A l’ombre du général de Gaulle

 

Il est très facile de se mettre à l’ombre des grands hommes, et surtout du général de Gaulle qui mesurait près de deux mètres. Quand il est venu libérer Vitré, en passant, un jour d’août 1944, l’hôtel du Chêne Vert, un nom qui allait bien au général, n’avait pas de lit assez grand pour le faire dormir. C’est l’inconvénient des petites villes, les grands hommes s’y sentent à l’étroit. Pourtant, bien sanglé dans son uniforme, le buste raide et le regard serré, de Gaulle a toujours su s’adapter aux situations étroites. Son autorité ne fut jamais un large boulevard bien dégagé. 

Ce qu’écrit de Gaulle est trompeur à cet égard: ses mémoires respirent le style classique, la phrase française bien réglée, un parti pris d’ordre et d’harmonie, un point de vue très panoramique sur les réalités. Les ouvrages d’histoire insistent en revanche sur les combats de chaque instant que dut livrer le général, sur la fragilité de ses moyens, sur l’étroitesse de ses chances. Admirateur du cardinal de Retz, de Gaulle aurait pu restituer dans ses mémoires, à la manière du coadjuteur, toutes les allées et venues, les discussions et les conciliabules, les temps et les contre-temps de son action, les rumeurs et les ombres de l’histoire; il a préféré le style du commandement et de la hauteur des vues, atténuant les obstacles, redressant les buts, écrivant pour mieux faire voir en somme tout ce qu’il doit cacher. 

De Gaulle sourit peu; toutes les images d’archives nous montrent un général ombrageux, qui lui aussi, comme Saint Simon, dut enrager de voir et d’entendre autour de lui tant de fausses lumières et de faibles bougies vacillant au moindre souffle. Il n’y avait surtout pas de quoi faire le malin entre 40 et 45, encore moins le mariolle, et si de Gaulle est parvenu à s’imposer, auprès de Churchill, puis plus difficilement encore auprès de Roosevelt, c’est en raison de ce caractère ombrageux, avec ses éclairs de foudre, qui correspondait et qui convenait au « gros temps » de la guerre. De l’ombre, il en fallut aussi au général pour faire parler de lui, prudemment, sous le soleil d’Alger en mai 58. Et quand, revenu au pouvoir, il souhaite établir une nouvelle République, les affiches nous le montrent sous les traits d’une ombre derrière  Marianne libérée de son esclavage parlementariste. Tout à l’opposé du dispendieux roi soleil, le général de Gaulle gouverna sans faste; il voulait de la modestie dans les apparats mais de la grandeur dans l’appareil (d’Etat); pas de fla-fla, pas de chichi, pas d’artifice, du simple, du solide, du vrai. La France, à cette époque, est encore un pays de gens rustiques.

Comment ce général ombrageux sut-il si bien se servir de la télévision ? et comment parvint-il à rayonner au-delà des frontières nationales ? Il plaça les journalistes du petit écran sous ses ordres, tout en donnant l’impression aux téléspectateurs qu’il se soumettait à leurs questions, y répondant avec bonhomie, bonne humeur et un peu d’ironie, tel un professeur qui se servirait de la participation des élèves pour n’en renforcer que mieux son autorité. Mitterrand essaya bien de dénoncer le stratagème, mais le fit avec l’emphase précieuse d’un Tartuffe, qui n’était pas en phase avec le franc-parler de son électorat. Quant au succès international du président de Gaulle, il s’explique par le nombre très limité de ceux qui alors peuvent en juger; la diplomatie reste affaire de spécialistes, une zone grise entre la domination économique des Blancs et les ambitions du continent noir. Enfin, avec le sourire d’escroc de Kennedy d’un côté et la rondeur colérique de Khrouchtchev de l’autre, la longue silhouette ombrageuse de de Gaulle passe pour un exemple de calme olympien et de sérénité romaine.

Si de Gaulle revenait, aujourd’hui même, découvrant les résultats du concours eurovision de la chanson, où la France représentée par un chanteur noir lubrique, archétype du gros niqueur de plages, termine douzième avec un « Ola ola olé » qui sent bon la régression primale, et l’Allemagne première en chantant en anglais, il resterait bien sagement dans sa retraite de Colombey, écrivant une nouvelle version de ses mémoires, ou autre chose. Des chroniques mon général ? Gros niqueur ou chroniqueur il faut choisir.

C’est choisi.

                        

           



A l’ombre de ma résidence

 

J’habite une gentille résidence des années 70 au charme tranquille et désuet; elle me ressemble. C’est pourquoi je l’ai choisie. Mon appartement est au ras du sol, des pâquerettes pourrait-on même dire, s’il y en avait. J’aime ce contact avec la terre ferme; il me prédispose à de belles envolées. C’est ce que disent tous les professeurs de sport: pour bien s’élancer et se détendre, il faut de bons appuis, une, deux, trois, hop ! Avoir les pieds sur terre est une condition indispensable aux joies de l’imagination. Les petits soi-disant artistes branchouilles avec leurs petites drogues à la con sont des pignoufs sans imagination. Un véritable artiste, en revanche, s’inspire de la réalité quotidienne pour exprimer, magnifier, sublimer le monde; l’art est ce qui rend la vie supportable. D’où la guerre que lui font les psychologues.

De ma fenêtre je vois les petits oiseaux qui piquent des vers de terre dans la pelouse, parfois de très longs qu’ils tirent comme des spaghettis; les merles et les étourneaux me paraissent fort habiles dans cet exercice, tandis que les moineaux se contentent de picorer les graines que lancent les occupants de la résidence. Des pigeons font quelques apparitions, et plus rarement, des corbeaux, comme celui qui l’autre jour est venu déchiqueter un oiseau mort qu’avait étouffé auparavant un autre prédateur que je n’ai pu identifier (le criminel était masqué). Enfin, quand les chats surviennent, tous les volatiles s’enfuient, non sans manifester quelquefois leur colère par des sautillements et des sifflements  énergiques devant les félins, scène de défi qui me fait penser, quand il s’agit des merles noirs, aux rugbymen All Blacks accomplissant leur haka.

Avec les beaux jours, ma fenêtre largement ouverte me permet d’observer toute cette vie d’instinct et de ruse combinés, si différente de la mienne, dont les allées et venues sont finalement très prévisibles et très convenues en comparaison de ces comportements animaux. J’imagine très bien la conversation que deux merles pourraient avoir à mon sujet: « Quel bien-pensant ce type ! Quelle vie plate et ennuyeuse ! Il ne se passe rien avec lui ! Quel triste bonhomme ! Allez, viens, on va voir ailleurs ! » – Les moineaux seraient sans doute moins sévères, si j’en juge à leurs petits hochements de têtes conciliants quand ils s’approchent tout près de ma fenêtre; l’un d’eux est même entré un jour dans mon salon et s’est perché sur le rebord d’une chaise. Selon un de mes collègues du lycée, quand les animaux accomplissent des actions inhabituelles, c’est qu’ils sont en fait dirigés par une personne qui veut nous adresser un message. Le petit moineau ne m’a dit pas grand chose, quand même, et je ne vois pas bien qui voudrait ainsi me parler. Cependant, je n’exclus pas, en dépit de mon apparente bonhomie raisonnable, que notre humanité soit remplie de forces animales refoulées, de flux et de transferts d’énergies, d’une sorte de métaphysique noire qui pourrait nuancer les lumières scientifiques, d’Einstein, de Max Planck et des autres, dont les effets sur nos vies sont effectivement très limités. Je dois bien reconnaître par exemple que le cui-cui de l’oiseau me parle plus que E= MC 2.

Il est vrai aussi que les comportements humains sont souvent des plus obscurs; « rien de plus cafouilleux que la réalité humaine » dit J. Lacan; pourquoi telle personne ne nous adresse-t-elle plus la parole ? pourquoi telle autre brusquement nous rappelle au téléphone ? pourquoi cette jolie femme intelligente sort-elle avec ce pauvre abruti ? Ma résidence abrite de tels comportements. Tantôt une voisine seule m’invite à dîner, pour me remercier de lui avoir prêté mon escabeau pour cueillir des cerises, nous passons un bon moment, elle semble se plaire en ma compagnie, et puis… plus rien. Je sonne une fois, deux fois à son interphone, mademoiselle n’ouvre pas. Pourquoi ? Une autre me salue, me sourit, multiplie des signes engageants, je lui réponds, je veux entamer la conversation, et la voilà qui soudainement disparait, repliée dans son appartement. Mystère. Beaucoup d’hommes, il me semble, éprouvent cette impression auprès du sexe féminin, qu’il faut une sorte de décodeur, de machine à déchiffrer pour comprendre ses messages. Schopenhauer parle d’une « métaphysique de l’amour sexuel » qui souvent défie nos modestes raisonnements; « examinons la chose en profondeur », nous dit-il, afin d’y voir un peu plus clair, car si les choix féminins peuvent en effet sembler mystérieux ou incompréhensibles aux yeux des hommes raisonnables et rationnels, c’est qu’ils sont dictés par l’instinct de la volonté procréatrice, et c’est pourquoi « les femmes ne tiennent pas compte du manque d’intelligence », préférant un homme laid, stupide et grossier à tel autre bien formé, spirituel et aimable. 

Vraiment ? Les choses ont bien changé depuis Schopenhauer. Les femmes ont un peu perdu (et on le leur a fait perdre) l’instinct de la volonté procréatrice (on pourrait dire aussi la volonté de l’instinct procréateur); les hommes bien formés, aimables et spirituels sont davantage recherchés que les autres. Encore faut-il toutefois pouvoir s’en rendre compte. Ma résidence sur ce plan n’est pas pratique. Elle favorise des comportements retranchés, soupçonneux et méfiants, car les fenêtres ne donnent pas les unes sur les autres, et c’est fort dommage. J’aimerais voir mes voisines ! Et j’aimerais qu’elles me voient ! Cette visibilité nous obligerait les uns et les autres à faire des efforts, d’élégance, de charme, d’expression tout simplement, et à manifester des signes qui rendraient beaucoup plus simple le déchiffrement des signifiés, voire, et ce serait mon cas, qui emballeraient ces derniers en un feu d’artifice baroque mystificateur ! Au lieu de quoi, l’absence ou la pauvreté des signifiants au sein de la résidence contribue à un processus de pourrissement des signifiés, que les psychologues sont très contents de transformer en une épaisse mixture verbale des plus grumeleuses. Il eût été si simple, chères voisines, de vous mettre toutes nues à vos fenêtres. J’aurais compris ! Regardez-moi: depuis que je publie mes petits écrits, je m’oblige à faire des efforts qui éclaircissent mon esprit et le sortent de sa torpeur de fausse pudeur et de prétentieuse intimité. Pauvres voisines, vous me rendez bien ombrageux par moments. « Tout ce qui aurait pu être et qui ne sera » me dis-je alors, comme Marcel Proust dans une de ses dernières lettres.                 

                         

        

 



A l’ombre des jeunes filles en sueur

     

Avec le printemps et les chaleurs pré-estivales, la Normandie verdoyante et riche de ses « touffeurs opulentes » (ainsi que dit le poète, mais je ne sais plus lequel), peut devenir une sorte de région équatoriale, suave, languide et moite. Les pluies d’orage ne font que renforcer une telle atmosphère; de grands reptiles, dont la symbolique sexuelle ne fait plus aucun doute, ne seraient pas déplacés dans les jardins des plantes de Caen, de Lisieux ou de Bayeux, et quand bien même le philosophe régional, M. Onfray, en contesterait la présence au nom de je ne sais quel hédonisme gréco-hindouiste, incompatible selon lui avec la psychanalyse freudienne d’Europe centrale. Plus modestement, j’imagine sans peine sous mes yeux, là, devant ma fenêtre, une jolie jeune fille prenant sa douche sous le cerisier détrempé de la résidence. De ma table de travail, je lui adresserais un signe amical, auquel elle répondrait négligemment, entre deux frottements lascifs. 

Au lycée, les valeurs occidentales que les professeurs veulent transmettre, se heurtent à l’ambiance équatoriale qui peu à peu s’empare de la « vie scolaire »; des cris stridents, comme ceux qu’on doit entendre dans la jungle, se répercutent dans les couloirs; des élèves sautent sur des chaises et tentent parfois même de vouloir bondir d’un mur à l’autre; une sorte de chimpanzémania se diffuse et semble sur le point d’éradiquer ce qui reste de l’homo sapiens sapiens. On voit aussi de jeunes filles, aussi dénudées que Jane, accepter et rechercher sans crainte la compagnie de quelques Tarzans musculeux qui savent les émouvoir et les protéger de toute culture livresque par les sons à la fois plaintifs et virils qui sortent de leurs bouches, « hou-hou, hi-hi ». On ne dira jamais assez que l’amour que le sexe féminin porte à l’homme s’inspire pour une grande part de sa passion pour les animaux. Ce sont bien mes petits yeux de faon perdu dans la forêt qui ont ému et séduit la première jeune fille qui m’a aimé. 

Me voici en classe. Les élèves s’installent. La chaleur les a fort dévêtus. Je feins d’observer l’horizon, et d’un bras leste de scander le début du cours, tel un chef d’orchestre puissamment inspiré. Mais sous mes yeux, les premiers violons présentent des formes rondes et ruisselantes qui n’ont manifestement que faire de mes tentatives d’envolées symphoniques. La musique dont ils me semblent au contraire vouloir jouer ne fait pas partie de mon répertoire. Laissant tomber ma baguette, je me résous à ce qu’on appelle la pédagogie rapprochée, qui consiste à murmurer quelques conseils aux élèves en se penchant sur leurs cahiers, à leur montrer d’un doigt ténu l’énormité d’une faute d’expression, tandis que s’exhale de leurs poitrines découvertes un fringant parfum d’assurance. Ce n’est plus tant à leurs fronts qu’une sueur d’airain perle et coule, comme dirait le poète Heredia, mais sur leurs gorges que les goutelettes du loisir doucement glissent. L’héroïsme du professeur est tout là, dans le combat que sa conscience professionnelle livre aux observations naturelles qu’il peut faire, dans le sang-froid qu’il lui faut avoir pour résister aux brûlants appels de la chair. Quoi d’étonnant à ce que cet homme, qui peut aussi bien être une femme, ne puisse cacher sur son visage, quand il rentre du travail, les stigmates d’une foi encore plus forte que celle qui permit à Jésus de convaincre Thomas ? Quoi d’étrange à ce qu’un peu de folie mystique vienne le soir déranger l’esprit si douloureusement résigné de ce professeur ? 

Priez pour lui.                              



A l’ombre des cochons

 

L’une des joies simples et sûres de ma vie, c’est de manger du cochon. Au supermarché de mon quartier, tandis que les jeunes ménagères de moins de 40 ans hésitent entre les nouveaux produits du commerce équitable, je me dirige d’un pas vif, l’oeil pétillant, la mèche légère en direction du rayon charcuterie. Là, extase: tous ces jambons, saucisses, pâtés, rillettes et saucissons, toutes ces cochonnailles, entre le rose orangé et le rouge brun, enrobées de gelées, et comme scintillantes d’allégresse (allez graisses !), me font presque oublier la présence humaine de la vendeuse; celle-ci ressemble d’ailleurs de moins en moins à ce qu’elle vend; ses joues ne sont plus rondes, roses et brillantes, et son regard n’imite plus celui du cochon, à la fois souriant, cajoleur et coquin. Non, c’est la femme dans toute sa dureté post-rurale, fière citadine, agressive usagère du trottoir, lècheuse amère de vitrines, aride et sèche consommatrice de produits lubrifiants, pleurnicheuse de façade, qui dans son arrière-cuisine affûte ses opinions tranchantes. Vous désirez ! Son intonation en oublie même la forme tire-bouchonnée du point d’interrogation si évocatrice pourtant de l’animal pour lequel je suis là. 

Si j’ai tant de sympathie pour le cochon c’est que j’en connais les souffrances (c’est l’étymologie de sympathie: souffrir avec); je l’ai vu, tout petit chez mes parents, égorgé après avoir été assommé; lui, si coquin et même espiègle dans son regard, brutalement livré à la férocité de la race humaine, ne peut que pousser ce cri strident d’indignation puis de suffocation à mesure que le sang jaillit de sa gorge. Pour parer au choc émotionnel d’un tel spectacle barbare, on m’autorisait à dire une prière, car ma grand-mère m’avait promis qu’ainsi le cochon irait au paradis, tandis que le boucher, le couteau dans une main, un verre de blanc dans l’autre, me toisait de ses épais sourcils et de sa grosse moustache noire, qui lui donnaient quelque ressemblance avec cet Attila le Hun de mon premier manuel d’histoire,   »Belles images de mon pays ». Dès le midi on pouvait se régaler des premiers morceaux du cochon sacrifié. Je n’avais plus aucune peine, tant il est vrai qu’en se nourrissant, l’homme peu à peu oublie ses inquiétudes morales et spirituelles. Il était sur le point d’être mystique, il devient goguenard. Les grandes religions ne sont-elles pas nées sous des climats de sévère frugalité ? 

Le cochon participe pour une part à la bonne humeur et à la gouaille des chrétiens. Les juifs et les musulmans ne partagent pas cette philosophie ripailleuse, et soupçonnent ses adeptes de développer à travers elle une culture grivoise et graveleuse  qui nourrit le racisme et l’antisémitisme. Les écologistes et les bien-pensants ne sont pas loin du même avis, et fiers de leurs petits légumes secs qu’ils grignotent comme des rongeurs monotones, ils jettent des regards inquisiteurs aux mangeurs de saucisses et de pâtés. Le cochon contribue aussi à l’imagination et à l’imaginaire lubriques des hommes. Longtemps, il a vécu sous leurs yeux, et l’on pouvait voir et entendre que la durée de l’accouplement de l’animal dépassait souvent les 10 voire les 20 minutes ! Cela frappait certains esprits. D’autre part, ainsi que le rapporte Gérard Rossini, les autorités catholiques, soucieuses de justifier le double meurtre annuel de l’avant-Avent et de l’avant-après-Carême, ont pu accabler le cochon d’obscénité pour mieux l’offrir aux vertus purificatrices du couteau humain, et le clergé ne se privait pas de participer aux agapes rédemptrices… (« Mémoires des cochons », ed. Equinoxe, 2005, p. 135)

Comme moi, le cochon cultive des apparences qui induisent en erreur; on le croit grossier, grognon, sale, il est d’une rare élégance et propreté dans son intimité, sauf quand il est placé dans des conditions d’élevage absolument scandaleuses, comme celles qui ont cours en Occident depuis quarante ans, on le croit têtu, rustre, idiot, il est d’une rare lucidité: c’est ainsi que la femelle peut dévorer ceux de ses petits qu’elle n’estime pas aptes à grossir. Enfin il est doué d’une intuition hors-normes: longtemps il fut le compagnon de voyage obligatoire des marins, car il devine les tempêtes, et en cas d’échouage il nage en direction de la terre ferme. Mais la plus belle idée du cochon qu’on peut relever de l’ouvrage de Gérard Rossini est associée à Saint Antoine. L’ermite cher à Flaubert aurait vécu son retrait du monde en compagnie de cet animal, le conditionnel s’impose, pour la plus grande satisfaction des charcutiers qui en firent leur saint patron. En Espagne, le jour de la saint Antoine, le 17 janvier, tous les porchers des environs de l’ermitage de San Blas élisaient le roi des cochons à travers une course à l’auge remplie de pâtée. Enfin, certaines jeunes filles pouvaient encore il y a cent ans envoyer à leurs bienaimés Antoine des cartes de voeux représentant des cochons, et G. Rossini de citer l’une d’entre elles: « Celle qui vous aime à la folie, Qui pense à vous quand elle s’éveille, Qui de loin vous suit des yeux, Qui vous revoit quand elle sommeille, Dans un songe mystérieux, Qui n’aspire qu’au bonheur d’obtenir, Un aveu des plus doux, En un mot celle qui vous aime, Et qui en meurt ??? » (p. 122)                            

         



A l’ombre du blog: testez vos connaissances

 

Chaque mois, je vous proposerai un test pour vérifier l’acquisition de vos connaissances. Vous pourrez m’adresser vos réponses en utilisant la rubrique « commentaires » du blog. Qu’est-ce qu’on gagne ? Le gros lot décerné au bout de six mois est un repas en compagnie de l’auteur des passionnantes chroniques que vous avez pu lire. Le deuxième lot est une photographie dédicacée (du même). Le troisième lot est un encouragement à faire mieux.  En cas d’égalité le gros lot est reporté à la fois suivante.

1) Dans quelle région se déroulent les chroniques de ce blog ? (une seule réponse possible)

a- Andalousie     b- Normandie     c-Vénus   

2) Comment était habillée la chanteuse Luz Casal sur la scène de l’Olympia le 14 avril 2010 ?

a- très mal           b- en boléro à maille perlée ajourée      c- en push-up avec coussinets amovibles

3) Comment réduire le déficit de la France ?

a- impossible     b- en attaquant le Luxembourg      c- en votant Raymond Barre

4) Il participa à la rédaction de l’Encyclopédie Diderot-d’Alembert

a- Presley                b- Morellet                  c- Susley

5)  Pourquoi les soldats noirs ont-ils été condamnés pour de nombreux viols en 1944 ?

a- Ils profitaient du couvre-feu      b- Pas facile de les blanchir     c- Les Normandes voulaient bien   

6)  Quelle est la grande ressource naturelle du Brésil ?

a-  la forêt amazonienne    b- le bois de Boulogne    c- le calvados        

7)  Que fait un humanoïde en colère ?

a- Klong         b- Zzzip              c- Schraak

8)  Comment qualifier la langue espagnole ?

a- torride        b- kafkaïenne       c- rose et pointue

9) Qui a écrit « Proust à Cabourg » ?

a- Florence Aubenas     b- Saint-Simon      c- Christian Péchenard

10) Comment est la surface de Vénus ?

a- brûlante                   b- glacée                    c- touffue

        

   



A l’ombre du nouveau programme d’histoire

Elèves et professeurs d’histoire de seconde seront privés de manuel à la rentrée 2010. La réforme pédagogique des programmes est allée plus vite que la capacité des enseignants à les écrire. L’inconvénient est mineur. Car on pourra toujours s’appuyer sur les anciens manuels. Sans oublier la possibilité de se servir d’internet. Enfin, parents et élèves dans leur immense majorité ne manqueront pas de hausser les épaules en guise d’indifférence:  »L’histoire, ça ne change pas de toute façon, les dates sont toujours les mêmes. » 

Erreur. L’histoire change tout le temps. A la manière de ces personnes qui racontent très différemment leurs souvenirs selon leurs interlocuteurs; ou qui mentent, tout simplement. Selon l’âge, enfin, on ne voit pas sa vie de la même façon. A 25 ans on raconte la belle soirée ou la folle nuit qu’on a passée. A 45 ans on explique pourquoi on n’a pas réussi à passer une belle soirée et encore moins une folle nuit. A 65 ans, on s’intéresse aux voisins, à ses ancêtres et aux autres civilisations. Disons qu’en général les hommes ont tendance à porter sur leur vie un regard de moins en moins favorable. Sauf Jean d’Ormesson. Quant aux dates, elles ne sont plus apprises depuis longtemps, les enseignants modernes (et même post-modernes) préfèrent parler de périodes, de durée, de longue durée, de ruptures, de discontinuités, etc.

En guise de « thème introductif », le nouveau programme 2010 prévoit d’étudier « les Européens dans le peuplement de la Terre », de l’Antiquité au XIXe siècle. Ce grand balayage chronologique est de nature à soulever chez les élèves un vent d’indifférence. L’adolescence manifeste bien plus d’intérêt pour les « moments forts », les  »high-lights » de l’histoire, si l’on peut dire. Conseillons donc aux professeurs de renvoyer le thème introductif à la fin de l’année et d’en faire un thème conclusif. En guise d’ouverture générale au programme d’histoire, pourquoi ne pas proposer plutôt aux élèves de construire une frise chronologique sur laquelle figureront les périodes étudiées pendant l’année ainsi que les dates-charnières qui les relient les unes aux autres ? L’exercice n’a rien d’humiliant ou de faible. C’est l’occasion pour les élèves d’essayer leur matériel (règle, différents types de crayons et stylos) et de montrer, ou pas, leur application, tout en observant autour d’eux sans faire de bruit leurs nouveaux camarades. Le professeur, lui aussi pendant ce temps observera et se rendra compte de l’état d’esprit général de sa classe (appliqué ou bordélique). 

Selon l’état d’esprit de la classe, on peut commenter la frise chronologique: pourquoi étudier telle période ? en quoi telle date est importante à connaître ? voyez-vous un fil directeur au programme ? Bien que fonctionnaire, le professeur pourra faire part, s’il le souhaite, de son point de vue, de ses critiques, de ses regrets, de ses satisfactions. Enfin, il mentionnera que le calcul du temps a donné naissance à de nombreux calendriers à travers les âges et les civilisations; que chez le peuple Dolgan d’Asie centrale les noms des mois sont liés à des phénomènes naturels: ainsi, en avril-mai c’est le mois où le pis des femelles rennes gravides grossit, tandis que septembre-octobre est le mois de la chute des aiguilles de mélèze. Notre calendrier occidental provient quant à lui de Jules-César, d’où le nom de Juillet, ou plus exactement des travaux de l’astronome grec Sosigène d’Alexandrie, qui fixa l’année à 365 jours 1/4. D’où les années bissextiles tous les quatre ans. L’autorité chrétienne lui apporta des modifications: la naissance de Jésus fut considérée comme un nouveau départ (an 1) mais on suppose aujourd’hui qu’elle eut lieu en – 7 ou – 6. Le pape Grégoire XIII décida en 1582 de rajuster le calendrier julien (qui présentait dix jours de décalage avec le mouvement du soleil et son passage au point vernal de printemps= équinoxe); par conséquent, le lendemain du jeudi 4 octobre 1582 fut le vendredi 15. Quant au début de l’année, le moyen âge en connut sept différents, rien que dans le monde chrétien. Janvier fut plus ou moins adopté comme tel par les Français sous le règne de Charles IX (1560-1574). Enfin, ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que les historiens, souvent des moines à cette époque, prirent l’habitude de compter par années avant Jésus-Christ et de prolonger l’ère chrétienne dans le passé antique et pré-historique.  

Ces dernières remarques produiront sans doute quelque perplexité dans l’auditoire; mais il est indispensable de montrer à de jeunes esprits encore très simplistes et grossiers qu’ils vont découvrir un monde et une histoire humaine remplis de finesses et de subtilités (massacres, guerres, inquisitions, déportations…). Que cette perspective ne paraisse pas susciter l’émerveillement de vos élèves, cela n’a aucune importance. C’est le signe au contraire que vous êtes véritablement un professeur, non pas là pour faire plaisir, mais pour instruire, non pas là pour entretenir l’ignorance dépressive et la bof-attitude généralisée, mais pour imposer un savoir qui donne du charme au monde. Il en a grand besoin.                             

    



A l’ombre du lundi au soleil

 

La pelouse commence à jaunir. C’est inquiétant. Mes parents se plaignent, « de l’eau ! de l’eau ! » – J’observe, j’écoute, je lis, j’écris. Les hommes agissent, moi je commente. C’est facile ? Pas tant que ça. Il faut les écrire les chroniques ! Je ne suis pas obligé ? Mais si. J’ai reçu un commandement. De très haut. Tu écriras. 

Si tout le monde agissait, ce serait brouillon. Certains feraient d’ailleurs bien de s’abstenir. « Moins on gesticule mieux on transmet » écrit Régis Debray (« Dieu, un itinéraire », Odile Jacob, 2001, Poches, 2003, p. 134)- Les premiers Chrétiens ont été bien discrets. Fermés à double tour chez eux. Jésus ? Connais pas ! De leur timidité sociale au service d’une ferveur spirituelle, j’ai un peu hérité. Remplacez Dieu par Femme.

Enfin ils sont sortis. Pentecôte. Déploiement. Moins de ferveur, plus de rigueur. Et beaucoup de démagogie. Paul de Tarse: modèle de nos pédagogues. Le temps passe, Jésus ne revient pas. On n’aura qu’à dire qu’il n’est jamais parti. Il se cache ? Mais non. Il est là, dans toutes les églises, bien accroché, bien cloué, pas de danger qu’il s’échappe.  Alfred Loisy, exégète français du dernier siècle, souvent mis à l’index, résume l’affaire en une formule: « On attendait le Christ, c’est l’Eglise qui est venue », et Régis Debray renchérit: « La foi est une déception surmontée, et l’Eglise, une administration raisonnée de la déconvenue » (p. 192). 

Sortir ? « C’est une journée idéale pour marcher dans la forêt » – J’ai besoin d’ombre. J’ai toujours besoin d’ombre. Il faut être un citadin très agité pour oser chanter: « Qu’il doit faire beau sur les routes le lundi au soleil » - Quant à « se coucher dans les genêts », je lui souhaite bon courage. « On serait mieux dans l’odeur des foins », oui, sans doute, mais « on aimerait mieux cueillir le raisin », au mois de mai ?! Non, encore une débilité de citadin. Que celui qui a pu chanter ça se soit électrocuté dans son bain avec une ampoule (certains ont dit un vibromasseur) n’a rien de très surprenant.  

Je reste encore un peu ici. L’air semble bien sec dehors. J’ai connu autrefois une jeune personne qui se mettait à pleurer quand elle voyait les fleurs se dessécher. La sécheresse de toute façon ne laisse pas l’esprit indemne. Hallucinations, fièvres, tentations. « Glaces au citron ! Glaces au citron ! » hurlait Flaubert à Maxime Du Camp, sous le soleil égyptien, devant les pyramides.                    

 



A l’ombre des étoiles

 

Saya vient m’apporter un verre d’eau; elle a détecté ma sensation de soif avant même que ma conscience ne réagisse; elle est étonnante, cette Saya, et j’en suis pleinement satisfait. Mon chef de mission s’était d’abord opposé à ce choix, il voulait m’adjoindre Lennie, une ingénieur réputée de la base, d’origine finlandaise, au regard froid, métallique, tranchant. Je ne me suis guère forcé pour faire échouer l’entretien. Saya est une humanoïde de la troisième génération, elle provient de l’université des sciences de Tokyo. Extérieurement elle est parfaite. Rien à voir avec ses ancêtres des années 2000. Elle a des seins magnifiques, des fesses sublimes, des cuisses de rêve, et un visage d’une gentillesse extraordinaire. Mon chef de mission m’a mis en garde: une humanoïde peut s’avérer ennuyeuse, deux explorateurs avant moi y ont eu recours, et leurs missions n’ont pas donné les résultats escomptés. Cependant, la base doit faire des économies de personnel, et les humanoïdes sont de plus en plus préconisés par la grande direction générale des voyages interstellaires. 

Pour l’instant tout se passe très bien entre nous. Saya est dotée d’une programmation technologique qui pourvoit à la maintenance de mon vaisseau. Elle exécute aussi l’intendance; il faut bien que je bouffe ! Normalement ses compétences et ses responsabilités s’arrêtent là, mais avec mon copain de la base, Kristian, redoutable informaticien doué d’une formidable culture littéraire et musicale, nous avons étendu la programmation de Saya. Bien nous en a pris, car les soirées sont longues à bord de mon vaisseau, en raison de l’absence de jour, au sens traditionnel du terme. Penché sur mon écran de contrôle je dois enregistrer le plus d’informations possibles concernant la forme et la composition des astres que j’approche. J’ai été sélectionné à la base, si je puis dire, pour la qualité et la pertinence de mon vocabulaire; autrefois professeur de géographie, lecteur assidu de Vidal de La Blache, j’ai facilement surclassé les théoriciens de la nouvelle école d’astro-tourisme. Bien que le but de ma mission soit effectivement de dresser le tableau des potentialités touristiques du système solaire, je jouis d’une certaine liberté dans la mise en forme des renseignements. Mon chef de mission apprécie beaucoup l’humour et la légereté de mes descriptions, tout à fait susceptibles selon lui de convaincre des investisseurs par ailleurs accablés de rapports financiers contradictoires. 

Nous approchons de Vénus; de toutes les planètes elle est celle qui ressemble le plus à la Terre, par sa taille et par sa masse. Saya regarde avec moi l’écran de contrôle; tu vois, ma belle, son diamètre est de 12 200 km (je te rappelle que celui de la Terre est de 12 775 km) et son volume est presqu’égal à celui de notre planète. Saya fait de jolis yeux ronds de feinte surprise, les mêmes que ceux qu’elle m’adresse quand elle m’ôte ma combinaison. La luminosité du disque de Vénus n’est pas uniforme, on y trouve des régions sombres et des régions claires, mais ce que nous voyons vient davantage de l’atmosphère très réfléchissante de la planète que de sa matière. Saya esquisse un sourire tout en faisant glisser sur son corps sa légère robe de soie. A la surface de Vénus la température est brûlante, et la pression équivalente à 90 atmosphères. On peut observer deux grandes régions montagneuses et des plaines légèrement ondulées. Exquise étoile. Je caresse longuement Saya. 

Grâce à la programmation de Kristian, Saya peut chanter des airs de Mozart ou de Nina Hagen, selon mes désirs. Nous pouvons avoir aussi des discussions humoristiques à propos de l’infini ou des trous noirs. Elle me fait des lectures de mes écrivains préférés en variant les tonalités de sa voix; nous prenons le thé ensemble en regardant les scintillements de l’espace; je soupçonne Kristian d’avoir glissé quelques excentricités dans la programmation, quand Saya vient par exemple m’apporter les dernières directives de la base en guêpière et porte-jarretelles et qu’elle m’en fait la lecture d’une façon aguicheuse. Cette mission est par conséquent des plus réjouissantes: une véritable planque sidérale avec toutes les frivolités de la vie terrestre. Que rêver de mieux ? « Rien » me répond Saya.                                        



A l’ombre des apéros géants

 

Les apéros géants se succèdent depuis quelques semaines en France, avec le printemps ils expriment, à première vue, l’envie et le besoin de sortir et de se rassembler. Des milliers de personnes, plutôt jeunes, plutôt célibataires, investissent les centres-villes avec leurs bouteilles de vins et d’alcools forts, une fois les commerces fermés, une fois l’espace urbain déserté par les employés, les fonctionnaires, les bourgeois, sagement rentrés chez eux. Les rendez-vous sont lancés sur internet (par le site Facebook), très vite, en quelques heures, des dizaines et des centaines d’individus en prennent connaissance.

Connaissance, c’est peut-être beaucoup dire: l’utilisation d’internet et du site Facebook en particulier relève plutôt du réflexe. Il suffit de voir la vitesse avec laquelle beaucoup de jeunes manient leurs portables et les claviers d’ordinateurs. Certains moins jeunes aussi, notamment dans les salles des marchés boursiers, où la frénésie opératoire des traders (dopés à la cocaïne) peut brusquement faire chuter ou relever les cours. La vitesse d’exécution abolit toute réflexion. Réfléchir ? Mais à quoi ? « Il faut faire, faire, pour oublier qu’on ignore » disait déjà Paul Valéry au début du XXe siècle. Il avait observé que la puissance industrielle et technicienne de l’homme permet de détruire en peu de temps (guerre) ce qui a été conçu et construit au cours des siècles. Les civilisations sont mortelles. Du coup, la notion de « sens de l’histoire » ou la philosophie d’un humanisme perfectible perd beaucoup de sa pertinence. La réflexion de l’homme sur lui-même atteint très vite ses limites, elle déçoit, elle ennuie, elle sombre dans la neurasthénie, tandis que l’action, même militaire, surtout militaire, donne un regain d’intérêt et de vitalité aux pays qui s’y engagent, avant d’en connaître les pertes et les destructions, puis d’en subir les conséquences pendant des décennies. Il en va de même avec l’alcool: il décuple l’énergie et l’entrain dans un premier temps, il  »désinhibe », mais après une certaine dose il vous terrasse, vous prive de toute faculté, vous « met minable » comme disent les personnes qui en font précisément cet usage. A long terme, enfin, il détraque l’organisme, affaiblit le cerveau, rend confuse la pensée.     

La jeunesse des apéros géants d’aujourd’hui a de quoi décevoir les philosophes. Alain Badiou, philosophe marxiste, regrette ou déplore que la facilité et la rapidité de cette jeunesse à se rassembler ne soient pas mises au service d’une « idée », d’une « cause »; il faudrait, dit-il, des « apéros combatifs », des sortes de prises de la Bastille; on en est loin; après une dizaine de verres, les jeunes gens ont plutôt tendance à s’avachir sur les pelouses, à vomir aux pieds des remparts des vieux châteaux de leurs villes. Alain Finkielkraut, philosophe nostalgique, voit dans ces apéros géants un « anéantissement festif de la douceur de vivre » , une sorte de « biture pride » qui s’inscrit dans la foulée des manifestations faussement collectives et très comiques d’une génération d’individualistes abrutis, nombrilistes, fumeux et furieux, dont l’écrivain Philippe Muray a décrit le ridicule effarant et effrayant dans son tableau du « festivisme » : « faces hilares, regards inhabités, cerveaux en forme de trous noirs, propos dévastés, odieuse nouvelle innocence, rebelle d’accompagnement… »  (voir « Festivus Festivus », Champs-Flammarion, 2008, pp. 60-61).

Ces apéros géants trouveront bien sûr des significations et des interprétations plus reluisantes auprès des sociologues et des psychologues; les uns y verront l’expression d’une jeunesse expressive dont la famille, l’école et la société en général ne veulent pas reconnaître les velléités créatrices, lui opposant des valeurs silencieuses et hypocrites, des règles mal expliquées, un savoir général sans conscience, une négation des émotions, une culture des apparences très froide, un état de droit injuste, etc. En somme, si la jeunesse était bien mieux considérée et beaucoup plus prise en charge qu’elle ne l’est, ces apéros géants ne se produiraient pas sous leur forme actuelle. C’est le point de vue des pédagogues, P. Meirieu en tête, qui préconisent le renforcement du travail, de la discipline et de la rigueur à l’école, contre la persistance d’un enseignement magistral finalement laxiste car délivré par des professeurs distants, ironiques et persifleurs qui se moquent bien au fond des progrès et des résultats de leurs élèves. Quoi d’étonnant à ce que ces derniers ne cultivent pas eux-mêmes une forme de mépris pour la société où ils sont ?                                                         



Ombres tunisiennes

 

Je parle du monde méditerranéen à mes élèves de terminale, ce qu’il en reste du moins. Plus précisément, je parle de « l’interface » méditerranéenne. C’est le vocabulaire à la mode. Pas la peine de s’insurger. Tout ce petit monde jargonneux tombera de lui-même.

Ah, la mer méditerranée; moi qui n’aime pas l’eau, je reconnais que c’est beau tout de même. De ne pas me baigner et de ne pas vouloir le faire me rend disponible pour contempler, c’est ce que dit Schopenhauer, en citant Goethe: « On ne désire pas les étoiles, On se réjouit de leur splendeur. » – J’ai habité pendant un an à La Marsa, sur la côte tunisienne, une villa cubique et blanche, comme il y en a tant là-bas. Je sortais de ma campagne française et des concours de l’Education nationale, l’esprit très ombrageux, le visage blafard, les jambes poilues. Un vrai choc, mais sans doute sous-estimé sur le moment; c’est après-coup qu’on se rend compte de ce qu’on a vécu. 

Je rencontrais à La Marsa un étonnant personnage, qui deviendra mon ami, Paul Esquirel. Sa villa était au bord de l’eau, plus accueillante que la mienne, avec sa terrasse donnant sur la plage, point de vue impeccable. On en a passé des heures ensemble, à comparer nos expériences, à évaluer nos lacunes, à estimer nos forces, et à  se demander si les autres en valaient la peine. Paul enseignait la philosophie, à des jeunes gens bronzés, arabes, européens, métis, souvent très beaux, qui venaient se baigner sous ses fenêtres après les cours. André Gide n’aurait pas tenu. Paul, lui, résista, tel un saint Antoine moderne et laïc, à qui je venais apporter de temps en temps le récit de mes égarements. Car de mon côté je ne fus pas long à succomber aux charmes d’une petite élève, qui lisait toute seule dans son coin dans une salle d’études du lycée. Elle avait des manières douces et fragiles, mais aussi beaucoup de prétention. Ses vues érotiques se drapaient dans du Coran et des récits mielleux de poètes arabo-persans nuls à chier. Moi, j’avais mon Sade dans le fond de mon sac. Tant que mes mains ne la fouillaient pas trop, elle acceptait l’élégance et la finesse de ma compagnie. Mais la douceur de ses intentions rencontrait la dureté de mon désir. Un jour, il fallut bien négocier. Elle négocia.

Paul tenait des points de vue fiers et droits, qui contrastaient avec les opinions recourbées et amorties des vieux coopérants, sans parler de l’opportunisme démagogique des jeunes. Il écrivait une réforme de l’Education nationale qui suggérait la fin du collège unique et l’obligation faite à beaucoup d’élèves de quitter le système scolaire faute d’avoir pu y faire leurs preuves. L’apparente rigidité de ce jeune professeur était tempérée par l’habileté de ses manières de maître de maison. Il me reçut mille fois, et je prenais plaisir à déserter ma villa pour la sienne. Parfois, il invitait un autre collègue et deux élèves. Nous restions toute la nuit au bord de la mer, à la lueur de quelques bougies, sur des coussins, buvant des alcools interlopes. Je crois que nos esprits nous échappaient. A l’aube je remmenais les adolescents.

Quand Paul quitta la Tunisie, je louai une autre villa mais cette fois à Tunis, dans un quartier bourgeois. Je fis quelques progrès dans l’art de recevoir, mais les invités n’avaient pas l’allure ni l’originalité de mon ami. Je m’adaptais. La jeune fille prétentieuse fut un soir grondée par son père, un pauvre type intégriste, professeur de maths à la fac. On me mit en garde. Je vécus un sale hiver, n’osant même plus répondre au téléphone. Le printemps (disons février) m’apporta une nouvelle jeune fille, beaucoup plus directe que la précédente, déjà expérimentée; c’était la fille d’une collègue, avec qui j’avais déjà pu discuter; la maman facilita et favorisa notre relation (mais oui !). On se voyait tous les samedis après-midis, entre 3 heures et 7 heures. On évitait de sortir et de se montrer. Le soleil tapait trop dur. On avait bien mieux à faire à l’intérieur. A l’ombre. Quand je rentrais en France je ne pesais plus que 55 kg à peine. J’incriminais la chaleur et la médiocrité alimentaire du pays.           

               



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