A propos tire sa révérence

 

Voici ma dernière chronique pour ce blog. Avec l’élection de Hollande la liberté d’expression n’est plus de mise. Sous ses apparences bonhommes de petit notaire de province, le nouveau président est le représentant d’un parti politique sectaire, dogmatique et intolérant; un parti de profs affiliés à la franc-maçonnerie dont on connaît les pratiques d’exclusion; autrefois véritable machine de guerre contre l’Eglise catholique,  à présent cheval de Troie des intérêts d’une haute bourgeoisie apatride.

Regardez bien la photo officielle du nouveau président; on ne distingue presque plus le drapeau français, relégué à l’arrière plan, étendu tel un drap souillé sur le mur d’une aile du palais de l’Elysée; au premier plan, monsieur Hollande, notaire de province, bras ballants et mains vides, image assez juste du programme socialiste.

Le gouvernement de M. Ayrault, ancien prof d’allemand, fleure bon la collaboration. Collaboration avec l’impérialisme yankee, avec l’islamisme salafiste, avec l’écologisme scandinave; sans oublier l’indépendantisme guyanais. Synthèse de cette idéologie apatride et très ambigue: l’internationalisme trotskyste (dont sont issus ou membres la plupart des ministres).

Mais les Français ont voté ! Et force est de constater, comme on dit dans les réunions de pédagogues impuissants, qu’ils ont souhaité en toute connaissance de cause que leur pays soit dirigé par une clique de gestionnaires dont l’austérité ou la simplicité de façade cache de bien subtils arrangements avec les puissances de l’argent. Les Français, sur un préjugé tenace et pourtant démenti, croient encore qu’un gouvernement de gauche est toujours plus honnête qu’un gouvernement de droite. On se réjouit, comme dans certains romans d’apprentissage libertin, de voir leurs yeux peu à peu se dessiller. Mais on se désole surtout de leur manque de curiosité pour des gouvernements qui ne seraient ni de droite ni de gauche.

C’est ainsi: nous payons le prix d’une éducation idéologique et d’une société de consommation qui ont abouti à l’élection d’un ectoplasme bien-pensant qui va diriger une nation fantomatique dominée par les vampires de la haute finance. Dans un réflexe d’énergie vitale et de  puissance sexuelle, j’ai décidé de quitter ce théâtre de fumées délétères. Et je m’en vais joyeux courir dans les prairies d’un autre blog.



A propos de… Fin de saison

 

J’ai très vite éteint la télé après l’annonce du résultat; voir le showbizland parigot sous la houlette de Pierre Bergé montrer son euphorie cocaïnée, tandis qu’autour de la colonne de Juillet place de la Bastille flottaient des drapeaux de la cause homosexuelle, palestinienne, maghrébine et sans-papiériste,  »ce ne sont pas des images pour toi », comme disait autrefois mon papa. J’ai passé ma soirée à converser avec une charmante correspondante. Bien qu’elle ait voté Hollande.

Bien sûr la plupart des profs avaient l’air satisfait lundi matin. « Je revis » a lancé le collègue de Français, « enfin on va avoir un président qui parle bien la langue de Voltaire… » Possible. Mais pourra-t-on encore enseigner Voltaire ?  »De toute façon la culture est de gauche » a renchéri quelques instants plus tard le collègue d’Anglais. Of course ! Et la bonne littérature est de droite !

Changement d’air le 8 mai, je retrouve des amis de la campagne, ils n’attendent rien de bon de Hollande, ils pensent que les impôts vont augmenter, que les écolos vont revenir à la charge « nous faire chier » ! – Toilette sèche SVP ! – Le vin aidant les opinions se délient; ils font un peu gaffe en ma présence, je les rassure très vite – Les Arabes ? Les Noirs ? Ingérables, me dit C. dont le frère travaille en restauration; on ne peut rien leur dire; le moindre énervement viril (grouille-toi un peu !) est pris pour une insulte, un acte de racisme. Même son de cloches de la part de H. qui connait bien le milieu du foot: la Vitréenne va descendre d’une division cette année, on sait pourquoi, la moitié des joueurs sont noirs, aucune implication dans l’équipe, mauvaise entente, désorganisation; la Vitréenne est le club de tradition « populaire » de la ville (disons le club de gauche) tandis que l’AS Vitré est plus enracinée, plus catholique, plus UMP. L’AS Vitré évolue en division inférieure mais fait une bonne saison et pourrait monter; du coup les deux clubs de la ville se retrouveraient ensemble, même division, même groupe.  Les joueurs noirs, disions-nous, eh bien ils viennent toucher leur salaire (équivalent à celui d’un prof certifié 10ème échelon) et ensuite vont faire les cons sur Rennes. Là-bas ils croisent Yann M’Vila, réputé pour ses frasques et ses incivilités… Mais pas touche ! c’est une star ! Il ne branle plus rien avec le Stade Rennais depuis que son transfert à l’étranger (Arsenal sans doute) est acquis, reste à finaliser le salaire, entre 300 et 500 000 euros mensuels… Puis S. une collègue de l’enseignement (lycée privé technique) m’en raconte des terribles. Ses élèves sont plutôt des filles de l’immigration, mais n’en sont pas moins, contrairement à l’image que je pouvais encore m’en faire, très remontées contre l’Ecole, contre la France, contre le Système. Un mélange explosif. Des furies dans leurs comportements, me dit S.,  le seul livre qu’elles ont lu s’appelle « Nique la France », sur la couverture on voit une « militante » faisant un doigt. Classe ! Peut-être une manip’ ce genre de publication. Comme dirait Soral, regardez d’abord du côté des « tauliers », les éditeurs. Il était bien exposé il y a quelque temps encore à la libraire des bobos de Caen. Je l’ai subrepticement déplacé  pour le mettre sous une pile de livres pour enfants. La Résistance commence comme ça ! S. me parle d’une de ses collègues, d’origine algérienne, le genre Houriah Bouteldja, qui lui déclare fièrement que la France sera bientôt algérienne. « Colombey les deux mosquées mon général ! » – Et puis tout le baratin habituel sur la colonisation, l’esclavage, le racisme; mon amie S. est au bord de la crise de nerfs; heureusement elle a un autre collègue, Iber, d’origine péruvienne, qui défend la France, il en a encore le courage, et se déclare outré par les discours de l’autre connasse.

Pourra-t-on encore s’exprimer comme ça dans quelque temps ? Les médias du service public vont nous parler à plein tube de la diversité culturelle, c’est déjà le cas me direz-vous, mais ils vont y ajouter un ton nouveau, plus péremptoire et plus menaçant à l’égard des dissidents réactionnaires. France-inter va se déchaîner dans la platitude bien-pensante, sous la haute surveillance bien cynique de son directeur. Une nouvelle génération de pédagogues fera des Inrocks la lecture obligatoire de leurs classes métissées. Télérama deviendra un magazine de la vieille bourgeoisie (ce qu’il est déjà un peu). Le Monde enfin exprimera l’idéologie officielle de « Terra Nova » sous la plume des Attali et consorts.   

Je m’interroge. Les gauchistes sont réputés pour leur sens de la délation et leur hypocrisie. On ne me dira rien en face. Mais par derrière ? De plus, la population féminine, outrancièrement cancanière, sera la première à faire la chasse aux réacs (forcément des mecs). Je m’interroge. Un vide sanitaire de quelque temps, deux ou trois semaines, fera le plus grand bien à ce blog. La chaleur arrive, je vais m’occuper autrement. Ma résistance au mondialisme cultureux et abstrait prendra d’autres formes. Plus concrètes. Oui, c’est cela. J’ai très envie d’être plus concret.



A propos du second tour

 

Dans le cadre de l’ECJS (Education Civique Juridique et Sociale) j’ai présenté à mes élèves, en toute objectivité et toute impartialité*, les résultats du premier tour et les questions posées par le second. J’ai entendu de très sages observations, sans aucune agressivité, sans mépris, sans procès d’intentions. L’ironique décontraction du professeur y contribua sans doute. En guise de passe-temps pacifique, je réalisais au tableau un croquis électoral de la France: l’Ouest plutôt de gauche, l’Est plutôt de droite, et les progrès du Front National au Nord, sur la côte méditerranéenne et dans les campagnes « profondes », les grandes agglomérations étant pour leur part largement favorables au P.S. J’obtins quelques explications, dont celle un peu prétentieuse (mais de la part d’adolescents éclatants de jeunesse et parfois de beauté, comment s’en étonner ?) qui voit dans le vote pour Marine Le Pen l’expression d’une ignorance, d’une bêtise, voire d’une « France moisie » comme dirait quelqu’un. Abdel, dans son style alangui et loukoumesque, fit remarquer, sur la base de discussions préalables au sein de son quartier, que les « gens » ne lisaient même pas les programmes. Leurs impressions suffisent largement, rétorqua Kevin. Et de toute façon ils ne sont jamais appliqués, ajouta Fawzi. Lequel poursuivit en parlant de la « dédiabolisation » du Front National, notion qu’il réussit à expliquer en y ajoutant une tentative d’imitation de Jean Marie Le Pen, qui tourna court, et entraîna une question de ma part sur le rôle des médias. Silvio  trouva bien confuse la soirée électorale de TF1, reprochant aux deux présentratrices (les deux blondasses avait-il d’abord dit) de manquer d’autorité; le ton méprisant de Canal Plus à l’égard des « petits candidats » fut également signalé par l’excellent Romain (18 de moyenne); j’apportais quelques précisions sur les relations entre les patrons de presse, les journalistes et les hommes politiques, la plus connue étant celle de Audrey Pulvar avec Arnaud Montebourg. Résumons: les médias ont un rôle important et sans doute préjudiciable (à certains candidats), beaucoup d’électeurs ne lisent pas vraiment les programmes, et les programmes ne sont que partiellement appliqués. Bien souvent, les événements internationaux et les marchés financiers ont raison de la plupart des propositions du candidat élu. Finalement, les vrais gagnants, ce sont les perdants. « Etre président ne rend pas heureux » a dit Sarkozy.

Cependant, le second tour se gonfle d’importance, et la démoralisation du peuple français, bien pensante ou mal pensante, conservatrice ou réactionnaire, ne l’empêche pas de voter; au contraire ! Comme si le droit de vote, en cette période de démocratie médiatique voire virtuelle, avait acquis une dimension fétichiste, relevant de l’invocation, de la supplication et plus sûrement encore de la fascination; le fétichisme, nous l’avons déjà vu à propos du film « L’exercice de l’Etat »,  serait en somme l’idéologie de la fin des idéologies, une sorte de réalisme maniaque, procédurier, névrosé, un réalisme austère et technique de petit agent administratif fasciné par le Pouvoir, par ses énarques cyniques assis sur des fauteuils d’ancien régime, et signant la vente du pays à des émirs pétroliers; fascination-répulsion semblable à celle que pourrait éprouver une chaste et vierge communiante  à la vue malencontreuse d’un film X ! – Le droit de vote, dans le contexte d’une visualisation virtualisée des choses, et inversement, dans le spectacle de l’esbroufe culturelle et politique, devient un acte gémissant et teigneux à la fois, une petite opération méticuleuse accomplie avec obstination et ce faisant dotée d’une dimension tragi-comique théâtrale, à la manière de ce que font les personnages clochardisés de Beckett. D’ailleurs, que les Français n’aient plus d’autre choix qu’entre un Sarkozy et un Hollande atteste de l’évolution tragi-comique et clochardisée de la République; ou comment le droit de vote, après avoir été l’expression de la souveraineté populaire, est devenu celle d’une mendicité ! A moins que l’alcool ne soit au fond la seule vraie réponse à la menace d’un régime islamo-judéo-protestant. In vino veritas ?

Je n’irai pas mendier demain et je resterai chez moi. Peut-être relirai-je attentivement « L’ancien régime et la Révolution » de Tocqueville, où il est montré que le peuple français était devenu au XVIIIe enserré et corseté dans de multiples réseaux de pouvoirs aboutissant à Versailles, que cette organisation sociale et administrative l’empêchait de respirer à son aise, et selon des manières que les législateurs et réformateurs dorénavant réprouvaient; il en résulta, sinon l’écrasement, du moins la compression d’une société pleine d’énergie et en meilleure santé que sous Louis XIV, d’où ses plaintes et soupirs (le ressentiment ?) qui allaient inspirer quelques philosophes, comme ce cher Jean-Jacques Rousseau qui fut le meilleur à transcrire l’aspiration du peuple au grand air, et son désir de dégagement des manières affectées d’une monarchie procédurière servie par une armée de techniciens pointilleux. Mais la littérature eut deux grands effets, elle attendrit et divertit la noblesse de pouvoir et de Cour, lui montrant un peuple sensible et digne d’une considération abstraite, qui la conforta dans ses intérêts bien réels, elle exaspéra et enflamma le tiers-état instruit, d’autant mieux, écrit Tocqueville, qu’il n’exerçait pas de tâches administratives locales ou précises et se laissa gagner par la théorie d’une grande réforme générale, autrement dit une Révolution.

*: Fonctionnaire, je suis tenu à un devoir de réserve et de stricte neutralité politique; devoir que je remplis parfaitement; à tel point, même, qu’il m’arrive de rectifier certains passages de nos manuels et de nos programmes qui penchent clairement d’un côté idéologique, voire politique. J’aimerais trouver pareille déontologie de neutralité chez les journalistes de France-inter et du service public; ainsi que chez de nombreux magistrats dont le syndicat majoritaire vient d’appeler à voter pour le candidat Hollande. Ah ! elle est belle la justice !

Sur ce blog, en revanche, je peux m’adonner avec fougue et facétie à une plus grande liberté de ton et de prose – Ainsi, mes forces intellectuelles et morales se trouvent-elles bien réparties et bien occupées.



A propos de trois westerns

 

On a pu voir la semaine dernière sur France 3, entre 15 h et 17 h environ, trois bons westerns qui méritent quelques commentaires. Etant donné le mauvais temps pour sortir je suis resté devant mon écran; un écran de 81 cm qui m’a permis d’apprécier la qualité d’image de ces trois films: Vera Cruz de Robert Aldrich, Je suis un aventurier de Anthony Mann, La rivière sans retour de Otto Preminger. Ces trois films sortis entre 1954 et 55 représentent très bien ce que l’historien et critique de cinéma André Bazin appelle le « sur-western », c’est à dire  »un western qui aurait honte de n’être que lui-même  et chercherait à justifier son existence par un intérêt supplémentaire: d’ordre esthétique, sociologique, moral, psychologique, politique, érotique… » (1). Mais le « sur-western » a d’abord été sous-évalué ou sous-estimé; la cinéphilie française, par exemple, tel qu’en parle Antoine de Baecque, préfère s’intéresser à Hitchcock et à la nouvelle vague (2). Il faudra attendre les années 80 et 90, celles du « fric » et de la décadence morale et sociale aux Etats-Unis, et en France à un degré moindre, pour que le genre du western soit réévalué; le Dictionnaire du cinéma de Jacques Lourcelles (3) consacre trois substantielles notices aux trois films que j’ai vus; et substantiellement élogieuses. Je vais m’en inspirer un peu.

Première remarque: ces trois westerns sont en couleurs  »technicolor », en superscope et cinémascope pour La rivière sans retour; du coup, on peut parler de films relativement « chatoyants » ou séduisants à regarder; la plupart des critiques amatrices d’aujourd’hui (sur internet) mettent l’accent sur la « beauté » des paysages voire l’exubérance « esthétique » de certains plans ou de certaines scènes. Bien sûr, l’adjectif « jubilatoire », si prisé des bobos, ne manque pas d’être employé pour souligner l’enthousiasme un peu béat ou contemplatif qu’ils pensent éprouver. Le « sur-western » aurait donc quelque chose de « baroque », autre adjectif en vogue (4), qui désignerait une théâtralité nouvelle, une mise en scène plus majestueuse, un « décorum » plus spectaculaire, où la morale sous-jacente et un peu austère des cow-boys serait en somme anecdotique, désuète et dérisoire. Avec la couleur, le « sur-western » s’émanciperait aussi des jugements classiques portés aux westerns en noir et blanc: le manichéisme, le machisme, le racisme, le puritanisme,  »la tristesse de ces films sans femmes » disait F. Truffaut. Le « sur-western » donnerait lieu au contraire à des analyses plus subtiles, plus formalistes et plus psychologiques que morales. Mais ces hypothèses peuvent aussi être réfutées par les puristes et amateurs des grands westerns fordiens (et non fordistes) en noir et blanc qui trouveront dans le « baroque » des sur-westerns le travestissement, le maquillage et le maniérisme d’un genre qui va bientôt se parodier (westerns spaghettis).             

Deuxième remarque, Vera Cruz, « The far country » (titre original de « Je suis un aventurier »)  et La rivière sans retour restent des westerns classiques qui n’abandonnent pas les « valeurs » ou du moins les « ingrédients » du genre: le mouvement, l’action, les motivations matérielles et morales des personnages, et la difficulté de les concilier en une dialectique qui fait progresser l’histoire; par ailleurs, ainsi que le fait remarquer André Bazin, le bon western classique se rattache toujours à la réalité historique, il n’est jamais fantaisiste ou invraisemblable. Vera Cruz, par exemple, montre la révolution juariste du Mexique qui va chasser du pouvoir, en 1867, l’empereur Maximilien de Habsbourg, malgré le soutien lointain de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie pour l’y maintenir; le film fait référence à cette aide extérieure, puisque la comtesse Marie Duvarre se rend de Mexico à Vera Cruz pour embarquer vers la France; trajet risqué en raison des rebelles de Juarez qui soupçonnent le convoi officiel de transporter de l’or. « The far country », dès la première image, indique la date de 1896, à Seattle, port d’embarquement pour l’Alaska; et l’histoire du film se déroule dans le contexte des pionniers de cette terre extrême (vendue par le tsar aux Etats-Unis en 1867). « La ruée vers l’or » est aussi l’arrière-plan de La Rivière sans retour, plus difficile à situer et à dater que les deux autres films. 

Troisième remarque: en quoi ces trois westerns sont-ils un peu différents de ceux d’avant-guerre ? On peut d’abord signaler que les Indiens y sont beaucoup plus discrets, totalement absents même de Vera Cruz et de « The far country »; dans La rivière sans retour, ils apparaissent d’abord pacifiques, ou pacifiés, au sein de la population blanche des chercheurs d’or; puis ils passent à l’attaque contre la petite maison de Matt Calder (Robert Mitchum), qu’ils incendient, avant de poursuivre en surplombant la rivière le radeau des trois rescapés (Matt, la jolie Kay/Marilyn Monroe, et le petit garçon). On se demande même un peu ce qu’ils cherchent: la femme ? En tout cas, leur attaque (une seule) est maladroite (toutes les flèches tombent dans l’eau, ou presque), et ils n’insistent pas beaucoup. On dirait des Indiens un peu désabusés. Autre différence avec les westerns d’avant-guerre: la violence et les affrontements. Vera Cruz est de loin le plus  »dévastateur » des trois films: guet-apens et bataille rangée entre les Juaristes et la troupe impériale qui escorte la comtesse Marie Duvarre avec l’aide de deux « américains », Ben Trane (Gary Cooper) et Joe Erin (Burt Lancaster); utilisation de la mitrailleuse (qu’on retrouvera dans  »Il était une fois la Révolution » de Sergio Leone). « The Far Country » est quant à lui l’exemple d’une situation de justice expéditive et de règlements de comptes entre bandes de pionniers, où la « loi » est incarnée par un shérif voleur et assassin; et pour noircir encore plus le tableau, le personnage principal, l’aventurier Jeff (James Stewart) refuse de s’impliquer dans la défense des opprimés, ne songe qu’à ses propres intérêts, et ne doit affronter le shérif qu’après avoir été blessé par ses hommes de main alors qu’il s’apprêtait à quitter la région. On a pu parler de western « nihiliste » à propos de Vera Cruz et d’odyssée polaire pour  »Far country »  ; le premier, par sa violence militaire et mécanique, rompt assez nettement avec le mythe d’une violence juste et nécessaire qui a pu caractériser les westerns classiques d’avant-guerre; le second, par sa violence soudaine et sans formalités, se démarque lui aussi d’un genre qui avait pu habituer le spectateur à l’idée (ou au mythe) d’une violence codifiée, protocolaire, avec ses préliminaires et ses procédures. Enfin, la blessure et l’affrontement de Jeff avec le shérif paraissent peu crédibles, ou peu réalistes, mais loin de diminuer l’impression de violence, cela contribue à sortir le western de son esthétisme et de son éthique des affrontements salvateurs ou purificateurs, et à le rapprocher du genre des films noirs et policiers, où la violence ajoute de l’intrigue à une situation déjà obscure.  

Quatrième point, parlons des femmes. Oublions d’abord la remarque de F. Truffaut, qui a pu inspirer une génération de cinéphiles allergiques ou indifférents aux westerns. Non seulement les femmes y sont très présentes, mais, comme le signale André Bazin, « dans le monde du western, les femmes sont bonnes, c’est l’homme qui est mauvais ». Observation un peu rapide qu’il faut prendre le temps de nuancer. Vera Cruz très vite nous montre une jolie et jeune mexicaine d’un village juariste, aux épaules et à la poitrine assez dénudées, qui s’empare du porte-feuille de Ben Trane; on la retrouve ensuite dans le guet-apens, où elle parvient à se glisser dans le convoi de la comtesse; espionne juariste, elle réussit à jouer double-jeu et à se rapprocher de Ben Trane qui la protège de quelques brutes épaisses. La comtesse, de son côté, trahit la mission qu’on croyait être la sienne, son carrosse contient des caisses de pièces d’or qu’elle compte détourner à son profit, et elle en fait miroiter l’usage privé à Joe Erin, qui ne prend pas de gants avec cette femme dont l’élégance vestimentaire et le rang social sont pour lui des appels au viol. Dans Vera Cruz, film d’un « pessimisme jovial » (J. Lourcelles), les femmes ne sont ni bonnes ni mauvaises, bien au contraire, et elles font preuve d’un  opportunisme rusé supérieur à celui des hommes; Ben Trane, par exemple, se veut loyal et  »régulier » dans ses comportements, moyennant argent bien sûr, et se range finalement du côté populaire mexicain  afin de récupérer l’or du carrosse détourné des mains de la comtesse par le marquis; mais on n’imagine pas un instant que cet ancien officier sudiste de la Louisiane puisse durablement adhérer à la cause d’un peuple qui lui est étranger, malgré le charme incendiaire de la jolie Nina. Vera Cruz n’est pas un film trostkyste faisant l’éloge d’une révolution internationale, encore moins un plaidoyer pour le métissage !  The Far Country » ne porte guère non plus à l’enthousiasme sur le plan « relationnel », même si le film s’achève sur la probable possibilité d’un mariage entre Jeff et Renée; on voit mal en effet celle-ci, dotée de toutes les qualités morales domestiques, faire le bonheur d’un aventurier quelque peu misanthrope et plus attiré par un autre type de femme, plus séductrice et plus explicite (le personnage de Ronda dans le film, celle qui lui ouvre sa cabine et son lit sur le bateau où il s’embarque, poursuivi par un shérif de Seattle) - Le commentaire élogieux du Dictionnaire de Lourcelles, qui présente « The Far Country » comme « le plus beau western du cinéma américain », parce qu’on y voit ce personnage aventurier et aussi glacial que l’Alaska peu à peu se réchauffer à la nécessité de défendre des valeurs grégaires et domestiques, n’est pas des plus convaincants. A trop vouloir encenser on tombe dans la dévotion et la bigotterie cinéphiliques. La mort de Ronda (aux formes rondes en effet) ne me permet pas de porter un point de vue réjoui ou réjouissant sur ce film. Elle était la seule personne à mes yeux capable d’apporter un peu de « spectacle », un peu de liberté, un peu de brillant, un peu de baroque ! à une situation effroyablement austère de pauvres gens épouvantablement frustes.       

La Rivière sans retour, comme chacun sait, nous montre une Marilyn Monroe en guêpière allongée sur un piano, et la photo figurait même dans des manuels d’histoire de collège et de lycée; pages souvent arrachées d’ailleurs. Qu’en conclure ? Pour les uns, le film est un émerveillement sensuel et poétique de chaque instant, un « bain de jouvence », « une jubilation cinéphilique intense »; pour d’autres, les petites chansons « country » de Marilyn donnent surtout envie de lui dire, « oh Kay, c’est bon, on a compris, ferme-la maintenant » – Otto Preminger, le réalisateur, n’est pas loin de rejoindre cet avis: « Diriger Marilyn Monroe, aurait-il déclaré, c’est comme diriger Lassie, il faut quatorze prises pour obtenir l’aboiement adéquat. » – Il n’en reste pas moins qu’à la différence des autres westerns, La Rivière sans retour n’est pas dénué d’humour dans le traitement de la relation homme/femme: on sourit de la scène où Matt  réchauffe Kay enveloppée nue dans la couverture en lui massant les pieds et le dos, on peut sourire aussi de celle où il se jette sur elle comme une bête pour la violer, avant d’être lui-même attaqué par une lionne; la dernière scène où Matt enlève Kay du saloon et la charge tel un sac sur ses épaules suscite également une réaction amusée. On peut ironiser enfin sur l’allégorie sexuelle que peut représenter cette rivière par moments calme, par moments tumultueuse dans ses passages les plus étroits. Enfin, le machisme de vieux ronchon de Matt, la gentillesse épidermique de Kay, sont interprétés avec tant d’élégance et de complicité qu’il est difficile de ne pas prendre ce film, malgré les apparences du dualisme, pour le plus ouvert et le plus désinvolte de ces trois « sur-westerns ».        

(1):  André Bazin, « Qu’est-ce que le cinéma ? », Cerf, 1997, p. 231

(2): Antoine de Baecque, « La cinéphilie 1944-1968″, Fayard, 2003

(3): Jacques Lourcelles, « Dictionnaire du cinéma », Bouquins, Laffont, 1992

(4):  Selon Guy Debord, c’est l’adjectif de la consommation culturelle et esthétique par excellence, celui aussi du désordre, de l’émiettement et de la négation individualiste de l’art, dont les conditions de communication particulières et spéciales ont été abolies dans le spectacle total de la culture.

              

                                                



A propos des résultats du premier tour

 

Je serai bref. La participation a été plus forte que prévu; elle ne remet pas en cause mon idée d’une démoralisation des Français; au contraire; beaucoup sont allés voter pour sanctionner d’abord Sarkozy; le choix de Hollande arrivé en tête est à l’image du candidat: un vote mou. Et la mollesse est une forme de démoralisation. Assurément de paresse idéologique, morale et culturelle. Rien ne prouve en revanche que le vote Marine Le Pen, contrairement à ce que répètent depuis dimanche les apprentis psychologues de la vie politique (les Perrineau et cie, invités officiels de « C’dans l’air »), soit un vote de détresse, de peur, de marginalisation sociale et culturelle, etc. On peut très bien l’interpréter comme un vote de bonne santé et de patriotisme viril. En tout cas les bobos bien-pensants, les profs notamment, que j’ai pu observer depuis lundi tirent une gueule d’enterrement; ils se disent « affligés », les pauvres petits chéris. 

Par ailleurs ils sont parfaitement infréquentables dans la discussion politique sérieuse; leur intolérance devient très vite agressive; preuve qu’ils ne vont vraiment pas bien du tout. Je me surprends, dans toute ma générosité ironique, à rassurer une collègue de Français, en lui disant que Hollande devrait l’emporter assez facilement. Tu crois ? me répond-elle. Mais oui, poulette, t’en fais pas; allez, mange ta purée bio.  

Les Français ont donc été très conformistes dans leur vote; beaucoup se sont dégonflés au dernier moment, ils allaient voter Mélenchon, ils ont voté Hollande; visage rond et rassurant du candidat du PS, figure d’une gauche bien pensante et gastronomique, le côté corrézien, la France profonde, le bon vieux radicalisme cassoulet d’autrefois; à regarder son affiche, on pense qu’il s’agit d’un élu du conseil général; mais non, c’est bien lui le futur président de la France ! Le vrai vote conservateur est socialiste; les acquis sociaux ! le bla-bla des droits de l’homme ! Hollande, c’est le vote pantoufles. Mais c’est aussi le vote babouches;  »islam » voulant dire « soumission », rien d’étonnant à ce que les banlieues musulmanes aient porté le PS en tête; soumission à un système qui assiste mais ne libère pas; qui excuse mais ne responsabilise pas; nos allocs ! nos mosquées ! nos droits ! nos impunités ! nos petits trafics ! Pas de problème, répond Hollande, je suis le candidat qui ferme les yeux. 

Très conformistes mais sans doute aussi aliénés: comment expliquer autrement que plus de la moitié des électeurs puissent encore voter pour des candidats et des partis qui depuis trente ans les trompent et les ridiculisent ? C’est un comportement aliéné; mais il parait, selon certaines personnes, que la marque du pouvoir c’est précisément la trahison et le mépris; et que le peuple est depuis longtemps psychologiquement préparé à ce traitement; de même qu’on peut voir des femmes et des hommes préférer vivre avec des salauds et des salopes qu’avec des personnes qui agissent et pensent bien. Difficile d’aller contre cet instinct. La civilisation a renoncé depuis longtemps à transformer en profondeur l’âme humaine; la civilisation ne s’occupe que des apparences. 

Voilà. Je donne enfin les résultats du test de la semaine dernière auquel personne n’a participé. 

1)  f – 2) a – 3) a –  4) d –  5) b – 6) b – 7) f – 8) f – 9) b – 10) c – 11) e – 12) a     

 

   



A propos des élections- la ligne droite

 

Samedi 14 avril (J-8): Temps pluvieux – Je reste chez moi, lecture du Vicomte de Bragelonne, volume 2 - Folles dépenses de Louis XIV: quatre millions (de livres) pour les fêtes de Fontainebleau; en attendant Versailles. Colbert « s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. » Sueurs froides des financiers (Fouquet) pour faire briller le roi. Feux d’artifices, jets d’eau, ballets. Le Spectacle déchaîne une frénésie de signes; et tant de beautés affectent les sens, donnent le vertige; c’est le symptôme de Stendhal, déjà: le malaise que provoque l’idée d’un bonheur esthétique et sensuel incompatible avec les moeurs, l’argent, le rang, la condition physique. Seul le roi, en pleine forme, peut jouir de ce bonheur. Les autres sont dans l’attente, l’espoir, l’orgueil, la vanité, la concurrence, l’hypocrisie, la tromperie, la sanction, l’exclusion, la rage, le silence, la mémoire. Les Mémoires. Saint-Simon: les envers et les ressorts du décor. Le Roi ? « en dessous du médiocre » !

F.R Hutin se fâche: « Arrêter le baratin ! » – La campagne électorale lui semble trop « franco-française »: « Nous ne pouvons rester à l’écart et donc nous devons nous demander quelle puissance nous voulons être au XXIe siècle ? » – Et il avertit: « De toute façon, l’heure de vérité va sonner immédiatement après l’élection du président de la République. C’est alors que loin des fifres et des tambours de campagne, nous nous trouverons devant la dure réalité, cette réalité qu’il faut accepter de regarder en face dès maintenant, ce qui évitera peut-être d’amères déceptions génératrices hélas de colère. »

- Finalement, on devine le souhait réaliste de F.R Hutin: c’est Wall Street qui devrait élire le président de la France ! Ce serait plus crédible et plus sérieux ! On devine en tout cas sa critique (celle des bien-pensants européo-mondialistes à la con): cette campagne est grotesque, sordide, mensongère, et quelle folie de laisser 40 millions d’électeurs ignares choisir un chef apparent qui ne fera rien de ce qu’il dit ? Vrai, voilà bien une élection « franco-française » ringarde, désuète et dépassée, dans le cadre de la mondialisation et des réseaux qui lui sont liés. Arrêter le baratin ? Cela veut dire, en filigrane, arrêter le logos, arrêter le débat, arrêter le verbe politique et démocratique; cela veut dire: place aux chiffres ! Car les chiffres ne mentent pas ! Cela veut dire: la France verbeuse doit se plier aux exigences statistiques de l’empire de la finance mondiale. Cela veut dire aussi, pour M. Hutin: je vais voter pour celui qui en dit le moins. Sans doute Bayrou.

Restons avec Ouest-France. En dernière page, suite d’une « enquête » intitulée « Ils votent pour la première fois ». Aujourd’hui, le journal a interrogé 12 étudiants (quel panel !) de Caen. Et voici son bilan  » Un tiers penchant à droite, un tiers à gauche, un tiers indécis. Avec, pour beaucoup, une étonnante aptitude à zapper les frontières politiques pour saluer le charisme d’un Sarkozy ou d’un Mélenchon, et l’humanisme d’un Hollande. »

Je vous propose un petit jeu tiré de cette soi-disant enquête, tellement ridicule et débile, qu’il vaut mieux en rire en effet. Devinez pour qui vont voter les jeunes gens suivants (tels qu’ils sont présentés par le journal):

- 1) Benjamin, étudiant en master d’histoire, voudrait travailler dans le culturel. 2) Raphaël, étudiant en école de management, voudrait faire de l’import-export en Russie. 3) Julia, étudiante en droit, voudrait travailler dans l’édition. 4) Mickaël, en BTS de management, voudrait travailler dans la finance, fait de la musculation. 5) Julie, étudiante en droit, se verrait bien avocate, parents profs, fait de l’équitation. 6) Aurélie, étudiante en géographie, voudrait être urbaniste, fait du théâtre. 7) Valentin, en 1ère année de psycho, voudrait devenir psychothérapeute, aurait voté DSK s’il s’était présenté. 8) Matthieu, en 3ème année de géographie, se voit bien chargé de mission en urbanisme. 9) Charlène, en 3ème année de droit, désire travailler dans le secteur bancaire, bénévole à la SPA. 10) Léa, en 1ère année de psycho, rêve d’être éthologue, père élu communiste. 11) Albane, en 1ère année de droit, voudrait être notaire, père de gauche, mère de droite. 12) César, en BTS banque en alternance, père de droite, mère de gauche.

Réponses possibles: a) Sarkozy b) Hollande c) Mélenchon d) Le Pen e) Bayrou f) indécis, autre – Résultats dans notre prochaine chronique.

 

Lundi 16 avril (J-6): « Un peu moins d’économie, un peu plus de physique », sous ce titre attractif un lecteur de Ouest-France commentait la semaine dernière (13 avril) les propositions des principaux candidats: « leur discours est un déni de la réalité géologique et technologique. En promettant le retour de la croissance, ils appellent sans le vouloir (ou le savoir) la prochaine envolée des cours de l’énergie et précipitent l’entrée dans la prochaine récession. » Le lecteur pense qu’au contraire une mutation de nos sociétés basée sur la sobriété et l’efficacité énergétiques est la seule chance de ne pas aller dans le mur. C’est aussi mon avis. Le régime crétois, voilà l’avenir de l’Europe ! Et le retour à la frugalité espagnole, à ces figures décharnées du Greco, à ces extases mystiques (provoquées par d’intenses jeûnes), à ce lyrisme fantasque du Don Quichotte ! Assez de cette grasse Espagne vulgaire à la Almodovar ! Mais oui; nous allons connaître un vrai changement, et ce sera bien autre chose que celui d’un Hollande, qui, pourtant, a toutes les chances d’être élu; précisément, il sera celui qui nous plongera très vite dans le grand bain de la nouvelle civilisation. Ah, les Français s’ennuient ? Cette campagne ne les intéresse pas ? Je leur promets du sport et du « physique » dans les mois à venir ! Chacun va (re)découvrir son corps !     

Mardi 17 avril (J-5): « C’est à notre tour de gouverner ! » s’est exclamé hier François Hollande. Les enfants gâtés et les vieux gâteux du socialisme piaffent d’impatience; j’veux mon ministère ! ma circonscription ! le perchoir ! Na ! c’est moi qu’étais là avant ! Et même que François me l’a promis ! Quel François ? J’vais le dire à Jean Luc y va te casser la gueule ! Et moi j’appelle Guérini et sa bande de Marseille, tu vas moins la ramener ! Allons, allons, les enfants, un peu de calme. Avec de la patience et de la vaseline on arrive à tout. C’est un proverbe que m’a appris ce bon Jack. Et que n’a pas suivi ce pauvre Dominique. Ne montrez pas trop d’enthousiasme dans la victoire, si nous l’emportons; affectez plutôt le genre responsable à la voix grave et posée, la France est une femme désormais un peu âgée qui a besoin d’être rassurée; ne sortez pas tout suite le tube… Invitez-là d’abord à quelques restaurants, faites ensuite quelques promenades digestives, vous voyez, la tradition sentimentale, entre Rousseau et Lamartine. Montrez-vous courtois, affable, généreux; ensuite, avec la confiance, un peu d’humour, du second degré, mais pas trop; parlez au contraire simplement, concrètement, et même avec un peu de candeur émotive; oh, un sans-papier, le pauvre vagabond; mon portefeuille ? ouf, toujours là. Surtout, présentez-la à vos amis, non, pas Dominique, mais Laurent, Vincent, Pierre, Manuel, Bertrand, Harlem, et bien sûr Martine, Jack, et Bernard-Henri. Du sérieux d’abord. Vous parlerez des droits de l’homme, de l’environnement, de la mémoire. Surtout pas d’économie ! Vous n’oublierez pas d’aller rendre une petite visite à papy Hessel sur son lit d’hôpital, ce sera aussi très émotionnant. Cela dit, ne l’affligez pas; une soirée avec Jamel sera ensuite la bienvenue. Après quoi, nous ferons un premier bilan, peut-être un petit remaniement. Toujours dans le plus grand calme. Comme dit un proverbe  africain, il faut parler doucement, mais avec un gros bâton.  Ce qui nous ramène à la vaseline. 

Mercredi 18 avril (J-4): Emission « C’dans l’air » hier soir: où l’on apprend que nos élections n’intéressent pas du tout les pays voisins, et encore moins les lointains Etats-Unis. Les journalistes étrangers présents sur le plateau (un Italien, une Espagnole, un Allemand, une Anglaise) n’ont strictement rien d’intéressant à nous dire; un désert intellectuel et politique; la journaliste anglaise trouve assez  »frivole » cette élection française avec ses petits candidats gauchistes qui tels des éphèbes idéologiques (pour ne pas employer un autre mot) viennent donner un peu d’entrain aux deux grands favoris fatigués. Le confrère allemand préfère le mot « fantasque ». L’Ialien, en revanche, parle d’une impuissance de la classe politique traditionnelle et semble se féliciter d’une cohabitation à venir qui mettra peut-être la France dans une situation à l’italienne toute en  »combinazzione ». L’élection précédente de 2007, avec la personnalité de Ségolène Royal, et son concept de « démocratie participative », était quand même un peu plus intéressante, résument d’une même voix les journalistes étrangers. De Washington, François Hollande est présenté comme un apparatchik sans aspérité, inoffensif; de toute façon, précise le correspondant, un seul article, de 1000 mots, lui a été consacré. Morne plaine. Les médias français, en revanche, consacreront des heures et des soirées entières, et des milliers d’articles, aux prochaines élections américaines. Quant à la délégation française aux J.O de Londres, elle sera sans doute conduite par le basketteur milliardaire (et rappeur à ses heures) qui joue aux Etats-Unis, le très français Tony Parker, yeah ! - C’est lui qui en toute décontraction  »hype » portera le drapeau tricolore, sous les regards amusés des loges VIP. Cette situation vous afflige ? ou au contraire vous vous en foutez totalement ? Moi, elle m’afflige. Et je voterai en conséquence.        

Jeudi 19 avril (J-3): On parle d’un taux d’abstention élevé, supérieur à 25 %, de même qu’il faudra tenir compte des votes nuls ou blancs, qu’on peut prévoir plus nombreux qu’à la dernière élection. La tendance générale est celle d’une démoralisation politique des Français. Avec Hollande on débande. Et l’écologie, qui pourrait être un grand sujet politique, est représentée par la pire candidate qui soit: à se demander si « on » ne l’a pas fait exprès ! Quant à Mélenchon, son soi-disant charisme révolutionnaire traduit surtout la mégalomanie revancharde d’un ancien apparatchik socialiste frustré de pouvoir et de reconnaissance. Ou pire, en bon trostkyste franc-maçon qu’il est, on peut lui supposer un travail de « taupe » au service de ceux-là mêmes qu’il vilipende dans ses meetings. François Bayrou, plus que jamais, est désolant d’ambiguïtés entre ses appels à « produire français » et ses timides critiques d’un système libéral qui précisément ne permet plus de produire français. Marine Le Pen doit avant tout se défendre face aux attaques d’une classe médiatique composée de vieux grigous libidineux, de tarlouzes branchouilles et de chiennes de garde fielleuses (exemple, Pascale Clark sur France-inter). Les autres candidats ont été promus pour disperser les électeurs. Qu’un Jacques Cheminade puisse obtenir 500 signatures de parrainage est une curiosité de notre démocratie, ou pour le dire autrement, c’est du foutage de gueule ! La perplexité ou la lassitude électorale des Français peut être interprétée comme un grand besoin de renouvellement politique; la Nation en a assez d’être gouvernée par des énarques (Ecole des Néfastes Apparatchiks) dont l’intelligence consiste surtout à trahir en anglais et à changer en (pétro)dollars les fruits de son travail et de sa culture. La France ne s’appartient plus. Telle est la triste réalité de cette élection qui ne parvient même pas à produire l’illusion d’une repossession démocratique.

Vendredi 20 avril (J-2): Et Sarkozy alors ? On finirait presque par l’oublier, celui-là. Ce n’est pas faute de le voir à la télé pourtant ! Mais précisément: en voulant être partout on est nulle part, en multipliant les questions et les sujets on se soustrait à la difficulté d’y répondre. On remplace l’exercice réel de l’Etat par l’occupation médiatique de sa fiction. Le général de Gaulle qui a fait de la France une puissance nucléaire n’aurait sans doute pas imaginé qu’elle serait un jour présidée par une pile électrique ! Et Mitterrand, le promeneur du champ de mars, qu’il aurait pour successeur un joggeur de Central Park ! De Sarkozy on a déjà beaucoup dit; intrigués par l’énergie histrionne  du personnage, les journalistes et les écrivains ont imaginé toutes sortes de portraits, de scènes, de rôles; la République leur a semblé renouer avec les fastes et les farces de la Cour de Louis XIV,  le nom de Fouquet y contribua, et Saint-Simon fut republié en poche, sous des titres accrocheurs*, tandis que La Princesse de Clèves devenait le livre symbolique des bien-pensants, qui de la sorte voulaient indiquer qu’ils méprisaient la nouvelle noblesse d’argent de Versailles-Neuilly. Ce mépris fut attisé par la trahison de Carla Bruni, ancienne icône blafarde du Paris germano-pratin, qui devint la première dame de la Cour; malgré sa discrétion, ou à cause d’elle, déchaînant les soupçons et le persiflage, elle représenta la devise sous-jacente, « amour, gloire et beauté », d’une République parallèlement livrée aux forces de la méchanceté,  de la laideur et de l’envie. Souvent, disons-le, les présidents de la Ve ont été des arbres (« ces chênes qu’on abat ») cachant la forêt. Avec Sarkozy, l’arbuste ne fait guère illusion face à la loi de la jungle du libéralisme. Demain, les Français devront peut-être prendre le maquis.    

Samedi 21 avril (J-1): Fin de ma lecture du Vicomte de Bragelonne. D’Artagnan meurt à Maastricht, en Hollande. Il y a comme ça des signes…                                             

 *: « Cette pute me fera mourir… », Livre de Poche, 2011.



A propos des étrangers, des voyages, des femmes et des vaches

 

Je fais partie de ces Français, plus nombreux qu’on ne le dit, qui ne voyagent pas, qui ne partent pas, qui restent chez eux, autonomes, suffisants, tranquilles. Comme un troupeau de Charolaises. Je fais partie de cette population de sédentaires souverains que méprisent les mondialistes cultureux et les publicitaires du tourisme. Je fais partie de ces ploucs patriotes sans véritable goût pour les autres et ce que les profs de Français appellent « la figure de l’étranger ». L’étranger ne m’intéresse pas et le plus souvent il m’emmerde; l’étranger est un type incertain; il se présente avec le sourire, il affecte les grands sentiments, l’universalisme, il nous vante les charmes de son pays et de tous ceux qu’il a visités; on sent déjà qu’il nous reproche le nôtre; vous ne vous ennuyez pas dans un pays aussi froid ? L’étranger se donne des airs d’élégance décontractée, de voyageur intempestif et condescendant, les Français lui semblent routiniers, casaniers, méfiants, amers. Comme les Américains sont plus accueillants ! plus disponibles ! Et les Africains alors ! Partouze le soir même ! Fort de ses tribulations tribales l’étranger note dans son journal (qui sera publié) que la France est a contrario une société coincée, fichée, figée, que ses habitants cultivent de sombres pensées identitaires, existentielles, idéologiques, au lieu de « profiter de la vie », de voir du monde et du pays, de multiplier les expériences spatiales et sociales. Mais l’étranger a beau avoir vu plein de choses, rencontré de multiples créatures, des blondes, des brunes, toutes aussi chaudes les unes que les autres, il n’a rien appris, rien compris, il reste un benêt touristique, un fat de la culture mondiale, un idiot utile du capitalisme mondialisé. Un triple con. L’étranger est donc très surestimé, très surcoté; surtout des femmes, qui apprécient son baratin de bellâtre bronzé (l’étranger est en effet souvent bronzé, résultat de ses voyages sans doute), son apologie de la tolérance et des différences, sa décontraction sportive et son éthique hygiéniste; en fait, l’étranger est un vulgaire petit parasiste opportuniste, un nomade intrigant, dissimulateur, manipulateur, un pervers narcissique de la mondialisation. Je serai moins sévère avec l’étrangère. 

On dira ce qu’on voudra, l’homme aime bien avoir ses habitudes; même en voyage, surtout en voyage, il goûte particulièrement le plaisir de s’asseoir à une table de restaurant, de s’allonger sur un bon lit, et de commenter les attitudes et les propos des autres touristes de l’hôtel avec le souci malveillant du détail sordide, alors qu’il a passé la journée à visiter des grandeurs monumentales, des églises, des musées, des panoramas. Mais précisément, tant d’invitations à la hauteur du passé qui le contemple provoquent surtout chez lui le désir de jouir horizontalement du présent. Un roman d’autrefois me semble assez réussi pour montrer ce genre de voyage (et du reste le voyage est un genre littéraire), du moins dans ses premiers chapitres, c’est « Avec vue sur l’Arno » de E.M Forster; où l’on voit deux Anglaises, Miss Honeychurch et sa cousine Miss Bartlett, visiter Florence et ses environs, tout en s’efforçant de maintenir leur rigueur sociale et culturelle mise à mal par deux compatriotes d’un rang inférieur, sans doute des commerçants estiment-elles, les Emerson, qui logent à la même pension. C’est l’époque (début XXe) d’un tourisme aristocratique et bourgeois qui se « démocratise », où l’on peut donc assister à des confrontations de comportements et d’opinions, entre des vacanciers disons déjà « sportifs », le genre américain, et les voyageurs contemplatifs ou méditatifs, mais un peu dogmatiques, sentencieux et de type « médiéval » comme les qualifie E.M Forster. C’est aussi ce que décrit Marcel Proust à la même époque du côté de Cabourg. Aujourd’hui encore, plus que jamais, les voyages sont l’occasion de ces confrontations, et de montrer les touristes dans toute la rigueur, si l’on peut dire, de leur nationalité et de leur classe sociale. Il y a là matière à écrire un bon livre.

Ma nièce de Londres a lu mon petit travail sur le Tour de France, elle y tenait, et comme elle m’invite cet été je ne voulais pas, je ne pouvais pas lui refuser ce privilège; je savais que ce genre de littérature ne lui plairait pas vraiment, et ce fut le cas, si j’en juge par son absence polie de commentaires; pour la forme elle m’a reproché mes décharges ou rafales d’adjectifs (c’est une écolo respectueuse de l’environnement, « décharge interdite »), le côté un peu baroque ou tape-à-l’oeil de certaines phrases, mon style latin en somme; c’est « too much » selon elle; en effet, ma nièce fait partie de ce lectorat féminin adepte de la sobriété émotive, du non-dit sexuel, de la pudeur existentielle, de la gentillesse narrative à la Delerm, etc. Les femmes, en général, goûtent peu l’exploit sportif, et sont les premières à dénigrer le Tour de France, dont elles apprécient à la rigueur les images et les commentaires télévisés; elles veulent bien que les hommes soient virils et athlétiques, mais qu’ils perdent leur temps et leurs forces à escalader le Ventoux leur semble une atteinte au charme irrésistible qu’elles pensent pouvoir exercer sur eux; encore plus contestable, que leurs maris ou compagnons passent des après-midis avachis dans le canapé, rivalisant de commentaires abscons sur une épreuve insensée, au lieu d’aller faire une randonnée spirituellement authentique avec elles et les enfants ! La Grande Boucle dégage par ailleurs une impression de « France moisie », de provincialisme vichyste et de machisme poujadiste, qu’elles ne manquent pas de dénoncer après avoir lu un article des « Inrocks » à ce sujet; parfois, prises d’inspiration, elles écrivent une lettre à Télérama pour s’offusquer de la place télévisée démesurée qu’occupe cette épreuve sur les chaînes du service public (et pour bien montrer leur indignation républicaine voire mélenchonienne elles écrivent Service Public avec des majuscules !) - Bien sûr la caravane publicitaire est d’un mauvais goût grand-guignolesque à leurs yeux; et la présence féminine sur le Tour est scandaleusement réduite à remettre les bouquets aux vainqueurs, à distribuer des casquettes sur le bord des routes, ou bien encore à préparer des plats régionaux pour l’émission  »Village-départ ». Sans oublier les chaudes nuits de ces messieurs les journalistes, sponsors, directeurs d’équipes, et coureurs ! Bref, d’un point de vue féminin et féministe, le Tour de France cycliste est une infamie. C’est bien précisément ce qui me plaît. 

A propos de femmes supérieures, intelligentes, cultivées, littéraires, bien-pensantes, douces, raffinées, séduisantes, j’entends beaucoup parler depuis quelques semaines d’une certaine Belinda Cannone; mes collègues du lycée sont enthousiastes; à la librairie des bobos du centre-ville on ne tarit pas d’éloges ! On s’enquiert même de la santé de Belinda, qui vient de voir disparaître une bonne partie de ses archives personnelles. Michel Onfray aurait donc enfin une petite concurrence… Les bien-pensantes normandes voient d’un bon oeil cette ravissante Belinda damer le pion au robuste vulgarisateur d’une philosophie hédoniste populaire anti-cléricale, anti-bourgeoise, anti-mondaine et accessoirement anti-parisienne; c’est trop d’anti ! soupirent-elles, avec Belinda nous trouvons au contraire une appréhension plus compréhensive et plus nuancée du monde et du réel, plus rythmée, plus chaloupée (en somme plus tortilleuse du cul), plus torsadée, arabesques et cie, en un mot, plus féminine ! La brillante Belinda, pleine de douceur et d’autorité sereine (c’est ce que dit d’elle une de ses étudiantes entendue à la librairie) se fait aussi l’écho d’un certain multi-culturalisme néo-méditerranéen voire néo-orientaliste (dans la tradition d’une Isabelle Eberhardt ou d’une Lady Montagu), qui respire un peu la nostalgie d’une époque où il faisait encore bon aller fumer en Afghanistan, en tout cas son point de vue est autrement plus subtil et plus tolérant que le libertarisme un peu patriote de ce Michel Onfray, qui a osé déclarer que l’Islam était un problème pour la France et qu’il comprenait qu’on puisse voter pour Marine Le Pen ! On soupçonne le ventre du philosophe de préférer le saucisson-pinard et la bonne vieille cuisine française aux raffinements épicés des nombreux restaurants orientalisants venus s’installer dans le centre-ville de Caen. Enfin, en guise de raffinements, vous vous tapez une bonne chiasse au cul en pleine nuit ! Là-dessus, une correspondante m’écrit, elle prétend me connaître, quelle prétention en effet ! et se définit comme une épicurienne charmante et cultivée (pauvre Epicure ! s’il savait l’usage bourgeois bien pensant qu’on fait de son enseignement ! ) - Elle a une vie exaltante ! D’ailleurs, elle voudrait qu’on en discute autour d’un verre. Mais attention, me prévient-elle, au cas où je me ferais des idées exaltées, attention, elle a d’autres correspondants, et un carnet d’adresses fourmillant de bons coups ! Bien élevé, catholique à l’ancienne, je lui réponds que ce genre de confidence libertaire me fait penser au fameux Michel Onfray. La comparaison ne lui convient pas. Où avais-je la tête ? C’est de Belinda que je devais lui parler ! De toute façon, je déteste les personnes qui se croient ou se disent exaltées; quelle ineptie ! quelle vulgarité ! Même Sollers n’oserait pas ! Et puis au fait, pour qui vote-t-on quand on est exalté ? Pour Mélenchon ? L’outrecuidance de certaines femmes: les hommes seraient donc prêts à tout, à tout entendre, à tout supporter, dans le seul but compensateur de les baiser ? Mais non. Certains hommes ont des aspirations précisément plus épicuriennes. Ils savent que la philosophie offre une voie autrement plus large et praticable que celle du cul. Et ils se disent étonnés, comme Flaubert, de l’importance qu’on donne aux organes uro-génitaux. Toute la différence entre les Classiques et les Modernes est là: l’affranchissement du sexe. Schopenhauer ou Raphaël Enthoven ? Kant ou Luc Ferry ? Le choix est vite fait. Les premiers sont grandioses dans la liberté de leur prose, les seconds s’emmêlent dans leurs affinités sexuelles et spécieuses.      

Autre philosophe qui très vite s’est affranchi, et qu’on peut aujourd’hui prendre pour un Classique, Friedrich Nietzsche; « l’homme est un animal ruminant », écrivit-il, phrase dont certains commentateurs s’emparèrent pour voir en lui le philosophe du ressentiment. C’est exagéré. Le véritable animal ruminant, on le sait, n’est pas l’homme, mais la vache. Ici en Normandie, il est encore facile d’observer des bovines dans les prés. Elles résistent à la campagne de propagande que mènent contre elles les professeurs (femmes) de SVT, qui accusent ces ruminantes et paisibles créatures d’être des bêtes énergivores et nuisibles à l’atmosphère. Ces pédagogues prout-prout font le nez délicat sur les gros dégazages des vaches. On conseillera le film qui vient de leur être consacré, « Bovines » de Emmanuel Gras; je suis allé le voir hier soir; il y avait dix personnes dans la salle, dont huit femmes. Les femmes sont partout. Malgré leurs sempiternelles récriminations, force est de constater, comme on dit, qu’elles trouvent le temps d’aller au cinéma, dans les librairies, et de participer à toutes sortes d’associations; quelques-unes font même de la politique, à un très haut niveau. « Bovines » est un documentaire tourné dans un pré du bocage normand, en compagnie d’un troupeau de Charolaises, pas trop dépaysé; l’esprit de groupe y est bien affirmé, à la différence des Holstein, ces vaches laitières très compétitrices et individualistes; les Charolaises sont très autonomes, très peu encadrées, elles font leurs petits toutes seules dans le pré; le plus clair de leur temps se passe à brouter et à ruminer; quand vient l’orage elles s’abritent sous un arbre; quand vient le paysan avec sa remorque-bétaillère, elles s’agitent et se mettent à meugler, car celui-ci bien souvent en embarque une pour l’abattoir, ou alors il les sépare de leurs petits. Puis la vie bovine reprend son cours. Voici le troupeau de nos Charolaises sous des pommiers; l’une d’elles allonge la tête vers une branche et en secoue les pommes; pas bête ! Autonomie, robustesse, placidité: telles sont les qualités de ces bovines. Le réalisateur Emmanuel Gras en ajoute une autre: « elles sont hyper-féminines mes vaches ! » – Le documentaire prend fin au bout d’une heure; un peu court; on aurait aimé des scènes supplémentaires, un taureau en action par exemple, ou le troupeau réuni à l’abreuvoir. Quand j’étais tout petit à la campagne, c’était mon activité favorite, d’aller donner à boire aux vaches. Elles se laissent facilement caresser, leur large encolure disponible au-dessus de l’eau qui coule à gros bouillon, mais il faut tout de même rester vigilants, ce ne sont pas des animaux de compagnie, elles ont des coups de tête parfois rapides, et elles vous envoient des filets de bave à la figure quand elles sortent brusquement leurs naseaux du bassin. Un dernier mot enfin: cet hommage aux vaches me rend encore plus pénible et ignoble la pratique de l’égorgement façon halal. Là-dessus je m’en vais ruminer mon choix électoral…       

 



A propos des Trente Pleureuses

 

Tout le monde connaît l’expression « Trente Glorieuses » qui désigne très grossièrement la période de croissance (démographique, économique, sociale) comprise entre 1945 et 1975. Expression flatteuse et trompeuse, derrière laquelle se cachent des réalités de moeurs et de conditions de vie qu’on n’hésiterait pas aujourd’hui à qualifier de sordides et de glauques. Le fameux « baby boom », par exemple, loin de témoigner d’un optimisme ou d’une joie de vivre qui aurait porté le renouveau de la France, doit surtout être mis sur le compte des incitations financières (allocations) et du contrôle sanitaire et médical de la population (chute du taux de mortalité infantile), sans oublier la faiblesse de la contraception, l’inculture sexuelle générale et le statut d’infériorité et de soumission des femmes. Celles-ci travaillent beaucoup, aux champs, à l’usine, à la maison; leur niveau d’études est plus faible que celui des hommes, ce qui ne les empêche certes pas d’avoir la langue souvent bien plus pendue et médisante. Comme l’écrit Céline en 1957 dans son roman « D’un château l’autre »: « le babil des dames est souverain !… les hommes torchent les lois, les dames s’occupent que du sérieux: l’Opinion !…une clientèle médicale est faite par les dames !… Vous les avez pas pour vous ?… sautez vous noyer !… vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !… » 

Voilà des années que je m’efforce de démonter cette expression de Trente Glorieuses, qui est née après coup, à la fin des années 70, sous la plume d’un certain Jean Fourastié, un de ces nombreux économistes qui allaient envahir l’Opinion dans le contexte de la crise. Toutefois, dis-je aussi à mes élèves, cette période de croissance sans gloire, un peu bête et méchante (« métro-boulot-dodo »), et passablement alcoolique, fut aussi pleine de drôlerie et de fantaisie, de verve salace, de débats fumeux et fougueux, de poésie tragique, et même, dit-on, d’une sexualité exubérante malgré les conditions sociales et culturelles, ou grâce à elles ! – Combien sera différente à cet égard la période suivante. Les manuels ne savent pas bien du reste la définir. Quand a-t-elle commencé ? En 1973 ? En 1975 ? En 1979 ? C’est une succession d’événements, choc pétrolier, défaite américaine au Vietnam, révolution islamique en Iran, qui met fin à une certaine arrogance ou insouciance des Occidentaux. Les Trente Glorieuses, in fine, auraient donc été une période d’exploitation capitaliste éhontée des pays du Sud (du Tiers-monde) par ceux du Nord, Etats-Unis en tête, la décolonisation ayant elle-même  contribué à une dépendance accrue des uns auprès des autres. En « perdant » l’Algérie (« la boîte à chagrin » ou « le boulet » comme la qualifiait de Gaulle), la France gaullienne se lance le coeur allégé dans une politique de croissance capitaliste et  »souveraine », qui n’exclut pas, bien au contraire, des relations renouvelées avec le reste du monde; comme si le divorce ouvrait aux divorcés des opportunités nouvelles… Cette légèreté, assurément, prend fin dans les années 1980, du moins pour la France: qui d’autre que Mitterrand sut en effet incarner la nouvelle gravité cauteleuse du pays ? A part Marguerite Duras, je ne vois pas. 

L’expression de Trente Pleureuses, pour englober la période de 1980 à nos jours, est préférable à celle de Trente Piteuses, proposée par un autre économiste patenté, dans un contexte éditorial favorable au concept de « crise ». On la trouve utilisée par des anthropologues, dès le début des années 80 (1); je la reprends à mon compte, en la justifiant de la façon suivante: - Les Trente Pleureuses sont marquées par l’idéologie du « sanglot de l’homme blanc » qui n’en finit pas de se reprocher la colonisation, et cette idéologie s’installe dans le lit du communisme en compagnie d’un Trostky vengeur qui enculerait Karl Marx sous le regard amusé et intéressé de Freud.  – L’Opinion devient cynique et irrespectueuse, dans la foulée de « l’esprit 68″, c’est l’époque d’un anarchisme anti-national, anti-militariste et anticlérical, où se distinguent humoristes et réalisateurs (Jean Yanne, Coluche, Bertrand Blier). Citons comme titres de films, « Préparez vos mouchoirs », « Pleure pas la bouche pleine » (2).  – Mitterrand et les socialistes semblent vouloir apporter un renouveau de lyrisme et d’espérance, de républicanisme vertueux et de bon sens provincial, mais l’Opinion plus que jamais cultive le sarcasme et la satire. La crise, le chômage et les déficits (trou de la sécu), semblent par ailleurs donner raison aux contempteurs du « progrès », de la croissance et de la société  matérialiste. Face à l’impuissance des remèdes socialistes de l’assistanat et des subventions, les libéraux en appellent à une « prise de conscience », à un sursaut, à une manière américaine de relever le défi de la crise, tel que le propose le « pari français » de Michel Albert porté à l’écran par Yves Montand en 1984.  – De Livi à Lévy, l’Opinion découvre aussi les nouveaux philosophes qui lui apprennent la mauvaise conscience de Vichy et du fascisme français, prolongeant  »le chagrin et la pitié » de Marcel Ophuls. Les professeurs relayent cette mémoire désormais affligée et repentante de la guerre. Les élèves sont invités à pleurer en lisant Anne Frank et Primo Levi. Les récits de « l’impensable » et les témoignages de « l’indicible » remplacent peu à peu une histoire de France jugée trop cocardière, grandiloquente et pleine d’images désormais jugées ridicules. Mitterrand tel un petit garçon puni donne la main au chancelier Kohl devant le monument aux morts de Verdun. C’est la fin du sarcasme et de l’irrespect patriotiques. C’est le début de la bien-pensance européenne et de l’hypocrisie mondialiste, multicultureuse, bamboula-yiddish.    

 Les Trente Pleureuses, bien plus que les Trente Glorieuses, voient les Français s’enrichir et se jalouser sur les signes extérieurs de richesse; cette compétition sous-jacente, très sensible dans la classe moyenne, affaiblit et attriste les relations sociales. Le matérialisme soucieux devient la nouvelle idéologie marécageuse où s’enfoncent les hochets de la réussite professionnelle. Mieux « formés » que leurs aînés, physiquement et culturellement, les Français des Trente Pleureuses développent des ambitions et des espoirs qui souvent ne sont pas exaucées. Par ailleurs découragés d’exercer les métiers de leurs pères (et encore plus de leurs mères) ils se retrouvent l’âme égarée et l’esprit chancelant dans des fonctions « tertiaires » d’administration qui annulent leurs dernières velléités d’existence. Le « rapport à la nature », encore tangible et virulent sous les Trente Glorieuses, se transforme en un tourisme rural confortable qui donne aux visiteurs affectés des envies de suicide romantique. Tandis que la culture catholique des campagnes s’étiole, que les églises se vident, et que Lourdes sont les âmes des croyants qui n’ont plus que Lisieux pour pleurer, les villes tentaculaires sont gagnées par l’esprit de sérieux protestant, les réseaux judéo-maçonniques et l’islam d’importation (regarde le beau tapis, pas cher mon frère !). Mais loin de provoquer ou de favoriser le grand mélange social et culturel invoqué par les autorités, l’urbanisation cloisonne et sépare les habitants; De Gaulle avait déjà dans ses Mémoires deviné les inconvénients d’une « massification » qui enferme et uniformise les individus; sur le plan scolaire on voit les professeurs (surtout depuis la mise en place du « collège unique » en 1975) adopter eux aussi, sous la contrainte du nombre et des programmes, des procédures pédagogiques d’enfermement et d’uniformisation les élèves: exercices à trous, questions très orientées, formatage bien-pensant. Résultat, les Trente Pleureuses marquent l’émergence d’une jeunesse qui n’en finit pas de se plaindre et de protester, soutenue par des parents chicaneurs. L’Opinion a certes toujours fait concurrence à l’Ecole; mais celle-ci qui combattait autrefois par des méthodes orales qui résonnaient fort, a peu à peu abandonné les armes des mots et du logos, pour chercher avec l’Opinion une paix de compromis informatique et statistique. Les Trente Pleureuses, pour résumer, désignent aussi et surtout une période de mièvrerie verbeuse et de bons sentiments accessoirement larmoyants, et quand bien même certains écrivains ont encore le goût et le talent d’une prose de combat et de gloire, les médias et les lecteurs leur préfèrent une littérature de la démoralisation sociale et culturelle. De nombreuses romancières parlent de leurs jouissances en des termes gémissants. Et la pornographie, loin d’éveiller les désirs ou les passions, effraie les âmes sensibles, repousse les ardeurs, terrasse les coeurs, terrorise les consciences.             

Les Trente Pleureuses trouvent dans l’actuelle campagne électorale française les reflets de leurs fausses valeurs: de la droite libérale ou soi-disant comme de la gauche sociale ou soi-disant, les candidats défendent de piteuses propositions matérialistes, que feignent de trouver généreuses et honnêtes des publics stipendiés et des gogos encore puceaux du droit de vote. Piteuses propositions qui révèlent au demeurant  la masse croissante des indigents et des parasites qui peuplent ce pays, c’est elle sans doute que les candidats s’efforcent de séduire pour mieux pouvoir ensuite l’ignorer. Voyez notamment le soi-disant tribun de la plèbe, l’ex-sénateur Mélenchon, qui se gargarise d’accents jaurèsiens pour réclamer un SMIC à 1700 euros mensuels, taxer les riches à 100 % et régulariser les sans-papiers ! Son public applaudit d’autant mieux qu’il est composé de petits profs (tendance SUD) qui gagnent 2000 euros, un bel électorat captif de sans-culottes prêts à se faire enculer une fois de plus. Pendant ce temps l’oligarchie se frotte les mains d’entendre un orateur si fougueux qui permet de réduire l’écart entre un Hollande épouvantablement ennuyeux et un Sarkozy de plus en plus nerveux. L’électeur franchouillard, rescapé des Trente Glorieuses, a de quoi se les tâter sévèrement; les urnes ne sont pas brillantes. Pour qui voter ?  Les femmes se plaignent, « cette élection ne fait pas dans l’amour ». La perplexité des Français se cherche de l’ironie de peur d’avoir à trouver du désespoir. Dépêchons-nous d’en rire, se disent-ils, nous pourrions demain en pleurer.       

(1):  http://anthropologieenligne.com

(2): films de 1973 et 1977, souvent diffusés à la télé dans les années 80                                                         

          

 



A propos des TPE

 

TPE, un sigle désormais bien connu des professeurs, des élèves et des parents, pour désigner les Travaux Personnels Encadrés. De quoi s’agit-il au juste ? Pendant dix-huit semaines (environ 5 mois) et à raison de deux heures par semaine, les élèves des classes de Première, par groupes de 2, 3 ou 4, préparent, élaborent, organisent un « dossier » qu’ils doivent soutenir oralement devant un jury de deux ou trois professeurs (souvent de leur établissement). C’est une épreuve on ne peut plus sérieuse, puisqu’elle « compte pour le bac », même si ne sont comptés que les points au-dessus de la moyenne. On est par conséquent amené à penser que ces TPE ont été inventés pour accélérer le processus d’obtention du bac par une majorité d’élèves. C’est possible. Mais on évitera d’avancer cet argument, car ce serait faire preuve d’un pragmatisme, d’un utilitarisme voire d’un consumérisme quelque peu vulgaire. Imaginez par exemple un professeur de grec ou de latin qui pour défendre sa matière mettrait en avant le fait qu’elle rapporte des points au bac ! Quelle bassesse mercantile ! Indigne de la grande civilisation gréco-romaine ! Tout ça pour ça ! s’écrierait Jules César de nouveau poignardé. En effet. Heureusement la plupart des professeurs portent encore fièrement au front la dignité de leur savoir immatériel et inutile, aussi rentrent-ils chez eux le dos courbé, le regard vide, l’esprit déconfit. Les TPE ont sans doute permis, encore qu’il ne faille pas le dire trop ouvertement non plus, d’alléger et de décontracter un peu la terrible tâche des professeurs. Encadrer les élèves en compagnie d’un ou d’une collègue est en effet à la portée de tout pédagogue. 

Au départ, en 1998, les TPE devaient contribuer à l’autonomisation des élèves, dans la droite ligne de la politique scolaire de M. Jospin, lancée en 1989: « mettre l’élève au centre de l’école » et en faire l’acteur principal de sa formation et de son savoir. C’est Claude Allègre, ministre de l’Education du gouvernement Jospin, qui voulut à travers les TPE rénover les méthodes pédagogiques et « dégraisser le mammouth ». De nombreux professeurs y virent alors une atteinte à leur autorité, à leur reconnaissance, et dénoncèrent l’idéologie technicienne de leur tonitruant ministre comme une trahison des valeurs humanistes de l’Ecole. Résultat, ils n’apportent pas leurs voix au candidat Jospin lors des élections présidentielles de 2002. Victorieuse, la droite libérale ne remet pas en cause les TPE, qui vont dans le sens, à ses yeux, d’une sorte d’esprit d’innovation et de dynamisme sociétal tout à fait indiqué pour sortir enfin la jeunesse française de sa léthargie soi-disant humaniste vouée à des métiers de complainte administrative. Des TPE aux TPE (Très Petites Entreprises), la droite libérale se réjouit de voir l’Ecole enfin se mettre au service de l’Entreprise ! Le ministre Allègre, non sans morgue, avait surtout considéré les TPE sous une lumière scientifique qui devait initier les jeunes gens à la recherche en équipes ! Mais par principe et par fonctionnement l’Education nationale y associa toutes les séries du bac général. Les professeurs furent conviés à des stages de formation; je me souviens de l’un d’eux où je me fendis d’une remarque quelque peu désobligeante, jugeant que les « sujets » des TPE tournaient sans cesse autour des mêmes problématiques, et versaient facilement dans la « bien pensance » morale, culturelle, ou dans l’optimisme technologique. Un collègue me répliqua vertement (c’est le cas de le dire) trouvant qu’au contraire les TPE étaient l’occasion d’une véritable « prise de conscience » écologique et citoyenne, ce que ne permettaient sûrement pas les cours d’histoire que je pouvais délivrer. Je dus me taire (c’était un tour de table et mon tour était passé), mais le soir, chez moi, en mixant mes légumes pour faire ma soupe, j’imaginais tous les arguments que j’aurais pu envoyer dans la petite tronche de ce connard de prof de SVT. SVT ! Autrefois on disait biologie, géologie, c’était du sérieux, du solide, de l’inédit, du merveilleux. On ne savait rien des organes génitaux de l’autre sexe. On était attentifs ! Maintenant, SVT n’est plus qu’une petite matière de bobos de gauche moralisants et anti-racistes, où l’on professe que tout n’est que gènes et molécules, métissage et diversité, tri sélectif et développement durable, où l’on apprend que les femmes sont des hommes comme les autres ! Et c’est pourquoi elles n’hésitent plus à dire à leurs maris, « moi je descends du singe et toi tu descends les poubelles ! »   

Ne nous égarons pas. En notre époque d’austérité, nous allons devoir resserrer les raisonnements. L’existence de ce petit blog éclectique et faunesque pourrait bien être menacée. Plus grave (vraiment ?) celle des TPE aussi. Ils coûtent cher, en effet; ces dernières années, avec l’informatisation à outrance des établissements, ils sont devenus une débauche de sites et de « copier-coller », ils occupent les salles d’ordinateurs des CDI, ils font chauffer les imprimantes, consomment des tonnes de papier et des litres d’encre. Un gouffre. Malgré l’avantage qu’ils peuvent trouver à être occupés et payés à quasiment rien foutre, certains professeurs encadreurs de TPE commencent à tiquer; ils ont leurs états d’âme de fonctionnaires vertueux. Voire, un reste de grande conscience universaliste, qui les amène à penser que la France, décidément, exagère avec son « exception culturelle » qui aboutit à des générations de glandeurs « indignés ». C’est aussi ce qu’on dit à la BCE et au FMI. Les TPE ont par ailleurs un côté soviétique gorbatchévien décadent: sous leur ambition de perestroïka scolaire et de glasnost culturelle, ils exposent surtout une division et une partition croissantes du public, entre une moitié d’élèves qui apprécie l’autonomie studieuse qu’on lui accorde et reçoit pour l’en convaincre davantage l’aide de ses professeurs encadreurs (qui apprécient les élèves qui montrent qu’ils peuvent se passer d’eux !), et une autre moitié qui pense que l’autonomie consiste à glander, se gardant bien alors de solliciter toute aide extérieure adulte. Les TPE permettent aussi aux parents les plus impliqués et investis de jouer un rôle. C’est ce qu’on pourrait appeler la « participation », notion chère autrefois au général de Gaulle, et avant lui à la doctrine sociale de l’Eglise (Voir l’Encyclique Rerum Novarum de 1891). Mon frère et ma belle-soeur (de culture catholique tous les deux) ont beaucoup apprécié les TPE de leurs deux filles auxquels ils ont un peu contribué; ce que n’aiment pas les parents, dorénavant, ce sont des professeurs qui leur donnent l’impression que le savoir et la culture sont le monopole ou la chasse gardée de l’Education nationale; les TPE contribuent en somme à mettre fin à la prétention jacobine et robespierriste d’une République des professeurs dictant à la nation ce qu’il faut savoir. Ils participent d’une didactique interactive et libérale, décentralisée et autonomisée, telle que le Jésuite Baltasar Gracian l’avait superbement résumée dans son Art de la Prudence au milieu du XVIIe:               » L’homme a beaucoup à savoir et peu à vivre; et il ne vit pas s’il ne sait rien. C’est donc une singulière adresse d’étudier sans qu’il en coûte, et d’apprendre beaucoup en apprenant de tous. » Evidemment, et nous y revenons, cette sorte de « gai savoir » sociétal met de côté toute une moitié au moins du public scolaire et de la population entière du pays; la philosophie de la participation, qui ne va pas sans de solides ressorts catholiques, comme nous venons de le dire, trouve aujourd’hui sur son chemin de nombreux obstacles: l’islam, le judaïsme capitaliste du Temple (Wall Street), et le gauchisme anti-romain, en somme la fameuse « triplice de l’horreur » déjà évoquée dans une chronique précédente. La culture catholique de la France a longtemps été la plus solide alliée de la République des Lettres (et des sciences à un degré moindre); son effondrement entraîne la chute de la seconde.   

Pour finir, soyons un peu plus concret; j’ai eu le plaisir l’autre jour de participer à un jury d’évaluation des TPE. Sous des thèmes très généraux et bien vagues, comme « contraintes et libertés », « réalités et représentations », « formes du pouvoir », j’ai entendu des exposés sur la propagande stalinienne, le génocide rwandais, la condition féminine en France au XIXe, les dessous de la publicité, les stars et les médias. J’avais averti ma jeune collègue (c’était son premier jury de TPE) qu’il fallait aborder cette évaluation avec la plus grande mansuétude possible, se mettre à la rigueur dans l’état d’esprit d’un cardinal ayant à entendre et confesser de très grands péchés. Pas facile pour elle, j’en conviens. Pour moi, si. J’ai toujours rêvé être cardinal ! Oh oui, qu’on baise mon anneau ! A genoux les pécheresses ! Le Corps du Christ ? Amen. D’heure en heure, pourtant, de TPE en TPE, notre mansuétude fut mise à rude épreuve, non que les péchés fussent bien grands,  mais ils avaient au contraire une manière de vertu racoleuse qui nous les rendit éprouvants à entendre. « Seigneur ! que de vertus vous nous faites haïr ! » Je ne saurais évidemment trahir ici le secret de la confession et c’est pourquoi je n’en dirai pas plus, étreignant mon âme éprouvée de mes mains doctement jointes. Allons en paix.      

                      

                

   

            



A propos de Guerre et Paix

 

J’ai donc lu Guerre et Paix, on peut dire aussi La guerre et la paix, voire Guerre et univers (traduction de « mir »); en tout cas l’auteur s’appelle Tolstoï, un monsieur à longue barbe qui vécut en Russie au milieu du XIXe. Il avait sans doute beaucoup de temps libre, pour écrire un roman de 2000 pages environ, aujourd’hui édité en deux volumes dans la collection du Livre de Poche; j’ai préféré cette version à celle un peu allégée parue au Seuil, en un seul tome de 1500 pages. Comme j’avais quinze jours de vacances je m’étais dit que je lirais un volume par semaine. Planification soviétique. J’y suis presque arrivé.     

Le début de ma lecture fut très agréable; je m’attendais un peu à ces histoires de noblesse russe parlant français; très vite je me mis à sourire devant ce déploiement de belles réflexions et de vertueux sentiments qui allait devoir affronter ce malotru de Napoléon; car je connais tout de même un peu mon histoire. J’étais d’ailleurs assez impatient d’en arriver à Austerlitz. Tolstoï ne fait pas le récit de la bataille mais fixe son attention sur quelques personnages et quelques scènes; il s’intéresse à « l’expérience combattante », au niveau des soldats, et non à la stratégie et aux « grands hommes »; il semble d’ailleurs vouloir diminuer l’importance et le mérite de celle-ci et de ceux-là, et s’en expliquera longuement (et un peu lourdement) dans la dernière partie de son roman. Toujours est-il qu’on lit avec entrain les 500 premières pages de Guerre et Paix; il y a du rythme, les personnages vont et viennent, et même Koutouzov « le temporisateur » parait emporté par les événements; Austerlitz est allé un peu trop vite pour lui. La deuxième moitié du premier volume est consacrée aux affaires familiales et aux tentatives de mariages dans la noblesse russe, et bien que ce soient des moeurs et des pensées très éloignées des nôtres actuellement, on les observe avec la curiosité du naturaliste; que par exemple le prince André doive proposer un an d’attente à Natacha qu’il veut épouser est une performance aussi étrange que celle du mâle de la baudroie qui effectue un coït d’une quinzaine d’années en restant accroché à la femelle. Lecteur célibataire et passablement misogyne, toutes ces histoires de mariages plus ou moins arrangés qui dérapent me remplissent d’un amusement presque condescendant. Je me suis délecté bien sûr de l’aventure de cette pauvre petite Natacha qui n’en peut plus d’attendre et est prête à s’offrir à n’importe quel mâle un peu entreprenant. Ainsi donc suis-je arrivé très facilement au bout du premier volume, et avant la fin de la première semaine. Je dépassais donc l’objectif de ma planification. Stakhanovisme.

Le deuxième volume, tout aussi épais que le premier, fut en revanche d’une lecture difficile; il me fallut plus de quinze jours pour en venir à bout. C’est le volume de la campagne de 1812 et de la défaite de la Grande Armée; on sait que les Russes se replièrent, non sans combattre et perdre beaucoup d’hommes (notamment à Borodino, où le prince André est mortellement blessé); on sait aussi qu’ils évacuèrent Moscou tombée aux mains des Français, et que l’incendie très vite ravagea cette ville, privant ses occupants de ressources et les obligeant à la quitter et à se disperser. Pour Tolstoï, la défaite française a été une suite et un enchevêtrement de facteurs plus « logistiques  » que stratégiques; et le romancier consacre de nombreuses pages à minimiser les thèses et les hypothèses des spécialistes militaires et des historiens; la guerre reste avant tout à ses yeux un affrontement confus dont il est difficile de tirer des plans et des leçons; la Grande Armée, trop grande sans doute, s’est peu à peu affaiblie, désorganisée, dissoute; et le « génie » de Napoléon s’est transformé en maladresse et lassitude. Côté russe, malgré ou à cause des pertes supérieures à celles du camp français, l’Empereur et Koutouzov ont joué la carte du temps; et « le général hiver » est venu s’ajouter aux autres facteurs d’affaiblissement de la Grande Armée. Tolstoï montre aussi la résistance civile des  »partisans » russes qui vont harceler des troupes françaises de plus en plus isolées. On ne perd pas de vue non plus les personnages du roman, Natacha, Pierre, les Rostov, le prince André (qui meurt des suites de ses blessures) mais on devine qu’avec cette coûteuse victoire patriotique la noblesse russe n’aura plus dans la société ou dans l’Etat la même position qu’auparavant. C’est la fin d’un monde. Et le roman de Tolstoï s’achève sur un tableau quelque peu « réactionnaire » de cette noblesse qui a perdu de son superbe élitisme de salon et se replie sur ses propriétés provinciales, à l’image de la petite Natacha, autrefois si passionnée, si exaltée, et à présent brave mère au foyer, en compagnie de son mari, ce franc-maçon un peu songe-creux de Pierre. Les vrais vainqueurs de Napoléon sont ailleurs, ce sont les aristocrates et les grands bourgeois de Londres, par exemple les Rothschild, également présents à Paris.

Même s’il a bien sûr des qualités instructives ou documentaires (la revue L’Histoire consacre son numéro de février à la campagne de 1812, bicentenaire oblige, et l’on pourra se rendre compte que Guerre et Paix est très fiable sur le sujet), le deuxième volume perd beaucoup par rapport au premier en termes romanesques; Flaubert parlait même d’un « effondrement »; si le talent romanesque consiste à créer du mouvement (et d’autant mieux que la matière est fine), on peut en effet trouver que Tolstoï, à la manière de la Grande Armée, s’est beaucoup ralenti dans des considérations théoriques sur la guerre et sur l’histoire; que celles-ci auraient dû,  comme savait si bien le faire Flaubert, rester silencieuses tout en consolidant ou en diversifiant les opinions et les actions des personnages. D’aucuns iront même jusqu’à dire que Guerre et Paix est le tombeau, dans son deuxième volume, de cet art romanesque européen si vivant entre 1750 et 1850; qu’il met fin à l’esprit des Lumières et qu’il s’inscrit dans ce « lourd XIXe » chargé d’histoire et de religiosité (voir Michelet en France). De cette histoire dont Schopenhauer avait déjà dit qu’elle ne « raconte pas autre chose que le rêve long, lourd et confus de l’humanité ». D’autres jugeront au contraire que Tolstoï a voulu écrire un « roman total » et offrir à ses nombreux lecteurs une connaissance du monde et de l’humanité qui ne soit pas celle des théories et des concepts idéologiques, déjà très virulents au milieu du XIXe; et qu’en somme il tenait à proposer une humble compréhension très nuancée de ce grand événement que fut la campagne de 1812. Loin et même à l’opposé des fumeux et fiévreux personnages de Dostoïevski, ceux de Tolstoï dans Guerre et Paix incarnent une forme de sagesse et de raison, et perpétuent la tradition des Lumières, d’autant plus fortement que le ciel de l’Europe s’est terriblement obscurci depuis 1800. Cette sagesse un peu mélancolique s’explique aisément, et elle est bien préférable au nihilisme révolutionnaire ou anarchiste des Possédés de Dostoïevski (qui paraissent en 1871-1872, quelques années après Guerre et Paix). Quoi qu’il en soit, la lecture des romans peut précisément contribuer à ne pas vouloir juger ou choisir. C’est une lecture de l’indécision, du doute, de la prudence, de l’ironie. Et peut-être explique-t-elle une partie du fonctionnement moral et culturel des Européens qui, comme moi, ont été élevés dans la tradition qu’il fallait lire de « grands romans ». De ces grands romans qui peuvent paralyser l’esprit quand les circonstances ou les contextes exigent au contraire des prises de position nettes et rapides. Comment aller voter, et pour qui,  après avoir lu Guerre et Paix ?

Je suis allé pour finir sur des sites de critiques du roman de Tolstoï; la plupart étaient élogieuses; j’y ai ajouté la mienne, ironique et nuancée, en disant qu’il fallait de longues soirées d’hiver pour lire Guerre et Paix, et qu’à cet égard on pouvait comprendre que ce fût un roman russe ! Sur six étoiles possibles, je n’en ai donné que trois – pour les raisons que j’ai indiquées. Une dernière observation doit cependant être faite: il est difficile et presque impossible de lire des romans volumineux quand on exerce une fonction qui comme la mienne exige des qualités de vitesse et de souplesse; voilà des années que je constate que je ne peux plus lire, le soir chez moi, que des chroniques et des articles, ou bien des petits romans de moins de 400 pages découpés en petits chapitres de vingt pages; et encore faut-il qu’ils soient écrits en un style vif et percutant. Seules des vacances permettent d’ouvrir Tolstoï, Proust ou Thomas Mann.       

                                          

 

 

 



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