A l’ombre des années 80

 

Si j’ai bien aimé mon enfance, à la campagne, avec les chiens, les chats, les vaches et les cochons, avec mes petits coureurs cyclistes multicolores dans le bac à sable, avec ces matins de neige sans école, avec ces fêtes familiales qui m’initiaient à la société, aux relations, aux sentiments, avec mes cousines pour qui hélas j’étais un peu trop jeune, avec les étés en culottes courtes, et les premières visions du corps féminin à la plage (tourne-toi, je me change, tu regardes pas hein !), si j’ai bien aimé mon éducation primaire, la lecture, les institutrices religieuses, puis celle, laïque, qui voulait qu’on l’appelât par son prénom, tout en offrant à ses élèves le spectacle de sa généreuse poitrine républicaine, la suite de l’histoire, après ma douzième année, fut moins heureuse. 

Très vite, les professeurs du secondaire sanctionnèrent ma légèreté d’esprit, mes plaisanteries orales et écrites, mes farces, mes jeux de mots; j’étais avide d’épopées, de gestes héroïques, de Grecs et de Romains, mais madame Truc-moche nous emmerdait lamentablement avec ses Egyptiens momifiés; je la revois, la salope, tatillonne, chieuse, nous faisant faire des découpages à la con, des schémas de tombeaux de merde, qui ravissaient les nunuches et les niaises, toutes ces futures ménagères méticuleuses et fétichistes qui s’adonnent aujourd’hui au bouddhisme et au tri sélectif des déchets. Heureusement, monsieur Effray en quatrième releva un peu le niveau, le premier à nous dire, devant je ne sais plus quel tableau de la Renaissance, « que c’est beau le corps d’une femme ! » – Il avait osé, au sein d’une institution catholique, il n’avait pas pu se retenir le brave homme, inondant de son exclamation un auditoire asséché par deux années d’égyptologie poussiéreuse ! 

Passons vite. Voici l’université. J’en attendais beaucoup, le lycée m’avait bien emmerdé lui aussi, d’une façon plus ardue que le collège mais non moins redoutable. Avec l’université, me disais-je, mes facultés seront peut-être reconnues, aiguisées, lancées vers l’infini de la connaissance et de la réflexion… J’espérais aussi, et surtout, une vie plus aventureuse, plus amoureuse, plus épique; un professeur du lycée m’avait promis de grandes joies, des découvertes, des expériences, des illuminations… Un pédago bonimenteur. Enfin, j’allais pouvoir sortir de mon trou rural, de cette tanière où j’avais pris des manières de renard méfiant, à moins que ce ne fussent celles d’un blaireau teigneux. L’université ! « Unis vers Cythère » comme disait Lacan, j’étais impatient d’embarquer sur le Watteau. A moi les délices du verbe qui se fait chair ! Tout le contraire. Ce fut tout le contraire. La chair devint triste et il fallait lire tous les livres. Vilaine époque: le gouvernement socialiste entrait dans sa phase de rigueur et de prétention incarnée par Fabius (je vous prie, monsieur Chirac, vous parlez au premier ministre de la France !), Malik Oussekine tombait dans la Seine, déclenchant une vague de moralisme dévot (Touche pas à mon pote !), et les belles filles de la fac distribuaient des tracts de gauche tout en rêvant de se faire prendre par des cons gominés de droite et des anars de l’action directe. Ce sont les dessous psychologiques de la verbosité militante ! Des dessous chics. 

Les études elles-mêmes ? Pas terribles. Trop de temps perdu, et mal perdu, sans espoir de le retrouver à coups de madeleines trempées dans le thé, pas assez de cours malgré ( à cause) des profs de talent, rigoureux, méthodistes, calculateurs, maniérés, élégants, le verbe impeccable. Trop d’heures à lire n’importe quoi, ou à chercher des livres toujours empruntés, trop d’heures à des exercices formatés, sectaires, desséchants, comme ces commentaires de cartes IGN, véritables attentats au potentiel littéraire de la géographie, perpétrés par des terroristes du structuralisme, des maniaques de la didactique du gendarme; et dire qu’il me faudrait attendre ma trentième année pour que je découvre Vidal de La Blache ! Scandale. Pas assez de cours, non, de la part de ces professeurs qui en gardaient sous le manteau, l’ouvrant vite fait à des étudiantes ambitieuses; pas assez d’intimité dans la transmission du savoir, en définitive, trop de leçons vagues, imprécises, cavalières: débrouillez-vous ! Sans doute étaient-ils un peu défaitistes, ces professeurs néo-marxistes confrontés à la décomposition du système soviétique, et voyant devant eux le triste spectacle d’une université de masse chevelue, incapable de rivaliser avec les écoles normales bien coiffées, professeurs tantôt mornes, tantôt cyniques  (André Chédeville), souvent absents (Yvon Garlan). A la rigueur, je veux bien en sauver deux ou trois: Hervé Martin, Michel Denis, André Lespagnol, de gros travailleurs, roboratifs, combatifs, et de précieux conseils. Tout cela, enfin, et ce n’est pas là le moindre reproche, aurait pu être expédié en deux ou trois années. Mais cinq, non, c’est de la bêtise, une forme d’empâtement et d’embourgeoisement de la conscience. Moi qui étais entré plein de vigueur dans les amphis, j’en suis ressorti abattu, languide, monotone. Heureusement, je travaillais en secret, combattant les lourdeurs des contenus scientifiques par les légèretés mobiles de la forme littéraire. Mais ce genre de secret, c’est bien vite idiot; secret de tartuffe, qui ne résiste pas devant le plaisir des indiscrétions. Se cacher, oui, mais pour mieux surgir.                                                    



A l’ombre de l’auberge

 

Une folle rumeur circule depuis quelques jours à Saint Jacques du Minou, à l’auberge du Banquet il n’était question que d’elle encore hier soir. Rodrigue, notre vaillant capitaine, officiellement en mission, aurait été aperçu dans un club homosexuel de Toulouse. La rumeur est arrivée jusqu’aux oreilles des enfants, et nous avons dû déployer beaucoup d’habileté pédagogique avec Désirée pour rétablir la sérénité morale et psychologique de la classe. L’abbé de Niel, légèrement souffrant, m’a fait savoir par sa bonne qu’il fallait redoubler de prières, que les voies du Seigneur étaient impénétrables, mais que le devoir de la foi était d’accepter le mystère. Notre aubergiste, truculent à ses heures, méfiant à d’autres, s’inquiète de l’état d’esprit général de la population, et cette rumeur témoigne selon lui d’une poussée de fièvre obscurantiste. Nous avions cru, ou espéré, que le développement de nos échanges avec Toulouse sortirait le village de sa torpeur conservatrice, adoucirait certaines de ses moeurs, publiques ou privées, jugées archaïques selon le rapport du psychologue, il n’en est rien. Désirée retrouve dans certaines compositions ou remarques d’élèves des traces de situations familiales détériorées. Moi-même, en me promenant le long du Minou, j’observe des comportements fuyants, soupçonneux, des chuchotements qui n’étaient pas de mise il y a quelques mois encore. 

A l’auberge, certains hommes soutiennent que la rumeur vient d’un petit groupe de jeunes femmes, qui chercherait à déstabiliser Rodrigue, auquel notre Conseil interdit toute relation intime au sein du village. Hypothèse plausible, d’autant plus que notre vaillant capitaine n’en finit pas d’entretenir les désirs les plus ardents lors de ses apparitions cavalières le soir tombé; au passage de son cheval dans la rue principale, on peut voir des volets s’entrouvir doucement; nul doute que les ombres qu’il dégage ne soient de nature à enflammer les coeurs les plus tendres. Moins plausible en revanche, bien qu’elle soit soutenue, est l’hypothèse d’une remarque de commerçant toulousain, lancée sur l’air de la plaisanterie; aucun d’entre eux ne sait qui est Rodrigue ni même a entendu parler de sa fonction et de ses déplacements dans la grande ville. Une troisième hypothèse peut être enfin signalée, celle d’une tentative de nos adversaires protestants qui ayant échoué comme on l’a déjà vu dans leurs attaques militaires opteraient à présent pour des manoeuvres d’espionnage et de désinformation. J’ai suggéré au Conseil de rappeler Rodrigue au plus vite, on m’a fait comprendre que cela ne faisait pas partie de mon domaine de compétence. A cette occasion j’ai pu mesurer qu’en dépit de mon autorité auprès de la jeunesse du village, ou à cause d’elle, je ne bénéficiais guère de la confiance de ses représentants les plus âgés, ce dont l’abbé de Niel m’avait du reste plusieurs fois averti. 

Malgré cette rumeur, la fin de l’été est superbe à Saint Jacques du Minou; les matinées sont très fraîches, mais les après-midis ensoleillées, parfumées, indolentes et insolentes à la fois, de douceurs et de senteurs végétales. Les rythmes scolaires sont tels qu’ils me permettent, ainsi qu’à Désirée, de jouir pleinement de la nature; nous dormons un peu après le déjeuner, fenêtres ouvertes, en écoutant les oiseaux et le murmure de la rivière; vers quatre heures, alors que les activités agricoles et industrieuses du village redémarrent, que les commerces rouvrent leurs portes, et que les enfants les plus jeunes jouent sur les places et dans les prés, tandis que les plus âgés s’initient aux travaux qu’ils exerceront demain, je vais me promener avec Désirée le long du Minou, en évitant soigneusement certains points dangereux, où sont dissimulés de redoutables pièges, que le Conseil a tout de même eu la bonne idée de me communiquer; lors des premières années de ma présence ici, je ne pouvais sortir qu’avec l’abbé de Niel; on me laisse à présent vagabonder à ma guise, bien que mon allure rêveuse et romantique ne soit pas du goût de tous. Désirée ne s’en plaint pas, nous avons de gentilles conversations, faites d’observations multiples et hasardeuses, quand bien même nos pas frôlent des pièges mortels. 

Notre aubergiste me fait très bonne impression, à la fois discret, sobre, rigoureux, et plein de verve, de chaleur, de fantaisie. Sa cuisine est excellente, robuste mais élégante; outre ses variations sur le cochon, ses gibiers ne sont pas dépourvus de souplesse et de tendresse, tant il est vrai qu’on reproche souvent à cette viande son goût quelque peu âpre; par une savante cuisson, des farces adoucissantes et des accompagnements sirupeux (fruits confits par exemple), ses gibiers deviennent des plats délicieux qui ravissent autant les papilles féminines que les palais masculins. Comme c’est la seule auberge du village, il y règne une ambiance chaleureuse servie par des prix très abordables (en fait le Conseil interdit certains tarifs), et la cuisine ne pâtit pas de ces opérations commerciales qui consistent dans les zones de forte concurrence à multiplier des appâts qui finissent par émousser l’appétit. Cela dit, je soupçonne un peu notre aubergiste d’être sélectif dans ses réservations; non qu’il n’accepte pas tout le monde, mais il sait, d’après les observations que j’ai pu faire, éviter que ne se côtoient des hôtes qu’il estime d’humeurs incompatibles. Je lui prédis un avenir politique beaucoup plus riche que le mien au sein du village, mais pour le moment le Conseil tient sa candidature en réserve, en attendant une ou deux années de résidence supplémentaire. C’est la raison officielle, et il se dit déjà que l’aubergiste pourrait très bien, si certains événements extraordinaires se produisaient, bénéficier d’une avance. J’y suis très favorable pour ma part.              

                                       



A l’ombre de Leonard Cohen

 

Ce n’est pas toutes les semaines, ni tous les mois, que la petite ville de Caen peut recevoir un artiste de renommée internationale; les artistes se font rares, de toute façon, ils vivent secrètement, à l’ombre des projecteurs, mais de temps en temps, les voilà sur scène. Tel est le cas de Leonard Cohen, auteur-compositeur-chanteur, poète, écrivain, qui depuis 2008 est en tournée à travers l’Europe, à 76 ans. Non. Il ne s’agit pas d’une campagne néo-libérale en faveur de la suppression de la retraite. Leonard Cohen, escroqué par son agent il y a quelques années, a sans doute éprouvé le besoin de se refaire un peu, il a deux grands enfants (reconnus) auxquels il veut laisser quelques biens, le futur est si incertain. Le prix des places de ses concerts est donc élevé (autour de 100 euros); cela ne m’a pas trop gêné, puisque j’ai été invité. Il y a des invitations qui ne se refusent pas. Et puis je sors si peu le soir, je dîne aux chandelles en écoutant Bach, des araignées montent sur mes épaules, alors je peux m’offrir de temps en temps une escapade de dandy en dentelles parmi la foule en jeans. 

On pouvait craindre, comme dit le journaliste de Ouest-France, un artiste impavide et grabataire, qui aurait pu négliger le public caennais. Ce fut tout le contraire. Trois heures sur scène ! Et sept chansons en guise de rappel, mais en fait bien prévues, de façon à précéder ou provoquer l’enthousiasme de la foule. Malin comme un Cohen. Les Normands ont apprécié, ils en ont eu pour leur argent; ici c’est un compliment définitif. Bon. Tout le monde n’a pas exulté, mon voisin de droite regardait sa montre. Et quelques personnes ont émis des critiques: un spectacle trop luxueux, trop clinquant, trop bien léché, avec « trop de fioritures instrumentales » a écrit une internaute, on aurait aimé un artiste plus « authentique », plus simple, d’autant, ajoute la même, qu’il a conservé une très belle voix, d’une gravité sensuelle renversante. D’accord, je vois bien ce que veut dire cette femme, sans doute née avant 68; elle eût préféré un feu de camp et de la petite fumette au professionnalisme musical et vocal du spectacle; encore une écolo néo-gauchiste qui nous les casse ! Bien sûr elle n’a pas supporté les deux superbes jeunes femmes choristes, les soeurs Webb, qu’elle accuse d’ « élucubrations ». Moi, je les ai adorées, comme j’adore les choeurs féminins d’une manière générale quand ils accompagnent une lourde voix d’homme; je comprends mieux en cette occasion la raison d’être de la femme sur cette terre. 

Je ne m’étendrai pas sur les paroles de Leonard Cohen, aux accents bibliques et torrides, entre l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques; ses chansons se traînent parfois en longueur et en langueur, caractéristique habituelle du crooner désabusé, raseur et mal rasé, tabagique et alcoolique, bien qu’il s’essaye  depuis quelques années à la sagesse bouddhiste, en plus de la rigueur talmudique de ses origines et de son éducation juives. Mais il arrive aussi à ce compositeur très littéraire d’avoir d’excellentes idées rythmiques, et cela donne des « tubes », comme « The Future », « Take this Waltz », « Dance me to the end of love », « First we take Manhattan », etc. L’utilisation du synthétiseur, excessive et déplorable selon certains, à tel point que l’internaute déjà citée a pu comparer la prestation de Leonard Cohen sur le titre « Tower of song » à celle de Charly Oleg, ne me dérange pas outre mesure, même si je n’en suis pas un fervent défenseur; j’ai cru y déceler quand j’ai découvert l’album « I’m your man », sorti en 1988, une forme d’ironie et de distance de la part de l’artiste, voire un plaisir enfantin, une façon en somme de simplifier le contenu musical face aux machineries électroniques et instrumentales des années 90. Mais la simplification ne signifie pas le dépouillement, et les versions modernisées ou arrangées des vieux tubes de Leonard Cohen, « Suzanne », « So Long Marianne », Sisters of Mercy », etc. me plaisent beaucoup plus que les originales. Etre simple, quand on reçoit quelqu’un à dîner par exemple, ne signifie pas que vous ne devez rien mettre dans les assiettes ! C’est ce que certains écolos « authentiques » à la con ne comprennent pas, que comprennent-ils d’ailleurs ? Je ne vous souhaite pas d’être invités chez eux ! Du reste, les gauchistes d’une manière générale invitent peu, voire pas du tout; une table bien mise, ça leur semble bourgeois ! Et déboucher une bonne bouteille de vin leur parait relever d’une idéologie patronale ! Bref, passons, ce n’est pas notre sujet.

Trois heures sur scène tout de même. Et comme dit Schopenhauer, le génie se reconnaît toujours par son abondance productive*. Le simple talent, lui, est souvent chiche, étriqué, précautionneux. Je me suis un peu souvenu de mes précédents concerts, de la faible prestation d’une heure vingt de Luz Casal à l’Olympia, des deux heures à peine de Bowie à Nantes, de Serge Gainsbourg assez inaudible à Rennes, de l »arrogance de Morrissey pour ses musiciens au festival de Rock en Seine, et je me suis dit en allant me coucher que je venais d’assister au meilleur spectacle de ma courte vie de spectateur. Qu’il est difficile, je vous le dis, le lendemain matin, de reprendre son métier de prof, de se retrouver devant des élèves, sans jolies choristes à ses côtés, sans aucun moyen, sans aucun charisme, et sans rappel (les élèves ont plutôt tendance à partir avant la fin !)- Oui, dans une autre vie, je serai chanteur, dans le genre Cohen-Ferry-Bowie-Reed, vous voyez, comme ce doit être passionnant, déjà on se tape plein de nanas, on a sa photo dans le journal, on bouffe gratis, on dort gratis, on voyage gratis, on divorce, on achète des villas, et puis de temps en temps on remonte sur scène pour remplir les caisses. Le prof, lui, c’est tout le contraire ! Il vient au lycée avec sa petite gamelle qu’il fait réchauffer au micro-ondes, il boit de l’eau, et les nanas l’obligent à nettoyer son assiette.      

*: Toutefois, L. Cohen n’a pas été un compositeur très productif, il le reconnaît bien volontiers, je suis laborieux, il me faut beaucoup de temps pour écrire, dit-il. Souvent, les artistes canadiens (voyez Glenn Gould) se mettent en marge du grand système commercial américain (comprenez les Etats-Unis); ce sont des perfectionnistes spirituels qui, à un certain moment de leur carrière, face aux sollicitations, disent: Stop.                           



A l’ombre reste en mode estival

 

Les plus fins observateurs l’auront noté, malgré la reprise du travail scolaire, « A l’ombre » reste en mode estival, à raison de deux chroniques hebdomadaires. Qui se plaindra de ce rythme ? L’homme a besoin de repères, d’habitudes, et la femme aussi, quand bien même elle s’en défend; une analyse plus approfondie de ses moeurs montre au contraire son vif désir d’une vie réglée, bien organisée, et d’une forte régularité dans l’effort, ce que certains hommes peinent à assumer. La femme, c’est l’ordre, sous différentes formes: domestique, professionnelle, culturelle, intellectuelle, psychologique… En tout cas, on voit de sa part, y compris chez la romancière Virgnie Despentes, qui pourrait passer à première vue pour une libertaire lesbienne, une indubitable préférence pour les situations nettes, claires, finies; elle ne supporte pas l’indécision, le flottement, l’entre-deux, comme le signalait récemment à la radio l’auteure d’un essai sur les sites de rencontres, qui reprochait aux hommes leurs mensonges, leur duplicité et leur lâcheté, reproches souvent ressassés mais qui n’en ont pas moins une part de vérité. 

Elles se féliciteront par conséquent de la régularité parfaite de ce blog; voilà, se diront même certaines, voilà un chroniqueur (car il s’agit manifestement d’un homme) fidèle, qui fait bien les choses, qui ne trompe pas son public, et même, qualité rare chez un homme, qui assure son travail avec enthousiasme malgré la quasi totale absence de publicité de ses chroniques; quel désintéressement ! Voilà un homme doué pour les situations intimes…. En notre époque (comme aux autres) où les apparences sociales et professionnelles accaparent et étouffent les comportements et les pensées, ce genre d’homme constitue bel et bien une sorte de miracle. S’il avait un peu plus d’ambition (de courage ?) il pourrait davantage se faire entendre, avoir des disciples, fonder une école, voire… Mais c’est un homme prudent. La crucifixion, très peu pour lui… Son manque de confiance en lui le préserve d’initiatives et d’actions absurdes; car l’absurdité est ce qui arrive aux hommes de gloire, comme ont dû le penser les soldats romains au pied de la croix en voyant Jésus expirer; mais pourquoi ne te sauves-tu pas toi-même ? Tu sors Lazare de son tombeau, et tu te laisses mourir en plein soleil  !      

L’été continue. Caressée voire pénétrée par les masses d’air océaniques, la Normandie présente des séquences d’humidité de plus en plus rapprochées. L’atmosphère devient tiède, avec des effets de moiteur; j’ai indiqué dans une chronique de printemps les évocations équatoriales que ce type de temps pouvait produire sur un esprit épidermique; n’y revenons pas. La tiédeur de septembre, cela dit, est bien différente de celle de mai; le philosophe P. Garnier, dans son « Eloge de la tiédeur » (référence égarée), nous a montré que la tiédeur pouvait être vue comme la qualité de la raison, par opposition aux chaleurs de la passion, qu’elle pouvait être également synonyme de clémence et de tolérance, tandis que la chaleur porte à vouloir brûler ses adversaires; la tiédeur, enfin, pour avoir moins de partisans bibliques et littéraires que la chaleur, n’en est pas moins à même d’intéresser celles et ceux qui se méfient des déclarations ou des proclamations un peu hautes, ce qu’on appelle le bluff dans certains jeux, et tous les excès de scènes et de styles des romans, en somme qu’elle est une forme de prudence et d’ironie à l’égard du monde et de ses fausses croyances … La tiédeur de septembre, à température égale à celle de mai, disons autour de 20 °, s’en distingue par son vent, un vent régulier, vivace, qui ne tourbillonne pas comme celui du printemps. Le coureur cycliste en sait quelque chose. La végétation n’est pas du tout la même; avec ses floraisons, la tiédeur printanière peut s’avérer étouffante, les asthmatiques et les jeunes femmes qui lisent Proust ont des suffocations; la tiédeur de septembre est en revanche agréable à respirer; impression que signale M. Houellebecq (écrivain tiède par excellence) à propos de Paris dans son dernier roman; on ne le dit pas assez, mais c’est la saison idéale pour les sentiments voire pour l’ amour, car s’y combinent judicieusement les chaleurs amorties de l’été et la fraîcheur naissante  de l’automne, en un mélange de calme vespéral et de sérénité matinale. 

Toute ma vie j’ai rêvé de tomber amoureux en septembre; mais les raideurs de l’adolescence puis les rigidités professionnelles m’ont tenu à l’écart de cette désirable chute; l’obligation d’avancer, de marcher droit, comme au combat, nous fait oublier de voir peu à peu les abîmes de la passion, du moins les fossés de la concupiscence; bien plus que la religion, c’est le travail et la société qui nous mettent hors d’état de tomber amoureux; qu’il y ait du sexe en revanche, et beaucoup, n’est au fond que la manifestation de la condition travailleuse et sociale des êtres, de leur féroce aptitude au combat; la grande volupté reste à inventer; nous ne savons pas nous abandonner, ni même nous détendre avec aisance; nos repos sont étriqués, calculés, inquiets; et de nos esprits fatigués, comme ceux de nos hommes d’état, sortent des idées minables, des projets de con, une indigente « gouvernance » du bien public ; peut-être une fatigue plus grande, proche de l’épuisement et de l’abandon, pourrait-elle être meilleure conseillère; certains diplomates et ministres ont témoigné en ce sens. Le regard de l’historien (et du géographe) porté sur les choses de l’amour est désespérant de lucidité et de monotonie dans un domaine où le littéraire et le poète voudraient croire au hasard, au merveilleux, aux astres. Mais non. La libéralisation des échanges sexuels, par exemple, n’a rien d’une partie de plaisir, et sous les jolis termes d’ouverture et d’exotisme, règne la loi du marché, triomphe l’emprise des chiffres. Ce n’est pas votre conversation, votre intelligence ou votre charme physique qu’on admire à mesure que vous vous éloignez de votre pays, mais votre mastercard.              

On aura donc bien raison d’apprécier la tiédeur gratuite de septembre, et de préférer le maniement de la langue à celui des chiffres. On saura gré par conséquent aux personnes qui ont cette préférence de le montrer un peu; autrement nous allons tous finir par crever sous les diktats des statistiques.  »L’Europe n’intéresse finalement que les calculettes » résumait déjà l’excellent Régis Debray lors d’un entretien radio en 2004. On se félicitera donc, dans une perspective de résistance et d’opposition, de la vitalité des littératures nationales, y compris (et surtout) sous la forme de blogs internet. Rendons grâce, même, à ces chroniqueurs qui luttent (sans le savoir d’ailleurs) contre « la fin de l’histoire » et la toute puissance de l’Empire. La Patrie leur sera reconnaissante, un jour.                          

 

                        



A l’ombre des nouvelles du monde

 

Je lis de moins en moins le journal Le Monde; c’est comme un plat qui ne passe plus; j’entendais l’autre jour une charmante collègue dire qu’elle avait un peu de mal avec le poulet, qu’elle en mangeait encore un peu mais que la vue d’un nerf ou d’une partie grise ou rosée de la viande l’écoeurait. C’est ce que j’éprouve avec Le Monde; les dessins de Plantu me consternent (Emmanuel Chaunu est bien meilleur), et les articles sociologiques et culturels consacrés à la France me font l’effet d’un journalisme compassé ou chic avec des tentations canaille ou racaille. En dehors des chroniques économiques de M. Delhommais, je ne lis plus rien, je feuillette, rageusement, ce torchon qui me semble vendu aux américains et aux multinationales de la connerie. Et dire qu’autrefois, je me levais à huit heures du matin pour ne pas rater l’un des trois exemplaires de ce putain de journal déposés chez le buraliste « Lire et écrire » de mon village. Tandis que mon père, lui, épluchait assidûment Ouest-France, se tournant vers ma mère à son évier pour lui signaler la mort d’un certain monsieur Texier, « 50 ans, dis, ce serait encore bien le neveu des Sauvée de Domalain … », je me concentrais sur les nouveaux pourparlers entre Israéliens et Palestiniens que relatait le correspondant du Monde à Tel Aviv. Quand on est jeune et ambitieux on s’intéresse aux possibilités d’existence des situations étrangères; c’est le cerveau qui en se développant d’une certaine manière produit ce mouvement d’expansion en faveur des « autres »; c’est même un luxe moral, à 20 ans, de pouvoir accorder quelque attention à des gens très retors comme ceux des milieux diplomatiques et d’affaires; et sinon un luxe moral, une fantaisie idéologique dont je me suis gargarisé des années durant, ne voyant pas alors que j’attristais de la sorte des personnes qui m’étaient proches. A l’heure du Jugement, j’aurai à m’expliquer sérieusement.        

Jeune professeur, j’ai encore utilisé Le Monde, j’en découpais des articles, je les classais dans mes cours, dans mes manuels, avant de me rendre compte que leur utilisation pédagogique était systématiquement un fiasco; car la rigueur informative de ce journal est un puissant soporifique; l’homme (et la femme alors !) aime au contraire les partis-pris, les mensonges, les déformations, la mauvaise foi, et surtout, quand la langue sort de ses gonds grammaticaux, quand les verrous sautent, quand des images impromptues, curieuses, cocasses, parviennent à faire un tableau qui éveille l’esprit, illumine le regard, et produit un sourire. Seule une compréhension sensuelle du monde a quelque intérêt, mais il faudrait déjà, pour commencer, que l’adjectif sensuel et que la notion de sensualité ne soient pas considérés de manière péjorative et restreinte, limitée à la représentation très sommaire que la plupart des personnes en ont et en font. Voilà des années que j’essaie, sans résultats probants, de dévergonder un peu, tout en restant honnête, la langue et les idées qui me servent à m’exprimer. Il me semble plutôt, en notre époque de visionnages pornographiques impénitents, que l’expression des idées tend à se refroidir et à se restreindre dans des cadres étroits. La « bordélisation » culturelle et sociale du monde déclenche des procédures juridiques de plus en plus vétilleuses et méticuleuses. Devant des classes et des élèves de plus en plus mélangés et dissolus, les pédagogues rivalisent à présent de techniques de formatage, d’étiquetage, de cadrage et de recadrage. Epoque difficile pour les esprits libres. Que dis-je, pour tout le monde !

La lecture de Ouest-France me permet de ne pas comprendre au-delà du raisonnable et du nécessaire ce qui se passe dans le monde; je m’en tiens à des dépêches d’agences de presse, à des comptes-rendus succincts qui blasent ou vitrifient le regard; plus j’aspire à être sensuel dans mon approche réaliste et concrète du monde, plus je me sens indifférent et goguenard pour les situations étrangères; l’Afrique ? rien à foutre ! L’Asie ? rien à foutre ! Les Américains ? Je les emmerde ! L’Europe ? Vous plaisantez ! La France ? A la rigueur… La Normandie ? Pas mal, pas mal… Mon appartement ? Là d’accord ! Comme professeur d’histoire-géo, s’il ne m’est pas possible d’exposer la sensualité que m’inspire mon appartement, je peux très bien en revanche montrer le dédain ironique et facétieux que peut provoquer la compréhension sommaire des événements et des situations tordus de notre monde; je trouverais saugrenu et obscène un cours ou un professeur qui voudrait susciter une « prise de conscience », c’est à dire une sorte de pathos ou de sympathie pour des faits et des personnes auxquels nos programmes et manuels font une publicité injuste et déplorable. Le bon citoyen doit au contraire avoir l’esprit froid et le coeur sec pour les choses du monde et de la mondialisation, mais faire preuve de chaleur, de tendresse et d’émotions pour son entourage et son environnement proches. Est-ce le cas ? Non ! Sortent de nos écoles des jeunes gens barbouillés d’idées générales et de prises de conscience minables, mais incapables de pensées vibrantes et d’actions chaleureuses pour leurs amis, leurs parents, et pour eux-mêmes ! Leur éducation artistique est lamentable, laissée entre les mains d’idéologues soixante-huitards à la con, qui gonflent d’outrecuidance des ectoplasmes de la teuf, des petites salopes nombrilistes, des fumeurs de joints qui perdent leur froc sur les trottoirs, des couilles molles qui se lèvent à midi pour aller vaguement brailler en soirée contre le fascisme et le capitalisme ! 

Le monde commence chez soi et par soi. De la modestie, oui, mais de la fermeté. De l’organisation, mais aussi du rêve, du voyage, de la musique. De la curiosité, de l’attention, des regards précis et vifs,  »le temps d’un sein nu entre deux chemises » comme dirait l’autre (je ne sais plus qui), des lectures, du travail manuel, de la sexualité (quand c’est possible). L’homme sensible et sensuel a besoin de calme, non dans une perspective d’impuissance casanière, mais afin d’embellir artistiquement ce qu’il fait, ce qu’il voit, ce qu’il entend, afin, d’une certaine manière, de considérer sa présence terrestre, fort courte, comme une fiction brève à laquelle il peut apporter un peu de style. 

Sortir de chez soi est de plus en plus risqué, « c’est le suicide assuré » disait Beckett, point de vue très singulier que nous ne sommes pas obligés de partager (mais il faut en tenir compte), et c’est pourquoi l’homme sensuel aura intérêt à bien étudier la question avant de se lancer à l’aventure d’autrui, car autrui, sous ses aspects rassurants, est toujours quelqu’un d’étrange; ne nous y trompons pas, malgré des siècles de relations sociales et sexuelles, l’humanité n’en est qu’à des balbutiements et des tâtonnements d’amour, jusqu’ici le crime a dominé l’histoire du monde, dans chaque famille flotte un parfum de haine, de jalousie, de rancoeur, hommes et femmes sont toujours emplis de craintes et de préjugés les uns à l’égard des autres, et les expériences bien souvent leur donnent raison… C’est une grande aventure qui va commencer, mais il n’est pas sûr que la Terre en soit le théâtre. En vérité, je vous le dis, nous ne savons pas grand chose de ce qui va nous arriver.                               

             



A l’ombre de ma retraite, deux scénarios possibles

 

   J’ai 73 ans, et je suis encore obligé pour me nourrir de donner des leçons de français et d’éducation civique à de jeunes voyous qui font des cris de singes en me voyant arriver, pissent et chient dans la classe, et regardent des vidéos de cul sur leurs portables pendant que je reste prudemment derrière mon bureau, figé, atone, avec des boules quiès pour ne pas entendre les bruits divers provenant des activités susdites. Je viens les mains vides pour ne pas être volé, et je  porte un très vieux survêtement « Le Coq sportif » bleu-marine que personne ne songe à m’enlever sous la menace d’un couteau, comme il est arrivé l’autre jour à madame Péronnet, 67 ans, qui a commis l’imprudence (elle est si jeune !) de venir en classe avec une jolie chemise fleurie qui lui a été arrachée. Je suis employé par une école de quartier qui me verse 50 dollars par semaine; une fois payés mon loyer et mes charges, il me reste très peu pour acheter quelques boîtes de raviolis, des merguez avariées, des purées en sachets et des yaourts soldés. J’ai beaucoup maigri ces dix dernières années et je n’ai plus que de vilaines dents qui se déchaussent. J’arrive encore, un dimanche par mois, en souvenir de la belle époque, à manger une tranche de jambon. 

La belle époque… C’était avant la guerre civile de 2014-18,  j’enseignais alors l’histoire-géo dans un lycée régional, j’étais propriétaire d’un bel appartement, j’avais quelques amis de mon niveau social et culturel, je rayonnais d’auto-satisfaction et de vanité tout en affectant d’avoir des ombres spirituelles, esthétiques, littéraires, sous la forme de chroniques publiées sur internet et heureusement sans grande publicité. Bien sûr, je connaissais des moments de stress et d’inquiétude, je jugeais étrange, injuste et déplaisante ma situation d’homme élégant, disponible, généreux, mais seul; j’avais des bouffées de misogynie et il m’arrivait en traversant le centre-ville le samedi après-midi d’avoir des réflexions contre la bourgeoisie, le shopping et le féminisme écologique. Mais ce n’était rien, rien du tout, par rapport à ce que nous avons connu en 2014, ce déchaînement de violence, ces saccages de magasins, puis ces meurtres, puis ces meutes de voyous, puis ces milices, puis cette mise à sac du pays, jusque dans les petites villes. Je commis la maladresse d’héberger une jolie femme qui se croyait menacée, elle sut me convaincre par le bon bout, c’était en réalité une pétroleuse iranienne, qui un soir déboula dans mon appartement avec une bande de terroristes qui mirent le feu à toute la résidence, massacrèrent les enfants et les personnes âgées, violèrent les femmes, puis les éventrèrent, sous les yeux de leurs maris ou compagnons qui ensuite furent étranglés ou pendus avec les intestins des précédentes.  Si je fus épargné c’est que les terroristes furent pris de court par une bande rivale; je parvins à m’échapper dans la nuit en flammes et à me réfugier, zombi, ensanglanté, transi, chez un ami qui s’était aménagé un abri souterrain, après l’effondrement de la tour de quatorze étages où il vivait auparavant. 

J’ai 73 ans, et je coule des jours heureux dans une grande villa fidjienne. L’alimentation est ici excellente, je mange des poissons fruités très rares aux effets rajeunissants, et les escalopes de lézards géants grillées au feu de bois, puis enroulées dans des feuilles d’eucalyptus, ont des vertus euphorisantes. Aussi, me suis-je mis au diapason des prouesses sexuelles des autochtones; en raison de mon âge respectable et de mon origine étrangère, donc étrange, les vieux mâles de l’île me confient l’initiation des vierges de leurs tribus, au nombre de dix. Ce qui fait un total d’environ 200 jeunes filles; c’est un travail à temps complet, une retraite fort active en somme. D’un trou l’autre, mes loisirs sont consacrés au golf; mon coup de reins force l’admiration des néophytes et des spectatrices. J’ai élevé un koala qui ramasse mes balles, tandis qu’un chimpanzé pousse mon caddie. Le soir, je lis les philosophes pessimistes du monde occidental pour me désaltérer un peu l’esprit, car tant de félicité peut avoir des effets desséchants pour l’âme et le coeur, il m’arrive par exemple de trouver à mon visage  une expression d »ironie glorieuse qui m’intimide. Je suis pourtant réputé sur l’île pour ma douceur et ma gentillesse, il est vrai que je ne m’adonne pas au rugby en compagnie des jeunes mâles du village, et de nombreux animaux aux apparences redoutables, tels ces lézards géants que nous mangeons, viennent aux portes de ma villa dont ils lèchent les poignées à distance (leur langue peut atteindre 7 mètres !). 

Comment suis-je arrivé sur cette île ? J’ai gagné un voyage par le magazine Géo dont je suis un fidèle abonné depuis l’âge de 18 ans. Toute ma vie de professeur a été consacrée à la découverte et la connaissance des peuples lointains; « combien de royaumes nous ignorent » écrit Pascal, cette pensée me frappa d’emblée. Je n’éprouve aucune curiosité pour les Européens aux moeurs consuméristes, aux émotions minables, aux raisonnements incertains; la femme occidentale m’ennuie considérablement, sauf réduite à l’expression de ses instincts sexuels, qui hélas se perdent dans les revues de psychologie et les soirées dînatoires. L’homme moderne m’horripile plus encore, qu’il soit informaticien abscons ou sportif rudimentaire; très tôt, vers ma quinzième année, je me suis rendu compte à travers l’école que la France m’accablait de tristesse, que l’Europe me faisait bâiller, et que je n’étais intéressé que par les récits de voyages et les livres d’ethnologie. Pendant mon séjour fidjien, alors que j’étais plongé dans l’observation placide et prudente des autochtones aux moeurs pacifiques, on m’apprit la guerre civile en France, et les actes de barbarie qui s’y commettaient, ce qui ne me surprit pas outre mesure. Je décidais de rester sur l’ile, encouragé d’ailleurs à le faire par la sympathie qu’on me montrait dans le village où j’étais hébergé. L’hospitalité n’est pas un concept abstrait chez ce peuple créatif, puisqu’on me construisit une villa en quinze jours, clés en mains pourrais-je même dire, mais il n’y a pas de clés. Personne ne s’est souvenu de moi en France, je suppose que toute ma famille a été massacrée; les amis ? je n’en avais pas.                                    

 



A l’ombre de Laurent Fignon

 

Laurent Fignon est mort mardi dernier, vers midi, alors que j’enfilais mon cuissard pour ma tournée quotidienne de 50 bornes. J’étais en bonne forme ce jour-là, parvenant à suivre sur 5 km un vrai coureur de club au vélo léger, avalant sur le grand plateau les faux-plats des rives de l’Orne, du côté d’Amayé, de Feuguerolles-Bully, de Vieux la Romaine, autant de villages reposants que le sportif amateur traverse furtivement, d’un coup de pédale accrocheur. « Le vélo donne à toucher le fond de nos âmes » écrit Laurent Fignon, phrase de champion romantique, ombrageux, intérieur, que les Contador, Schleck, Armstrong et consorts ne peuvent pas comprendre, eux les médiatiques complaisants, les coureurs chimiques (comme il y a des putes botoxées, qui accomplissent de froides performances), les business men bien pensants qui ont tué la légende du Tour par leurs victoires ou défaites programmées, un oeil sur le taux de change du jour, un autre sur le taux d’hématocrites, cyclistes marmoréens qui exécutent sans souffrance  les ascensions des cols, véritables liquidateurs de l’épopée, que le public des connaisseurs regarde avec mépris, tandis que s’enthousiasment faussement des journalistes complices de la mascarade. Sur l’évolution du sport cycliste professionnel, Laurent Fignon fait une cinglante remarque dans son livre:   »De mon temps, les formes de dopage étaient dérisoires et les exploits étaient considérables; depuis une quinzaine d’années, c’est tout le contraire… » (« Nous étions jeunes et insouciants », Grasset, 2009, puis Poche, 2010, p. 81)

Les premières victoires de Fignon en 1982 et 1983 m’ont pris au dépourvu; j’étais encore dans la vénération de Hinault, robuste champion breton, têtu, rural, épidermique. Je trouvais  élégante mais fragile la longue silhouette de ce jeune coureur blond à lunettes, si différente de celle du  »blaireau » (surnom de Hinault), bien que très vite mise à l’épreuve par celui-ci, pour remporter le Giro 82 puis la Vuelta 1983 du côté d’Avila. Sans doute voyais-je dans le style fin et acéré de Fignon, sa puissance lombaire, la finesse de ses mollets et son visage de professeur d’allemand ou de vétérinaire norvégien une opposition culturelle et symbolique à mes petites ambitions de chétif prosateur patriote, puceau et encore joufflu. Il m’apparaît plutôt clairement aujourd’hui que ma sympathie et mon admiration pour Fignon grandirent à mesure que je devenais moi-même un beau jeune homme, moins renfermé, plus disponible, moins brouillon et plus éloquent dans ses copies. Lors du Tour 84, je me fis le chroniqueur (déjà) de sa totale maîtrise de la course, cherchant à en imiter par écrit l’élégance et la puissance. Telles étaient à cette époque mes références culturelles et littéraires. Le choc fut un peu rude quand il me fallut affronter Descartes, Hegel et Marx, ces champions de la métaphysique dont les colonnes de Ouest-France ne relataient pas les exploits, pour le plus grand plaisir de mon professeur de philo que je revois ironique et acerbe, comparant ma prose à celle d’un vagabond spectateur du divertissement sportif, une sorte d’Antoine Blondin qui n’aurait bu que de la limonade. Sombre année que celle du bac, je me perdais dans les citations grecques, confondant mythologie et philosophie, Laurent Fignon, lui, se faisait opérer du talon d’Achille.

La gloire précoce et l’insouciance échevelée du « grand blond à la chaussure noire », comme d’aucuns s’amusaient à le surnommer, avaient valu à Laurent Fignon des mesures d’intimidation et de surveillance de la part des gardiens du temple du peloton, tous ces braves coureurs catholiques, genre Hinault, devenus pour le coup aussi susceptibles que des rabbins, ou aussi procéduriers, inquisiteurs, truqueurs et machiavéliques que peuvent l’être  les Espagnols et les Italiens. Rappelons à cet égard comment Fignon fut privé en 1984 de la victoire finale sur le Giro, par l’annulation impromptue du col du Stelvio (à plus de 2700 mètres) où le Français aurait sans doute surclassé l’Italien Moser, puis par les poussettes des tifosis à leur favori national, enfin par l’hélicoptère de la télévision qui volant à basse altitude lors du dernier chrono freina sa course. La médiatisation du vélo et du Tour de France faisait souffler sur le peloton un sirocco de contrats mirifiques mais parfois désertiques; Bernard Tapie reçut Fignon dans un grand bureau parisien, lui fit miroiter des gains nouveaux, une puissance encore plus grande. Le coureur refusa. A la manière d’un jeune écrivain célébré pour ses premiers écrits classiques et bourgeois, il s’engagea dans une voie plus étroite, celle d’un style épuré, d’une réflexion austère, d’un regard ténébreux porté sur les fausses lumières de ses contemporains, ou bien encore tel un prédicateur rendu populaire par ses miracles, il choisit alors de durcir le propos, de montrer le réel, de prédire le châtiment, et de renverser les marchands du temple. Il connut des chutes, on lui cracha à la figure, on lui lança du vinaigre dans les yeux, ce fut son Golgotha. Tapie avait jeté son dévolu sur un Américain juvénile, Greg LeMond, qui associé à Hinault devint le principal adversaire de Fignon. Le cyclisme prit un virage défensif, calculateur, et les suceurs de roues tels des sangsues épuisaient les forces des attaquants. Le dopage progressait dans les laboratoires mais l’équipe financée par Tapie s’appelait « La Vie Claire ». Ironie du sport. 

A l’ombre de Fignon, mes années 1986-1989 sont elles aussi des plus austères. Je suis étudiant, je deviens monacal, je maudis les filles faciles et je me désespère des autres, je bois des bières et j’en arrive à trouver Luther sympathique. Renaissance pourtant, Fignon remporte le Giro 89 et se présente en grande forme pour le Tour; à cette époque il est encore possible d’enchaîner les deux épreuves, question de forme et de préparation physiques, avant que l’EPO ne fasse intervenir un autre paramètre. On connaît le dénouement de ce Tour 89, ces huit secondes qui privent Fignon d’une troisième victoire, et offrent la deuxième à LeMond, auquel le Français reproche d’avoir utilisé un guidon de triathlète lors des chronos, avec l’autorisation des organisateurs. S’est jouée une bataille de coulisses, où l’Américain a su se montrer persuasif et opportuniste, gentil, souriant, et si charmant avec son accent, tandis que Fignon n’a jamais eu le « sens des relations », s’attirant par son franc-parler et son goût du panache de nombreuses oppositions dans le milieu du cyclisme. Un milieu de plus en plus calculateur, avide de gains, de notoriété, de médias, de discours officiels et de silences mafieux. Pas le style de Fignon: « mon amour est toujours allé aux fiévreux, aux tempêtes, au combat », écrit-il joliment dans son livre (ibid, p. 17). Ses relations avec Cyrille Guimard, son directeur sportif, devinrent exécrables après 89. Et puis, surtout, les ennuis de santé (jusqu’à un ver solitaire lors du Tour 88) et les chutes ont assombri le jeune et insouciant champion de 84, qui perd en désinvolture ce qu’il ne gagne pas en « force tranquille », et devient susceptible, irascible, prompt à l’abandon. Ecoeuré par l’arrivée dans le peloton du dopage sanguin, permettant à des gars moyens de rouler à bloc dans les grands cols, sourire aux lèvres, Fignon termine en roue libre, réussit une dernière échappée du côté de Mulhouse dans le Tour 92, et s’arrête pour de bon l’année suivante, escaladant en dernière position du peloton le col de la Bonette, point culminant du Tour: « J’appuyais sur les pédales en toute légèreté, regardant le paysage de loin en loin, mesurant chaque seconde comme l’entraperçu d’un temps enfui, voyant dans cet horizon de cimes et de bleu du ciel un univers nouveau à défricher et une manière inédite d’entrevoir l’avenir. » (p. 280) 

Si Fignon avait un caractère de champion, « il aimait la victoire », dit Hinault, il avait aussi le goût et le souci d’une certaine morale sportive; de l’effort, du travail, bien sûr, de la souffrance, de l’intelligence de course, quelques amphétamines de temps en temps, et savoir dire non aux publicitaires, aux bien-pensants de l’enthousiasme éthique, aux prudhommesques organisateurs, aux fossoyeurs de l’épopée qui parlent de leurs femmes et de leurs enfants quand ils ont gagné, ou perdu, et ne savent plus rester muets ou mystérieux dans la souffrance comme dans la gloire. Chantre de l’échappée et de l’improvisation (vous avez un plan ? brisez-le ! ne cessait-il de dire pour mieux conspuer les courses fermées et programmées comme le fut le dernier Tour), instigateur d’un moment  »hippie » dans le cyclisme, après les Hollandais volants des années 70, les Kuiper, Kneteman, Lubberding, Raas, Laurent Fignon a tout fait pendant quelques années, comme champion, puis comme organisateur et commentateur, pour déranger un peu le Système, le Milieu, la Machine. Il s’est débattu comme un géant dans un monde de nains, tandis que le cyclisme sombrait comme un néant dans un monde de gains, réclamant des courses longues (plus de 230 km), des enchaînements d’étapes de montagnes, des idées de parcours offensifs, afin, selon lui, de procéder à la « sélection naturelle » des coureurs. Point de vue réac de champion déçu et floué, recouvert d’ironie et de gouaille. Pas étonnant alors que Laurent Fignon ait eu tant de difficultés à s’adapter et à s’intégrer au monde bien-pensant des années du libéralisme triomphant (après 89). Pas étonnant non plus de trouver dans son livre cette bien réconfortante remarque: « Deux choses consolent les hommes des vicissitudes de l’existence: la littérature… et le vélo…  » (p. 262)   

Pas étonnant, enfin, que sa mort m’ait attristé comme nulle autre de sportif auparavant. Mais, en citant Flaubert, Fignon m’a rappelé au bon moment: « Prends garde à la tristesse, c’est un vice ». Et c’est le coeur chaud, l’esprit vif, les doigts légers que je me suis mis à écrire cette chronique. Pour le remercier.                                             



A l’ombre de Karolina

 

Bon, que la France reçoive des immigrés, c’est  très bien, ouverture, rayonnement, puissance, etc. D’accord. Mais pas trop, et pas n’importe qui. Des Espagnols, des Italiens, des Polonais, et même des Russes, sans problème, ce sont des gens courageux, sérieux, réfléchis, séduisants. Leur présence est profitable aux débits de boissons, à eux seuls ils peuvent relancer les bars des quartiers et des villages. Ils parlent de jolies langues, ils chantent bien, ils sont bons au foot, ils sont romantiques, pessimistes, excessifs, bref, ce sont de beaux esprits, impétueux, ténébreux, parfaitement assimilables aux Français. En tout cas, il faudrait permettre aux dits Français sur la base d’un référendum (quels sont les étrangers dont la présence vous semble souhaitable sur notre sol ? Cochez trois nationalités parmi la liste suivante) de décider qui peut entrer, qui ne peut et ne doit pas entrer. Le peuple souverain nom d’un chien ! On en est loin, à l’heure où j’écris ces lignes, la conscience dépitée par l’actualité politique, et ce ministre des affaires étrangères qui s’émeut du sort fait aux Roms, « j’ai pensé démissionner », a-t-il même confié la main sur le coeur, qui est aussi la place de son portefeuille, qui regorge de dollars et de livres sterling.  La France ne décide plus rien, sans l’accord de l’Union européenne et de sa cour de justice, sans l’aval de Washington, du FMI et de l’OMC. Notre président n’a été élu que pour obéir à ces puissances; et il obéit, moyennant quelques rodomontades autoritaires pour parachever la servitude et l’impuissance. S’il faute un peu, pour expier il va faire du jogging dans central park avec le tee-shirt NYPD.   

En attendant le profond nettoyage et le grand ravalement de façade de la France, je refais chez moi la pièce principale, c’est un début, et c’est une excellente initiative révélatrice d’un état d’esprit sédentaire fortifié. On ne dira jamais assez l’effet déterminant que produit la vue d’une belle pièce sur une personne qu’on invite à y pénétrer. Très doué de mes dix doigts, pour pianoter sur un clavier,  je le suis beaucoup moins quand il s’agit de poser du papier ou de peindre; soucieux par ailleurs de faire travailler les artisans et les entrepreneurs de ce pays, j’entends parler ici de gens honnêtes qui payent leurs charges, et de contribuer à la relance économique, c’est à dire celle de l’emploi, la seule qui vaille, j’ai donc fait appel à un professionnel du bâtiment. Enfin, le dirai-je, mais oui, je garde de très bons souvenirs des ouvriers qui autrefois venaient travailler chez mes parents, les maçons, les charpentiers, les carreleurs, les plombiers, les électriciens, des types rayonnants de bonne humeur et de plaisanteries, mais sérieux, bronzés, robustes, agiles… Ils incarnaient le Français dans toute sa splendeur agissante: terrible contraste avec ces rangées de parasites assis de nos jours aux tables des PMU !  

Quelle n’a pas été ma surprise en découvrant hier matin, à 7 h 43, l’entrée dans mon appartement d’une superbe créature, brune, d’environ 25 ans, et manifestement d’origine étrangère ! « Bonjourr, je viens de la parrt de l’entrreprise Rravisoll… » - Je fus quelques secondes interloqué, la main figée sur la poignée de ma porte blindée; à peine sorti de la salle de bains où j’accomplis ma gymnastique quotidienne, je portais encore la veste en soie de mon pyjama au dos de laquelle sont brodées mes initiales. Je vis bien l’oeil de la jeune femme s’illuminer à la vue de cette antique situation gréco-romaine, preuve si besoin était que la culture historique a encore quelque effet sur l’actualité de nos émotions. Mon calme césarien retrouvé, je lui demandai de me présenter le devis. Veni, devi, vici, et que ça saute ! « Oui, il est là… » – Docile et barbare, la jeune femme fit glisser quelques crans de la fermeture éclair de sa salopette pour en extraire le document réclamé.  »Très bien, voilà, c’est par ici… » - » C’est un dégât des eaux ? » –  » Non, du tout, c’est abîmé par le temps  » – « Ah oui, en effet, il y a des étoiles au plafond… »  Des étoiles ? » - » Oui, vous voyez, là, là et là… »  Des étoiles, charmante image, comme peuvent en avoir les barbares des grandes plaines d’Europe orientale qui dorment en plein air dans des feuillages épais sous le souffle de leurs chevaux- « Mais je vais avoirr besoin d’espace, il faut vider les meubles, là… » - » Mais bien sûr, je m’en occupe, est-ce que je peux quand même les laisser dans la pièce ? » – Donner l’impression d’accéder aux désirs des peuplades primives, c’est le b-a-ba de la diplomatie. «  Oui, je vais m’arranger, j’ai l’habitude… » Et c’est ainsi qu’est arrivée Karolina, splendide Vénus des confins de la civilisation occidentale, qui respire la force ingénue de la beauté encore vierge des cadeaux de la séduction. Sans tarder, sans ces préliminaires qui trahissent les petites natures hypocrites, elle arracha le papier de mon salon, telle une tigresse des forêts boréales qui fonce sur le badin chevreuil aux cornes inutiles. De mon oeil d’Achille, tandis que je vidais de leurs livres et cassettes vidéo les deux grands meubles de ma pièce, j’observais ce déchaînement d’instincts femelles, auprès dequels ceux des mâles paraissent bien langoureux. Toutefois, cette fougue carnassière n’est pas inextinguible, et la contrepartie des excès physiques de la femme, c’est son bavardage, véritable petit filet d’eau qui succède aux cataractes de la passion sexuelle. Karolina  me raconta donc son histoire: elle est venue en France à l’âge de 16 ans, un an après son père, Zbignew, chauffagiste (elle ne veut pas qu’on dise plombier); elle a étudié au lycée Copernic, plutôt bien, a obtenu le bac à 20 ans, série littéraire-arts plastiques, puis, ne sachant quoi faire, elle est allée travailler chez un ami de son père, peintre-décorateur. « Nous autres, en Pologne, on aime travailler vrraiment… » ma-t-elle dit, d’un grâcieux sourire, en me regardant charger mes sacs de livres. Sur les chantiers, elle a rencontré Guillaume, un grand garçon blond et conquérant, avec qui elle vit depuis deux ans, non sans avoir déménagé de Paris vers la Normandie.  »J’aime la naturre, les forrêts, la merr, et la mousique ».

C’est une splendide jeune femme, aux cheveux très bruns (c’est une Polonaise du sud, de haute Silésie exactement, et avec un fort accent cracovien, très craquant au demeurant), aux yeux bleus, presque argentés, et sa salopette de travail laisse deviner un corps d’athlète militante de la liberté sexuelle. « Solidarnosc ? Mon cul !  » Telle est la nouvelle devise des femmes polonaises. De Walesa elles n’ont retenu que le prénom. « Vous avez vu la fente, là ? » « Oui, elle est importante… » « Je vais devoirr injecter une colle spéciale… » De sa petite mallette elle sort un tube d’une trentaine de centimètres. Pschiitt. « Vous voyez, c’est très facile, et après, je vais mettre un enduit… » « Ah, c’est prodigieux… » Nous autres, professeurs, intellectuels, nous n’avons pas ce genre d’instrument, nous sommes bien pauvres en outillage technique, et quand nous en avons, nous n’en faisons pas un bon usage, ce qui n’est pas sans contribuer à notre sentiment de faiblesse. Karolina a un joli coup de pinceau, énergique  et prudent à la fois, son poignet contrôle la finesse et la précision de l’action tandis que le bras en assure la puissance, mais c’est tout son corps qui s’ébranle, tel un orchestre, et le soulèvement de  sa poitrine semble donner la mesure. Premier mouvement, le décollage, allegro, deuxième mouvement le rebouchage des fentes et l’enduit, andante, troisième mouvement la pose de la toile, un poco allegretto, enfin quatrième et dernier mouvement, la peinture, con brio. Pendant ce temps, relégué dans mon bureau, au milieu de tous mes livres, jungle où je me fais suer, j’essaie de ne pas trop rêver à d’humides images. Mais c’est une lutte difficile, que celle de la conscience et de l’imagination, même si, mille fois pour une, c’est la première qui l’emporte. Victoire apparente, victoire superficielle, car le vrai goût de la gloire et du triomphe, c’est l’imagination qui le donne. Réflexion bizarre, fort heureusement interrompue par l’objectivité de Karolina: « Il faut que ça sèche un peu, je reviendrrai demain avec le papier. »                                                 

    



A l’ombre des bonnes résolutions

 

Vous allez retrouver vos collègues de travail, aïe, aïe, aïe… Deux grandes catégories: les bronzés, les pas bronzés; les premiers sont allés dans le Sud, ou alors en Russie, où ils ont failli griller; les seconds sont allés ailleurs, ou nulle part. Ne faites pas l’indifférent. Intéressez-vous aux histoires de tout le monde, même si, comme l’a écrit Voltaire, « la terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu’on leur parle ». Soyez très attentifs aux nouveaux et nouvelles collègues, dites-leur quelques mots, sans forcer, avec le sourire. Ne braquez pas outrageusement vos regards sur le beau mec ou la belle nana qui vient d’arriver. Posez-les plutôt sur les valeurs sûres de votre établissement ou de votre entreprise. Montrez de la sérénité et de l’amusement dans vos remarques, elles plairont ainsi à tout le monde, aux collègues très sérieux qui seront sensibles à la première qualité et aux collègues moins sérieux qui apprécieront la seconde. Surtout: ayez des vêtements propres, bien repassés, légers sans être frivoles. On ne saurait trop vous conseiller les huiles essentielles: beaucoup plus douces que les anti-dépresseurs, elles soulageront vos appréhensions à tout moment de la journée. Quelques gouttes de camomille romaine, de lavande, de marjolaine, de néroli, d’ylang-ylang, à même la peau sur les zones de passage sanguin, là où l’épiderme est plus fin (face interne des poignets par exemple), et vous dégagerez un parfum de sérénité et de fraîcheur végétales, qui ravira l’odorat de vos collègues laborieux imprégnés de sueur et de cambouis. En notre époque de fortes tensions et de fébriles inquiétudes, les huiles essentielles sont… essentielles. Elles vous dispenseront de toute philosophie de l’existentialisme et de la lecture de Sartre (qui sentait mauvais de toute façon).  

Comme l’année sera longue, soyez économes de vos forces, pensez à l’ascension du Tourmalet ou de La Madeleine (comme disait mon oncle Roger, moi je grimpe la Madeleine tous les soirs !), ne vous mettez pas dans le rouge dès les dix premiers kilomètres. Pas d’efforts inhabituels, donc, prenez la vitesse qui vous convient, calez-vous dans le sillage d’un chef d’équipe (rassurez-vous, il y en a), sans prendre un air désinvolte toutefois, montrez plutôt comme les grands coureurs un visage concentré, hermétique, ne laissez rien paraître de vos émotions. Concernant les professeurs, le mieux pour eux sera de refaire les mêmes cours, sauf changement de programme (et encore…). Il faut laisser aux idiots l’idéologie du renouvellement permanent et de la gesticulation pédagogique pré-parkinsonienne, car c’est en voulant ou croyant tout changer qu’on ne change rien, célèbre remarque du film « Le Guépard » de Visconti; optez plutôt pour la continuité sans changement, à l’inverse de ce grand snob de Giscard d’Estaing, véritable croque-mort du gaullisme (après l’avoir trahi dès 1969, et sans doute bien avant). Soyez le même. Still the same. Aspirez et visez à l’objectivité quasi impassible du sage chinois, mais du sage chinois d’autrefois, celui des livres, qui passe son temps à glander au bord d’une rivière en écrivant une pensée par mois; l’idéal serait la pratique de l’art martial, hélas interdite par les petites frappes molles de la rue de Grenelle, repaire de lopettes écolos.

Une vie professionnelle sereine nécessite une vie privée paisible. En tout cas, « la fonction d’enseigner suppose l’habitude et le goût d’une vie sédentaire et réglée », comme l’a écrit Condorcet. A défaut d’une femme, qui n’est pas à la portée de toutes les bourses, et peut s’avérer dérangeante, nous vous conseillons l’animal domestique. Si le chien est plutôt câlin, le chat lui est plutôt félin; évitez le reptile, avec ses manières froides et collantes, ses yeux incertains, ses digestions difficiles; quoi qu’il en soit ce sont de petites bêtes fragiles, qui nécessitent toute votre gentillesse; en notre époque d’adultères et de divorces à la chaîne, le chien, au cou duquel vous n’en mettrez pas, se caractérise par sa fidélité; une fidélité extrême, qui consiste de sa part à dormir en vous attendant; certes il ne met pas le couvert et ne fait pas chauffer la soupe, mais il peut vous apporter vos chaussons si vous lui montrez comment faire. Lui aussi pourtant, malgré son absence de parole (encore que, d’après une amie espagnole, le chien madrilène est doué de gémissements très proches des plaintes humaines), n’est pas sans éprouver le blues de la rentrée: cet état de déprime peut se manifester par des écarts de conduite, comme des oublis urinaires, un manque d’appétit, des aboiements intempestifs, ou le saccage de vos affaires personnelles. Quand vous partez le matin, pensez à lui laisser la radio allumée, sur France-inter si c’est un mâle castré, le genre roquet grincheux au regard torve, sur Radio nostalgie si c’est une fin de race, sur Radio-courtoisie si c’est un berger allemand bien couillu. Quant au chat, il sera plus sensible à la vue d’un arbre et du ciel, laissez lui donc des ouvertures et des postes d’observation dans votre pièce principale. Ne le reléguez pas dans une cuisine ou un débarras, montrez lui que le salon avec son canapé cuir est tout à fait adapté à ses envies de griffes. Le soir, pour le récompenser de ses défoulements instinctifs, amusez-vous dix minutes avec lui. 

Soyez créatifs enfin. La création est un vaste domaine. La création d’entreprise, par exemple, bien que ce soit risqué, ici en France, où les charges patronales sont écrasantes, et les bons salariés difficiles à trouver. Ecrire un roman est beaucoup plus simple, on sait des professeurs qui font même travailler leurs propres élèves à cet effet, de préférence des élèves immigrés qui ont des expériences originales à relater, ainsi qu’une grande soif de reconnaissance. La peinture est aussi fort accessible. Ma belle soeur par exemple vient de repeindre en rouge la porte de son frigo; elle profite de l’absence de son mari parti travailler pour réaliser de grandes fresques murales. Quand il rentre, l’esprit grisé de chiffres, il est tout de suite happé (d’où le nom de happening pour définir l’art pariétal de ma belle-soeur) par des déluges de couleurs, des avalanches de motifs, un océan de tendresse fruitée. Le couple est ce qu’il y a de mieux sur terre quand il s’exerce de la sorte. La femme au foyer est la quintessence du bonheur. Sans oublier la machine à laver, le frigo, le robot-mixeur et la bouilloire, instruments indispensables de son épanouissement, de sa créativité, de sa sensibilité, et de cette manière d’abandon qui charme tant l’esprit industrieux et possessif de l’homme salarié. Dans son Journal du séducteur, le philosophe Kierkegaard n’a-t-il pas écrit: « la nature féminine est un abandon sous forme de résistance  » ? Il nous faudrait retrouver cette délicieuse dialectique. Grande résolution d’ordre politique qui dépasse les velléités morales et culturelles de cette modeste chronique.               

                         



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