A l’ombre et à vélo

 

Le Tour de France m’a déçu. Contador, un peu comme Indurain, est un vainqueur sans panache, un vainqueur programmé dont la saison se limite essentiellement à l’été. Le deuxième, Andy Schleck, est un petit freluquet légèrement prétentieux, qui ne sait pas courir, ne sait pas voir les points faibles de ses adversaires, et fait semblant pour les caméras d’être copain-copain avec eux; il devrait méditer ce que Ocana disait de Merckx: « discuter avec lui c’est déja se soumettre ». En plus c’est un Luxembourgeois, qui, comme son nom l’indique, recherche avant tout le confort et le fric. Décevant aussi le parcours de cette édition 2010: quatre étapes pyrénéennes qui n’ont pas changé grand chose au classement général, une arrivée à Pau à 60 km du col de l’Aubisque, une petite montée finale sur Ax-3-Domaines, et le Tourmalet escaladé deux fois, ou plutôt escamoté deux fois. Un parcours trop facile en somme. Comme l’a fait remarquer l’excellent Laurent Fignon, s’il n’y avait pas eu la journée de repos, l’étape du Tourmalet aurait pu faire des dégâts. Il n’en a rien été. Les organisateurs veulent assurer le plus possible la bonne santé des coureurs et font semblant de croire qu’ils n’utilisent plus de produits dopants. Ils sont obligés de vendre un Tour propre et reluisant, un bon produit touristique pour les bourgeois, pour les partenaires, en faisant par exemple la promotion des vignobles du Bordelais lors du dernier contre-la-montre (c’était le seul intérêt de l’étape !). Le peuple, lui, il veut que ça saigne ! De la défaillance, de la mort en direct nom d’une pipe ! Simpson reviens !  

Tout cela m’emmerde. Et je ne suis pas le seul. Mon copain Christian que j’avais invité pour voir la grande étape pyrénéenne s’est endormi dans mon canapé ! Les exclamations forcées de T. Adam, le commentateur maison de France 2, ne l’ont même pas réveillé, et Jean-Paul Ollivier lisant le Guide Vert (ou Bleu) est un puissant soporifique. On aimerait un duo Fignon-Bernard, comme sur Eurosport il y a quelques années, pour relever un peu le niveau et le tonus des commentaires du Tour. Bref, la retransmission laisse beaucoup à désirer, Laurent Luyat est insupportable dans le genre petit rigolo insipide et Godart (Jean-René) devrait être à la retraite depuis 10 ans au moins, les coureurs qui le voient arriver avec son micro ont un air de lassitude et de recul, qu’il laisse donc sa place à une femme, et les interviews d’après course n’en seront que plus frétillantes. En revanche, gardons Jalabert, le gendre idéal: belle voix du sud-ouest, remarques intelligentes, qualité d’observation. D’une certaine manière, ce sont les journalistes parisiens qui gâchent tout ! Tous ces petits nerveux-merdeux collabos du grand capital !

Ce que voyant, comme on disait autrefois, j’ai décidé de sortir des ombres de mon appartement et de prendre l’air à vélo. A moi la nature ! De l’action ! Mon corps de toute façon réclame, il est en manque de tout le pauvre petit. Faut faire attention au corps, quand il n’est pas content il se venge sur l’esprit ! C’est pourquoi j’ai décidé de lui faire faire du vélo, à travers la Normandie, sur ses petites routes de plaine, de bocage et de collines. Pas de tourisme pour moi cet été. Je laisse ça aux bourgeois, aux bobos, aux spectateurs indolents et friqués du monde-spectacle. Non, moi, il me faut produire, c’est ma mentalité paysanne. Je produis du texte. Mon père faisait des cochons, des canards, du maïs, du blé. Moi je fais dans l’écrit. Si ça rapporte ? Rien du tout ! Juste le plaisir, et encore, plaisir, plaisir, voilà un mot qui sent la bourgeoisie, non, disons plutôt que ça me permet de me sentir producteur. Sensation marxiste d’exploité, d’éternel jocrisse du grand capital. Je ne dis pas que je crée, parce que créer, quand on voit ce que ça veut dire aujourd’hui, créer, avec toutes les expositions débiles, et le genre tarlouze des artistes, non merci, je ne crée pas. Je produis. A l’ombre. Pendant que le grand capital se goberge sur des îles fiscales à partouzes. Moi, j’accepte mon sort, et j’en redemande ! Oui, qu’on me fouette, qu’on m’humilie, qu’on me transperce ! Je suis fait pour la souffrance. Comme me l’a dit un jour ma dentiste: « Vous savez souffrir, vous. » Que voulez-vous, éducation catholique. Tu es venu sur Terre pour en chier ! Pour en suer ! Allez le glébeux, au boulot, et tu vas mouiller le maillot ! 

Eh bien je le mouille ! Pourtant j’y vais doucement, je débute, 25-30 km par ci, par là, pas de grosse côte, de la route de campagne ordinaire. Mais putain que c’est dur. Je sue, j’ai la tête en feu sous le casque, le moindre faux plat me cisaille les cuisses, mon rythme cardiaque s’emballe, j’ouvre grande la gueule, les moustiques s’engouffrent, je fais peine à voir. C’est « la Passion considérée comme course de côte » (un très bon texte d’Alfred Jarry, lui-même amateur de vélo). En général, quand on fait du vélo, c’est pour le plaisir, on circule doucement, en famille, on s’arrête toutes les cinq minutes, parce que madame a les fesses qui collent à la selle, ou parce qu’elle a vu une fleur dans le fossé, et autre connerie, et puis on va sur les routes vertes recommandées par la FFCT (Fédération Française de Cyclo-Tourisme). Eh bien moi, tout bêtement particulier que je suis, je vais sur les routes rouges, au milieu des champs de blés, des routes arides, poussiéreuses, avec un gros bitume pas roulant du tout, elles passent par les villages reconstruits après la guerre, on voit encore des morceaux de crânes qui traînent, et puis la population du coin, pas du tout le genre champêtre, villageois, non, plutôt le genre méfiant, pavillonnaire, avec des chiens aboyeurs, et des groupes d’ados qui s’emmerdent sous les abris-bus. Pas envie de s’arrêter pour faire un brin de causette. Surtout pas le moment de crever. Je file. Heureusement j’ai de belles pensées en tête qui me soutiennent un peu. Un bon verre de bière en rentrant. Une douche. Et puis je vais m’affaler dans le canapé, pour voir la fin de Maigret. 

Est-ce qu’on peut séduire à vélo ? Le vélo est-il à l’homme moderne ce que le cheval était au héros stendhalien, Lucien Leuwen par exemple dont je lis en ce moment les modestes aventures ? Lucien Leuwen quand il arrive à Nancy comme sous-lieutenant tombe de son cheval sous la fenêtre de la belle Madame de Chasteller. Il se croit grillé pour le restant de son séjour lorrain. Pas du tout. Si le cheval a fait un écart, c’est que le cavalier lui a donné un coup d’éperon. L’amour rend maladroit dans un premier temps, mais après ça s’arrange, puis ça dérange, ça cherche un équilibre que les émotions elles-mêmes empêchent d’obtenir. Voilà un beau jeune homme qui n’est pas affecté, pense Madame de Chasteller, blasée de tous les messieurs compassés qui lui font la cour avec des formules apprises par coeur, mais sans coeur. Voilà une femme bien curieuse par son naturel et sa simplicité, se dit Lucien, sans doute un tempérament passionné sous une apparence dégagée. Le désir de ces jeunes gens, dans la société corsetée et engoncée dans ses uniformes et ses titres qui est la leur, c’est de se mettre tout nu  ! Je rappelle la belle formule du marquis de Sade: « Mademoiselle, ôtez donc votre culotte que j’y voie un peu plus clair. » Mais revenons à moi. En vélo, je ne suis pas encore tombé. Les femmes modernes de toute façon ne restent pas près de leurs fenêtres à guetter les messieurs qui passent dans la rue. Elles se mêlent sportivement aux hommes, et les méthodes de la séduction ont bien changé depuis Stendhal; elles ne passent plus guère par les émotions que suscitait autrefois la différence de comportement et de mode de vie entre les sexes, différence et distance que l’élan amoureux parvenait à franchir, par des regards, des rougeurs de visages, puis un échange, puis des lettres, puis un premier baiser, puis le reste. Cela étant, comme chez les sportifs de haut niveau, les amants chez Stendhal connaissent des contre-performances, ils font des erreurs techniques, tactiques, et la compétition bat son plein. L’élan amoureux aujourd’hui ? Les gens ont plutôt l’air  d’être à l’arrêt, sur leurs gardes, campés sur leurs positions, derrière leurs ordinateurs. 

C’est le reproche de Fignon aux coureurs actuels du Tour de France, ils n’osent pas assez, ils sont très prudents et respectent les consignes, bien regroupés dans le peloton. Le débranchement des oreillettes, tenté lors d’une seule étape l’an dernier, au grand dam des directeurs sportifs, n’a même pas été évoqué cette année. On nous fait comprendre que les enjeux financiers sont si importants dans le cyclisme moderne qu’on ne peut pas se permettre de laisser les coureurs libres de leur course. Nous vivons une bien pénible époque: le libéralisme du commerce mondial et des marchés semble entraîner la réduction des libertés pour les peuples, autrement dit, plus les intérêts financiers deviennent grands grâce à la dérèglementation boursière et bancaire, plus les contraintes de rendements et les impératifs de résultats poussent les individus les uns contre les autres dans des situations de stress et de blocage.  

Vite, mon vélo ! Que je m’échappe un peu.   

        

               



A l’ombre de « Inception », film de merde

 

Je voulais voir, histoire de, à quoi ressemble un film à grand tapage médiatique qui sort en plein été; un film américain, bien sûr, réalisé je suppose par un de ces pignoufs qu’on appelle des génies dans ce gros pays de cons et de crétins que sont les States ! Je voulais voir, eh bien je n’ai pas été déçu, et j’en ai eu mon compte: 2 h 30 de pure merde ! Un film bruyant, ça explose de partout, avec des décors super virtuels qui s’écroulent comme des châteaux de cartes, un film bavard et ennuyeux avec une intrigue et un scénario sur les rêves à plusieurs niveaux qui permettent d’extraire ou d’introduire des idées (ça s’appelle une inception ! bandes de nazes !) dans les cerveaux des protagonistes, des protagonistes qui se demandent s’ils rêvent ou non, et s’ils vont se réveiller à temps du niveau 3 pour remontrer dans le 2 et dans le 1, des dialogues d’une nullité risible entre Di Caprio-Cotillard et cette petite Ellen Page aussi charismatique qu’une fille de Terminale L (c’est à dire beaucoup moins; d’ailleurs j’aperçois une élève dans la salle), des scènes d’action et de combat très banales et même plutôt molles (selon les amateurs, comme il y en avait à la sortie de la séance, j’ai prêté une oreille balladeuse), aucun suspense (au sens du film policier), non, vraiment, un film débile, creux, faussement compliqué, lourdingue, qui nous donne une idée de la grosse connerie du public américain qui a déjà fait un triomphe à cette daube, et que certains petits merdeux de cinéphiles français (qui se croient tels du moins) sont entrain de vanter comme un film d’une nouvelle ère: « prochain film abstrait de la prochaine décennie » ai-je lu dans le petit dépliant que propose le cinéma « art et essai » où je suis allé et où je vais assez régulièrement. J’étais coincé hier soir entre un grand branlotin d’une vingtaine d’années et deux petites minettes qui finissaient leurs sucettes quand le film a commencé; mais il y avait aussi quelques anciens respectables, comme moi, venus se rendre compte de la bouillie sonore et visuelle dans laquelle se vautrent leurs enfants. 2 h 30 le film ! Je me suis retenu, mais j’avais sacrément envie de lâcher une perlouze, après tout, pourquoi pas ! j’aurais pu dire à mes voisins que c’était voulu de la part du réalisateur, effet spécial, vous sentez bien l’intrigue ? Je suis rentré à minuit pour le coup, et à cause de cette connerie bruyante j’avais pas envie de dormir, il m’a fallu regarder une émission de La Chaîne Parlementaire pour faire baisser la température de mon petit corps, c’est que je ne suis pas comme les protagonistes, moi, j’ai besoin de bien dormir et de pas faire le con dans des rêves à plusieurs niveaux. Le sommeil, ça lui ferait du bien au réalisateur de ce film, ça l’empêcherait de virer zinzin abruti et de se prendre pour un dieu de l’intrigue freudienne… 

La jeunesse adore ce genre de film, si j’en crois les comptes-rendus des journaux, même de Ouest-France qui nous livre en avant-dernière page (Samedi 24 juillet) les réactions de spectatrices rennaises à la sortie d’une salle. « Fascinant… impeccable… complexe… logique ». Mais Marine va plus loin dans l’analyse: « Très abouti, le scénario achève de creuser la réflexion sur la pensée humaine du réalisateur. » Plus subtile encore, Marie ajoute: « Au final, la réalisation, tout à fait adaptée, est moins tape-à-l’oeil, plus personnelle, et moins américaine. » A mon avis, elle n’a jamais vu de films de Tarkovski la petite ! Ces réactions ne sont pas pour me surprendre cela dit, les jeunes ont un goût de plus en plus prononcé pour le n’importe-quoi virtuel et de moins en moins d’aptitudes à décrypter le réel, à s’y intéresser même, et à bien écouter par exemple leurs cours d’histoire-géo, de Français, de Maths, etc… Eh bien ils vont morfler les mignons en entrant dans la vie active ! Le principe de réalité en plein dans la gueule ! Et de l’inception ils vont en avoir et bien profond ! C’est pas Di Caprio qui viendra leur donner un coup de main pour leur logement ! C’est pas la Cotillard qui viendra les soulager de leurs petites misères salariales ! Ce genre de film est une touche supplémentaire au décervelage ambiant, les Amerlocks sont déjà bien avancés dans le processus ! Vous allez bien sûr trouver des bobos pour apprécier ce genre de connerie filmique, pas étonnant, puisque les bobos sont si satisfaits d’eux-mêmes, ayant résolu tous leurs problèmes existentiels, qu’ils sont tout disposés à trouver de l’intérêt à ce qui n’en a aucun !  Cotillard fait la potiche frenchy dans un environnement de petites frappes et de vedettes déjà bouffies (Di Caprio) – Si au moins il y avait eu des scènes bien sadiques, des mecs pendus par les couilles, et la petite Ellen Page violée à coups de chalumeau, là d’accord, moi sensible comme une rosière je serais sorti, mais là, rien, le vide virtuel, et je suis resté quidam avachi, globuleux, deux heures et demie sur mon siège entouré d’un grand dadais et de deux petites suceuses ! Merde alors ! Ah je n’ai rien compris ? Faut que j’aille le revoir ? Pour que tout s’éclaire ? Oh ! mais je vois la grosse astuce du réalisateur ! Il manigance un scénario fausssement compliqué pour qu’on soit incité à aller revoir son truc, et par ici la monnaie ! On les connait les Americains ! Business first ! Non, on ne m’aura pas comme ça, un bon film je sais ce que c’est: des acteurs, des actrices, qui expriment quelque chose, qui ont des gueules, des beaux trucs ou des sales trucs à montrer, une histoire, un propos, une ambiance, des couleurs, des formes, mais pas trop, faut permettre au spectateur d’identifier, de respirer. Ici, non, badaboum ! badaboum ! et que ça explose ! et que ça gueule ! et que ça flingue ! Quant à Di Caprio, il ressemble à tout sauf à un tueur. Philippe Val aurait été plus convaincant !

Enfin, voilà, faites comme vous voulez, allez voir cette merde si ça vous chante mais je vous aurai prévenus (il m’arrive d’avoir plusieurs lecteurs), venez pas vous plaindre après ! Ecoutez, entre nous, mais ne le répétez pas trop fort, Télérama pourrait me faire un procès, regardez plutôt la Septième Compagnie qui repasse à la télé en ce moment, c’est simple, très limpide (le fil rouge sur le bouton rouge, le fil vert sur le bouton vert), pas prétentieux, ça dure pas longtemps, vous vous sentirez bien  et vous passerez une bonne nuit, en faisant de vrais rêves, que vous aurez oubliés en vous réveillant.

Alors ? Hein ? Merci qui ?          

                           



A l’ombre de David Bowie

 

Quand je suis arrivé au lycée, en 1982, ma culture musicale se limitait aux variétés du moment; cela dit, à cette époque, la télévision proposait encore des émissions charmantes, où l’on chantait l’amour, le désir, la séduction, la tendresse, la mélancolie, l’ironie, la fantaisie, la farce… De Julio Iglesias à Patrick Topaloff, de Jane Manson à Sim. Jean-Christophe Averty inventait des effets spéciaux colorisés, Michel Drucker était encore jeune et sympathique, et des millions de Français cultivent aujourd’hui, à juste titre, la nostalgie de cette époque.

L’enseignement musical de mon collège fut d’une grande simplicité, pour ne pas dire d’une grande pauvreté. On faisait de la flûte en dernière heure après la grosse récréation sportive, et de nos doigts en sueur, nous les garçons, bouchions de crasse les trous de l’instrument, tandis que les jeunes filles de la classe semblaient déjà expertes à poser leurs petites lèvres sur les becs et à produire des sons déjà mélodieux, quand du moins ils n’étaient pas recouverts par les canards, volontaires ou non, des abrutis et des candides de la classe. Le cours de musique pouvait être intéressant si l’ambiance entre garçons et filles était bonne, c’était même la preuve de cette bonne ambiance, comme ce fut le cas en 1981; avec la mort de Georges Brassens, nous avions fait à trois ou quatre  un exposé retraçant sa carrière, pour la plus grande satisfaction de notre professeur, qui poursuivit l’expérience avec d’autres élèves et d’autres styles de chanteurs: Police, les Beatles, Michel Polnareff… Ce professeur n’hésitait pas à nous faire part de ses propres goûts et de ses connaissances, fan de Jacques Brel il en avait quelquefois les gestes et les intonations, et un peu les postillons selon les élèves du premier rang.

On peut passer de Jacques Brel à David Bowie par la chanson Amsterdam, que mon professeur d’Anglais de Seconde nous fit écouter et apprendre. « In the port of Amsterdam, there’s a sailor who sings… » David Bowie devint une grande vedette en 1983 avec son tube Let’s dance, qui passait sur toutes les radios. Il avait déjà quinze ans de carrière derrière lui, et acquis une solide réputation de star du rock, inventeur génial pour les uns, recycleur habile pour les autres.  L’un des élèves de ma classe de Seconde avait tous ses disques, portait parfois des tee-shirts à son effigie, où l’on pouvait observer la curiosité de ses yeux de couleur différente (le terme technique étant des « yeux vairons »). Je parvins peu à peu, par quelques gentilles blagues, et en fréquentant le foyer du lycée, où l’on allait écouter le midi  les albums en vogue du rock anglo-saxon, à me rapprocher de lui et à écouter son savoir encyclopédique sur Bowie. Il n’en demandait pas tant, et me fit des enregistrements sur cassettes (je n’avais qu’un modeste magnétophone chez moi) des albums à connaître de son idole. Il était d’autant plus triomphant cette année-là qu’il avait réussi à obtenir une place pour le concert parisien de Bowie, même si l’album Let’s dance le décevait un peu. Il me permit d’écouter avec la plus grande attention d’autres albums, bien meilleurs, comme Hunky Dory (1972), The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1973) et Station to Station (1976). 

Je parvins peu à peu à connaître tous les albums de Bowie, puis à me documenter. Pour un petit garçon de la campagne bretonne, c’était un univers étrange: l’androgynie, la drogue, les changements de visages et de styles du chanteur anglais. Cette découverte contribua sans aucun doute à m’éloigner d’une certaine culture rurale, qui de toute façon commençait à me fatiguer un peu. Kiki était mort, les grands arbres avaient été abattus, on avait vendu mes vaches préférées, l’exploitation se modernisait à grande vitesse, je n’avais plus le droit de jouer aux coureurs dans le sable.  Bien sûr, je collais un grand poster de Bowie au-dessus de mon lit, mais un poster très sage, qui n’évoquait rien de la drogue ni de l’androgynie, offrant au contraire le visage serein d’un bel homme de 35-40 ans. Je n’en avais que 17, mes joues se creusaient un peu, je m’élançais, je m’affinais, j’allais à présent chez un coiffeur de la ville, et ce fut lors d’une de mes premières sorties en discothèque, après m’être déhanché sur Let’s dance, qu’on me signala ma petite ressemblance physique avec la grande vedette, dont je ne tirai aucune satisfaction, ni sur le moment ni après, mais au contraire de l’agacement et de la gêne. C’est que j’étais devenu un assez bon connaisseur des albums et des styles musicaux de Bowie, plaçant mon admiration pour lui à un niveau qui n’était pas celui de la gesticulation physique et des manières scéniques du chanteur. Très vite, moi aussi, je me détachais de Let’s dance et de son ambiance disco-sexy (avec le clip China Girl, épouvantable de bêtise érotique). 

Station to Station reste mon album préféré. Sorti en 1976, alors que Bowie vit aux Etats-Unis et traverse une phase de drogues dures, il fait suite à trois années de succès, de tournées et de shows en tout genre, où la vedette androgyne s’est peu à peu débarrassée de ses maquillages et d’un style glam-rock électrifié devenu saturé, oppressant (l’album Aladdin Sane) voire déliquescent (Diamond Dogs). Station to Station est un changement de cap musical, esthétique, chorégraphique: six titres, seulement, mais souvent très longs, où Bowie incarnant un nouveau personnage, « the thin white duke » (le mince duc blanc), n’a jamais si bien chanté. L’album est d’une grande maîtrise et cohérence instrumentales, dominé par les guitares crissantes et tendues de Carlos Alomar et de Earl Slick. Sans savoir l’Anglais, on devine par les rythmes et la voix qu’il s’agit de chansons angoissées, dramatiques, poignantes. Bowie, plus amaigri que jamais dans sa chemise blanche et son gilet noir de Thin white duke,  dégage une aisance de crooner désabusé, qui commet la maladresse de se faire photographier avec des livres nazis puis d’effectuer une sorte de salut hitlérien à bord d’une mercedes noire décapotable au coeur de Londres en mai 1976. Ces gestes insolents et provocateurs terniront la réputation de l’album et de son personnage, qui disparaîtra dès l’année suivante avec l’installation du chanteur anglais à Berlin. 

Depuis, Bowie a composé une bonne quinzaine d’albums, de formes et de qualité musicales très inégales. On a raison de dire que les années 83-93 ont été d’autant plus mauvaises pour lui et pour le rock en général que la décennie précédente avait été prolifique et passionnante. Bowie s’est refait une petite santé musicale au cours de la deuxième moitié des années 90, avec l’album « Eart-hl-i-ng », d’un rock-électro-techno relativement mélodique dominé par le guitariste Reeves Gabrels et la bassiste Gail Ann Dorsay. Devenue une grande vedette mondiale et mondialisée, vivant à New York et un peu partout, mariée avec une mannequin noire, Bowie a fini par m’agacer au début des années 2000, étalant son grand sourire carnassier sur les plateaux de télé, star hilare et imbue d’elle-même, faisant passer le show avant la qualité musicale, exposant dans les revues des conceptions philosophico-artistiques des plus naïves. L’album « Heathen » de 2002 montre cependant qu’il a encore assez de métier et de bons musiciens pour produire (sous son propre label) des chansons solides et élégantes, même si la voix commence à faiblir. Mais depuis 2002, rien. Bowie fréquente plus les cliniques et la jet-set que les studios d’enregistrement. Beaucoup de festivals pourtant le réclament, à 63 ans il incarne, comme son ami Iggy Pop, la nostalgie d’un rock mélodique, intelligible et puissant, qui ne peut que rivaliser avec la merde et la bouillie sonores des jeunes vedettes actuelles.                                                               



A l’ombre de l’Espagne

 

Ce n’est pas pour me vanter, mais j’avais quand même bien senti cette victoire de l’Espagne sur la Hollande. Qu’on relise donc les premières lignes de ma petite chronique du 15 mai. En général je suis un assez bon pronostiqueur. J’avais prévu en 1982 que la France irait loin dans la coupe du monde organisée en Espagne; à cette époque on ne donnait pas cher des chances de notre équipe nationale. En 1998, pareil, mieux même, je me décide à envoyer un bon article au journal Le Monde, j’y annonce la victoire des Bleus, tout simplement, alors que l’entraîneur Aimé Jacquet est alors au plus bas dans les sondages et les commentaires des spécialistes. Enfin, cette année,  au moment de l’ouverture de la compétition, ma chronique (d’une mort annoncée) disait assez bien où en était l’équipe de France et ce qui risquait de lui arriver. Mais revenons à l’Espagne.

Sans briller, elle a joué solidement. Victoires serrées, tendues, comme un costume de toreador. Ses joueurs ? Pas des grands types à la con, grosses cuisses et regards noirs, genre français, mais des garçons aux jambes de feu, les yeux vifs, pénétrants, Iniesta, Villa, Fabregas, Xavi, Navas, etc. Pas un entraîneur prétentieux et paranoïaque comme Domenech mais un monsieur simple, discret, la soixantaine, Vicente del Bosque, qui ressemble un peu à Raimu. Les Espagnols, longtemps, n’ont pas eu de style de jeu, c’était décousu, aléatoire, fuyant, comme ce ballon qui passe sous le ventre d’Arconada en 1984 offrant à Platini et aux Bleus de remporter le championnat d’Europe. Puis le F.C Barcelone s’est mis à l’école de Cruyff: jeu rapide, passes courtes, redoublées, débordements, dribbles, centres en retrait, etc. Un seul mot d’ordre, « on joue ! », le cri que lançait aussi mon entraîneur, quand il nous voyait ralentir ou briser le rythme. On joue ! Oui, mais il faut de l’énergie et de la fraîcheur pour ça, en même temps qu’il faut bien connaître ses bases, ses placements, ses tâches collectives. Iniesta synthétise toutes ces qualités-là. Joueur de petite taille, offensif, excellent dribbleur, il récupère aussi beaucoup de ballons, et se montre si collectif qu’on lui reproche parfois la passe en trop.    

Il n’y a pas que le football. Au basket, au handball, au tennis, au golf, et sur le Tour de France, les Espagnols sont des champions. Ils en oublieraient presque la tauromachie. On la leur laisse. Les raisons d’un tel succès ? Malgré Almodovar, l’Espagne reste un pays favorable aux hommes virils et à un certain machisme. La beauté sportive, le goût de la culture physique et musculaire, l’intelligence de la compétition, la motivation collective, l’engouement populaire, tels sont les facteurs des victoires espagnoles. Quant à l’intégration sportive des immigrés, pour l’instant elle ne joue aucun rôle. Un dernier point: l’exercice physique de haut niveau demande des efforts soutenus, et même, malgré l’argent qui tombe très vite, une morale d’ascète avec des accents mystiques. Les Espagnols, plus que d’autres en Europe, ont cette frugalité-là, cette éthique étique héritée de Don Quichotte et de Thérèse d’Avila. En tout cas, ce ne sont pas les moulins à vent hollandais qui l’autre jour ont arrêté les attaques chevaleresques des Iniesta, Fabregas, Pedro et autres Navas. 

Si j’y suis allé en Espagne ? Mais oui. Un petit tour, Saragosse-Madrid-Tolède-Avila-Salamanque. J’en garde un bon souvenir, même si, à l’époque, je ne parlais pas un mot d’espagnol, me reposant sur ma copine; je m’étais trouvé bien dans ce pays, très vite en confiance, plein d’yeux pour les jolies filles, en grand nombre, plein de sourires pour tout le monde, les personnes agées notamment qui se promenaient le soir, très satisfait de l’hôtellerie aussi, en particulier des chambres d’hôtes tenues par des dames maquillées et parfumées en robes fleuries, élégance, politesse, vivacité du contact (un peu le contraire de Paris), oui, vraiment un très bon souvenir, un peu terni par les mauvaises humeurs de ma compagne, qui avait l’impression de se taper le sale boulot (réservations), pendant que monsieur reluquait les jolies filles. Les églises repliées, avec leurs tableaux religieux, nous rapprochaient un peu, tandis qu’au Prado, avec la foule et la multitude incommentable des oeuvres, on a failli se perdre, égarements du regard, trop de couleurs, trop d’héroïsme, pas assez de gentillesse, en tout cas elle était bien fâchée à la sortie. Je ne suis pas un vrai touriste, il faut dire, je me laisse distraire, j’ai envie d’amusement, et non de mener avec un grand sérieux de pédagogue le rythme des visites et les « choses à voir, à faire », j’ai envie de sexe et de courbes, aussi, et non de ces faces à faces hiératiques dans les restaurants. La méthode, ce n’est pas mon fort. Ma copine, elle au contraire, l’ordre, la règle, les règles !      

Enfin, l’Espagne est en crise. Encore. C’est son état normal sans doute. Et comme dirait Lacan, c’est quand ça ne va pas, que ça va. Rien ne va plus ? Faites vos jeux ! Les victoires sportives sont des trompe-l’oeil baroques. L’or ne brille jamais tant qu’aux yeux des pauvres. L’Eglise n’a jamais craint, elle, d’exposer ses statues dorées, ses ostensoirs et ses ciboires incrustés de rubis, d’en faire des processions et des parades. De la parade au paradis… En attendant, la Catalogne met la pression sur Madrid. L’équipe nationale espagnole était constituée pour moitié des joueurs de Barcelone, et on a vu le défenseur Puyol brandir le drapeau catalan une fois remis le trophée suprême. Quant à S.M Juan Carlos, encore affaiblie, elle n’a pas pu se rendre en Afrique du Sud. Très vite, enfin, dès le lendemain de la finale et des cérémonies de félicitations, les affaires de clubs ont repris le dessus: Fabregas ira-t-il jouer à Barcelone ? Enfin, la chaleur est telle à Madrid que les festivités et l’ambiance de triomphe ont été rapidement abrégées. Chacun est rentré chez soi. A l’ombre.                                    



A l’ombre de la République

 

Le 14 juillet ne m’inspire pas grand chose; je ne vais pas aux cérémonies, je n’écoute pas les discours, je ne regarde pas le défilé, et je me méfie des éditoriaux de ce jour-là. Les grandes idées nationales et républicaines, ça ne provoque plus que des haussements d’épaules et des soupirs dans la population. La Normandie, c’est vrai, est une terre de scepticisme et d’ironie, Flaubert est passé par là, ce qui ne facilite pas, je vous l’accorde, les élans du coeur et les initiatives amoureuses. Alors bon, le feu d’artifice, je veux bien, mais uniquement si j’ai une copine avec moi ce soir-là. La féerie, ça ne se refuse pas. Et puis les femmes, dans ces moments-là, quand ça pète et quand ça jaillit de mille feux, elles sont toutes gentilles et caressantes, des petites fouines apeurées, faut en profiter. Car la Normande est plutôt revêche en général, elle a le regard dominateur et la parole cassante. Fière de ses diplômes et de ses connaissances commerciales plus pointues que celles des hommes.   

Notre président Fouquet’s, lui, se met à snober le 14 juillet, il a préféré le 12 pour s’adresser aux Français. Le 12, le jour de la saint Olivier, quelle drôle d’idée. De toute façon, c’est un président bizarre. Je sais bien, le pouvoir ça rend zinzin, mais c’est comme l’alcool, certains tiennent mieux le coup que d’autres. Voyez De Gaulle, il s’était préparé depuis longtemps. A dix ans, déjà, il savait qu’il serait un jour le chef de la France. « L’homme du destin ». Mais Fouquet’s ? Il a commencé par séduire les rombières  de Neuilly, puis leurs filles et leurs petites-filles. Les aristo-bourgeoises, ça baise vite et bien, toute une tradition, la petite croix qui se balance au milieu des nichons pendant que monsieur s’active à l’arrière-train, toute une tradition je vous dis. La politique, c’est une affaire de libido, surtout depuis la fin des Trente Glorieuses. En période de croissance molle, on se rassure en bandant dur. Tiens, voilà une bonne idée de plan pour mon cours d’histoire de l’an prochain: 1) Les Trente Glorieuses – 2) Les Trente Libidineuses. Avec Fouquet’s, en tout cas, ne me dites pas que le sexe n’est pas au premier plan ? Il suffit de voir sa tête au président, le genre énervé-fatigué tout à fait caractéristique de l’érotomane. Incapable de se concentrer plus de 5 minutes. Comme nos élèves. Les femmes de 40-60 ans ont massivement voté pour lui - L’instinct de la femelle, vous avez beau dire, beau faire, c’est tout-puissant. Ce petit baiseur de bourgeoises ne jure que par la croissance. La croissance ! L’obsession du type qui commence à avoir des problèmes d’érection.  De Gaulle, lui, n’avait pas de vie sexuelle, il sublimait pour la France. Fouquet’s n’arrête pas de baiser mais il ne sublime rien. Vous me direz, et Louis XIV alors ? Mais bien sûr, Louis XIV, qui laisse à sa mort la France dans un état pire qu’en 1789. Heureusement, la religion faisait face à cette époque.  

Je n’ai rien contre la baise, au contraire, je dis simplement que ça empêche d’avoir le sens de l’intérêt public. D’une part on est un peu fatigué, d’autre part on a très envie de remettre ça. La France est une personne abstraite à laquelle on doit pouvoir se consacrer sans vilaines pensées. La classe politique actuelle en est incapable. Celle d’hier ne l’était pas davantage. Nous sommes gouvernés par des chauds-lapins et des chaudes lapines. Parité oblige. Si le Palais Bourbon est souvent vide, c’est qu’autour les petits hôtels sont bien remplis. La France aurait dû mille fois disparaître ou s’écrouler déjà s’il n’y avait pas eu cette élite de fonctionnaires, héritiers des anachorètes, dans mon genre, qui savent se tenir. Parfaitement. Les grandes idées républicaines ont été provoquées par le désir, non par l’assouvissement.  Un type assouvi, comme Louis XIV, ça ne fait que des conneries, ça imagine l’Etat comme un cul à foutre. Aucune tenue le roi soleil. Zigounette baroque. Monarchie bien salope. La République, en revanche, c’est le désir. Désir de fraternité englobant le sexe. Le contrat social plutôt que les liaisons dangereuses. Un défi. Le sexe n’est jamais sage. Et les doigts de la femme sont plus désirables que les droits de l’homme. La République façon Rousseau suppose des moeurs végétatives et paisibles comme en ont les Genevois.  On n’a pas assez lu le marquis de Sade, le sexe est tyrannique, dominateur, injuste, cruel, compétiteur, carnassier, comment l’intégrer à la morale publique ? Je viens de le signaler à mon ami philosophe qui n’en finit pas de disserter sur la conscience nationale, à savoir si elle doit être inférieure ou supérieure à la conscience de classe, si elle doit la subsumer comme dirait Kant, « n’oublie pas le cul, un philosophe doit s’intéresser au cul ! » lui-ai-je bien dit. 

Je suis fort anachorète en ce moment. Et c’est pourquoi il me vient des idées républicaines. Le sort de la France m’inquiète. Je me demande déjà pour qui je vais voter en 2012. Alors qu’on ne connaît pas encore les candidatures. Si j’avais de quoi m’occuper avec le sexe féminin, je serais dans d’autres pensées. Aurais-je même des pensées ? La vue d’un beau cul ça vous vide l’esprit. Les gros baiseurs en général ont un air crétin. Les baiseurs réguliers eux ont un air falot, satisfait, souriant. Seuls les frustrés ont une lueur d’intelligence encore dans les yeux. Parfois même, ça ressemble à de la foudre. O rage ! On devine que le sexe féminin soit apeuré, qu’il prenne ses précautions. La foudre du désir n’inspire pas confiance; mademoiselle veut sa petite ondée bien pénétrante, pas la grosse averse qui ébouriffe le gazon. Quant à la lueur d’intelligence du regard, on aura vite fait d’y voir les flammes de la perversité. La femme modeste, ni très belle ni trop moche, veut être aimée modestement; ne pas perdre la tête; pendant que monsieur s’active elle fait ses comptes, ce qu’elle a dépensé pour les soldes, les fournitures scolaires à venir… Tiens, il y a des merdes de mouches au plafond. Monsieur aussi s’est fait une raison. Les fesses peau d’orange de madame ne méritent pas qu’on se damne pour elles; d’ailleurs elle préfère rester sur le dos. Finalement c’est le lit qui grince qui rappelle aux acteurs ce qu’ils sont en train de faire. En général monsieur jouit avant madame. Quand madame jouit. Pas très républicain tout ça.

    

    

              



A l’ombre du Tour de France

 

Invité sur France-Inter l’autre midi, l’écrivain Christian Laborde, auteur d’un « Dictionnaire amoureux du Tour de France », défendit une interprétation littéraire, historique et légendaire du cyclisme, face aux inquisiteurs scientifiques (médecins) du dopage; il faillit même quitter le studio, considérant que l’émission, avec l’appui des auditeurs bien-pensants de France-Inter, prenait une tournure accusatrice et « purificatrice ». Citant un article du journal Le Monde, qui déplorait que le coureur Richard Virenque, de retour sur la « grande boucle » après sa suspension pour dopage (affaire Festina de 1998), fût toujours aussi populaire pour la « plèbe » des bords de route avec ses tables de camping, Christian Laborde, de son accent toulousain, dénonça l’état d’esprit bourgeois qui anime ce dénigrement du Tour de France.   

Les bobos, en effet, ne suivent pas le Tour de France, ni sur le bord des routes ni à la télé, estimant avoir bien mieux à faire pendant leurs congés d’été que de regarder tels des péquenots en short une course de dopés, donc de tricheurs, qui contribue par conséquent à séduire le peuple, à l’aliéner par des aspects frauduleux, par une dimension de bluff et de faux mystère comme autrefois la religion avec ses reliques et ses vies extraordinaires de saints (la Légende dorée). Les bobos bien-pensants éduqués dans le culte de la Raison voltairienne et du Bon Sentiment rousseauiste ne peuvent que se gausser du Tour de France, de ses exagérations, de ses fanatismes et de ses idoles. Ils se moqueront aussi, de leur verve néo-soixante-huitarde subventionnée par le ministère de la Culture, de cette épreuve qui respire la France profonde, avec ses terroirs, ses manoirs, ses villages perdus, loin des grands axes, cette France qui en 2010 ressemble, vue du ciel, à celle de 1980, voire de 1970 ! Immobilisme consternant. Peut-être même les plus sarcastiques d’entre eux iront-ils jusqu’à fustiger cette épreuve qui ne présente à son départ aucun coureur noir, aucun coureur arabe, aucun coureur musulman ! Mais alors, c’est un Tour de France raciste ! Que fait la Halde ? 

Cependant, la moquerie ne va pas sans tendresse, et le point de vue aérien de la France profonde sollicite chez certains bobos bien-pensants la fibre de l’écologie et du respect de l’environnement. La notion de « développement durable » avec sa critique du productivisme commercial et du capitalisme à court terme repose un peu sur le ressort de la nostalgie, recouvert il est vrai de l’épais matelas de l’optimisme bourgeois. Le Tour de France, par ailleurs, n’est pas le Tour de la France, il s’élance parfois de villes étrangères (de Rotterdam cette année), ignore des parties entières du territoire national (il n’est jamais allé en Corse et n’a pas pénétré dans le Cotentin depuis fort longtemps), et se présente, dans son organisation, son déroulement, comme une grande épreuve de sport-spectacle parfaitement intégrée aux réseaux et aux relais de la mondialisation (retransmise dans plus de cent pays). Vitrine d’une France  élégante, chatoyante et cossue, le Tour fait la promotion touristique et festive du pays, évitant soigneusement de traverser les banlieues immigrées et les contrées les plus glauques du territoire, peuplées de ces ruraux pervers édentés, qui ne manqueraient pas de se jeter sur les jolies filles de la caravane publicitaire. Non, c’est une ruralité au contraire souriante et dynamique, une agriculture productive et respectueuse de l’environnement (le puissant syndicat de la FNSEA utilise le Tour de France pour faire sa publicité) avec vues aériennes sur les plus beaux troupeaux, les plus beaux vignobles et les plus beaux châteaux et manoirs du pays, que montre le Tour.    

Par conséquent, le bobo accepte de s’y intéresser encore un peu, d’une façon détournée, contournée, désinvolte et vagabonde, en citant Antoine Blondin, mais en se gardant bien, contrairement à lui, de suivre l’intégralité des étapes et de connaître parfaitement les coureurs. Le dopage, qui pourtant existe depuis la naissance de l’épreuve et depuis les débuts olympiques des sports, éclate en 1998 avec l’affaire Festina; le gouvernement Jospin, d’obédience franc-maçonne et protestante, a décidé de lutter contre l’ignorance et la crédulité des foules qui applaudissent de faux champions; en remportant la coupe du monde de football qu’elle vient d’organiser la France a montré l’image d’une certaine modernité culturelle dont le sport cycliste doit s’inspirer. Les bobos socialistes ou soi-disant socialistes peuvent alors sans complexe snober le Tour de France et en contester la geste héroïque sulfureuse; adeptes d’un humanisme éthique et hygiénique, ils préfèrent s’adonner à une sportivité touristique sans esprit de compétition et de performance, qui contribue aussi à la féminisation des loisirs. On pouvait sentir l’autre midi dans la voix méridionale de Christian Laborde le dépit que lui inspire cette moralité nordique et protestante qui aujourd’hui veut règner sur les sports. Son contradicteur, un médecin passionné de vélo, mais point forcément de course cycliste, ne put s’empêcher de lui reprocher quelque manque de rigueur, voire quelques erreurs, dans ses textes consacrés à la légende du Tour. Mais précisément, la légende ne saurait être exacte, ni chercher à l’être à la façon de ce qu’on appelle l’histoire.    

Très tôt, vers 6-7 ans, je me suis intéressé au Tour de France, grâce au journal, à la radio et un peu à la télévision. A cette époque, je vivais en plein air, surtout l’été, sous la conduite de mes frères; entre les tâches officielles de la ferme, on inventait des jeux, comme cette construction de planches et de tubes où l’on faisait rouler des billes qui portaient les noms des champions cyclistes du moment, Merckx, Thévenet, Zoetemelk, Ocana, Van Impe, Agostino, Poulidor, Gimondi, Guimard… Précocement favorable à une conception darwinienne de la vie (simple observation de la nature), j’eus tout de suite une préférence pour Merckx, « le cannibale », qui ne laissait aucune chance à ses adversaires, tandis que Dédé, le voisin, ne jurait que par Thévenet et Poulidor. Chez mon oncle Julien, où j’allais en vacances, ma préférence pour le champion belge était encore plus chahutée, comme ce dimanche après-midi où Thévenet s’empara du maillot jaune sur la pente de Pra-Loup,  tandis que Merckx connaissait une défaillance. A cette époque, la télévision ne retransmettait que la dernière heure de la course, et Robert Chapatte au micro, après une dizaine de pastis, ne reconnaissait pas toujours les coureurs, il valait mieux écouter la radio pour avoir le compte-rendu précis des échappées et des écarts. Je protestai autant que je pus face aux images, sous les remarques acerbes de mon oncle: « il est foutu ton Merckx ! » - » mais non je suis sûr qu’il est devant Thévenet ! » – J’eus bien du mal à accepter la victoire du Français. 

Puis survint Bernard Hinault, qui éclipsa Thévenet. Rural, têtu, borné, insolent, dur à l’effort, Hinault avait tout pour me plaire. Maladroit devant les micros, il n’hésita pas à s’en prendre à plusieurs reprises aux journalistes, il incarnait le provincial bourru face au parisianisme bien-pensant. Afin de mieux m’intéresser au Tour, je fis l’achat sur le marché de La Guerche de Bretagne d’un sachet de 30 coureurs en plastique: mes soldats de plomb. Je passais de merveilleux après-midis avec eux, construisant dans le bac à sable des routes et des cols où je les faisais avancer, en fonction de dés lancés qui indiquaient le nombre de centimètres de leur progression. Mais je pouvais de temps à autre leur infliger des crevaisons ou des incidents de route (le jeu de dés comprenait deux ou trois nombres sanctions). Kiki  venait parfois me rendre visite, reniflait mon parcours mais faisait tomber mes coureurs de sa truffe humide. Allez, dégage Kiki ! C’était vraiment une bonne occupation, à l’ombre, pleine de sérieux et de ravissement à la fois. Et sous son apparence innocente et inoffensive, elle cachait de la part de son concepteur une véritable ambition de démiurge, puisque, parallèlement au monde réel, à la vraie course, j’inventais et j’organisais ma propre épreuve, mon propre univers. Avec du sable.

   

       

                               

                               



A l’ombre de l’été 44

 

C’est un avis souvent entendu: les Normands sont froids, ils sont méfiants, taciturnes, casaniers, routiniers… Moi-même, venu de la proche Bretagne, il m’arrive de le dire et de le laisser dire, non sans y glisser une pointe de déception et de reproche. Je n’ai pourtant pas de leçon de fraternité ou de convivialité à donner, préférant de loin rester chez moi, tout seul, à l’ombre, plutôt que m’épuiser sous le soleil dans de vaines et sottes tentatives de sociabilité. Malgré la mondialisation et le soi-disant grand brassage des moeurs et des comportements, beaucoup d’individus raisonnent et agissent comme moi, c’est ce qu’on appelle l’individualisme, c’est à dire un mélange de tranquillité, de confort, de solitude, d’égoïsme, d’ironie et d’ « onirie ». Pourquoi ? Les psychologues mettront en avant des raisons… psychologiques: manque de confiance en soi, peur de l’autre, des autres, souvenirs de déceptions sentimentales, d’échecs socioculturels, troubles de la conscience causés par une consommation excessive des médias-écrans, ou même, on ne le dit pas assez, par de trop nombreuses lectures (bovarysme). Les sociologues et les économistes expliqueront quant à eux l’individualisme par les transformations et les améliorations rapides des Trente Glorieuses: santé, logement, instruction, loisir, niveau de vie… qui permettent aux individus de s’émanciper du groupe, de prendre leur indépendance ou leur autonomie.  

Le modeste professeur d’histoire que je suis aimerait avancer une autre raison dans le cadre de cette aimable chronique estivale. Raison que m’inspire depuis plusieurs jours  la lecture de l’ouvrage d’Antony Beevor, « D-Day et la bataille de Normandie » (Calmann-Lévy, 2009, puis Livre de Poche, 2010). L’historien anglais relate en 750 pages les terribles combats et les lourdes pertes, civiles et militaires, qu’a connus la Normandie au cours de l’été 1944. Les progammes et les manuels de lycée n’y font quant à eux plus guère allusion, deux ou trois lignes, un ou deux documents, aucun mot sur les bombardements alliés souvent ratés et les innombrables erreurs stratégiques commises, sacrifiant des milliers de vies, un « détail » de la Seconde guerre sans doute… Le point de vue changera peut-être à partir du nouveau programme de 2011 qui veut mettre l’accent sur les violences et la « brutalisation » de la guerre au XXe siècle. A cet égard le livre de Beevor fournit des témoignages effrayants, très peu utilisés jusqu’ici par les historiens de la Seconde guerre, et dresse un tableau « réaliste » de la bataille de Normandie, bien loin des mémoires de guerre des chefs et des clichés hollywoodiens (y compris du « Soldat Ryan » en dépit de ses vingt premières minutes sanglantes). 

Le front de Normandie, qu’on se le dise, a été l’un des plus meurtriers de la Seconde guerre; les pertes allemandes, avec la résistance acharnée des divisions de panzers, ont été plus lourdes par régiment que celles occasionnées sur le front soviétique. Les Alliés ont piétiné près de deux mois autour de Caen et dans le bocage normand, malgré l’écrasante supériorité de leur aviation, qui a bombardé à tout va, sans discernement et sans concertation suffisante avec les troupes au sol. La population normande a été sacrifiée, il y eut plus de morts civils que militaires le 6 juin, les habitants ont perdu leurs biens, leurs maisons, tout en faisant preuve d’un courage extraordinaire et d’une très grande indulgence pour les Alliés; Antony Beevor est assurément le premier historien (anglais qui plus est) à s’en émouvoir. Beaucoup de soldats n’avaient aucune expérience ni aucune préparation pour affronter la guerre du bocage, qui fut « une boucherie organisée », à coups de canons de chars, de bazookas et de pilonnages aériens. Les armées enregistrèrent bon nombre de dépressions nerveuses et de troubles psychiques, plus ou moins pris en compte. Les généraux, aussi bien du côté allié que du côté allemand, se divisaient en deux grandes écoles: les offensifs et les défensifs. De Gaulle, lui, fut tout simplement mis à l’écart des opérations. On s’en rend fort bien compte en lisant ses Mémoires: quasiment pas un mot sur la bataille de Normandie ! Churchill, quant à lui, tout en reconnaissant les difficultés de l’armée britannique à « percer » le secteur de Caen, se félicite que la guerre d’usure livrée pour la petite ville normande ait permis d’affaiblir peu à peu les divisions blindées allemandes, favorisant de la sorte la rapide progression des Américains par le sud. Antony Beevor insiste davantage sur les atermoiements et les foucades de Montgomery, compensés, en quelque sorte, par les hésitations et les rivalités des généraux allemands, soumis aux ordres du Führer en pleine période de complot contre lui.    

De tout ceci, je retire l’explication du calme normand actuel; sous la résidence où je vis, sous le lit même où je dors se trouvent enfouis des os de soldats et des éclats d’obus; tout mon quartier, si tranquille, si fleuri, fut en juillet-août 44 un terrain d’apocalypse, de boue et de poussière selon les jours. L’autre nuit j’ai été réveillé vers 4 h 25… par le chant des oiseaux. Reprenant ma lecture, je n’en ai que mieux été frappé par cette explication, tout du moins par cette idée que le calme de certaines populations et de certaines régions est la conséquence des épreuves effroyables qu’elles ont traversées auparavant. Une sorte de mémoire sensible des lieux se transmet. Bien sûr, cette mémoire tend à s’effacer, perturbée par les mouvements migratoires, et plus encore, niée par cette manière de méchante insolence et d’irrespect anti-historique dont font preuve aujourd’hui un bon nombre d’individus, auxquels on pourrait proposer comme traitement de participer à des combats aussi violents que ceux de l’été 44 en Normandie. Le livre de Beevor, beaucoup plus riche de témoignages et de faits militaires que celui de O. Wieviorka consacré au Débarquement (déjà cité dans une chronique précédente), mais moins structuré et moins problématisé que lui, est indispensable à lire (au moins en partie) pour se rappeler que la guerre, avant tout, n’est que mort, souffrance, effarement et destructions. On est sidéré, parfois, de la légèreté toute prétentieuse, point comique du tout, avec laquelle certains intellectuels parlent de la guerre et des guerres; sidéré, aussi, qu’à propos des  »mémoires » de 39-45, qui ont donné lieu à un sujet de bac tout récemment, rien ne soit dit des terribles combats et bombardements qu’ont connus des centaines de milliers de Français, en particulier ici, en Normandie. Peut-être aurait-il fallu un tableau de Picasso pour que les bobos bien-pensants daignent accorder quelque attention aux martyres de Caen, de St-Lô, de Falaise…                      

                           



A l’ombre des grands bobos

 

Le terme « bobos », contraction de bourgeois-bohèmes, est apparu en 2o00, à la suite d’un roman américain (« Bobos in paradise » de D. Brooks) qui rebaptise ainsi la classe sociale et culturelle des yuppies (upper people); en France l’écrivain P. Muray (« Après l’histoire ») brocarde cette population aisée pour son modernisme festif et institutionnel, son éclectisme de façade qui cache des points de vue biaisés et sectaires, son apparente bonne humeur élégante et tranquille qui traque dans les journaux et dans les écoles tous les mauvais esprits pessimistes, conservateurs et réactionnaires. L’ancien premier ministre Raymond Barre emploie le terme « bobo » de façon politique lors de la campagne électorale des municipales de mars 2001. Il veut désigner la population bourgeoise des centres-villes qui vote à gauche .  

Avant de parler des grands, voyons qui sont les petits bobos; ce sont essentiellement des professeurs, ils gagnent entre 2500 et 3500 euros, sont plutôt satisfaits de leur vie, même si les conditions économiques et sociales générales se dégradent. Mais précisément, leur autosatisfaction bucolique ou écologique n’en est que plus ardente. Face aux catastrophes environnementales et à la dérégulation financière mondiale, ils cultivent leur jardin, vantent les mérites de leurs tomates et de leurs carottes, qui contribuent à l’équilibre physiologique mais aussi budgétaire de la « bonne vie » qu’ils s’efforcent de mener. Les excès et les dangers du monde extérieur ne les découragent pas de voyager, bien au contraire, le tourisme bobo s’efforçant, grâce à ses guides (le Routard, Télérama, Le Nouvel Obs), de montrer des alternatives esthétiques et sociales à l’abrutissement et à l’enlaidissement du monde. Ces alternatives ne sont possibles que par une « sécurisation » croissante des espaces publics, que favorise et que rend nécessaire la puissance économique du tourisme. Les bobos enseignants apprécient tacitement cette sécurisation – point question en effet de proclamer qu’on est favorable à la sécurité et aux forces qui l’assurent – et cette façon très guidée, très encadrée, très méthodique en somme de voir le monde. Ce tourisme est l’expression d’une certaine aisance humaniste nourrie de Montaigne et de Descartes. Télérama, le magazine phare de l’optimisme sécurisé des bobos, n’en finit pas de jouer d’une dialectique fort efficace chez les enseignants: le monde et la société se dégradent, la France devient moche, Sarkozy est un président matérialiste et vulgaire, mais, mais, mais… on peut toujours prendre des vacances agréables et tranquilles, il faut s’efforcer, même, de les savourer précieusement, comme il faut savourer de lire, d’aller au musée, au théâtre, au cinéma, et de vivre en somme dans un monde idéel qui se replie sur lui-même. Le bobo enseignant se montrera par conséquent pudique et discret sur sa sexualité, s’efforçant de penser qu’elle est intégrée à ses idées, et qu’elle fait même partie de sa culture et de son équilibre hygiéniques. 

Les grands bobos ont une autre approche du monde; déjà ils gagnent plus de 5000 euros par mois, ce qui veut dire qu’ils ne sont pas professeurs. Ils ont dépassé le cap de l’autosatisfaction sécurisée, ou ne l’ont tout simplement jamais rencontré. Ils recherchent au contraire les défis, les challenges, en raison d’une énergie insatiable de la compétition, décuplée par les succès qu’ils ont connus très tôt, à l’école et dans leurs relations. Télérama ? Ha ! ha ! Les grands bobos ne se contentent pas de lire les magazines bien-pensants, ils les dirigent, ils les financent. C’est le cas de Matthieu Pigasse, dont Ouest-France brosse le portrait (2 juillet): « 42 ans… directeur général de la banque Lazard… il parle de la dette de l’Argentine, des gouvernements qu’il conseille, du rythme d’enfer qu’il mène… A Coutainville, Matthieu Pigasse retrouve son frère Nicolas, journaliste parisien: « on va passer la journée aux îles Chausey, terre de paradoxes, quintessence de la beauté… » Dans son Panthéon personnel, il cite Camus, Flaubert, Prévert, Jules Barbey d’Aurevilly. « Quelle puissance d’écriture. »  Dans ces sobres pièces parisiennes de la banque Lazard, Matthieu Pigasse tripote son iPhone. Décalage total. « Ecoutez cela. Anthony and the Johnsons. C’est beau. C’est punk. » Le banquier a racheté Les Inrocks en 2009 grâce à ses dividendes, et le voici en train de mettre la main sur Le Monde (en compagnie de Pierre Bergé et Xavier Niel). « On souhaite saisir l’instant présent, être dans ce que j’appelle la déconnivence. Ce qui compte, c’est demain. Il ne faut jamais se contenter ». La politique ? « J’ai toujours ma carte au parti socialiste ». Plusieurs fois membre de cabinets ministériels (Fabius, Strauss-Kahn), Matthieu Pigasse se tient prêt à reprendre du service, mais « 2002 est passé par là, il faut tout reconstruire. » En attendant, il écrit des livres, sur la crise économique et sur l’art révolté. « La révolte, un mot qui revient en boucle dans les propos de cet homme attachant, agaçant » conclut Ouest-France. 

On aura remarqué, les grands bobos ne sont pas à une contradiction près, ils aiment tout, l’instant présent mais aussi le lendemain, le rock, le punk, Flaubert, Camus, tout en consultant leurs dividendes sur leur iPhone, ils adorent la nature sauvage, la « quintessence de la beauté », mais sont intarissables sur le design, l’architecture contemporaine, et ont beaucoup d’amis dans ce domaine. Contradictions ? Ce sont des points de vue restreints de petits bobos, causés par les grandes zones d’ignorance et d’inculture qui se dégagent de leurs conditions de vie modestes, de leur travail répétitif et somme toute fort ennuyeux. Les grands bobos parlent de tout, tantôt en anglais, tantôt en allemand, voire en italien, ils lisent au moins un livre par nuit, et se renseignent par leurs amis des dernières tendances de la création contemporaine.

Il se peut même qu’ils lisent cette chronique !             



A l’ombre de Laurent Blanc

 

La Fédération Française de Football, en plein désarroi, a finalement choisi de m’appeler pour être l’éminence grise de Laurent Blanc, le nouveau sélectionneur des « Bleus ». Elle a hésité entre François Bégaudeau, un obscur énarque et moi. Sur le papier, François Bégaudeau avait beaucoup d’atouts: chroniqueur au « Monde », auteur de nombreux ouvrages, sur le football (« Jouer juste »), sur la jeunesse, sur l’éducation, sur la littérature, sur le rock n’roll, et j’en oublie. Il se répand dans les médias depuis « Entre les murs » et la palme d’or du festival de Cannes, il incarne le bobo de centre-ville dans toute sa suffisance médisante à l’égard de la « France profonde » et des culs-terreux pétainistes qui la peuplent. Par opposition il imagine la banlieue immigrée (où il ne met pas les pieds) pleine de nouvelles valeurs culturelles, sociales et citoyennes, mais victime d’une mauvaise image volontairement diffusée par les journaux des petits-blancs-petits-bourgeois, petits fonctionnaires, petits professeurs frustrés sortis tout droit du XIXe et de la « démoralisation  de l’Occident ». Par rapport au football, les idées de Bégaudeau reflètent son illusionnisme bien-pensant: la notion de style de jeu ou d’identité collective lui semble dépassée, il faut au contraire à ses yeux promouvoir de multiples figures de jeu sans cesse mobiles et mobilisables, surprendre ainsi l’adversaire par une tactique de la non-tactique, par l’inexistence énigmatique de tout schéma, de tout plan, et de ce qu’on appelle le « fond de jeu ». Raymond Domenech n’en était pas loin, selon Bégaudeau, et l’équipe de France, en avance sur les autres, a montré ce que serait le football de demain: un football vide, des matchs sans intérêt, un pur spectacle périphérique envahissant le coeur du jeu, comme les activités  péri-scolaires ont envahi le coeur de l’enseignement.

Très volubile et démonstratif, mais avec un petit côté de tarlouze prétentieuse, Bégaudeau n’a pas convaincu Guy Roux, un homme du terroir, plus habitué au Chablis qu’à l’extasy. Je suis passé après, plus modeste, plus précis, plus ferme. J’ai évoqué les styles et les identités nationales, les Hongrois de 54, les Brésiliens de 70, les Hollandais de 74, les Italiens de 82, les Allemands de… de…. de toujours. J’ai suggéré la possibilité d’un style français, ample, enveloppant, caressant, avec des fulgurances offensives. Et de sélectionner les joueurs en conséquence. Non sans leur faire passer de sérieux tests. Y compris sur leurs connaissances du football. (Alors, M. Anelka, parlez-nous un peu de Johann Cruyff… Beuh-euh-eh !  j’tencule fils de pute ! Très bien, au revoir. Robot ? Zzzzip) On ne doit pas se fier à la réputation médiatique, pure fabrication commerciale sans rapport avec la réalité des prestations sur le terrain. Il faut de la cohésion, également, et c’est pourquoi l’équipe de France doit reposer sur deux ou trois clubs français, comme ce fut le cas dans les années 70-80. J’en suis arrivé, enfin, c’était le point le plus délicat de mon dossier, à la proposition d’éliminer les joueurs qui évoluent à l’étranger. « Les traîtres, ce sont eux! » – Gérard Houiller a levé les yeux au ciel, ce qui ne m’a pas étonné de la part de cet indolent administrateur au visage d’abbé mondain, ancien professeur d’anglais, qui a soutenu Domenech jusqu’à la défaite contre le Mexique avant de le lâcher. Guy Roux m’a jeté un regard malicieux, peut-être une esquisse d’approbation, mais on ne sait jamais avec lui, tant qu’il n’a pas étudié et scruté tous les aspects financiers de l’affaire. 

Le candidat énarque, soutenu par Aulas et les libéraux du football, présentait un dossier jargonneux et ambigu qui prévoyait pour l’équipe de France une nouvelle organisation et un calendrier de ses matchs alignés sur les grands clubs et les compétitions européennes, faisant d’elle une simple annexe du football professionnel, et non une vitrine, ce qui a fortement déplu au gaullisme de Guy Roux. L’urgence est plutôt de réconcilier cette équipe avec le peuple des amateurs. Les sondages sont catastrophiques depuis deux ans. L’image des Bleus est désastreuse. Il faut lancer une campagne de reconquête, à l’intérieur du territoire et non à l’étranger. Le point de vue très européiste du candidat énarque laissait deviner par ailleurs la perspective d’un encadrement managérial fort coûteux, ce qui n’a pas échappé à Guy Roux.

Enfin j’ai obtenu le soutien d’une partie des intellectuels républicains, M. Finkielkraut en tête, qui m’a invité dans son émission « Répliques ». L’hebdomadaire France-Football, sous la plume de V. Machenaud, a défendu mon projet. Le quotidien L’Equipe s’est montré plus réservé, souhaitant d’une part que l’équipe nationale ait en effet un style de jeu, mais ne réfutant pas d’autre part la poursuite et le renforcement du libéralisme professionnel et managérial. Les chroniqueurs des radios (P. Ménès, P.L Basse, E. Saccomano) ont vociféré, dans le brouhaha publicitaire de leurs programmes. Comme traitement j’ai accepté de ne pas gagner davantage qu’un professeur certifié dixième échelon. Sur ce, Guy Roux m’a fait signer.       



A l’ombre passe en mode estival

 

Avec juillet je vais prendre un nouveau rythme. Plus tranquille, plus délicat, plus raffiné. Est-ce possible ? Je le crois oui. Bien sûr, si de grands événements se produisent, une révolution française par exemple, je changerais immédiatement de registre, de style, de formule, je me lancerais dans de fiévreuses considérations sociales, politiques, historiques. Bien sûr. Mais, entre nous, je ne vois pas de grands événements se produire. Nous nous complaisons trop dans les petits. Non, je ne vois pas grand chose, sinon la perspective d’une belle paire de… Que peut-il arriver ? En juillet les Français se dispersent, l’intelligentsia s’en va, en Italie, en Corse, en Amérique. Le populo, lui, va à la plage et dans sa famille. Ou il regarde comme moi le Tour de France à la télé. Que peut-on attendre d’un tel peuple ? d’une telle pseudo-nation de pignoufs et de rastaquouères ?

Oh, j’entends bien, les motifs de mécontentement sont nombreux, vous les connaissez, du moins vous en entendez parler, les retraites, les immigrés, les banlieues, la délinquance, les gros bourgeois, le cac 40, les escroqueries, les magouilles, le pouvoir juif, les francs-maçons, les tarlouzes architectes-designers-couturiers de mes fesses, etc. Mais ils ne sont pas encore assez nombreux, du moins ne sont-ils pas assez mûrs. On manque de preuves pour être vraiment en colère. Et puis, les motifs de mécontentement sont compensés par les motifs de contentement. Le peuple se porte mieux qu’autrefois, il mange et boit beaucoup, il baise, il raconte des blagues, il est surtout moins violent qu’au XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution. Sa violence se limite à son entourage. On ne le dit pas assez, la famille est un puissant facteur de canalisation des énergies, des moeurs, des instincts; ça déborde moins qu’autrefois; ça ressasse davantage; ça croupit. C’est elle, y compris et surtout dans les banlieues, qui parvient encore à freiner les pulsions de la racaille. La Révolution française n’aurait pas éclaté sans l’ébranlement démographique et social qui l’a précédée, secouant le joug des fragiles structures familiales. On est frappé, en lisant les philosophes des Lumières, de leur faible intérêt pour ces questions.

Nouveau rythme, vous disais-je: une chronique le mercredi, et une autre le samedi, plus longues peut-être que celles d’aujourd’hui, et encore, pas sûr, on verra. De toute façon, mes chères lectrices, mes chers lecteurs, vous n’arrivez pas à (me) suivre; deux fois par semaine, c’est votre rythme, non ? Il faut « savoir freiner », c’est ce qu’écrivait mardi 29 juin le professeur J. Le Goff en première page de Ouest-France, et je le cite: « C’est le rythme de la vie qui s’emballe, sur un mode à la fois plus concentré et plus haché… D’où la « speedomanie » ambiante… « Speed reading » (lecture accélérée et souvent de plusieurs textes de front), « speed dating » (recherche de partenaires dans des rencontres dont le temps est minuté)… Le plus grave est que cette frénésie de vitesse a colonisé le temps libre… A l’heure où la retraite est en débat, formulons un voeu: celui de voir un grand nombre de retraités cesser de se déclarer « surmenés »… Les seniors pourraient contribuer au freinage d’urgence qui s’impose, à la constitution d’ « oasis de décélération »  où les activités retrouveraient leur place… »

Ce nouveau rythme me permettra d’améliorer mes observations et mes lectures, de flâner parmi mes contemporains, de séduire la femme, de me montrer sous mon meilleur jour afin de passer la nuit avec elle, etc. Il en faut du temps pour cette affaire ! Bien sûr, vos suggestions m’intéressent. N’hésitez pas à me les écrire dans la case commentaires de ce blog, vous voyez ? C’est simple comme tout. On va dire que c’est de la « démocratie participative »… Enfin, une démocratie très restreinte, sur la base d’affinités électives. Le genre salon, le genre boudoir. Votre discrétion sera assurée, n’ayez crainte. Vous pourrez continuer à vivre heureux et cachés. Cela dit, entre nous, que voulez-vous cacher au juste ? Votre banquier sait quasiment tout de votre vie. Vos pensées ? Votre vie intime ? Allons, allons, à force de les cacher vous risquez de ne plus en avoir du tout. Il arrive un moment où la discrétion de soi rime avec la réduction de ses capacités. 

Donc, pas de chronique demain. Vous en profiterez pour relire Les Misérables.  



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