A l’ombre de Brahms

 

Avec sa longue barbe épaisse, un peu comme Karl Marx, Johannes Brahms ressemble à un brave monsieur, à un bon bourgeois qui va lire son journal au café. Un café viennois, de surcroît, puisque c’est là, dans la capitale de l’empire d’Autriche, que le compositeur allemand a vécu à partir de sa trentième année. Allemand, oui, Brahms est né à Hambourg en 1833, ville libre et souveraine depuis 1815 . Ses premières années sont sérieuses et sévères, sa famille est de milieu modeste, et son père joue dans un petit orchestre; Johannes ne fréquente pas de grandes écoles de musique, mais apprend auprès de bons maîtres, qui notent son talent, ses progrès, sa ferveur; peu à peu, sans être qualifié de prodige, le jeune Brahms donne des récitals de piano et joue dans des orchestres. A cette époque, la musique est populaire, surtout en Allemagne du Nord, où elle réchauffe les longues et froides soirées, où elle fait partie de la tradition sociale et patriotique (on sait que la musique a joué un certain rôle, un rôle parfois déclencheur même, dans l’affirmation révolutionnaire de l’idée nationale au XIXe). Les musiciens, par ailleurs, se sont émancipés des pouvoirs politiques et religieux anciens, de la noblesse et du clergé, ils jouent à présent dans des cadres publics plus larges, et les salles de concerts se multiplient, le nombre des auditeurs et des admirateurs aussi. C’est dans ce contexte que se fait connaître peu à peu Johannes Brahms. Il reçoit notamment le soutien puis l’amitié du compositeur Robert Schumann, et de sa femme Clara, pianiste de renom, avec qui il aura une relation resserrée pendant la maladie puis l’internement de son mari. Brahms, splendide jeune homme, se dégagera pourtant assez vite des femmes, prenant pour devise: « Frei aber einsam » (libre mais solitaire); de fait il ne se maria jamais, et on ne lui connaît guère de liaisons fortes et durables, on sait en revanche qu’il fréquenta assidûment les prostituées. 

Dans un premier temps, Brahms compose des pièces courtes (lieder, sonates) et semble se méfier des espoirs ou des ambitions qu’il a pu susciter. Toute sa vie, il portera des propos sévères sur lui-même, et sera très avare au demeurant de confidences sur son inspiration ou ses recherches. Il brûle les ébauches de ses compositions, et ne répond guère aux partitions qu’on lui envoie (un certain Nietzsche en fera les frais, et de sa plume mordante saura se venger par la suite). Quand un critique juge enjouée et quasi pastorale sa deuxième symphonie, Brahms peu après écrit à un ami que c’est au contraire une oeuvre très mélancolique et plutôt triste. Entre 1875 et 1885 il compose ses quatre grandes symphonies, loin de la ville, aux bords des lacs et des forêts, ce qui ne manque pas de l’amuser un peu: « le lac Wörther est un terrain vierge, les mélodies poussent partout, si bien qu’il me faut faire attention de ne marcher sur aucune… » - En général c’est le succès, le public apprécie son classicisme, ses formes musicales équilibrées, ses rythmes entraînants et ses mélodies reposantes, heureux mélange, c’est du travail bien fait, en somme. Quelques-uns, plus intellectuels, plus esthètes, font la fine bouche: la musique de Brahms, disent-ils, n’est guère innovante, elle ressemble à celle de Beethoven ou de Schubert, Nietzsche y voit une « impuissance de la mélancolie », et Tchaïkovski estime que pour les Russes cette musique a quelque chose de sec, de froid, de brumeux et de repoussant… « A peine a-t-il esquissé une phrase mélodieuse, écrit-il de Brahms, qu’elle est étouffée par une multitude de modulations harmoniques, à croire que le compositeur s’est fixé pour but d’être à tout prix profond et incompris. »    

On le voit, les rivalités et les jalousies musiciennes font de Brahms un vieux monsieur bourru, un peu sauvage même, et grossier en société, dit-on; c’est un homme du Nord, « alliant une virilité taciturne à une excessive sensibilité » (W. Furtwangler), plutôt indifférent aux modes et aux idées de progrès qui s’affirment et s’affrontent entre 1870 et 1900. Ambiance « fin de siècle ». Brahms reste fidèle à des formes musicales strictes héritées des Anciens, de Bach notamment, il n’y a pas de « domaine nouveau » à explorer, selon lui, mais une tradition à cultiver, à intensifier, à enrichir et à embellir. De même, il assimile très bien les chants et mélodies populaires (danses hongroises), et les intègre d’une façon tranquille dans son travail, dans son oeuvre, sans affectation et sans afficher l’idée qu’il veut être « populaire ». Le public ne s’y trompe pas, qui apprécie cette musique, conservatrice et rassurante, sauf à se laisser influencer par les gazettes et les publicitaires du progrès pour le progrès, de la modernité arrogante, qui estiment démodé et sans imagination le vieux compositeur barbu. La ville de Vienne, il est vrai, « creuset multiculturel », capitale effervescente, dont Stefan Zweig loue la profusion artistique et l’influence juive (voir « Le Monde d’hier »), est peu à peu devenue fatigante et irritante pour Johannes Brahms, lui l’artiste introverti, « le bourgeois timoré » (Furtwangler) qui a la passion de l’objectivité musicale, et se méfie des subjectivités tape-à-l’oeil ou tape-à-l’oreille des Wagner, Strauss (Richard), Bruckner. Et ne me parlez pas de Mahler. « Il sauve le monde classique et repousse dans la nuit les hordes wagnériennes et brucknériennes » peut-on lire sur le site « Esprits nomades » (un très bon article sur la 1ère symphonie de Brahms, hélas non signé).

La musique de Brahms, pour être classique et sans innovation apparente, vivement rythmée, joliment mélodique (le chanteur français Serge Gainsbourg y a puisé quelques thèmes), n’en est pas moins pleine d’aspérités et de véhémence. Ecoutons par exemple la 1ère symphonie, que le compositeur livre à l’âge de 43 ans, après une quinzaine d’années de travail, elle frappe par sa longueur (près d’une heure) et ses changements de rythmes incessants, ses ruptures brutales, ses adoucissements puis ses rebondissements. « Ce flot d’énergie ne coule pas comme une lave sonore, il se permet des méandres rappelant des îlots de tendresse » (site Esprits Nomades) - Le premier mouvement de cette symphonie, un poco sostenuto-allegro, contient tous les éléments d’une foisonnante complexité rythmique, bouillonnante mais jamais brouillonne, et les musicologues sont formels, j’en cite un: « toute l’exposition frappe par son angoisse, maîtrisée mais constante, par la brièveté de ses cellules et de ses périodes, par l’abondance des staccatos » (Guide de la musique symphonique, Fayard), complexité qui montre surtout la science de Brahms à organiser des articulations savantes et subtiles. Assurément, le modeste auditeur sera frappé par cette richesse, cette énergie, cette variété de mouvements courts à l’intérieur d’un ensemble qui ne se désorganise jamais. Que cette symphonie de Brahms soit enfin très beethovenienne (vous reconnaîtrez un genre d’hymne à la joie dans le quatrième mouvement) n’enlève rien, au contraire, à sa puissante singularité, car ce n’est pas en croyant se différencier des autres artistes, et surtout de ceux qu’il apprécie, que le véritable créateur se personnalise. Un dernier mot: cette 1ère symphonie est à écouter très fort, chez vous, après une monotone journée de travail où vous n’aurez pas pu accomplir tous les meurtres dont vous aviez envie, ni toutes les folies dont vous rêviez, et elle vous apportera un peu de puissance lyrique et dramatique, un peu de  véhémence, un peu de ces sentiments sauvages et fantastiques dont il vous est impossible de faire part à votre entourage. Ensuite, vous mettant à table ou au coin du feu, vous aurez l’esprit disposé à entendre les douces opinions d’une compagne ou les langoureuses plaintes d’un mari, ou tout simplement les ronronnements de votre chat.                                                              



A l’ombre sur mon canapé rouge

 

J’habite un gentil appartement de rez-de-chaussée, qui donne sur une pelouse, des arbres, des oiseaux, ce qui me va bien, moi le terrien, le rural, le romantique. Son ameublement respire une certaine simplicité non dépourvue de puissance, à la vue duquel je sais de jeunes femmes, plutôt bourgeoises, qui tremblent d’inquiétude; leur regard ne peut se poser sur aucun de ces bibelots et fioritures décoratives qui rassurent leurs petites consciences émoustillées; dans un coin se tient mon cactus, symbole de rigueur et d’austérité, dont les branches piquantes expriment le cri de détresse de l’homme en mal de caresses. Les apparences moelleuses, fleuries et colorées des appartements féminins, font un tort considérable à l’instinct spartiate et guerrier de l’homme viril; il ne sait où s’asseoir, il a peur de salir, il replie sur son torse ses bras puissants et velus, son attention s’égare, trop de petites choses à regarder, et la grande affaire de sa présence ici peu à peu se décompose;  et pendant que la gentille femme lui verse un douceureux breuvage dans un verre minuscule, en déplaçant la mièvre composition florale qui décore la table basse du salon, notre viril conquérant ne sait plus quoi dire, il se sent privé de ses forces, maladroit, tel ce majestueux volatile dont les ailes de géant l’empêchent de marcher. Dans ces alcôves sucrées, enfin, les échanges très vite deviennent amers. En revanche, l’aspect rude, pour ne pas dire un peu raide, avec ses meubles en vrai bois verni, d’un appartement comme le mien est une invitation aux libations et aux voluptés. On y sent l’héritage gréco-romain et franco-chrétien d’une certaine truculence charnelle. Certes, il faut un peu d’imagination (et de savoir historique) pour entrevoir un tel message spirituel, et l’imagination, les femmes n’en ont plus guère, à force de lire des romans fantastiques et policiers, à force de feuilleter des catalogues touristiques et d’épuiser leurs regards en frivolités commerciales… ou en duperies culturelles (Florence Aubenas, etc.). L’imagination, contrairement à ce que disent les cons, ne se développe pas en étant sans cesse gavée d’images ou de scènes romanesques chargées d’effets, mais au contraire en étant plongée dans des lectures arides. La culture des images, de la peinture et du cinéma, fait de l’Occidental un être avachi, sans ressort spirituel, sans force lubrique, sans soif de beauté, un piètre consommateur compulsif de choses générales dans un monde global, qui n’ose même plus parler de lui (et pour cause, il n’existe plus !). Il faudrait fermer tous ces musées où se complaisent les bobos qui préfèrent la copie à l’original, le monde virtuel au monde réel, et se répandent en commentaires superflus, il faudrait au contraire rouvrir les maisons closes, ces temples du vrai toucher, de la fraîche convivialité et des bonnes manières.     

Le canapé de mon salon frappe tout de suite les regards par son épaisseur, sa robustesse, ses larges accoudoirs, sa couleur rouge grenat qui rebute les bourgeoises aux goûts de fruits oranges, verts, jaunes, exotiques. Un canapé ferme, rustique, sérieux, studieux. Tout le contraire aussi du divan où l’on s’allonge pour parler de soi. A ce propos, on apprend par Michel Onfray qu’il ne s’embêtait pas, le petit père Freud, en faisant payer 450 euros la séance à ses riches clients de la bourgeoisie viennoise - La psychanalyse par l’argent, voilà bien ce que le conférencier hédoniste et populaire n’apprécie pas, dénonçant dans « l’affabulation freudienne » une imposture intellectuelle et médicale où se sont vautrées des générations de bourgeois individualistes et serviles. De son autorité pastorale sur un amphithéâtre de personnes âgées, Onfray s’en prend une fois de plus, modeste escarmouche, aux « institutions », à l’université, à l’enseignement, qui perpétuent le mythe freudien, jargonnent à n’en plus finir et font silence sur la portée utilitaire, agissante, sociale et politique de la philosophie, renvoyant leurs jeunes publics à des fins de non-recevoir. Vaste critique, très sérieuse, qui vaut au provincial conférencier de l’université populaire de Caen le mépris ou l’ironie des intellectuels raffinés, des essayistes cosmopolites, des romanciers cyniques, des mondains et des intermittents du spectacle, mais aussi des grands professeurs institués, et de tous ceux plus petits qui restent fidèles à leurs certitudes scolaires, en somme un public très parsemé qui n’empêche pas le robuste normand à la mèche grisonnante d’être aujourd’hui le philosophe le plus lu et le plus riche de France. Mais il n’aime pas l’argent, lui. Et pour un Normand, ce n’est pas banal.

Moins connu que Freud, mais véritable médecin, Philippe Ignace Semmelweis essaya de résoudre, à Vienne au milieu du XIXe, la forte mortalité des femmes qui accouchaient (infection puerpérale), sous la main d’étudiants qui venaient juste de disséquer des cadavres. La courte vie et la difficile carrière de Semmelweis sont exposées à un jury de thèse par le docteur Destouches en 1924; quelques années plus tard, le livre reparaît sous la signature de Louis-Ferdinand Céline. On le lit évidemment moins pour son aspect scientifique que pour ses qualités littéraires et ses remarques vertigineuses sur la condition humaine; Semmelweis ayant découvert la cause de l’infection puerpérale ne parvient pas à imposer la désinfection soigneuse des mains, perd son poste, et finit appauvri, oublié, révolutionnaire (hongrois), illuminé: un personnage célinien !  Sans aucun doute ma meilleure lecture de cet été sur mon canapé rouge. Une lecture rapide, tonique, éclatante, une détonation de style dans le ciel nuageux de la paisible Normandie.  

J’ai en effet été bien déçu par ailleurs, du « Lucien Leuwen » de Stendhal dont j’ai déjà un peu parlé, roman long, bavard, dilettante, maniéré, dandy, tout en calculs, en douceurs hypocrites et en parfums de femmes, pouah ! Mais je n’ai pas aimé non plus « La femme de trente ans » de Balzac, dont les cinquante dernières pages sont fort peu réalistes, et vite torchées, alors que les cent premières le sont, réalistes, bien tenues, rigoureuses, balzaciennes; ce changement de registre m’a gêné, moi qui suis pourtant un adepte des variations stylistiques et thématiques, mais dans le cadre de chroniques adaptées… Là en revanche on s’y perd un peu, Balzac nous fait passer d’un récit lancinant sur la médiocrité nécessaire du mariage et la misère sexuelle d’une gentille créature (Julie) à une succession d’événements familiaux assez rocambolesques où domine la figure d’Hélène, la fille légitime de Julie (les trois autres enfants sont adultérins), qui s’échappe de la maison avec un assassin qui devient corsaire (Balzac a voulu imiter Dumas), incarnant pour le coup la révolte féminine (féministe ?), la force héroïque, la sensualité épique, la méchanceté décomplexée (elle a poussé son petit frère dans le ravin) en opposition à sa mère qui symbolise le mensonge conjugal, la lâcheté sociale, la captivité domestique, la résignation, l’amertume, le chagrin, le pessimisme religieux, la bonté de la faiblesse, etc.  Une chose est sûre, les femmes de trente ans ont bien changé (combien, déjà, à l’époque de Balzac, pouvaient se reconnaître dans de tels personnages féminins si forcés, si foncés ?), elles préfèrent écouter le dernier album de Yannick Noah qui chante la paix, l’amour, la solidarité, les sans-papiers et son compte en banque.

« Mort à crédit » de Céline, que j’ai relu, m’a paru un peu long, notamment dans la partie consacrée à Courtial des Pereires, mais cette impression de longueur fut peut-être due à mon impatience de chroniqueur bi-hebdomadaire; cela reste un superbe roman, épique et haut en couleurs bien que se déroulant dans une atmosphère on ne peut plus grise, brumeuse, pluvieuse; les professeurs d’histoire seraient bien inspirés de lire un peu plus Céline, pour raconter moins de conneries sur la Belle Epoque et les progrès sociaux (et si au moins ils les racontaient en ayant l’air convaincu, mais non, l’élève attentif se rend bien compte du mensonge citoyen !). En dehors de son titre, « Conversations dans le Loir-et-Cher » de Paul Claudel ne présente guère d’intérêt; c’est du spirituel chic, du bavardage de diplomate (on comprend mieux avec ce genre d’ambassadeur dans les années 30 que la France n’était vraiment pas prête à affronter Hitler !), de l’orientalisme poétisant et végétal, de la fumerie d’opium, et de vagues remarques indolentes et pseudo-mystiques sur la civilisation capitaliste, son architecture, ses villes, etc. Le tout sur un air de grand bourgeois condescendant, vous comprenez, cher ami, tout cela devient très-très vulgaire, et « nos romanciers sont toujours trop pressés, ils ne sont jamais dans un état de sympathie, de paix, de pure réceptivité… » – Mais ce genre de lecture a tout de même un intérêt: c’est qu’il donne le sourire (moqueur bien sûr) et qu’il permet de pénétrer doucement dans les limbes de la sieste. Je ne dirai rien de deux ou trois autres petites lectures (Colette, Aymé, Mauriac) d’un genre estival et désuet, sinon pour signaler au passage que les vacances du professeur peuvent être consacrées à un certain ressourcement français avant d’affronter les classes métissées de notre république immigratoire.                                                              

 

 

          



A l’ombre des reflets du Minou

 

La vie quotidienne s’écoule paisiblement à Saint Jacques du Minou; l’abbé de Niel supervise les progrès de sa grande fresque murale, je lui ai conseillé d’employer quelques élèves dont Désirée a remarqué les talents de dessinateurs et de coloristes; il me demande mon avis sur différents points: cette Eve assise entre les cuisses d’Adam ne semble-t-elle pas un peu trop lascive ? et cette représentation de Saint-Jacques debout dans son sarcophage flottant sur l’eau n’est-elle pas un peu fantaisiste ? Nous n’avons pas, il est vrai, l’austérité iconographique des Protestants, et nous cultivons à l’envi tout ce qui peut nous opposer à eux. Sans gloriole toutefois. Au contraire, nous sommes un humble village conscient de ses limites, économiques et territoriales; mais aussi sociales et culturelles. Un psychologue de Toulouse est récemment venu enquêter sur certains troubles domestiques dans notre population. Je me suis longuement entretenu avec lui. Un homme de qualité, assurément. Ses observations ne m’ont guère surpris. « Il est indéniable que votre système autarcique provoque chez quelques personnes, hommes et femmes, une impression d’enfermement et d’étouffement, qui peut occasionner des comportements nerveux, voire agressifs. » Comment les contrôler ? « Vous avez déjà, m’a-t-il répondu, beaucoup d’instruments de contrôle et sans doute aussi de pression culturelle et morale, il vous faudrait songer plutôt à des méthodes cathartiques. » Le spectacle de son et lumière en est-il une ? « Pas vraiment, car dans la mesure où la population travaille à son élaboration, et en connaît les ressorts, celui-ci n’aura pas sur elle d’effets libératoires. » Quoi alors ? Le psychologue, à voix basse (habitude franc-maçonne tout à fait respectable), m’a conseillé une sorte de « love parade » et de grandes bacchanales. 

Je n’ai pas rapporté ce dernier point au conseil, où s’est avant tout dégagée l’idée que ces troubles domestiques devaient être résolus domestiquement. Désirée estime au contraire que nous avons tous nos responsabilités, en particulier nous deux, les instituteurs. Peut-être avons-nous, par notre enthousiasme, par notre faconde théâtrale, éveillé chez certains élèves, et anciens élèves, des sentiments libéraux qui peuvent s’avérer incompatibles avec le fonctionnement autarcique de notre village. L’abbé de Niel a eu la bonté de me faire part, sans trahir le secret de la confession, de remarques proférées par quelques personnes âgées à l’encontre de notre enseignement  et de son influence, préjudiciable, chez les jeunes couples qui ont été nos élèves, et qui sont précisément ceux où souffle le vent de la discorde conjugale. L’abbé de Niel, tout à fait opposé à l’idée d’une « love parade », qui serait un affront aux habituelles processions religieuses que nous effectuons le long du Minou, pense que le mieux et le plus simple, dans un premier temps, serait de proposer un peu de tourisme aux couples atteints de ces troubles domestiques. Du tourisme… Est-ce la solution pour apaiser et rétablir une relation conjugale vacillante voire défaillante ? La découverte de choses nouvelles et surtout, la vue de beautés surprenantes, ou de scènes inquiétantes, me semblent plutôt de nature à porter le coup de grâce, si l’on peut dire, à ces couples formés de façon bien prosaïque, au coeur d’un village rustique… 

En attendant, les jeunes hommes du village se sont un peu défoulés l’autre nuit en repoussant une attaque des Protestants, emmenés par leur nouveau chef, le très immature Xavier Delbouq, que notre vaillant Rodrigue est parvenu à circonscrire. L’ennemi avait cru bon cette fois d’emprunter le Minou pour essayer de nous surprendre tout en profitant de l’obscurité d’une nuit sans lune. C’était sans compter avec notre mécanisme de flots torrentueux qui a projeté à l’eau et noyé plusieurs dizaines de ces noirs assaillants qui, dans un souci de silence, s’étaient embarqués sur de frêles esquifs. Enfin, nous avons lâché sur eux nos piranas pireneus, espèce rare de poissons carnivores particulièrement féroces, que nous élevons dans des fosses souterraines. Se tenant à l’arrière de ses hommes, sur une barque plus solide, le funeste Delbouq nous a échappé. Rodrigue haranguait les nôtres, bien que chacun fût seul témoin des grands coups qu’il donnait, et ne pouvait discerner où le sort inclinait. Oh ! combien d’actions, combien d’exploits célèbres sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres. A l’aube le Minou était redevenu parfaitement calme et transparent, d’une fraîcheur nouvelle, offrant même des reflets de pierres plus scintillants qu’à l’ordinaire; c’est l’autre avantage de nos piranas, ils ne laissent rien traîner et accomplissent dans leur zèle un travail de polissage des minéraux. Je n’ai pas dit un mot de cet événement militaire à Désirée, qui s’est endormie sur son livre (un Paul Claudel je crois) et n’a rien entendu. Elle ne manque pourtant pas d’être sensible aux qualités cavalières et martiales de notre cher Rodrigue, qui doit pour sa part cultiver le plus grand secret de sa personne et de son intelligence tactique. Sur ce point le conseil est catégorique: aucune relation avec les femmes du village ne lui est permise. Bien sûr, plusieurs fois par mois, nous le laissons s’absenter, pour de courtes missions toulousaines dont il revient le coeur plus gonflé que jamais. 

L’abbé de Niel aime pêcher, il passe des heures à tremper sa ligne dans le Minou, où le poisson cependant se fait rare. « L’espérance ne dépend pas de son objet, me dit-il, elle est même sans objet, ce qui la distingue de la volonté. » Mais cette espérance, mon père, n’est guère nourrissante. Vous savez que, dans ses grandes lignes, l’histoire de l’homme est celle de sa faim et de son appétit. Jésus en a tenu compte, il me semble: même si la Cène est un repas plutôt frugal dans une ambiance un peu morose, il nous invite à le reproduire le plus souvent possible,  »vous ferez ceci en mémoire de moi », et très vite l’Eglise et les Chrétiens ont vanté la bonne chair. L’alimentation de notre village dépend évidemment de nos ressources propres: nous cultivons légumes et fruits, et nous élevons des vaches, des cochons, des volailles, des lapins. Sans oublier le gibier de la montagne et des forêts. Cette agriculture est assurée par une vingtaine de personnes, adultes, en comptant celles qui sont chargées de son commerce. Les enfants sont régulièrement appelés à aider. Des repas servis en cantines sont proposés le midi. Depuis quelques années, des marchands de Toulouse passent livrer certaines denrées, un peu chères, comme les vins fins que nous ne produisons pas, ou les poissons qui ne fréquentent pas le Minou. Nous avons une bonne auberge, « Le banquet », tenu par un ancien professeur de philosophie, M. Chaupourel, venu s’installer à Saint-Jacques avec son ami quelques mois avant mon arrivée. On y mange surtout du cochon, j’y emmène l’abbé de Niel une fois par mois, il est très amateur du petit salé aux choux. Enfin, Désirée et moi sommes souvent invités par des parents d’élèves, qui apprécient, me semble-t-il, notre conversation. Tout cela est somme toute fort agréable, mais mon inspiration en pâtit et j’ai beau me promener souvent le long du Minou aux reflets argentés, l’écriture de mon opéra comique n’avance pas.                                                                  



A l’ombre des bonnes manières

 

Les vacances et l’été sont propices à un certain laisser-aller; les hommes sortent en shorts ou panta-courts, exposant à la vue publique leurs mollets poilus, leurs grosses chevilles osseuses, et se donnant pour tout dire un air décontracté, naturel, souriant, qui chez beaucoup ressemble à s’y méprendre à l’air idiot. On voit surtout dans cette manière de se montrer léger que les hommes sont très inférieurs aux femmes, et il suffit d’observer un peu l’apparente décontraction de celles-ci pour s’apercevoir qu’elle n’a justement rien d’anodin ou de négligé, qu’elle est plutôt fort étudiée, au millimètre près, résultat d’une connaissance approfondie des magasins, de la mode, mais aussi, conséquence ou expression de toute une histoire culturelle et sexuelle. Rigoureuses et fines sur le plan de l’habillement, sauf ouvrières et paysannes désargentées, les femmes sombrent dans le plus grand laxisme sur d’autres plans, cèdent aux caprices de leurs enfants, aux avances d’un amant, aux flatteries d’un chef, aux émissions de télé les plus débiles, aux films les plus cons, aux romans les plus nuls. Quant aux hommes, ils sont amenés par leur appétit sexuel à céder aux goûts féminins et au relâchement  culturel et social qui en découle, mais pour eux cette diplomatie de la concession n’a rien d’un laisser-aller ou d’un divertissement moral, non, c’est une véritable guerre des nerfs qui les grignotte, comme dirait le général Joffre, et que la plupart d’entre eux expriment parfois en recourant à des images génitales on ne peut plus claires. « Tu me les …… !!! » 

Loin de nous l’idée d’une mollesse féminine innée, comme on peut la trouver suggérée chez certains auteurs machistes, je pense à un Paul Morand par exemple, nous sommes enclins au contraire à constater par bien d’autres lectures que la femme est une gentille créature sociale, culturelle et historique, très modulable et très influençable, fort susceptible et vaniteuse, aussi, et pouvant par conséquent devenir fort méchante et cruelle. Les professeurs sont les premiers à dire et à noter que les jeunes filles étudient mieux que les garçons parce qu’elles respectent et appliquent mieux les consignes, plus attentives aussi, plus concentrées (quand du moins elles ne sont pas obsédées par leur téléphone portable), elles montrent des dispositions à se laisser guider que n’ont pas la plupart du temps les garçons, têtus et arrogants. Bref, ce n’est pas tant la mollesse que la souplesse qui, d’une manière générale, se dégage du comportement et du caractère féminins dans le contexte d’une éducation et d’une socialisation qui n’ont plus, cependant, la fermeté d’autrefois. 

Autrefois, la souplesse féminine obéissait à de rigoureuses consignes et surveillances; comme celles qu’on trouve rapportées dans le très utile petit livre de Sylvie Weil, « Trésors de la politesse française » (Belin, coll. « Le Français retrouvé », 1983, puis 2009). Clément d’Alexandrie, auteur chrétien qui vécut vers 200, exprime l’idée que les êtres humains (et en particulier les femmes) doivent être à la hauteur de Dieu, de ses bienfaits et des nourritures terrestres qu’il met à leur disposition : « C’est, pour une femme, manquer totalement d’élégance que de boire en tenant les lèvres soigneusement serrées sur l’ouverture des petits vases d’albâtre, en rejetant la tête en arrière et en découvrant le cou, à mon avis sans beaucoup de décence. Elles distendent la gorge pour déglutir, avalent comme si elles faisaient découvrir aux convives tout ce qu’elles peuvent, et lancent des rots d’homme, ou plutôt d’esclave… Il ne convient pas de faire du bruit en buvant, ni à un homme raisonnable, encore moins à une femme… » – Le regard chrétien a longtemps pesé sur la chair féminine, celle du cou et de la gorge notamment; ainsi, « dans certains milieux provinciaux, quand l’invitation à dîner portait, au bas, la mention « Monseigneur sera des nôtres », les dames savaient qu’elles ne devaient pas porter de toilettes décolletées… » – Ce qui n’empêcha pas le bon abbé Mugnier, qui fréquentait les beaux quartiers parisiens autour de 1900, d’être sensible à la gorge de cette dame qui lui montrait son nouveau crucifix, et de noter dans son journal qu’il eût bien aimé, aussi, voir l’ensemble du chemin de croix ! 

Bien sûr, il y avait mille et une fois façons de contourner ces prescriptions, et nul doute que la souplesse féminine savait précisément comment s’y prendre. On connait de nos jours des personnes qui regrettent les politesses sentimentales et sexuelles d’autrefois, ces manières feutrées, cet apprentissage redoutable du langage, et tous ces petits signes corporels qui aiguisaient les sens. La déflagration pornographique des vingt dernières années semble avoir alourdi et affaissé les relations, appauvri le langage,  »opacifié » les sentiments. Ce que cherche avant tout une femme, en compagnie d’un homme, ou d’un animal, c’est la vivacité, de son esprit, de ses yeux, de ses membres. L’homme lourd et roide est d’avance condamné, comme ce pauvre monsieur Bovary: «  La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient, dans leur costume ordinaire,  sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. » – Facile à émouvoir, disposée à plaire, vive et caline, la jeune fille (des milieux comme il faut !) longtemps fut tenue en réserve de la société; les plus âgées avaient de bonnes raisons de ne pas la présenter trop tôt; mais du coup, bien des hommes à l’heure de la découvrir ne savaient quoi lui dire ni comment animer son regard, son esprit; la comtesse de Bassanville, loin de remédier à cette situation, conseille de s’y tenir et de la conforter: « un homme qui a une jeune fille placée à côté de lui, ne doit lui parler que de banalités et causer fort peu avec elle. » (1867). On peut comprendre, outre le cas Bovary, que de nombreuses femmes de la bourgeoisie et de l’aristocratie aient pris peu à peu le parti de former leurs petites sociétés, leurs clans, leurs conciliabules, et de se passer du lourd esprit masculin tout occupé de commerce et d’administration publique. On lira à cet égard  »Le Pur et l’Impur » de Colette, souvenirs de la Belle Epoque écrits en 1932, qui sous un bien mauvais titre, expose avec force raffinement et dandysme de langage cette émancipation féminine, ou plutôt, car l’expression est aujourd’hui galvaudée, ce besoin de vivacité, de souplesse, de félinité qui rend la compagnie et l’intelligence masculines fort ennuyeuses à bien des femmes. Hélas, les souvenirs de Colette, trop affectés de beau langage et de préciosité, finissent par devenir abstraits, à la manière de ces films de Rohmer qui font pousser à certains spectateurs un cri de lassitude: « du cul merde ! » 

Les bonnes manières, quoi qu’il en soit, doivent être inculquées entre 5 et 12 ans, parallèlement à l’apprentissage du langage. 5 ans, 12 ans, comme cette ravissante Anastasia et cet étonnant garçon, Alexis, avec qui j’ai eu la chance de dîner la semaine dernière; deux enfants bilingues, d’une maman russe et d’un papa français, vivant tantôt à Moscou tantôt dans la campagne de Vitré, ni aristocrates, ni bourgeois, de bons ruraux, qui habitent dans un « mobile-home » tandis que leur maison est en travaux. Alexis parle sans doute plus couramment russe que français (puisqu’il voit davantage sa maman que son papa), aussi lui fallut-il quelques minutes avant de trouver son rythme; mais alors, quel étonnant interlocuteur ! « Puis-je vous poser une question ?… Permettez-moi de revenir à la conversation de tout à l’heure… Je ne veux pas vous interrompre mais… »  - J’ai cru un instant qu’Alexis avait lu « Trésors de la politesse française »… Bien sûr, ses petits camarades de collège sont un peu surpris de ses bonnes manières, et Alexis n’est pas sans déplorer les remarques désobligeantes et les « expressions vulgaires », me dit-il, dont il fait les frais; en Russie, rien de tel, les élèves se respectent parfaitement (mais je crois comprendre qu’il a fréquenté une école très privée) et la pédagogie est autrement plus interactive qu’en France, où le simple fait de lever le doigt est méchamment commenté par la majorité des élèves. Pendant ce temps, Anastasia veut me montrer qu’elle a perdu une dent, devant, mais qu’elle est très capable de chanter, en russe, pour accompagner son frère qui joue du violon. Face à un tel tableau de bonnes manières et de charme, j’ai oublié quelques instants que nous étions en 2010, je me suis cru en 1900, ou 1913, à la belle époque de l’amitié franco-russe.                                   

              



A l’ombre du commissaire Maigret

 

Vous voulez du repos, du calme, de la clairvoyance, vous en avez assez du bruit et du bavardage ambiants, des films de merde, des romans de petites fiotes et de bourgeoises en mal de père, d’enfant et de curé, vous crevez d’ennui à écouter Fouquet’s et compagnie, la nouvelle équipe de France de foot vous passe par le mi des fesses, les inondations du Pakistan vous donnent envie de prendre un whisky sec, les feux de la Russie (ça sent le roussi n’est-ce pas ?) vous font regretter la glaciation brejnevienne, bref, vous n’aspirez qu’à vous tenir tranquille, à l’ombre, sérieux, studieux, facétieux, et bien regardez les enquêtes du commissaire Maigret interprété par Bruno Cremer. Acteur massif, sobre, élégant, classique, gaullien en quelque sorte par la simplicité du propos, mais sans doute aussi beckettien par la clarté tranchante du regard, Cremer a donné au personnage de Maigret une ampleur et une force que la lecture des romans de Simenon ne lui confère pas toujours. 

Le manteau et le chapeau apportent au commissaire une dimension froide, hivernale si l’on veut, tandis que la pipe maintient la petite combustion nécessaire à la résolution de l’enquête. Maigret incarne le fonctionnaire régulier et légaliste, avec ses principes et ses habitudes; les crimes sont des désordres qu’il vient mettre à jour, lentement, sans forcer. Souvent, ils se produisent dans des milieux bourgeois où la courtoisie et la réputation du commissaire font d’abord très bon effet avant de délier les langues et de confondre les coupables. L’objectivité professionnelle de Maigret n’a d’égale que la subjectivité sociale et morale des suspects. L’intérêt des enquêtes (dans leur version télévisée) réside surtout dans cette opposition, qui est aussi une rencontre et un échange, une dialectique si l’on veut, où la société française des années 50 laisse deviner un peu de son organisation, des ses moeurs, de ses techniques. Le téléspectateur d’aujourd’hui n’est pas sans apprécier, par conséquent, l’évocation de ce passé national, social et culturel qui contraste avec l’état d’abrutissement mondialisé où sombre depuis trente ans la France. Maigret résout sans haine ses enquêtes, ne se met guère en colère, parle toujours courtoisement, apporte même du soulagement aux coupables; enfin et surtout il ne « joue » jamais, ne cabotine pas (comme d’autres célèbres enquêteurs), ne fait peuve d’aucun égo, d’aucune esbrouffe, et se défend d’avoir une méthode particulière. Cet anti-joueur est bien à l’opposé des imposteurs sociaux et professionnels des époques ultérieures; pour ne prendre qu’un exemple, Maigret me fait penser à ce que pouvait être ou pourrait être un « bon prof », qui ne gesticule pas tel un petit pédagogue innovant, qui ne fait pas jouer ses élèves, qui ne se prend pas lui-même pour un acteur, quand bien même il serait récompensé à Cannes, mais assume pleinement l’ombre de sa condition et la lumière de son intelligence.  

On peut deviner les critiques; quel ennuyeux personnage ! comme ses enquêtes sont ternes, grises, saumâtres ! quel manque de rythme, de rebondissement, de complexité ! et puis, quel tableau de cette vieille France moisie ! de cette bourgeoisie guindée, compassée, hypocrite ! de ces pauvres bougres de provinciaux alcooliques ! de cette société machiste où les répliques misogynes fusent à chaque moment, comme celle-ci: « Les femmes ? Celles qu’on épouse ont la migraine, les autres sont sur le trottoir. » Non vraiment, c’est minable.  Qu’on est mieux en 2010 qu’en 1950 ! Aujourd’hui les séries policières montrent une présence féminine de premier plan et un esprit d’équipe de choc (tandis que Maigret est un solitaire, souvent bougon avec ses collègues) ainsi qu’un appareillage technico-médico-scientifique qui permet de résoudre à distance les enquêtes et de fournir des preuves qui ne doivent rien à la dialectique, méthode ô combien incertaine. Du coup, la dimension verbale, sociale et morale des enquêtes est très faible, juste pour montrer que les malfaiteurs et criminels sont des caïds mafieux sans foi ni loi. Pas besoin de courtoisie dans les dialogues. Voilà bien longtemps d’ailleurs que la télé n’enseigne plus les bonnes manières ! 

Maigret n’a peut-être pas de méthode au sens scientifique et restreint, mais il en a une au sens large, en cela qu’il prend son temps, bourre sa pipe, s’adapte aux situations, accepte les bons verres; l’interprétation de Cremer rend bien cette bonhomie solide, franche et ferme, en même temps que le personnage peut se montrer désagréable face aux détails de procédure de l’enquête. Tout le contraire une fois encore des séries policières actuelles, où l’accent est mis sur les procédures et les techniques, qui font appel à l’agressivité d’investigation des enquêteurs, à une forme d’intelligence exterminatrice ou purificatrice. Maigret, au contraire, derrière son allure taciturne, est un exemple d’intelligence bienveillante, qui laisse une grande place aux échanges et aux dialogues, d’où peu à peu va émerger la vérité. Point de résolution jaillissante, brillante, voire jubilatoire, pour parler comme les bobos, mais la progressive et prudente émergence de la solution. Point d’énigme para-normale à résoudre au moyen de techniques hallucinatoires, mais un ensemble ombrageux de questions humaines et sociales que Maigret éclaircit, sans forcer. 

Les enquêtes de Maigret, enfin, nous font découvrir des lieux, des maisons, des villages, des quartiers, des restaurants, des pensions de famille, des bistrots, etc. Elles nous rendent sensible à cette solide sédentarité d’autrefois (certes criminelle) qui a disparu, à cette philosophie de l’habitat, si je puis dire, aujourd’hui remplacée par une psychologie du nomadisme, du tourisme, des migrations, de l’agitation urbaine, festive et bruyante. La sédentarité, la promiscuité, l’enfermement parfois, peuvent jouer un rôle dans les crimes accomplis; plus sûrement, Maigret ne se déplace pas beaucoup lors de ses enquêtes, il semble assez vite flairer les lieux suspects, il s’y installe, il y prend ses habitudes. Son intelligence, en tout cas son sens professionnel, réclament une certaine immobilité ponctuée de déplacements courts. Le travail policier a décidément bien changé; aujourd’hui, les enquêteurs n’osent même plus mettre les pieds dans les cités ou les quartiers où se cachent la majorité des malfaiteurs et criminels, ils foncent à vive allure sur les périphériques, ou bien, enfermés dans des laboratoires ils cherchent à démanteler des réseaux terroristes internationaux, entre les montagnes d’Afghanistan et le désert saharien. Pas mon style, dirait Maigret. Pas le mien non plus.        

 

               

                                 

 



A l’ombre des nuages

 

Le ciel normand est très nuageux depuis quelques jours; il pleut de temps en temps. J’en suis ravi. La vue d’une pelouse sèche m’attriste. Les fleurs écrasées et flétries sous le soleil, courbant leurs tiges, font peine à voir. La radio m’apprend hier midi que des chiens et des chats, comme chaque été, sont retrouvés abandonnés au bout de leurs laisses sur des terrasses ou des balcons exposés en plein soleil. Mon coeur se déchire. Et je partage l’inquiétude des paysans de France: ils ont besoin d’eau pour que ça pousse ! Mais qui, aujourd’hui, se préoccupe du sort de notre agriculture livrée au libéralisme des grandes firmes et des états sous tutelle de l’OMC et du FMI ? Les médias urbains n’y connaissent rien; pas une ligne dans le journal Le Monde, sauf celles consacrées à l’évolution technique et tactique des marchés agro-alimentaires. Parler de la terre et des culs-terreux ? Vous n’y pensez pas ! Programme pétainiste !

Je continue mes ballades cyclistes, à raison de 40 bornes par jour, sur des routes plus bucoliques et paisibles que celles évoquées dans l’avant-dernière chronique; je longe de jolis prés ombragés où paissent des troupeaux de vaches blondes. Je les salue avec enthousiasme, parfois elles me répondent, mais je ne présente pas un grand intérêt à leurs yeux. Je n’apporte ni eau ni foin. L’oeil de la vache est mélancolique de toute façon. La couverture nuageuse et la clémence de la température me font le plus grand bien. J’en suis presque à éprouver des sensations stendhaliennes, c’est à dire bourgeoises, touristiques, élégantes, indolentes, capricieuses, funny… Rentré chez moi, je reprends ma lecture de Lucien Leuwen, roman plus politique et social que sentimental, constitué à 80 % de dialogues tactiques dont beaucoup d’autres yeux que les miens se seraient déjà lassés. Stendhal me semble un peu oublié des Français et de l’enseignement des lettres; il n’est pas facile à étudier, on ne sait pas comment le classer, l’identifier, son  »travail » d’écrivain n’est sans doute pas assez travaillé, aux yeux des professeurs, qui comme chacun sait travaillent beaucoup, eux, et le contenu de ses romans est sans doute trop cavalier, ministériel, mondain, bourgeois, banquier, pour être en phase avec la dimension républicaine, citoyenne et écologico-féministe de la pédagogie moderne. Ses personnages, surtout, tel ce Lucien Leuwen, n’incarnent pas bien, pas assez, la bonne intégration, voire la bonne agrégation que les professeurs sont censés dispenser. Ce sont des opportunistes, des orgueilleux, des égotistes, des capricieux, des bien-nés. Enfin, le tableau de la vie politique française que dresse le roman stendhalien est sans doute beaucoup trop proche de la réalité du pouvoir pour être présenté à des élèves sur le point de voter, donc de croire aux vertus des débats et des divisions affichées.  

Pendant que le ciel normand réconforte de ses nuages protecteurs les fragiles habitants du dessous, les élus locaux qui ne manquent jamais une occasion de montrer qu’ils peuvent s’élever à de grands intérêts supérieurs, sont partis en vacances, l’une en Auvergne, deux dans le Var, une en Corse, deux en Turquie, etc. Mais attention: vacances familiales, studieuses, bien-pensantes. Les hommes politiques font semblant d’être sérieux; mais ils ne lisent pas les livres qu’ils disent vouloir lire, pas plus qu’ils ne font une fois élus ce qu’ils ont annoncé. La seule élue intéressante dans cette page de Ouest-France (5 août), c’est Marie-Jeanne Gobert, conseillère municipale PCF: « Je récupère. Je dors entre 9 h et 10 h chaque nuit… Je suis aussi peu active en vacances qu’hyperactive  le reste de l’année… (Je lis) L’Equipe tous les jours et L’Huma en diagonale… J’ai pris avec moi un dossier sur lequel je dois travailler, mais je trouve difficile de bronzer et de travailler en même temps ! » - Qu’il est loin le temps de la camarade communiste qui lisait minutieusement le journal du Parti tout en surveillant la soupe de son mari. Quant à L’Equipe elle s’en servait pour mettre ses épluchures.  

La couverture nuageuse présente un autre intérêt: grâce à elle le ciel peut changer, s’assombrir, s’éclaircir, offrir aux choses terrestres ce qui fait à mes yeux une partie de leur réalité: la variation. En notre époque (mais les autres aussi) de petites luttes « identitaires » et idéologiques, où de soi-disant intellectuels s’efforcent minablement de définir les choses, de leur fixer des qualités immuables, afin d’aboutir à ces oppositions de westerns, à ces duels au soleil, qui me font particulièrement suer, on devrait plutôt porter notre attention au pouvoir de changement et d’évolution de ces choses, de même, comme l’a bien montré Marcel Proust, que les relations entre les personnes, et à plus forte raison entre les amants, se définissent avant tout par leurs intermittences et leur variabilité: au cours d’une même journée, à la faveur d’un ciel nuageux, le regard que nous portons sur une personne peut changer. Et même si le ciel nuageux n’y est pour rien, vous avez compris mon idée. Montrer la variabilité des choses est difficile, et c’est le travail des artistes, ou leur talent, ou leur génie, d’y parvenir. Certains peintres, comme Poussin et les maîtres impressionnistes, sur des thèmes très différents, ont tenu compte de ces cieux nuageux et changeants qui rendent la fixation des couleurs et des traits d’une scène, d’un paysage, d’une personne, beaucoup plus délicate, fine et tremblante qu’avec ces tableaux, ceux de la Renaissance notamment, où le but de la peinture devait être au contraire d’affirmer et d’entériner des principes moraux, religieux, politiques, sociaux, culturels. La nébulosité peut être alors vue et appréciée comme une modération mais aussi comme une prudence au volontarisme humain. Vous me suivez ? Sans importance.  

Peut-être y a-t-il chez mes contemporains adorateurs de ciel pur la convoitise d’une sécurité morale ou philosophique, la recherche en tout cas d’une situation fixe et durable, par exemple dans le domaine des relations sentimentales. Le ciel, auquel nous croyons, vers lequel du moins nous levons parfois les yeux, est d’autant plus agréable et supportable que sa luminosité est tempérée par les nuages. « Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face » selon La Rochefoucauld, ce qui rendit Louis XIV bien ombrageux pour le coup. La Normandie, je dois dire, est l’une des régions les plus propices au monde pour se rendre compte de l’intérêt des nuages dans notre compréhension du monde et de l’humanité. Cela étant, je m’en vais quelques jours. Il n’y aura donc pas de chronique mercredi. Petite variation.                   

       

 



A l’ombre de l’église

 

J’habite à Saint-Jacques-du-Minou depuis quinze ans. C’est un petit village de 120 habitants au creux d’une vallée étroite où coule une gentille rivière, le Minou. Depuis la guerre civile de 2014-2018 et la disparition de la France, le village est autogéré. Je m’y suis refugié après huit mois d’errance à travers le pays. C’est un prêtre, l’abbé Deniel, qui m’a recueilli et secouru alors que je gisais au fond d’un fossé dans le frais cresson bleu. L’âme de poète de l’homme d’Eglise ne fit qu’un tour; il me chargea sur sa brouette, prit soin de me dissimuler sous des fougères, et confia mon corps endolori aux mains douces et vigoureuses de sa bonne, Eulalie. Usant de son autorité morale et de son prestige métaphysique (il repoussa par la seule force de son verbe et de son regard une milice protestante de la petite ville voisine venue imposer aux habitants un traité de soumission économique), il me présenta à la population de Saint-Jacques (les Jacobiens, à ne pas confondre avec Jacobins et Jacobites. Les Jacobites du Minou ! ça aurait l’air de quoi ?) en interprétant ma fuite à travers le pays et mon arrivée ici à la lumière du Nouveau Testament. Fort bien rétabli grâce aux repas sains d’Eulalie, je me rendis très vite utile au village; il y avait beaucoup à reconstruire et à cultiver. J’avais quelques notions de charpentier grâce à mon père.

Outre les fortes qualités spirituelles de l’abbé Deniel, je découvris peu à peu la rigoureuse organisation des Jacobiens. Si les Protestants avaient été repoussés, c’est que le village avait mis au point un système de défense, avec toutes sortes de pièges, métalliques et végétaux, qui infligeaient d’atroces blessures aux assaillants. Bien qu’analphabète et d’une apparence physique débonnaire, le père Léandre était devenu le maître à penser stratégique du village, d’une filouterie et d’une dissimulation qui n’avaient rien à envier aux leçons de Sun Tzu. Pour impressionner l’imagination somme toute très limitée des fébriles Protestants, quelques vaillantes et truculentes jacobiennes allaient par la vallée répandre de folles rumeurs sur les pratiques démoniaques du village, ses messes noires, ses sabbats lubriques, et ses banquets anthropophages. L’abbé Deniel possédait toute une bibliothèque satanique, car le bon dieu sans un vil ennemi, disait-il, n’est qu’un dieu décoratif pour bien-pensants, et il se servait habilement de ses livres pour distiller de sa chaire quelques sulfureuses images qui brûlaient très vite les âmes ardentes des jacobiennes les plus assidues à l’église. Mon arrivée avait vu le nombre des fidèles féminines augmenter. L’abbé Deniel, m’ayant il est vrai présenté d’une façon plutôt métaphysique, n’avait fait qu’attirer la curiosité physique des croyantes. 

Quinze ans déjà, comme le temps a vite passé. Le village a poursuivi et perfectionné son organisation d’autogestion. Je fais partie du Conseil Municipal, où je m’occupe de la politique éducative et culturelle. Professeur de lycée dans une moyenne ville avant la guerre de 2014, je suis devenu l’instituteur du village, enseignant à une quarantaine d’élèves de 6 à 16 ans. Le Conseil impose un rigoureux contrôle des naissances, pas question de se laisser envahir de l’intérieur par des bouches goulues et des bras inutiles. L’abbé Deniel, vieillissant, prône l’exemple de la chasteté et des prières jaculatoires.  Je suis aidé dans ma tâche pédagogique par Désirée, une réfugiée catalane très douée en langues et en arithmétique. Nous nous complétons fort bien, non sans quelques débordements lyriques dont se réjouissent les enfants. Ils ont bien raison d’en profiter car dès 16 ans ils doivent entrer dans la vie active du village, à différents métiers, auxquels ils sont formés par des compagnons. Le service militaire est obligatoire à partir de 17 ans pour garçons et filles; c’est le neveu du père Léandre, l’élégant et rusé Rodrigue qui s’en occupe. Les pressions extérieures ont diminué ces dernières années, mais la ville voisine des Protestants continue de convoiter notre fertile territoire et la rivière du Minou. Un de leurs espions est tombé l’autre nuit dans un de nos pièges métalliques, ses jambes ont été sectionnées au niveau des genoux. Comme nous n’avons pas de chirurgien, ses souffrances ont été abrégées avec humanité. Nous avons ensuite placé son corps sur une sorte de petite trône flottant avec une inscription: « ça vous les coupe hein ! » que le Minou s’est chargé de conduire jusqu’à la ville ennemie.      

Nous sommes très tolérants par ailleurs; grand respect pour la vie privée en dehors des tâches collectives. La qualité de notre enseignement, celà dit, nous met relativement à l’abri de ces opinions agressives et névrosées qui se développent dans les soi-disant démocraties asservies au totalitarisme de l’Etat, du marché et des banques. Désirée sous-entend parfois que nous aurions toutefois besoin d’un psychologue au village; elle a vent de certaines discordes conjugales et de difficultés relationnelles que ni le Conseil ni l’abbé Deniel ni moi-même ne sommes en mesure de résoudre. Depuis peu, je m’efforce de développer l’activité théâtrale et de dispenser des cours d’art comique et dramatique. Le Conseil est favorable à l’organisation d’un spectacle de son et lumière qui mobiliserait toute la population. Rodrigue se voit très bien dans un rôle cavalier au bord du Minou. L’abbé Deniel rêve de prononcer un sermon mystique pendant que s’éleverait derrière lui un choeur de jeunes filles et que seraient lancées dans le ciel des fusées multicolores. Voilà qui pourrait, peut-être, apaiser les problèmes psychologiques de notre population.   

Le village est à la fois tranquille et industrieux; adultes et enfants se lèvent tôt, la classe commence à sept heures, mais en début d’après-midi les enfants rentrent chez eux ou vont observer le travail qui les attend, soit aux champs, soit dans les ateliers, soit dans les boutiques. Nous avons un commerce intérieur et un système monétaire très contrôlé (par le Conseil). Notre rigueur sur le plan matériel n’a d’égale que notre bonne humeur morale. Souvent l’après-midi je discute avec l’abbé Deniel et Désirée à l’ombre des marronniers, place de l’église, tandis que la plupart des hommes et femmes du village font la sieste. On entend le murmure du Minou, la cloche d’une vache, un rire sortant d’une fenêtre, ou le chant des oiseaux au dessus de nos têtes. Quand les activités reprennent, vers le milieu de l’après-midi, je vais me reposer. Désirée aussi. En soirée, sauf réunion du Conseil, je corrige les cahiers des élèves, je lis Don Quichotte,  j’écoute un peu de flamenco, et le dimanche en me promenant au bord de la rivière j’essaie de trouver l’inspiration pour écrire une comédie ou une tragédie. L’abbé Deniel, lui, a entrepris de peindre une fresque sur les murs intérieurs de l’église, retraçant l’histoire du village, depuis le passage de Saint Jacques évangélisant la montagne jusqu’aux pièges que nous tendons aux Protestants. 

A suivre…     

            

                               



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