A l’ombre du blog au fond du trou (test)

 

C’est un exercice bien connu des élèves que je vous propose en ce dernier jour de juin. Déjà ! Comme le temps passe vite en votre compagnie. Vous l’avez compris, vous allez remplir des trous. Ne vous plaignez pas, c’est moi qui les ai creusés.

C’est aussi ce que doit faire l’ex-ministre du budget de la France, M. Woerth, dont — femme est soupçonnée d’avoir protégé d’un contrôle fiscal la fortune de Mme Bettencourt, première milliardaire de ——, qui possède de multiples biens ou actifs en Suisse ou ailleurs. Cela s’appelle un « conflit d’intérêts »: d’une part le ministre — chargé de traquer les fraudes et évasions fiscales, d’autre part il entretient et anime des relations (des réunions Tupperware haut de gamme, comme dit Le Canard enchaîné du 23 juin) avec quelques riches Français établis en Suisse qui contribuent au financement de l’UMP. Scandale ! crient l’opposition et la majorité de l’opinion publique. Le gouvernement, lui, n’y voit qu’– incident ou une péripétie de travail dans la lourde et large mission d’assainissement des finances publiques. Le président Sarkozy déplore que la France se passionne une fois de plus pour un détail de la vie politique alors que de grands défis, économiques, diplomatiques, environnementaux, attendent notre —-.

Les vingt chefs d’Etat du G.20 * se sont réunis à Toronto pour convenir d’un compromis global sur l’avenir économique (et social) du monde. Les déficits doivent être réduits, mais chaque pays le fera à sa façon, à son rythme. Il serait ——— d’imposer une rigueur collective qui pourrait ralentir le commerce mondial et déclencher des mouvements populaires. L’Union européenne, —- ses taux de croissance faibles et ses niveaux de vie encore élevés, défendait une ligne conservatrice d’orthodoxie budgétaire (pleine de dérogations internes cela dit) tandis que les Etats-Unis, la Chine et les puissances émergentes prônaient des mesures de relance financière et de dynamisme commercial. Le sommet, à travers — communiqué final, tenait avant tout à rassurer les banques et les investisseurs. On put déboucher du bon — pour saluer la sobriété du propos.

La coupe du monde de football entre dans — moments importants. Les matchs sont de plus en plus intenses, il devient difficile aux —— de se faire entendre devant l’abrutissement de leurs maris ou compagnons. Cette passion s’efforce cependant de tenir des propos rationnels, où chacun y va de ses commentaires — de son analyse. La compétition se déroule sans incident majeur sinon les habituelles erreurs d’arbitrage qui déclenchent la colère des publics avisés et des spécialistes. L’Afrique du Sud a réussi — Mondial, d’un point de vue sécuritaire; elle a montré qu’elle savait tenir les foules et sanctionner les moindres infractions, sans avoir eu affaire il est vrai aux supporters les plus difficiles en raison du prix très sélectif des places. Grâce au —— hivernal, les matchs n’ont pas épuisé les équipes septentrionnales, et les joueurs sud-américains, ainsi que les Japonais, paraissent avoir progressé sur le plan physique. Guy Roux a déploré la très mauvaise préparation à l’altitude de l’équipe de France.

Si vous avez convenablement complété ce texte, exercice on ne peut plus ——– vous en conviendrez (non ? comment ça ?), vous verrez apparaître une phrase tout à fait simple et curieuse, qui a été écrite dans son journal par un général allemand pendant la Seconde guerre; elle est citée par Antony Beevor dans son ouvrage consacré au « D-Day et la bataille de Normandie » (Calmann-Lévy, 2009). 

*: le G.20 est composé du G.8 et de 12 autres pays. Le G.8 rassemble: les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, l’Italie, la Russie, le Canada. Les 12 autres sont: l’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Australie, le Brésil, la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique, la Turquie, et l’Union européenne. Ce G.20 ne regroupe pas les vingt premières puissances économiques du monde (puisque l’Espagne, 10e puissance économique mondiale, en est absente), mais les états les plus influents sur leur continent, par leur diplomatie et leurs investissements. Cependant l’Afrique noire n’est pas représentée, pas plus que le Proche-Orient.   

   



A l’ombre de Wimbledon

 

Le ballon rond du football tend à éclipser la petite balle jaune, qui autrefois était blanche, du tournoi de tennis de Wimbledon. L’Angleterre, depuis le XVIIe siècle, réserve une bonne part de ses espaces verts aux loisirs de son aristocratie. Et c’est ainsi que sont apparus, après la chasse à courre, le polo, le cricket, le tennis, le rugby, le football. Rien de tel en France où la noblesse s’urbanise et s’embourgeoise, offrant au peuple le bien triste spectacle de son oisiveté, de sa prétention morale et de ses maigres qualités physiques. Ses débuts sportifs sont timides, par exemple ses parties de jeu de paume, interrompues en 1789. Il faudra attendre un siècle pour que les sports acquièrent en France leurs lettres de noblesse sous l’impulsion du baron de Coubertin. L’Angleterre a pris les devants; le tournoi de tennis de Wimbledon voit le jour en 1877.

C’est un tournoi sur herbe, surface très délicate qui s’abîme très vite. Elle favorise le jeu rapide, puisque la balle fuse et rebondit moins haut que sur terre battue. Elle offre un tennis vif et attrayant, avec des attaques au filet et des volées; mais on lui fait aussi le reproche de réduire les échanges au profit des aces: quand la balle de service du joueur n’est pas touchée par l’adversaire. Et c’est pourquoi, au début des années 2000, les organisateurs du tournoi ont adopté une nouvelle surface gazonnée, moins rapide. Elle permet à des joueurs de fond de court, comme beaucoup le sont aujourd’hui, à commencer par Nadal, de pouvoir mieux s’opposer aux serveurs-volleyeurs. Cependant Wimbledon garde son originalité; outre l’obligation pour les joueurs de porter une tenue blanche, le gazon continue de produire un tennis rapide, rythmé, avec ces balles qui claquent, et ces coups de raquette qu’on n’entend pas ailleurs.

La semaine dernière s’est déroulé sur le gazon londonien un match extraordinaire, le plus long match de l’histoire du tennis. Il a duré 11 heures et 5 minutes, entre l’Américain John Isner et le Français Nicolas Mahut. Les deux hommes ont commencé leur partie le mardi, interrompue par la nuit, avant de se lancer le lendemain dans un cinquième set époustouflant, arrêté lui aussi par la nuit, alors que les deux joueurs étaient à égalité… 59-59 ! C’est finalement Isner qui l’a emporté le jeudi sur le score de 70-68. Le précédent match le plus long de l’histoire n’avait duré que 6 heures 33, soit une heure et demie de moins que le seul cinquième set de Isner-Mahut. Les deux joueurs ont échangé 183 jeux, pulvérisant là aussi le précédent record. Isner, du haut de ses 2,06 m, a « claqué » 112 aces, mais Nicolas Mahut, bien que beaucoup plus petit, en a réussi tout de même plus de cent. Les deux hommes, exténués, acclamés, malgré les petites tribunes du court 18 où s’est déroulée la partie, ont reçu une distinction de la part des organisateurs. Tous les médias, toutes les grandes vedettes passées et actuelles de ce sport étaient là pour saluer la performance des deux joueurs. Mahut, sans doute le meilleur Français sur herbe, a déclaré qu’il n’avait jamais aussi bien joué, comme dans un état second. Même chose pour Isner. Celui-ci, évidemment, n’ayant pu récupérer, a été balayé en trois sets lors du match suivant.

Wimbledon offre des parties extraordinaires qu’on ne voit pas ailleurs. La finale de l’an dernier, entre Federer et Roddick, fut l’un des plus beaux matchs de toute l’histoire du tennis, avec un 16-14 au cinquième set. Bien sûr d’aucuns se souviennent encore de la finale de 1980 entre Borg et Mac Enroe, véritable opposition de styles et de caractères, qui marqua un tournant dans l’évolution du tennis, le faisant sortir de l’ambiance plutôt discrète et homogène qui était alors la sienne. Les champions américains de cette époque, Mac Enroe et Connors, apportèrent une touche d’impertinence, de spectacle diront les uns, qui changeait des attitudes et comportements policés des autres joueurs, sans même parler du mutisme polaire de Bjorn Borg, le champion suédois. Côté français, Yannick Noah, vainqueur de Roland-Garros en 1983, ne brilla jamais sur le gazon londonien, bien qu’il en eût le potentiel, comme on dit. Mais il pécha par manque de punch d’une part et manque de sang-froid d’autre part. Peut-être était-il déjà un joueur trop bien-pensant, trop souriant et trop frivole pour réussir à Wimbledon. Henri Leconte, moins élancé, plus trapu et plus franchouillard, en tout cas moins africain que Noah, y réussit de bien meilleurs matchs, se retrouvant plusieurs fois en quarts de finale. Depuis quelques années, le tournoi est dominé par le Suisse Roger Federer, qui l’a emporté à six reprises, joueur fin et puissant, réglé comme une montre… suisse.    



A l’ombre de S.M Juan Carlos

 

J’aime beaucoup Juan Carlos. C’est un ami. Nous nous sommes rencontrés par hasard. J’étais en panne sur l’île de Majorque, par un bel été de la fin du siècle dernier, quand un longue voiture noire s’arrêta juste derrière la mienne (une Ford Fiesta coupée « Scoop »). J’en vis sortir un très bel homme, le genre espagnol, la soixantaine. « Pouvons-nous vous aider ? » « Avec plaisir, c’est mon radiateur qui fuit, je crois, et la voiture chauffe… » – « Nous allons appeler un garagiste, mais où êtes-vous hébergé ? » – « Au camping El mar y el cielo, c’est à une dizaine de minutes… » – « Montez dans notre voiture, il fait trop chaud ici, vous êtes français me semble-t-il… » – « Oui, excusez-moi, je ne me suis pas présenté, Olivier Détrelles, professeur d’histoire… »  – « Enchanté, moi c’est Juan Carlos, roi d’Espagne » 

Je suis resté trois jours avec Sa Majesté. Elle s’ennuyait un peu, malgré son goût pour les régates et les jeunes filles. On a regardé ensemble la finale de la coupe du monde de foot remportée par la France. J’ai aperçu et salué la reine Sophie, mais c’est tout.  »Elle traverse une période mytique, ne faites pas trop attention », me prévint Juan Carlos, « elle a décidé de dormir dans la chambre de la bonne… » Et la bonne où dort-elle alors ? » En guise de réponse Sa Majesté esquissa un sourire. On a parlé un peu de politique. Vous avez rétabli la démocratie, Majesté. « Je crois que le peuple espagnol la méritait bien. » C’est vrai que le franquisme avait créé des attentes. « Et l’ETA des attentats… Encore un peu de sangria ? » Juan Carlos s’intéresse beaucoup à l’éducation. « C’est la base de la démocratie ». L’école a pour but d’adoucir les moeurs. « Vous avez raison Olivier. On dit chez nous: Cria cuervos y te sacaran los ojos »*

Depuis cet été-là nous sommes restés en relation. Le roi a traversé des moments difficiles, notamment en 2007, qui fut son « annus horribilis », non pas à cause d’une fistule, mais parce que ses enfants lui donnèrent bien du souci, son fils Felipe se retrouvant caricaturé en situation intime, puis sa fille Elena obtenant son divorce. Ce sont des choses qui arrivent, Votre Majesté. Je le vis alors se redresser et me regarder d’un air souverain, forcément souverain. « On dit chez nous: Mal de muchos consuelo de tontos »** – Puis ce fut au tour de cet histrion démagogique de Chavez de provoquer l’ire royale de Sa Majesté.  » !Porqué no te callas ! »***

J’aimerais bien recevoir Sa Majesté chez moi, mais son service de sécurité s’y oppose. J’ai pourtant une ami espagnole qui fait très bien la tortilla et qui serait heureuse d’en servir une part à son souverain. Ce n’est pas tous les jours ! Pas facile d’être un roi en pleine démocratie. « J’aimerais me fondre dans la foule mais je dois rester plus rigide que jamais, à mon âge ce n’est pas drôle… » Pourtant, Majesté, le peuple espagnol vous aime bien et Almodovar ne vous attaque pas… « Ce qui prouve bien qu’il n’a pas de couilles celui-là ! » – C’est la féminisation de l’Occident Votre Majesté, les grands mâles disparaissent. Vous en êtes un des derniers. 

*: si tu élèves des corbeaux ils te crèveront les yeux

**: le malheur de beaucoup fait la consolation des idiots

***: ta gueule !

        



A l’ombre du nouveau manuel d’histoire

 

J’avais décidé d’être « positif »; il fait beau, je suis quasiment en vacances, l’équipe de France de foot est éliminée du mondial, une jolie femme me courtise, bref, tout va bien. Pour être positif, donc, il faut dire des choses positives ( dire et non écrire, surtout pas écrire malheureux ! l’écriture c’est le refuge des nihilistes !), on ne peut pas se contenter en effet d’être positif en soi, sans en donner des preuves, sans du moins manifester publiquement et socialement sa « positive attitude ».

Quand je suis arrivé au lycée, par chance, j’ai croisé des collègues positives, souriantes, légères, parfumées. C’est fou ce que les femmes sont positives, me suis-je dit immédiatement; cela doit venir, ai-je pensé, en bon historien, cela doit venir de leur longue expérience d’une vie retranchée et soustraite du monde public. Elles connaissent trop bien l’amertume de l’ombre pour ne pas jouir à présent de l’optimisme d’une présence sociale enfin reconnue. Présentes et rayonnantes, surtout quand il fait beau, les femmes dégagent de leur corps un glorieux signe plus qui fait concurrence à la faible portée symbolique de la croix chrétienne reléguée dans des églises sombres et humides. Et ne parlons même pas des autres religions, qualifiées d’obscurantistes à juste titre. De femmes aussi positives on pourrait même attendre qu’elles additionnent voire qu’elles multiplient les conquêtes amoureuses. Mais n’en demandons pas trop. C’est le temps qui leur manque. 

Ainsi encouragé je m’apprêtais à surveiller positivement une épreuve du baccalauréat (je m’efforce de l’écrire en toutes lettres avant qu’il ne disparaisse), et je me réjouissais déjà de toutes les belles paires… d’yeux qui me fixeraient dans l’attente nerveuse de la distribution des sujets. Moment solennel, quasi religieux, qui fait un peu oublier les profanations pédagogiques de l’année. Mais, quand un professeur va au lycée il est un autre endroit où il fourre nécessairement ses yeux et même sa main: son casier. A cette époque de l’année, les casiers normalement sont vides, pour ne pas dire vierges. J’allais quand même jeter un coup d’oeil au mien, sait-on jamais… C’est le propre du célibataire de 40 ans: il a encore des espérances d’enfant de choeur. Un billet doux ? Mais d’où ? 

Beaucoup mieux. Le nouveau manuel d’histoire ! Flambant neuf, sous son plastique, que je déchirai sauvagement tel un lion affamé se jetant sur une blanche martyre. Ah, les manuels, tous les professeurs connaissent l’odeur sensuelle des manuels, des manuels, des ma-nu-els, la-la-la-la-la-la… si bien chantée par Pierre Bachelet. Une fois mis à nu, donc, je feuilletais délicatement, d’une seule main (car les manuels sont de la catégories de ces livres qu’on ne lit que d’une main), les pages toutes fraîches de mon spécimen. Un enchantement, un ravissement. Un bonheur de glisse. Les chapitres s’enchaînent en effet avec aisance et grâce, entrecoupés de pauses didactiques, où le lecteur essoufflé peut observer l’objet de sa jouissance. Une merveille.

Et pourtant, j’en ai vu, des manuels. Je ne suis pas un petit nouveau. Je n’ai pas l’enthousiasme facile. Faut m’en amener ! Pas facile à émouvoir le gugusse. Mais celui-là, c’est le meilleur (c’est aussi ce qu’elles nous disent en général). Il a quelque chose de plus, ou de moins, il est moins fouillis, oserais-je dire moins touffu ? que les autres, et je le trouve aussi plus direct et plus synthétique, tout en étant d’une variété historiographique plus grande. Et puis, quoi de plus beau qu’un manuel tant qu’il n’y a pas d’élèves ! On peut le contempler tranquillement, à son aise, on peut même le poser sur son ventre et s’endormir quelques minutes. 

J’étais donc sous le charme quand, par chance encore (il y a des jours comme ça) je tombe sur mon collègue d’histoire. Ah ! Comment vas-tu ? L’équipe de France ? Ha ! ha ! Mais as-tu vu le dernier manuel ? J’essayai pour le convaincre de prendre le regard illuminé d’un oenologue averti, et en pinçant mon index et mon pouce, « tu vas m’en dire des nouvelles de ce nouveau manuel… » En général, je suis un type austère, avec une mine d’obsédé textuel pas du tout avenante, parfois grincheuse même, mais là, je pris mon plus beau sourire, remontant mes petites joues rosacées comme un maître de chai bourguignon (mon collègue est sensible à ce genre de tableau). Bon, on verra, me dit-il, l’heure n’est pas à la signature des commandes avec les éditeurs. 

Bien lui en prit. Rentré chez moi, encore tout gonflé de ma posture positive, je décidai de feuilleter de nouveau le manuel. Ah oui, très bien, très bien, je tourne les pages, parfait, formidable, là, vraiment, excellent, je m’y vois déjà, vivement la rentrée… J’allais le reposer sur la table en verre biseauté de mon salon, quand, brusquement, à la toute dernière page, que vois-je ? que lis-je ? Horreur ! Stupéfaction ! Par Belzébuth !

« Au cours de l’écriture et de la réalisation de ce manuel, quatre bébés ont vu le jour chez les auteurs: Aube Besson-Billard, Augustin Désabres, Amalia Lacam et Julia Mintzinmacker. Ils rentreront en Seconde en 2025. Ce livre leur est dédié. »

Il m’est tombé des mains.             



A l’ombre de la diplomatie

 

En ces jours de détestation nationale et de guerre civile potentielle, où l’on peut entendre et lire des propos venimeux, agressifs, hargneux, les uns stigmatisant la jeunesse immigrée des banlieues, les autres s’en prenant à la bonne bourgeoisie des centres-villes, nous avons besoin, grand besoin, d’une voix diplomatique, élégante, sobre, distanciée.

Et c’est pourquoi me voici (applaudissements nourris). Notre pays doit-il se laisser aller à ses émotions premières ? ou à des sentiments qui lui sont soufflés par les médias ? La nation doit-elle se confondre avec la société du spectacle ? Non. Non, notre pays doit au contraire prendre le temps d’une certaine réflexion, et retrouver pour le moins le souffle tranquille de son esprit et de sa raison historiques. Bien sûr, c’est le devoir de ses chefs de lui montrer l’exemple, et quand je dis ses chefs je veux parler de ceux qui en ont le caractère et la force (applaudissements appuyés). Qui peut le nier, en effet, la situation est grave et elle exige des mesures politiques promptes et fermes.  

Pour commencer, il faut changer les maillots de l’équipe de France, dont le bleu nuit semble avoir assombri les visages de ses joueurs et précipité son jeu dans le côté obscur de sa force. Je propose une tenue plus chatoyante et plus lumineuse. Point besoin de convoquer de grands stylistes et couturiers, trop onéreux et trop apatrides (murmures à droite et à gauche), un bon professeur d’arts plastiques, un bon artisan sauront bien nous dessiner et nous confectionner un joli maillot. Les trois couleurs doivent être mises en évidence, bien plus et bien mieux qu’elles ne l’ont été ces dernières années. Il est injuste, selon moi, que le rouge ne soit que la couleur des chaussettes (rumeurs à droite). Quant au bleu, il doit retrouver une teinte de Renaissance, puisque, aussi bien, c’est ce que nous espérons de notre équipe nationale. Il faudra veiller enfin à respecter sur les maillots une numérotation classique, de 1 à 11, en fonction des postes ou des places sur le terrain, et non, comme on l’a vu ces derniers temps,  selon les désirs impertinents des joueurs, l’un d’entre eux allant même jusqu’à porter un numéro 39, véritable aberration à l’américaine ! (applaudissements et rires mêlés).  

Le renouveau et l’embellissement de notre équipe de football doivent être, bien sûr, le reflet de notre pays. Renouveau économique et diplomatique: il faut mettre fin aux aberrations de la mondialisation et de la finance internationale, apatride et interlope, la France doit retrouver la maîtrise de son commerce, de ses productions, de ses activités, de ses services (applaudissements modérés). Quand je dis la maîtrise, je ne parle pas, évidemment, d’une frileuse et dangereuse politique de protectionnisme, mais au contraire d’une révision et d’un redéploiement de nos échanges et de nos intérêts à travers le monde. Il est temps que la France sorte du cadre étroit et ambigu de l’Union européenne (protestations à gauche et à droite). Il est temps d’avoir, nous aussi, le goût du grand large, et d’explorer des affinités nouvelles, en Afrique, en Asie, en Amérique (rumeurs et protestations mêlées). Sans doute faudra-t-il procéder aussi à de sévères changements dans le fonctionnement même de notre politique étrangère (protestations). Beaucoup de pays, et non des moindres, en ont assez de la suffisance, des mondanités et de l’inefficacité en définitive de notre diplomatie (début de chahut). 

Et c’est pourquoi un grand renouveau intellectuel, culturel et social s’impose. De la qualité des esprits, mais aussi des coeurs, dépend la qualité de notre pays. Il faut que l’Etat, lui-même, par ses écoles et ses concours, sache mieux former et repérer des talents littéraires et philosophiques. Depuis de trop nombreuses années, la haute fonction publique s’enferme dans un carriérisme sans audace et retors qui brime et qui brise les esprits les plus chaleureux et les plus imaginatifs (rumeurs à droite, légers applaudissements à gauche). Depuis trop longtemps, aussi, notre diplomatie est entre les mains d’une élite vieillissante et assoupie (protestations à droite, rires à gauche). Mais le renouveau culturel et social doit aussi donner à la jeunesse de nos écoles le sens d’une certaine modestie et d’un respect certain à l’égard de ses aînés, il n’est pas bon, à mon sens, que soient multipliées des formations trop précises et en définitive bien frivoles qui font sortir de nos écoles des incapables et de futurs intermittents du spectacle (protestations à gauche, rires à droite). Enfin, une ambitieuse politique en faveur de l’emploi rural doit être menée, afin de promouvoir un redéploiement économique du territoire, ainsi qu’un embellissement de nos paysages (applaudissements légers).       

Je vois bien, à vos réactions, que cette politique de renouveau n’est pas du goût de ceux qui tiennent avant tout à conserver leurs bonnes vieilles habitudes (rumeurs, protestations). C’est mon devoir, par conséquent, d’initier le changement, et c’est pourquoi j’ai décidé, aujourd’hui même, de dissoudre votre assemblée (chahut général).  



A l’ombre d’Olivia

 

Je m’appelle Olivia. Je suis journaliste et romancière. Je publie régulièrement. Mon dernier roman, « Encore Encore », est un récit fantastico-sexuel qui se déroule au Vatican, j’y rends hommage au Bernin et à Jacques Lacan. Mes ventes sont bonnes à Paris, où je bénéficie de mes réseaux d’influence. Malgré quelques visites dans des salons du livre, à Caen, à La Rochelle, à Mazamet, à Oyonnax, à Saint Chamond, je n’arrive pas encore, encore, à percer le public provincial. Récemment une libraire m’a jugé trop excentrique. Je me suis disputée publiquement il y a trois ans avec l’écrivain Philippe Delerm lors d’un festival littéraire, à Rodez, sur le thème des petits plaisirs de l’été. Ce gentil romancier, au visage de professeur de collège, défendait une assez vague théorie esthétique, bucolico-estivale, qui faisait en vérité l’éloge de la sieste. Une bonne partie du public constituée de retraités en sandales paraissait approuver, du moins clignait des yeux et se dodelinait. J’avais un peu bu mais guère plus qu’à l’habitude, quand l’animatrice, professeur de lettres modernes agrégée hors-classe du lycée de centre-ville (c’est ainsi qu’elle s’était présentée), crut bon de me demander une réaction. Je répondis qu’en guise de plaisir estival je ne connaissais rien de mieux qu’une bonne bite dans le cul, surtout que les messieurs sont en meilleure forme l’après-midi que le soir. Il y eut des « oh ! » puis des « ouh ! » dans le public. Philippe Delerm esquissa un sourire, et me demanda de revenir à un champ lexical plus approprié. Je quittai l’estrade. Au fond de l’assistance se tenait un jeune homme très élégant, chemise rose largement ouverte. Il m’avait regardée avec insistance. J’allai vers lui, on prit un verre, puis une petite chambre d’hôtel, à l’ombre, dans une rue tranquille. 

Je suis célibataire, mais j’ai des amis et des amants un peu partout en Europe, et aussi en Amérique latine où je suis née. Mon physique est très agréable et me permet de lier contact assez facilement. J’aime les hommes qui me parlent de leur vie, de leur jeunesse et de ce qu’ils ont sur le coeur. Je n’aime guère ceux qui n’ont que des opinions ou des avis, et qui font étalage de leurs goûts qu’ils croient supérieurs à la moyenne. Même si j’ai une préférence pour les hommes de plus de 1,80 m et de 75 kg, je ne méprise pas les autres, et il m’est souvent arrivé de faire l’amour avec des gringalets qui se sont avérés très fougueux et très toniques. Sur le plan social, mon métier me fait tourner hélas dans le milieu intellectuel ou tertiaire supérieur, et je regrette de ne pouvoir rencontrer davantage d’artisans, d’ouvriers, de techniciens; les agriculteurs sont devenus quasiment introuvables. Les avocats sont les plus mauvais des amants que je connaisse; ils n’ont aucune chaleur, aucune vigueur, aucune tendresse, et s’ils ont des effets de manches, leur manche ne me fait pas beaucoup d’effet. Les hommes politiques sont épouvantables, ils suent, ils sont moites, ils sont gras, et ils ont fort mauvaise haleine à cause des cigares et des alcools. Les scientifiques, ingénieurs et informaticiens, sont un peu raides, ce qui n’est pas mal au demeurant, mais ils n’arrivent pas à se départir d’un état d’esprit calculateur qui ne convient pas à la passion sexuelle. Les littéraires sont plus exaltés, mais ils peuvent s’effondrer assez vite. Quant aux théoriciens de la linguistique, ils ne savent pas utiliser leur langue. 

J’ai 40 ans et 25 ans d’expériences amoureuses. J’ai vu les hommes changer. Mais c’est aussi et surtout mon regard sur eux qui a changé. Ils ont aujourd’hui moins d’assurance qu’auparavant, et sont terrorisés par la peur du refus. Souvent, presque toujours, c’est moi qui fais le premier pas, ce qui ne les tranquillise pas pour autant, car ils s’inquiètent déjà, je le vois, je le sens, de la relation sexuelle, craignant de ne pas être à la hauteur. Il faut donc parler beaucoup et avoir deux ou trois rencontres pour apaiser cette inquiétude. Souvent ce sont eux alors qui prennent le devant, si je puis dire, car je fais tout par mes décolletés pour les y inciter. Alors je les freine un peu, avec gentillesse, et je me rajuste en souriant. Certains, très peu en réalité, s’insurgent. Si c’est le cas, on s’arrête là et je m’en vais. La plupart acceptent de patienter un peu et nous reprenons notre conversation. Ce n’est pas sadisme de ma part, mais une façon d’imposer au désir un délai amical et lui faire accéder à un niveau supérieur, ou souterrain, comme on veut. Ce petit délai, d’une heure ou deux, produit en général un résultat excellent. Bien sûr il y a des exceptions comme cet homme rencontré à Rodez, et bien d’autres, mais je ne prétends pas théoriser outre mesure quand on sait que l’intérêt principal du sujet réside avant tout dans sa pratique.             



A l’ombre des hum-hum

 

Hum, hum. Tels sont les premiers sons de ma voix le matin. Certains hommes disent, « bonjour ma puce, bien dormi ? » (ou alors « debout grosse vache ! »), moi je fais hum-hum. Chacun sa vie, chacun ses mots. Comme je vis seul je n’ai personne à qui parler. Mais s’il y avait quelqu’un, et d’ailleurs c’est arrivé, ce ne serait pas seulement pareil, ce serait pire. Parce que le silence est considéré, à juste titre, comme une forme d’impolitesse. Tu n’as rien à me dire ? Eh bien merci, ça fait plaisir… Pourquoi est-ce qu’on vit ensemble alors ? Pourquoi est-ce qu’on couche ensemble ? Je ne suis pas un causeur du matin, c’est comme ça. Il me faut méditer en silence sur cette vie qui ne m’intéresse pas vraiment. La plupart des femmes (mais je n’en ai pas connu sans doute assez) ne comprennent pas. Le bavardage fait partie de leur présence, de leur raison de vivre, et de ce qu’on appelle l’amour. Quant à celles qui ne parlent pas beaucoup, comme moi, eh bien elles se le reprochent, et vont voir des psychologues qui leur conseillent de faire du théâtre pour se débloquer. Telles sont les petites tyrannies de la vie collective nécessaires à l’émancipation de soi. Emancipation aux dépens d’autrui, bien sûr. Et autrui, c’est moi. 

« Ecoutez,  monzieur Détrelles, vous êtes un petit vrounzai cazotier, ze vois, mais nous avons les moyens de vous faire parler, zoyez raisonnable, parler plus clairement, bitte ! »  

Hum, hum. Après mon bol de café et ma toilette, je fais ma gymnastique. 50 pompes. Mon objectif à moyen terme est de pouvoir me montrer tout nu à ma fenêtre afin de faire baver d’envie la voisine d’en face. Pour le moment les volets sont tirés. Ma vie est très austère, pas terne, austère. Je fais mes prières. Pater noster. J’ai l’impression d’être un agent secret, qui ne saurait pas lui-même pour quelle mission il est engagé. Mes héros préférés sont des homme seuls: saint Antoine, monsieur Klein, l’inspecteur Harry. Le travail m’oblige à sortir de chez moi. Mais je l’exerce avec la plus grande discrétion et la plus grande ponctualité possibles; par conséquent on me remarque à peine. Je fais partie du décor du lycée, au même titre qu’une table, qu’une plante verte, qu’un urinoir. Ma présence est devenue objective, à la différence de celle d’un professeur qui arriverait en retard, prendrait un air affairé, empressé, et se répandrait en excuses de toutes sortes, « moi je… moi je… vous comprenez… etc. »  Les « je » sont souvent le fait et l’effet de personnes qui ont des choses à se reprocher.

Hum-hum. Quand je n’ai pas de cours au lycée, je sors quand même. J’aime bien être le premier au supermarché, et de mon caddie rouge, un rouge Ferrari, devancer les mamies du quartier; dès que le portique se lève, je suis le plus prompt et je leur mets au moins cinq mètres dans la vue en cinq secondes. Je me retourne, triomphant, « bye bye les vioques ! » – Je connais par coeur les allées, les rayons, les virages, et je conduis mon caddie les yeux fermés, tel Ayrton Senna à Monaco. Autrefois je pouvais perdre du temps aux caisses, bloqué par une hôtesse bavarde ou débutante (parfois les deux !), maintenant, avec le système automatique, je fonce, autonome. En dix minutes mes courses sont faites. Dehors, triomphant, je peux mettre mes lunettes noires sur mon regard d’acier bleuté, puis remonter l’allée en guise de tour d’honneur.

Hum ! Mes premiers mots sont adressés à la boulangère ou à l’une de ses employées. « Une festive s’il vous plait ». C’est le nom de la baguette, que je prononce d’une voix très taciturne, pas du tout festive. Je n’aime pas ce nom, mais c’est un petit désagrément, très vite assimilé. Mon cerveau travaille comme mon estomac. Il ingurgite, il digère, etc. Je passe aussi chez le marchand de fruits et légumes, occasion de voir et d’entendre les femmes bobos du quartier, leur allure faussement décontractée, leurs opinions bien  arrêtées, pas de tomates d’Espagne surtout !, leurs principes éthiques à la con, leurs « mon chéri-mon chou » adressés indifféremment aux maris et aux enfants; pendant ce temps, j’essaie de voir si elles portent des strings ou non. Le plus souvent elles n’en portent pas. Sentimentales et romantiques elles sont restées fidèles aux culottes « petit bateau » de leur jeunesse, même si la taille n’est plus la même.

De retour, j’aère mon appartement. Un peu de musique. Ne nous énervons pas. Pas de café, non, plutôt un verre de blanc. Fraîcheur. Ah oui, c’est bien comme ça. Mmm.    

       



A l’ombre de la disgrâce

 

La disgrâce, autrefois, désignait la chute sociale et politique d’une personne, par exemple de Nicolas Fouquet, que le jeune roi Louis XIV fait arrêter en 1661. C’est une disgrâce d’Etat, une machination ministérielle qui doit briser la carrière fulgurante et insolente du Surintendant des finances. L’écrivain Paul Morand résume l’affaire: « Fouquet est l’homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l’art de vivre, le plus français. Il va être pris dans un étau, entre deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs impitoyables, Louis XIV et Colbert. » (« Fouquet ou Le Soleil offusqué », 1961, Folio-histoire, 1985, p. 15)

La monarchie absolue se met en place: seul le Roi peut avoir la grâce, preuve et attribut de son pouvoir sacré, de sa puissance théocratique. Les héros cornéliens, leur morale aristocratique, leur fierté, leur noblesse de coeur, c’est fini. Dorénavant place aux vertus simples, modestes, quadrillées par des fonctions, place à l’esprit de sérieux, à l’ennui professionnel, à l’ordre moral et social à l’ombre du pouvoir. Laissons l’Eglise discuter de la grâce et de ses modalités, os à ronger. Louis XIV et Colbert poursuivent leur travail de mise au pas et de discipline de la noblesse. Saint-Simon enrage, Madame de Sévigné se dégage, l’un trépigne, l’autre se passe une serviette sur le visage et sur la gorge. Un certain cynisme, ou une sorte de résignation morale, mais pleine de légèreté, se dégage des maximes de La Rochefoucauld: « Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lorsqu’elles servent à signaler notre tendresse pour eux. »

XXe siècle: le pessimisme psychologique se porte bien, merci. Délectation morose. Les individus démocratiques aiment à se croire et à se dire « décadents », surtout les écrivains qui se prennent pour des héros cornéliens humiliés par leur époque, la société du spectacle, les sports et le sexe. Cioran, bien sûr, exprime cela, en écrivant par exemple: « L »‘intellectuel représente la disgrâce majeure, l’échec culminant de l’homo-sapiens. » 

Dans son roman « Disgrâce » (1999, trad. 2001, Points-Seuil), l’écrivain sud-africain J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature 2003, imagine l’histoire d’un professeur du Cap, 52 ans, divorcé, le genre vieux-beau qui veut encore se taper des étudiantes; l’une d’elles accepte, un peu morne et morose la fille, elle ne prend aucun plaisir mais se laisse faire, c’est le genre vaporeux-déprimé avec des sursauts d’énergie théâtrale (très fréquent en série L, je connais bien). Tout d’un coup la voilà donc qui porte plainte contre le professeur pour harcèlement sexuel; celui-ci ne se défend pas, ou mal, et accepte de démissionner de son poste d’universitaire. Il trouve refuge auprès de sa fille, Lucy, célibataire, lesbienne, qui vit dans une ferme isolée, où elle recueille des chiens. Avec la fin de l’apartheid, les fermiers noirs ont obtenu des terres. La situation de Lucy est précaire et la présence du professeur dérange. Il essaie de s’occuper, offre son aide à Bev, une amie de sa fille, qui elle aussi soigne des chiens ou abrège leur vie. Un jour, c’est l’agression; il est attaqué, frappé, brûlé au visage, tandis que sa fille est violée par trois noirs. De retour en ville, il reprend l’écriture d’un opéra sur Lord Byron: quelques jours de paix et même de joie. Lucy est enceinte et la voilà dorénavant sous la protection de Pétrus, son voisin, fermier noir important qui n’était pas étranger à l’agression. Son fils lui rend à nouveau visite et retourne aider Bev à piquer des chiens. Le roman se termine là-dessus. 

Autre genre de disgrâce: le dernier roman* d’Alain Soral, « intellectuel français dissident », pourfendeur du libéralisme, du féminisme, du gauchisme, du communautarisme, du sionisme, ancien militant d’extrême-droite qui se définit aujourd’hui comme républicain nationaliste de gauche. Personnage apparemment âpre et infréquentable, moniteur de boxe (toujours utile), auteur impertinent et récusé par les institutions, sans cesse accusé d’antisémitisme et de misogynie (certains de ses censeurs font même un rapprochement entre les deux), il porte sur notre société, notre époque et notre histoire un point de vue politiquement très incorrect. A lire.          

*: « Chute ! Eloge de la disgrâce », édition Blanche, 2006              



A l’ombre de la France malade

 

Le président Sarkozy est allé à Londres pour le 70 ème anniversaire de l’Appel du 18 juin. Le même jour, les candidats au bac, série L-ES, pouvaient répondre à la question: « Comment ont évolué les mémoires de la Seconde guerre mondiale en France depuis 1945 ? » Puis on a appris la mort du général Bigeard, « l’icône des paras ». Toute une époque. La France, on le voit, n’en finit pas de (se) commémorer. 

Il faut dire que le présent de ce pays est affligeant. Son équipe de foot offre un spectacle honteux qui laisse entrevoir l’infamie de certains de ses joueurs; mais une infamie impunie (ou si peu) et grassement rémunérée. L’argent des médias et des sponsors se déverse à gros bouillon dans le petit bassin de cette équipe infecte. Les amateurs de football se détournent avec dégoût. Les pouvoirs publics sont gênés: ils avaient jusqu’ici vanté la puissance symbolique d’intégration de cette équipe multi-ethnique, ils redoutent à présent que sa mauvaise image ne confirme bien des Français dans leur point de vue hostile sur l’immigration. 

Affaiblie économiquement, désindustrialisée, désertifiée, métropolisée, incapable de résoudre un chômage de masse, la France est un pays malade. Malade d’un méchant progrès technologique dont les nuisances et les méfaits socioculturels sont constatés et prouvés, sur la jeunesse notamment. Malade de la mondialisation, c’est à dire de l’explosion des échanges et des flux financiers qui a ruiné une bonne partie de ses petites et moyennes entreprises. Malade de son Etat, enfin, qui bien loin de lutter contre ce qui précède l’a au contraire favorisé. 

Maladie que confirment la forte consommation de médicaments (anti-dépresseurs notamment), mais aussi d’alcools et de drogues, ainsi que les violences, les incivilités et le sans-gêne qui se répandent dans la société. Maladie qui se traduit enfin par une grande passivité du « corps social » face aux mesures de rigueur de son gouvernement libéral . « Corps social » ? L’expression parait même ne plus correspondre à l’état de dislocation moral et matériel de ce pays. Autrefois frondeuse, parfois glorieuse, la France est devenue frileuse et peureuse. Ses festivités ne génèrent aucune fraternité, aucune liesse, mais prennent au contraire la forme de manifestations identitaires et sociales tantôt compassées, tantôt déjantées, jamais conviviales ni sympathiques. 

Point de fraternité ? Point d’égalité non plus. Les écarts de revenus et de richesses se sont creusés. L’esprit de compétition fait rage, les petites rivalités, la concurrence et les coups bas pervertissent le travail et le rendent parfois invivable. Au lieu de favoriser l’entente par des règles simples et des salaires proches, entreprises et administrations exacerbent divisions et incompréhension par des labyrinthes de responsabilités et des pyramides de rémunérations où s’égarent et s’épuisent leurs personnels. Au lieu par conséquent de payer correctement sa population active (entre 2000-2500 euros nets mensuels par personne), la France laisse s’agrandir le fossé entre la bourgeoisie (au-dessus de 3000 euros) et la main d’oeuvre exploitée (moins de 1500 euros). La France, c’est à dire l’Etat, dont la législation sociale, salariale et fiscale est une « usine à gaz » qui pourrait bien un jour exploser. 

La main d’oeuvre exploitée et la bourgeoisie coûtent cher à la République, la première par les aides sociales et allocations que la faiblesse de ses salaires lui permet de toucher, la seconde par sa prétention et ses goûts dispendieux qui l’amènent à se détourner de ses compatriotes moins payés, et à ne leur témoigner dans le meilleur des cas que des saluts rapides et routiniers. La femme bourgeoise, plus que l’homme, se montre particulièrement féroce dans sa volonté de distinction sociale. La bourgeoisie contribue à la frilosité culturelle évoquée plus haut. Derrière la variété de ses idées et de ses attitudes psychologiques, parfois même de ses options politiques, elle ne vise en vérité que la recherche de son confort et de ce qu’elle appelle ses « plaisirs ». Elle ne veut pas être dérangée dans ses lectures, ses voyages, ses restaurants, elle cultive la satisfaction de ses principes et de ses certitudes morales, tout en s’adonnant à des loisirs philosophiques, artistiques, littéraires qui ne perturbent aucune de ses valeurs. La bourgeoisie se caractérise enfin par sa totale absence de vraie chaleur humaine et de sens du partage. C’est une classe sociale hypocrite, cachotière et procédurière, aussi à l’aise dans les dictatures de gauche que de droite.   

Point de liberté non plus. Car cette bourgeoisie dirige la vie culturelle du pays. Elle dicte ses goûts, ses idées, ses bonnes adresses à travers les médias, elle impose ses livres et ostracise ceux qui ne lui plaisent pas, elle a la haute main sur l’édition et les prix littéraires. Elle influence aussi fortement l’enseignement, à travers les programmes sinon à travers les méthodes. Toutefois son emprise rencontre des limites, elle ne parvient plus à contrôler la populace des élèves, et de plus en plus de professeurs, mal payés, amers, ironiques, ne se reconnaissent pas dans les valeurs d’optimisme et d’autosatisfaction de cette bourgeoisie. Sur internet, enfin, de nombreux sites républicains et de bonne facture littéraire s’attaquent à ses idées, à ses principes, à sa morale.              



A l’ombre des coiffeuses

 

Longtemps je suis allé chez des coiffeurs. Il y eut d’abord monsieur Cadiou, le coiffeur du village. Son salon, mais c’est beaucoup dire, faisait partie du café, séparé du bar et des tables par une modeste cloison, ouverte dans sa partie supérieure, une sorte de paravent en somme. Monsieur Cadiou allait et venait, entre le client dont il coupait les cheveux et celui à qui il servait un verre de Muscadet, puis un autre. Quand le premier était un gamin, il prenait tout son temps, priorité était donnée à Marcel, Henri et Alphonse, les habitués du zinc. La coupe de cheveux était simple: la plus courte possible. Les cheveux longs étaient synonymes de voyoucratie aux yeux de mon père. Ouest-France montrait en première page les sales têtes hirsutes des types de la bande à Baader. Monsieur Cadiou n’avait pas vraiment de modèle à nous proposer, même s’il y avait coincée derrière le miroir une photo de Jacques Anquetil coupé à la brosse. Mais Anquetil ne courait plus depuis longtemps. Mon idole de la pédale c’était Merckx, le Belge Eddy Merckx. Monsieur Cadiou n’avait guère de conversation. Il n’aimait pas trop les paysans, je crois, surtout ceux comme mon père qui cherchaient à développer leurs productions. Il devait voter Mitterrand, la France tranquille, à l’ombre du clocher, avec les congés payés, et la pêche au bord de la rivière. Son sèche-cheveux était brûlant, je le lui signalais par des grimaces, mais il n’en tenait aucun compte. Pas de doute, c’était bien un électeur de gauche, borné, buté, mesquin.

Mes cheveux intéressaient bien davantage Carole, c’était l’une des filles d’un couple d’amis de mes parents, de très bons amis connus au bord de la Loire, du côté d’Ancenis. Carole avait deux ou trois ans de plus que moi, elle voulait être coiffeuse. Quand elle venait en vacances chez nous (elle n’est pas venue souvent hélas), elle me prenait comme cobaye. Elle me lavait la tête deux ou trois fois par jour, et me coupait des petites pointes de cheveux. Je devais avoir à peine 10 ans. C’était une petite brune, virevoltante, bronzée, et de moeurs fort libres, elle incarnait aussi la douceur angevine dont parle Joachim du Bellay. Penchée sur moi pour me shampouiner, je pouvais voir ses petits seins couleur coque d’oeuf,  »de mes yeux trop expers », « où mon esprit divinement se pâsme… par les rayons de leur jumelle flâme. »

Mes cheveux sont le meilleur de ma personne. Ils sont fins, légers, soyeux, et c’est un enchantement d’y mettre les doigts et les mains. C’est ce que me disent les coiffeuses. Car je ne vais plus voir que des coiffeuses depuis vingt ans. Chantal fut ma préférée, belle blonde venue de la campagne normande, on riait beaucoup ensemble, je lui parlais de monsieur Cadiou, et d’autres souvenirs de la vie rurale des années 70 semblables aux siens. Devenu son client favori, elle me racontait ses vacances avec son mari du côté de Royan où le lit de la chambre d’hôtel faisait vraiment beaucoup de bruit. J’adore les gens qui me parlent sans détours, et même ceux qui me font rougir, je les préfère de loin à tous ceux qui me laissent inerte, mais qui sont les plus nombreux, car  »de quoi ne parlons-nous pas avec des gens qui n’ont absolument rien à voir avec nous ! », ainsi que le fait remarquer le personnage principal des « Maîtres anciens » de Thomas Bernhard. Chantal m’a annoncé son départ à voix basse dans le creux de l’oreille, « ma collègue ne le sait pas encore… ». « Ah quel dommage… » ai-je soupiré dans son corsage. Nous nous sommes alors fixés dans le miroir. Je ne l’ai jamais revue. 

Aujourd’hui c’est moins bien. Les coiffeuses ont des piercings et des tatouages sur les épaules (et sans doute ailleurs), elles écoutent NRJ et elles n’ont aucune conversation.  Il y a même des salons où on ne prend plus rendez-vous, on arrive sans prévenir, on se croit décontracté, mais en réalité l’ambiance est tendue et les filles sont sur les dents. C’est nul. Epoque de merde. Chantal m’avait prévenu: les nouvelles coiffeuses ne sont pas sympas, elles ne veulent plus bosser, elles ont la tête farcie d’opinions à la con, elles écoutent du rap et du hip hop, elles consultent sans arrêt leurs portables, bref, c’est la chienlit.

Je me demande si je ne vais pas retourner voir des coiffeurs pour hommes. Là au moins je pourrai discuter de foot sur fond de Radio Nostalgie. Me faire coiffer sur un air d’Aznavour c’est quand même plus chic que me faire tondre sur les vociférations d’un rappeur islamiste et facho.        



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