pas laissé abattre, j’ai dit ce que j’avais à dire, même si les décevants garçons du matin incapables de parler anglais se sont montrés incapables d’écouter le français; un élève a fait allusion au film (allemand) « La vague », tiré d’une expérience très « pédagogol », qui prétend démontrer par la technique du « jeu de rôles » comment fonctionne le totalitarisme (manipulation et contrôle psychologiques de la classe, incitation à la culture du groupe aux dépens de la liberté individuelle, tee-shirts symboliques, création d’un logo fédérateur, etc.); ayant moi aussi vu ce film, j’ai fait remarquer que les élèves ont très bien « joué le jeu » sous la direction d’un professeur d’EPS, préféré au professeur d’histoire pour assurer ce genre d’expérience pédagogique, et je n’ai pas manqué d’ajouter que la meilleure façon éducative d’éviter le danger du totalitarisme c’était donc de faire des « cours d’histoire traditionnels », assurés par un prof d’histoire et non par un prof de sport ! 

Avec mes Secondes, je me repose un peu en ce moment, en leur présentant de larges extraits de « La Révolution française » de R. Enrico; à la manière de Marc Ferro dans son émission « Histoire parallèle », j’arrête de temps en temps le film, je pose une question à la classe, et je lui donne ensuite mon commentaire de la scène ou de la situation; ce matin, par exemple, nous avons mis en évidence le rôle de Louis XVI, interprété par J-F Balmer; « il est dépassé par les événements » a dit un élève, « vraiment ? » ai-je répliqué, « mais non, il fait preuve de sang-froid » a vu un autre, et c’est ce que je voulais entendre, car par son calme, sa maîtrise de soi, Louis XVI montre qu’il continue d’exercer sa « souveraineté », alors même que la vie politique parlementaire et parisienne devient de plus en plus agitée, houleuse, colérique, sous la pression du peuple, des clubs, des sections. Le sang-froid royal est une preuve, pour ses adversaires, que le roi attend sereinement, du moins espère avec confiance un renversement de situation et le rétablissement de ses anciens pouvoirs.  »Quand est-ce qu’on va le voir guillotiné ? » me demande une mignonnette élève d’origine asiatique, d’habitude très effacée et inattentive, mais à présent fort curieuse avec ses nouvelles lunettes, et la petite n’en perd pas une miette; je deviens moi aussi très vicieux dans mes approches pédagogiques ou anti-pédagogiques; en tout cas, par rapport aux professeurs de langues vivantes, qui font du théâtre, du music-hall, du cabaret (à quand le strip-tease ?) en classe, nous sommes encore très classiques et très guindés en histoire-géo. 

Mes loisirs ont été bien faibles cette semaine; j’ai peu lu, à peine 200 pages du volumineux « Alias Caracalla » de Daniel Cordier; j’ai regardé un téléfilm sur la mort du président Pompidou; et j’ai passé du temps au téléphone et sur internet. Le livre de Cordier ne m’ennuie pas mais ne m’intéresse pas vivement, c’est un récit très factuel, très détaillé, mais un peu répétitif, une sorte de journal  de la mise en place du Conseil de la Résistance, sous l’autorité de « Rex » (Jean Moulin) et avec toutes les difficultés qu’on connait: problèmes de liaisons, d’argent et de matériel, entre Londres et la France, et surtout problèmes politiques entre les différents chefs et mouvements.  Extrait, le 10 août 1942: « Ici, il n’y a que des brouillons de projets, des parlotes, et rien d’autre. Nous vivons au milieu d’une France indifférente, au pire hostile. Les gens qui nous entourent ont peur… Ils ne veulent pas d’histoires. Nous héberger pour une nuit les empêche de dormir pendant une semaine. Quant à l’installation d’un poste de radio, c’est comme si nous leur demandions de mettre un drapeau anglais à la fenêtre ! – Mais tout de même, les mouvements ? Le Général fonde de grands espoirs sur eux pour détruire l’armée allemande. – De Gaulle ne va tout de même pas proclamer à la BBC qu’ici tout le monde s’en fout ! Les mouvements, ce n’est pas l’Action française clandestine; ce sont des patriotes qui bravent le danger pour tenter de faire quelque chose ensemble. J’ai la chance de m’occuper du plus fort et du mieux organisé de tous: Combat. Quand je constate le bordel qui y règne, je plains sincèrement Schmidt de s’occuper de Libération. Pour couronner le tout, Charvet, le chef de Combat, est un militaire que je soupçonne d’être fasciste. Heureusement, il s’oppose à Libération, qui est carrément une annexe du Front populaire. » (Folio, pp. 467-468). Quant au téléfilm sur la mort de Pompidou, il ne m’a rien appris, prouvant une fois de plus l’incapacité et l’impossibilité de la télévision française à faire de l’investigation politique; on s’en tient alors, sans aucune prise de risques, à des mises en scènes bien léchées (c’est le cas de le dire), à des évocations nostalgiques, à une forme de représentation lénifiante et bienveillante du président Pompidou, dont le téléfilm nous montre le courage, la dignité, l’élégance, tandis que sont égratignés les personnages de l’ombre, les conseillers spéciaux, les barons gaullistes, bref, tous ceux sur qui (en grande partie morts) un réalisateur superflu et décoratif peut porter ses petites dents émoussées. Parler de la « mort d’un président », c’est une façon, en somme, de ne rien dire de sa vie; tout le contraire de ma démarche actuelle à l’égard de mon père.                                                  



A l’ombre- saison 2

 

Me revoici; j’ai passé un week-end ensoleillé; le temps change vite; la semaine d’avant je me mettais encore au coin du feu. Ma mère puis mon frère aîné m’ont appelé hier soir, inquiets de m’avoir trouvé triste l’autre jour en famille; j’ai démenti; c’est mon côté songeur, silencieux, romantique, sans doute, qui produit parfois cette impression de tristesse aux yeux des personnes bavardes et communicantes. En notre époque de droit d’expression forcenée, de comique obligatoire, et d’opinions polémiques à tout va, j’éprouve un grand besoin de silence, de solitude, de lectures. La mort récente de mon père n’a rien changé à mon caractère, ni à ma façon de vivre; elle ne fait que renforcer au contraire le plaisir que je prends à écrire, tout seul, dans mon coin. 

Je suis rentré de ce week-end familial par une belle route de campagne verdoyante, à l’écart des grands axes; j’avais décidé de prendre mon temps, d’admirer les troupeaux repus et somnolents, les maisons fleuries, les villages déserts, et même ces éoliennes qui en surplomb me firent le plus bel effet; pour embellir encore plus mes observations, j’écoutais au volant de ma voiture deux de mes artistes préférés, Léonard Cohen (« The Future ») et Luz Casal (« La Pasion »). Quasiment seul sur la route, je n’en éprouvais que mieux le sentiment d’une douce quiétude légèrement divertie par les rythmes élégants de la musique. En ces instants, on ne peut que déplorer l’agitation et la nervosité sociales et culturelles de notre époque, de notre pays; on trouve dommage, aussi, que tant de livres savants soient écrits, ceux de géographie notamment, sans la moindre sensibilité, sans la moindre trace de sentiments ou d’impressions, on trouve pénible, même, tout ce temps consacré à des études qui se veulent objectives et rigoureuses, mais qui n’ont en réalité qu’un effet dramatique, celui de nous priver des « transports de l’âme » comme on disait autrefois; on ne le dit plus, depuis que l’âme, notion incertaine et trop religieuse, a été sévèrement évacuée des livres et des moeurs, depuis que la raison triomphante, l’esprit des lois et la sécheresse des concepts se sont abattus sur la civilisation occidentale. 

Je vois bien dans mon métier de professeur d’histoire-géographie se renforcer une pédagogie purement technique et technicienne, qui prive les élèves de tout rapport « sensible » et même « sentimental » au savoir, qui les précipite dans des exercices d’une indigente sécheresse formaliste (remplir des cases, souligner des phrases, compléter des organigrammes, des croquis, répondre à des questions cousues de fil blanc, etc.), et qui par dessus-tout entend ériger une « dynamique du groupe » orale et verbeuse aux dépens du silence individuel pourtant si précieux quand il s’agit d’écouter, de comprendre et de réfléchir. Désormais l’école ne doit plus tant instruire et transmettre des savoirs que former des élèves « compétents »; Angélique Del Rey, professeur de philosophie, définit le but général de cette mutation: « les pays industrialisés européens ont placé leur stratégie économique dans l’investissement sur les ressources humaines, l’économie de la connaissance, ce qui veut dire miser sur les compétences des individus pour augmenter leur compétitivité au niveau international. Cela transforme le sens de l’école. On n’est plus dans une logique éducative, mais dans un impératif d’efficacité économique, de flexibilité. » (1)

(1): « A l’école des compétences. De l’éducation à la fabrique de l’élève performant. », Paris, La Découverte, 2010.                                          



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